Archives du mois de mai 2010

L’Ascension de Philippe Jaccottet

31mai

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Le poète et traducteur suisse Philippe Jaccottet a reçu le jeudi de l’Ascension 13 mai 2010 la plus prestigieuse récompense littéraire de son pays d’origine, à savoir le Grand Prix Schiller. A l’occasion du couronnement amplement mérité d’une poésie aussi essentielle que discrète (à l’image de son auteur retiré depuis une cinquantaine d’années dans la campagne française, à Grignan), les éditions La Dogana – qui ont déjà publié certains de ses recueils : Libretto, Le bol du pélerin, Truinas, son anthologie en deux volumes des poètes d’expression française et européens ainsi que plusieurs de ses traductions dont Les Elégies de Duino de Rilke qui sont de nouveau disponibles -  viennent de faire paraître un livre-disque sophistiqué intitulé Le Combat inégal à la couverture cartonnée d’un rouge bordeaux profond, élégant à l’instar de son contenu.

Agrémenté de quelques illustrations (quatre photos de l’auteur et deux reproductions au fusain de son épouse et peintre Anne-Marie Jaccottet, dont le travail avait été salué l’an dernier à travers un magnifique livre d’art également publié par La Dogana), le bel ouvrage se distingue par trois hommages d’amis et écrivains, soit un texte du poète suisse Pierre Chappuis (notamment édité chez José Corti) et deux textes  bilingues du traducteur de Jaccottet en Italie Fabio Pusterla et du critique allemand Andreas Isenschmid. Voisins de sa constellation, ils brossent avec précision et concision quelques traits de la poétique de Jaccottet : effacement de l’homme et de son travail tout entier voué à la recherche d’une vérité proprement indicible qui gît au creux d’une réalité la plus directe (un paysage, un objet ou un détail prosaïque du quotidien). Retenons entre autres exemples le saisissement du moins connu de ces laudateurs, Andreas Isenschmid, à la découverte du poète il y a quinze ans, et qui pourrait concerner chacun de ses lecteurs  : « je me sentais léger et neuf et libre et comblé … Et il me semblait sentir que ces petits riens renfermaient en même temps une signification profonde [...] Une phrase que j’avais lue à la même époque dans le Voyage en Arménie d’Ossip Mandelstam me sembla décrire avec justesse cette expérience de lecture : ce fut « comme si l’on me hélait par mon nom » [...] « 

   Deuxième temps fort de cette publication : deux textes de Jaccottet, dont celui de réception du prix Schiller donnant le titre du présent ouvrage. L’écrivain s’adonne alors à un exercice rare en livrant quelques souvenirs de sa vocation à la découverte, adolescent, de « Rilke, Rimbaud, Mallarmé, Ramuz, Claudel, bientôt Hölderlin » dont il retiendra à jamais pour lui-même  »la quête, mais plus simplement l’accueil de certains signes venus du dehors, par surprise, mais reçus au plus profond de soi, comme les flèches de l’amour ; signes précieux entre tous, dès lors qu’ils semblent donner à notre monde, contre tout désespoir, une espèce de sens…« . Nous découvrons alors que « Le combat inégal » est le titre d’un de ses anciens poèmes qui (pré)figurait le hiatus entre le choix d’un(e) retrait(e) dans l’écriture et les signes d’un désordre extérieur menacé autant que menaçant, y compris pour l’exercice de son art.

L’écoute exceptionnelle de la voix enregistrée en janvier 2010 au château de Grignan de Philippe Jaccottet sur un compact-disque clôt en émotion cette magnifique édition et en est sans conteste l’atout majeur.  Sa lecture de quelques uns de ses poèmes et textes en proses empruntés à trois de ses recueils parus chez Gallimard (Après beaucoup d’années ; Et, néanmoins ; Ce peu de bruits)  révèle la profondeur d’une traduction (à proprement parler) de l’invisible au-delà du visible.  Un des extraits prononcé de son dernier recueil paru chez Gallimard en 2008, Ce peu de bruits (voir à cette occasion le blog qui lui était consacré) permet alors d’apprécier le sens de cette quête opiniâtre quand, du fond du ravin (cf. Notes du ravin - première partie), il appelait de même à des :

« paroles non pas pour les morts

(qui l’oserait désormais ?)

mais pour le monde et de ce monde. »

A la fin de son texte de circonstance, Jaccottet conclut en adoptant non la posture du « vainqueur » de ce combat vain mais celle à venir du « presque fantôme » dont la vigilance le conduit à espérer (et nous avec lui)  »une ou deux réserves de paroles qu’il rêverait lumineuses » et à poursuivre encore « un chemin dans la venue de la nuit« . Frêle rouge-gorge, « messager sans message » à la frontière du crépuscule et de l’aube, il nous fait entendre, émerveillés depuis une soixantaine d’années, la plénitude toujours limpide de son chant.

Hervé Hamon en vidéo

28mai

C’est avec une aisance presque déconcertante que l’auteur de La diagonale du traître est revenu sur la genèse de son dernier livre, un recueil de nouvelles très efficace traversé par un fil conducteur très « shakespearien » – la trahison. Forcément, quand on s’appelle Hervé Hamon et que l’on a à son actif une trentaine de livres, des reportages, des contributions journalistiques et de nombreuses participations à des émissions télévisées dont Apostrophe, on n’a pas de raison d’être intimidé par une caméra et une équipe de libraires qui posent des questions ! Le voici donc qui explique en quelques mots les raisons de ce choix d’écriture ainsi que ses rapports avec l’éditeur breton qui l’a publié cette fois-ci.

L’Antarctique

27mai

Claire KeeganLors de sa conférence donnée la semaine dernière dans nos salons, Hervé Hamon (cf. notre blog) est revenu sur l’une des tendances les plus ancrées chez les lecteurs français, à savoir que ceux-ci ne lisent pas de nouvelles, ou peu. Si vous sentez sourdre en vous un sentiment d’injustice à la lecture d’une telle affirmation que vous jugerez peut-être péremptoire, c’est sans doute parce que vous faîtes partie de cette minorité d’initiés, au même titre que certains de vos libraires. Pour autant, grâce aux paris multipliés des éditeurs de littérature étrangère et au courage d’une poignée d’écrivains français en constante augmentation, les happy few adeptes de ce genre si tristement délaissé ont toujours quelque pépite à se mettre sous la dent. Tel est par exemple le cas de L’Antarctique, premier recueil d’une jeune auteur irlandaise – sa jeunesse est ici à comprendre dans tous les sens du terme : elle est née en 1968 et n’a, à ce jour, que deux publications à son actifs. Originaire du sud-est du pays, où elle réside actuellement après avoir étudié en Louisiane et au Pays de Galles, Claire Keegan est le nom d’une voix bien distincte et digne d’attention parmi les nouveaux ambassadeurs des Lettres irlandaises. Traduite dans une dizaine de langues, primée par un certain nombre de récompenses littéraires, régulièrement en tête des meilleures ventes, et repérée par des grandes plumes dont sa compatriote Nuala O’Faolain et l’Américain Richard Ford, elle décrit avec force délicatesse et sensibilité des scènes de la vie quotidienne qui respirent la lassitude. Et c’est habitée par un grand souci du détail, influencée par des auteurs dans la veine de Flannery O’Connor et Alice Munro, qu’elle s’amuse à varier ses personnages (1), leurs cadres de vie (2) et à jouer sur les différents modes d’énonciation, car c’est aussi là que réside l’intérêt de la nouvelle, n’est-ce pas ?

N’en déplaise aux géographes, L’Antarctique aura mis onze ans à arriver en France. Comme pour le Danois Erling Jepsen, (encore une fois, cf. notre blog à ce sujet)  publié par la même maison (éditions Sabine Wespieser), espérons que le reste suivra rapidement, d’autant que pour l’instant, il ne s’agit que d’un autre recueil paru en 2009 (Walk The Blue Fields). Dans cette attente, les plus anglophones d’entre vous pourront d’ores et déjà lire sa nouvelle intitulée Foster. Merci au New Yorker !


(1) Ce sont en revanche systématiquement des femmes qu’elles dépeint : des épouses, des mères, des femmes, des petites filles, chacune prise dans l’engrenage d’un quotidien sans saveur dont il lui est difficile de s’évader.

(2) En dépit de quelque incartade aux Etats-Unis, l’Irlande rurale reste omniprésente dans ces textes.

F.A.

La Sauvagerie récompensée

26mai

Christophe PradeauTrois heures de combat ? Non, trois heures de discussion autour de mets raffinés pour élire le nouveau lauréat du Prix Lavinal – Printemps des Lecteurs. Les jurés avaient manifestement sérieusement planché, chacun muni d’un cahier de notes avec arguments et citations prêts à être dégainées pour défendre ses favoris. Autour d’un repas fin comme un chapon, à la table de Jean-Michel Cazes, Anne, Michelle, Hélène, Jocelyne, Jean-Pierre, Cyril, Florian, Marina, les jurés, n’avaient qu’un but : terminer la soirée avec un nom, un seul et en écarter cinq… Certains avaient pris le parti d’attaquer d’entrer de jeu, de poser les bases de leurs choix, voire de dézinguer avec constance ceux qui leur semblaient faire obstacle à leur préféré. D’autres semblaient prêts à dévider une longue argumentation ou à rebondir sur les remarques des voisins. Si un livre au moins a eu à subir les foudres des impitoyables lecteurs, les autres candidats ont chacun trouvé quelqu’un pour les défendre. Mais la règle était sévère pour un scrutin à deux tours : ne pas se tromper au premier pour ne pas voir disparaître un candidat sérieux. Quand le seau à Champagne a circulé pour recueillir les bulletins, le silence était attentif. Le résultat a été surprenant : une voix pour Pascale Gautier (celle des votants de l’urne), une pour Elisabeth Filhol, une autre pour Kethevane Davrichewy, trois pour Fabio Viscogliosi, et trois enfin pour Christophe Pradeau. Le jaune et le vert se retrouvaient donc en finale. L’ambiance était électrique, quelques mines renfrognées signalaient des déceptions qu’il faudrait surmonter au tour suivant. Avec désormais huit votants, il y avait un risque d’ex-aequo, situation inattendue qu’un votant anonyme dénoua en…refusant de trancher, preuve qu’un vote nul peut régler une situation. C’est donc Christophe Pradeau(en photo sur ce billet), célébré avec ardeur et conviction par plusieurs jurés persuadés que son livre ne ferait pas qu’une saison, qui l’emporta, devenant ainsi le quatrième lauréat de ce prix instauré par les libraires de Mollat en partenariat avec Lynch-Bages et France 3 Aquitaine.

Ce matin l’éditeur a été prévenu : Colette Olive dirige la maison Verdier et nous a remerciés avec vigueur pour ce choix transmis à Christophe Pradeau qui a accepté pour notre plus grande joie de venir jeudi 3 juin prochain au village de Bages pour la remise de son prix avant, le lendemain, de participer à une conférence à la librairie, une conférence exceptionnellement menée par une libraire qui se demande encore comment elle a pu proposer cette terrible mission…  A suivre donc…

Montana 1948

25mai

Ce roman paru dans la collection « Une autre littérature américaine » aux éditions Gallmeister fait partie de ces histoires qui prennent  le lecteur à la gorge et ne le lâchent plus. Basculant  sans le vouloir dans le monde brutal des adultes et laissant derrière lui une foule de jolis souvenirs, un jeune garçon va perdre son innocence en l’espace de quelques mois. David Hayden a douze ans en 1948. Il vit dans une petite bourgade dont son père est le shérif, succédant à son grand-père. Il l’admire un peu mais ne le trouve pas assez  héroïque car il ne porte pas d’insigne, ni de vêtements de cow-boy et qu’il ne poursuit pas d’affreux tueurs sanguinaires. Le week-end, il monte son cheval, Nutty, en pleine nature autour du ranch de son grand-père et s’en donne à coeur joie en tirant sur tout ce qui bouge dans la forêt. David a simplement tout pour être heureux.

Il est secrètement amoureux de la jolie nurse Mary, une jeune Indienne de 18 ans potelée, drôle et vive. Celle-ci tombe gravement malade et refuse de voir le médecin qui n’est autre que l’oncle de David. Elle finit par avouer que ce dernier a des comportements plus que malhonnêtes à l’encontre des jeunes Indiennes des environs. Cette sordide découverte est le début d’un terrible dilemme pour le père de David. Doit-il faire régner l’ordre et la justice ou bien privilégier l’honneur de sa famille, le clan Hayden ?

David découvre la violence, la rancoeur, la trahison, la peur  et le mensonge. Les masques tombent. Bienvenue dans le monde des adultes, un monde où les apparences sont trompeuses. Signé par Larry Watson, Montana 1948 est un roman d’apprentissage bouleversant et tendu sur la fin de l’innocence.

Quand les opposés s’attirent

21mai

main de dieu

Voila un premier roman construit comme une petite bombe : le texte est court, dense, presque explosif.

L’histoire a pour toile de fond le Liban. On suit une jeune fille de 15 ans effrontée, qui n’a peur de rien, ni de la guerre, ni des bombes, ni de ses tantes qui veulent la marier. Sa mère, une Française, les a quittés pour suivre son amant en France. Coincée entre ses tantes traditionalistes et cette France lointaine rêvée, tiraillée entre deux cultures, l’héroïne a choisi comme échappatoire de foncer tête la première, de porter un pantalon militaire sous sa robe et de braver les interdits.

C’est ainsi qu’elle fait la rencontre d’un homme, pseudo reporter, avec qui elle fait l’amour, avec qui, aussi, elle apprend le maniement des armes. Grand amour ou manipulation? Qu’importe, la jeune fille souhaite vivre tout et jusqu’au bout.

Roman de la guerre, mais aussi de l’enfance et du premier amour – il y a quelque chose de Duras et de l’Amant dans ce texte -, La main de Dieu dérange autant qu’il fascine, et ne pourra laisser aucun lecteur indemne.

Une tente au Montana

20mai

foret du mainePour inaugurer Totem, leur collection en format poche (semi poche même devrait-on dire) qui vient ces jours-ci parer nos tables de leurs couvertures sobres et élégantes, les éditions Gallmeister ne pouvaient faire autrement que glisser parmi les quatre titres disponibles* un ouvrage relevant du genre « nature writing » qui a fait la réputation de leur jeune et beau catalogue.

Indian Creek est en effet un vibrant hommage à la nature, au « wild » comme disent les anglo-saxons avec tout ce que cela comporte de « sauvage » sans que l’on sache vraiment traduire exactement tout ce que recouvre cette expression. Une nature immense, puissante, sauvage par définition, qui tient en respect, déroute le néophyte  et fascine tout à la fois.

L’histoire d’Indian Creek tiendrait un peu de l’anti-« Into the wild ». Pete, étudiant en biologie bien plus par hasard que par passion est un opportuniste peu ambitieux qui a mené sa vie sans jamais vraiment prendre de décision. Un ami lui a donné le goût des histoires de trappeurs et c’est au bord d’une piscine qu’il accepte un travail de sept mois dans le Montana sans vraiment bien prendre la mesure de son engagement. Il y voit simplement l’occasion de se construire une expérience originale dont il pourra alimenter sa biographie peu palpitante lors des conversations à venir. Son travail : prendre soin, pendant 7 mois d’hiver, de millions d’œufs de saumon placés par les Eux et Forêts à Indian Creek, et vivre là, seul, dans une tente, coupé du monde.

Ce que n’a pas mesuré le jeune Pete – le roman est autobiographique -, c’est son inaptitude au milieu et surtout ce que représente la solitude dans un tel décor. Tout cela est dit avec une sincérité désarmante, pleine d’un humour charmant lorsqu’il s’agit de se montrer comme le naïf qu’il est, et profondément émouvante lorsqu’il évoque l’irrépressible angoisse qu’exerce sur lui cette façon d’être seul dans cette immensité.

Indian Creek est le récit d’un changement, d’une initiation, d’une fracture intime sans jamais ce poser en texte dogmatique ou donneur de leçon, sans que ce soit là le résultat d’une quête mais le simple témoignage d’un parcours individuel, d’une révélation intérieure, sans préméditation.  Passant allègrement mais avec maestria de l’humour léger à des états d’âmes plus graves, suintant d’un désespoir communicatif puis à des descriptions de la nature qui sont des purs moments de grâce, Pete Fromm s’impose comme l’un des maîtres du genre. Et l’on frémit en découvrant qu’il est venu à l’écriture comme il est venu à la nature : par le plus grand des hasards. Comme quoi…

*Montana 1948, La sanction, Même les cow-girls ont du vague à l’âme

Le traître dans tous ses états

19mai

herve_hamon_200.jpgFigure archétypale vieille comme le monde, le traître continue d’inspirer nos contemporains. Ainsi, après Mon traître de Sorj Chalandon, qui s’était vu décerner le Prix Joseph Kessel en 2008, et Un traître, de Dominique Jamet, c’est au tour d’Hervé Hamon de l’explorer dans son dernier livre. Après avoir (co-)signé une bonne vingtaine d’ouvrages, l’auteur, qui est également journaliste, continue d’enrichir sa bibliographie, par ailleurs déjà très éclectique – littérature maritime, autobiographie, essais sur des questions politiques et sociales – avec la parution de son premier recueil de nouvelles. Résultat d’une expérience renouvelée avec la fiction – après Paquebot en 2007 et Demandons l’impossible en 2008, tous deux épuisés à ce jour – La diagonale du traître se présente comme une variation efficace sur le thème de la trahison, que celle-ci soit préméditée ou fortuite, évidente ou sournoise, enfin, qu’elle soit d’ordre politique, professionnel, ou sentimental. Dans tous les cas, le lecteur est souvent surpris, la trahison résidant rarement là où on l’aurait attendue. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus, sachez que l’auteur donnera une conférence à la librairie demain à partir de 18 h, au cours de laquelle sera sans doute abordée la question du livre numérique. En effet, détail non négligeable, la maison d’édition qui publie ce dernier ouvrage (les éditions Dialogues) a lancé une formule inédite : en acquérant la version papier, le lecteur a accès gratuitement au fichier numérique. Voilà de quoi faire réfléchir nos amis les éditeurs…

 

F.A.

Le petit pan de mur beige

18mai

Corinne a longtemps résisté et puis finalement s’est rendue. Placée au pied d’un mur où grimpe une plante timide, elle a pris le parti de nous raconter, à sa façon, ingénieuse et en jouant du suspens qui anime le roman, Les vieilles, le livre de Pascale Gautier sélectionné pour le Prix Lavinal – Printemps des Lecteurs. La voici donc pour trois minutes exceptionnelles. Attention, c’est parti

Bibliothèque nocturne

17mai

Bibliothèque de l’Assemblée NationaleThierry LagetThierry Laget fait partie de ces auteurs que l’on voudrait conseiller à ses amis les plus chers, en espérant qu’ils tireront profit de l’intelligence de son propos, du raffinement de sa prose et de la beauté des livres qu’avec élégance il nous offre. S’il est romancier, notamment dans la blanche de Gallimard, avec des histoires qui ne manquent pas d’ironie et de mordant, il se fait asussi chroniqueur d’un temps retrouvé ou de mondes perdus, d’instants ressuscités et de rêves de mots. JB Pontalis l’accueille pour la cinquième fois dans sa belle collection L’Un et l’autre et il semble que ce soit l’auteur idéal pour ce merveilleux endroit où se retrouvent des écrivains en tête à tête avec leurs démons les plus familiers. Avec Bibliothèques de nuit il nous convie à quelques épiphanies, face à un paysage de Dalécarlie (« le décor de l’une des vies que nous n’avons pas eues »), une obscure rue d’Auvergne où un morceau d’enfance a laissé son empreinte, un parc de la région parisienne où le fantôme de celui qu’il fut revient hanter des allées centenaires pour « observer le monde s’écouler en lui », devant une vieille boîte de chocolats où s’étale le mystère d’une peinture de grand maître, au coeur de la bibliothèque de l’Assemblée Nationale pour une traversée nocturne et solitaire parmi vrais et faux livres. Le travail du souvenir qui était à l’oeuvre dans le superbe A des dieux inconnus (en 2003 toujours chez L’un et l’autre) retrouve ici sa pleine mesure : Laget creuse l’espace qui l’entoure pour y trouver des traces du temps, il déchiffre le réel en lui inventant un sens, convoque souvenirs et lectures et, sans jamais cesser d’être personnel, nous ouvre les portes  du regard. On conseillera à tous ceux qui désespèrent devant la pauvreté de style de nos écrivains (pour qui le minimalisme scolaire, pas trop difficile, tient lieu de credo) d’écouter la voix de Thierry Laget, complexe et limpide, jamais artificieuse. Proustien, c’est certain, stendhalien, on le sait, Laget n’en est pas moins un auteur de son siècle, mais sans renier l’héritage d’un classicisme qui permet d’ordonner la pensée, de lui donner corps et esprit. Ecrivain d’un voyage quasi immobile, il est de ceux qui aident à traverser les nuits, et ce n’est pas si fréquent.

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