Archives du mois de mai 2010

Bande annonce

15mai

On a eu vite fait de caricaturer (ô ravages de la jalousie…) les éditions Finitude sous prétexte qu’elles s’intéressaient à des écrivains dont les tombes sont fleuries par une poignée de dévots qui vénèrent leurs meubles, leurs tiroirs et jusqu’aux fonds de ceux-ci. Dans la lignée du Dilettante dont ils sont d’aimables neveux et parfois avec un peu plus de réussite que le maître (que l’on songe au succès rencontré par Jean Forton ou Marc Bernard), les éditeurs bordelais construisent un catalogue où sous le vernis d’exigence apparaît une fantaisie un rien libertaire, où parmi nos chers disparus percent de jeunes pousses littéraires. Parmi elles, on comptera évidemment Pierre Cendors qui avait séduit un trop petit nombre de lecteurs avec son Homme caché mais dont le talent était une telle évidence qu’on ne pouvait qu’attendre une suite à ces prometteurs débuts. Le revoilà avec Engeland, son nouveau roman à paraître le 21 mai et dont, fait rare, on peut découvrir la bande annonce sur le net. Nous vous la proposons, histoire de voir si, les images précédant le livre, vous n’en aurez que plus envie de plonger dans son univers labyrinthique…

Un prince à épiler

14mai

Laure Leroy ne manque ni d’enthousiasme ni de persévérance, elle nous le prouve année après année dans sa manière de mener sa barque éditoriale contre vents et marées au sein de l’esquif Zulma qui ne cesse de nous enchanter par ses découvertes. Avec Paul Wenz, c’est un vieux rêve d’éditrice qu’elle réalise, c’est une longue attente qui s’achève et c’est aussi la preuve que le Domaine Public permet de sauver des auteurs que leurs héritiers avaient bien maltraités. Cet étonnant auteur dont plus personne ne se souvenait, sorte de prince des lettres exilé en Australie, retrouve donc une nouvelle peau (et une nouvelle couverture). Ayant croisé cette bouillonnante éditrice dans les allées du Salon, nous l’avons mise au défi, sans filet ni préparation, de nous « vendre » cette piquante écharde. Inutile de préciser qu’elle s’en est sortie haut la main comme le prouve la petite vidéo suivante…

des Vieilles au salon

11mai

Pascale Gautier était au Salon du Livre de paris avec deux casquettes qu’elle s’efforçait avec le sourire de changer au gré de ses rencontres : éditrice chez Buchet-Chastel où elle a en charge le département de fiction française avec le succès que l’on sait (et bientôt d’ailleurs, pour la prochaine rentrée nous aurons l’occasion de parler de l’un de ses poulains qui est bordelais et dont nous avons déjà pu juger les grandes qualités littéraires) et auteur chez Joelle Losfeld où elle a publié le déjà fameux Les Vieilles que nous avons avec plaisir sélectionné pour notre Prix Lavinal – Printemps des lecteurs. C’est donc sur le stand de son éditrice qu’elle nous a donné rendez-vous afin d’évoquer librement, selon le principe adopté dans notre petit studio Mollat, son acide et très réussi roman. A elle donc, au milieu du brouhaha de la Porte de Versailles…

Pourquoi vous n’avez lu aucun de ses livres

10mai

Marcel BenabouOn peut se le demander effectivement. Le nom de Marcel Bénabou ne vous dit rien ? C’est dommage. Il faut avouer que l’homme ne fait rien pour une gloire qu’il mériterait pourtant grâce à ce seul livre aujourd’hui réédité Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres originellement paru dans la collection « Textes du XX° siècle » (P.U.F.) de Maurice Olender devenue depuis, et avec le succès que l’on sait « La Librairie du XX° siècle » au Seuil qui abrite notamment quelques perles de Georges Perec. On ne cite pas ici Perec par hasard car Marcel Bénabou, comme feu son compère du CNRS appartient à l’OULIPO, l’OUvroir de LIttérature POtentielle dont Queneau, Calvino ou Roubaud sont les plus célèbres représentants et qui ont donné à la contrainte en littérature quelques uns de ses chefs d’oeuvre. Secrétaire définitivement provisoire de cette association d’auteurs et de scientifiques, il occupe donc un poste stratégique. Nulle contrainte pourtant en apparence dans cet héroïque récit (qui sera d’ailleurs suivi par Jette ce livre avant qu’il soit trop tard, paru dans la collection d’un autre célèbre oulipien, Paul Fournel, lorsqu’il dirigeait « Mots ») qui met en scène un « héros » (mais s’agit-il à proprement parler d’un héros, rien n’est moins sûr) dévoré par une obsession : écrire un roman. Roman sur le roman, épopée de la procrastination active, analyse désopilante du métier d’écrivain Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres est un « work in progress » sans équivalent, à la fois confession masquée et aveu d’une faiblesse qui se transforme en force. Si comme le souligne Lichtenberg repris par Bénabou (qui a l’art de l’exergue) « trois saillies et un mensonge font un écrivain », l’auteur nous oblige, l’air de rien, à nous interroger sur cette lancinante question : qu’est-ce qui fait que certains se sentent écrivains ? D’où vient cette vocation torturante ?  M.B. a pris la parti de sourire des innombrables réponses qu’il a pu imaginer tout au long de sa carrière de non-écrivain.Et ce sourire, contagieux, nous vaut un livre qu’il ne faut surtout pas jeter, quand bien même il serait trop tard pour devenir … écrivain.

Poulet grillé

07mai

brooklyn-requiem.jpg

« En arrivant à New York, j’ai pas été déçu, loin de là : tout y était gueulard, dingue, féroce. Bref, j’ai adoré. « (page 53)

Celui qui parle s’appelle Matt O’Shea un »garda », soit un gardien de la paix irlandais, qui rêve d’être « cop », c’est-à-dire flic américain… Chez Ken Bruen, l’ american way of life se transforme en satire grinçante (voir Cauchemar américain – Gallimard, 2008) dans lesquelles les personnages jouent leur rôle de diables à la perfection. Et au rayon polar, oui, on adore Ken Bruen !

Plus connu pour ses séries chez Gallimard mettant en scène le privé magnifiquement désespéré (et désespérément magnifique) Jack Taylor dont l’avant-dernier opus, La main droite du diable s’est vu récemment consacré Grand prix de littérature policière 2009 (voir à ce propos notre blog) et pour les enquêtes des inspecteurs Roberts et Brandt (alias R&B), Ken Bruen nous fait délicieusement patienter avec des polars hors-série parus pour la plupart chez Fayard.

 

une-pinte-de-bruen.jpgC’est le cas ce mois-ci avec tout d’abord Une pinte de Bruen qui réunit les premières tentatives littéraires de notre auteur, quelques nouvelles et deux courts romans jusqu’alors inédits en France (il s’agit ici seulement d’un premier volume, un second devrait suivre) mais qui contiennent en germe presque tous les ingrédients qui feront la renommée de cet écrivain irlandais plutôt prolifique. On y reconnaît les refuges forcément fascinants et abîmants (la trinité  »religion, alcool, femmes ») de ses personnages ainsi qu’un style déjà inimitable : corrosif et littéraire, car se plonger dans son univers, c’est se risquer à être bousculé tant par des antihéros impolitiquement corrects que par leurs re-lectures des maîtres du  »noir », et dans tous les sens du terme (David Goodis, Jim Thompson, mais aussi Pascal, Kierkegaard, Rilke, Baudelaire, …).

La seconde parution simultanée chez Fayard retient ici notre attention  sans que soit présente la même densité que ses séries où le lecteur s’attache à des trajectoires pavées d’incertitudes et attend fiévreusement la prochaine traduction, mais se lit comme un hors d’oeuvre pour lequel les fans retrouveront la verve de Bruen et les découvreurs l’envie d’aller voir plus loin dans la passionnante bibliographie de l’auteur. Dans Brooklyn Requiem, le policier au NYPD Kurt Browski (notons au passage que ses initiales sont les mêmes que celles de son créateur…) voit débarquer d’un mauvais oeil un gosse, Matt O’Shea, que sa hiérarchie lui impose comme coéquipier. Surtout que Browski a des secrets qu’il ne va pouvoir garder longtemps : s’il doit son surnom Barka à la barre-k, « courte pique en acier très efficace pour éliminer les criminels », c’est parce qu’il sagit d’un flic ripoux prêt à toutes les violences pour sauver sa peau et surtout celle de sa soeur Lucia, handicapée mentale dont la protection nécessite de marchander avec la mafia locale.  Mais Matt n’est pas non plus le morveux facilement impressionnable qu’il paraît et se révèle plus doué en horreur que prévu, imposant à son protecteur un respect total… Bien mal lui en prend, car chez Ken Bruen, nul manichéisme ne règne et il faut bien avouer que l’immoralité de ses personnages est jubilatoire ! Car derrière la façade de séducteur, Matt s’avère un prédateur redoutable et indiscernable qui, en pleine crise d’ « extravague« , étrangle les jeunes femmes à l’aide… de son chapelet vert, un symbole de l’Irlande s’il en est ! Tout bascule pour Nora qui va tomber sous son charme ainsi que pour le véreux Barka le jour où Matt fait la connaissance de la belle Lucia et de son cou immaculé, irrésistible. Devenu superflic le jour et l’impuni Etrangleur de Brooklyn, la route de Shea va croiser dans la dernière partie du roman un adversaire de taille typiquement « bruennien » à savoir Joe Mulloy, frère de Nora, ex-flic new-yorkais reconverti dans les enquêtes et, occasionnellement, dans l’écriture.

Tout, chez Bruen se déguste comme une pinte ou un whiskey bien sec : le style rapide va droit à l’essentiel et provoque une décharge d’adrénaline bien caractéristique qui n’est pas sans aménité ni tendresse pour ses créatures qui touchent souvent le fond (du verre !) non sans toucher le coeur des lecteurs et donne souvent envie d’écluser quelques vers de plus tant les références à la littérature sont encore ici tout aussi délectables.

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de partager l’ « épiphanie » joycienne (double clin d’oeil puisque Shea nous apprend  que Nora était le prénom de la femme de l’écrivain irlandais et que sa fille également internée  s’appelait Lucia) de Joe Mulloy, certainement un des doubles cachés dont Ken Bruen a le secret et qui peut tout aussi bien se lire comme une épitaphe pour tous ses personnages, l’écrivain ou la littérature -noire- en général  :

« Sa soif d’investigation s’étancherait par le canal de l’écriture.

Il voulait écrire et se servir des mots pour traquer la fange. » (Brooklyn Requiem, page 209)

Kéthévane Davrichewy en vidéo

06mai

Qu’est-ce qu’on les torture, ces écrivains ! A l’occasion d’un bref passage à la librairie en compagnie de son éditeur Sabine Wespieser, Kéthévane Davrichewy a dû subir, non pas l’épreuve du feu, mais bien celle de la caméra. Elle s’en est toutefois sortie avec brio et accepte de revenir pour nous sur la genèse de La mer noire, l’un des six livres en lice pour notre prix Lavinal. Mémoire familiale, mémoire collective, tel est bien le thème central de ce roman dont le personnage principal n’a d’autre occupation, à l’heure où s’ouvre le récit, que d’attendre que la journée s’écoule tout en laissant vagabonder son esprit au hasard de ses souvenirs.

L’esclave sans son maître

05mai

Le riche, trop riche passé esclavagiste de Bordeaux devrait inciter les lecteurs du cru à montrer mieux que de la curiosité pour l’excellent ouvrage écrit par Mohammed Aissaoui, journaliste du Figaro Littéraire devenu auteur à la suite d’une rencontre impressionnante avec un oublié de l’histoire, Furcy. Son récit, inclassable tant il associe le personnel et l’objectivité de l’enquêteur, est de ceux qui laissent des traces et invitent à réfléchir sur ces zones d’ombre de l’histoire moderne qu’une absence preque complète d’archives relègue dans les marges de l’historiographie. C’est lors d’une vente aux enchères que M. Aissaoui a fait la connaissance de cette inoubliable figure d’esclave qu’était le dénommé Furcy qui se mit en tête d’obtenir l’impensable : sa liberté et de le faire par le moyen le plus extravagant : la justice. Pour reconstituer ce destin, l’auteur s’est lancé dans une longue et passionnante chasse aux indices, soulevant des pans poussiéreux d’indifférence et d’oubli. Le résultat est non seulement passionnant, il est troublant tant il est porteur d’échos. Nous avons eu la chance de recevoir Mohammed Aissaoui qui a bien voulu se livrer au très délicat exercice, sous un spot sans pitié, de nous raconter son projet. L’affaire de l’esclave Furcy est un livre hors norme, écoutons ce qu’en dit son auteur que nous remercions de sa patience et de sa passion.

Mes parents, tes parents, nos parents

04mai

crypsum.jpgHervé Guibert n’est pas mort, sa voix impitoyable résonne encore. La compagnie « collectif Crypsum » nous le rappelle brillamment qui présente à partir d’aujourd’hui au Glob Théâtre une adaptation de son roman Mes parents sous le titre Nos parents. On aura compris que la fine habileté des adaptateurs de ce livre noir et terrible (quoique souvent drôle) a consisté à utiliser leurs propres visions de l’ascendance pour la faire entrer en résonance avec celle de Guibert. Olivier Waibel et Alexandre Cardin sont les « adaptateurs » de cette entreprise et ils rappellent volontiers que lorsque l’auteur a sorti son livre, ses parents étaient encore vivants et qu’imaginer non seulement leur rencontre mais aussi leur disparition n’étaient pas anodin. Pour les citer : « Guibert aborde de manière assez crue la  tentation   ogresque   et   la   tutelle   castratrice   que   des   parents   peuvent   exercer,   de   manière  inconsciente, sur leurs enfants. Le rapport parent / enfant devient un comble de la possession. Et puisque les parents y sont montrés comme des monstres qui s’ignorent, leur fils en sera un lui-même – la cruauté perpétue la cruauté. D’une certaine manière, il règle ses comptes injustement puisque les intéressés n’ont pas  droit de réponse, ce qui trouble encore davantage la véracité des faits qu’il expose. » Fort de ce postulat que Guibert interdisait la réplique, ils vont imaginer à leur tour d’entraîner leur propre histoire tout en mettant en place un procédé qui soit une possibilité de réponse. Les parents du collectif Crypsum seront-ils dans la salle et se lèveront-ils pour protester ? Vous le saurez en ne tardant pas à vous rendre au Glob Théâtre car les représentations ne sont pas nombreuses. Une soirée en famille ? Pourquoi pas…

Requiem algérien

03mai

plantation d'oliviers« C’était notre terre… ». Comment dire le passé des colons d’Algérie sans tomber dans le piège de la nostalgie coloniale comme le titre pourrait, à tort, le laisser croire ? Mathieu Belezi, dont les romans semblent s’ancrer davantage à chaque parution dans un décor méditerranéen, ose relever le défi de se frotter à un sujet que peu d’écrivains français ont tenté d’aborder de manière frontale et directe, la vie d’une famille française, grands propriétaires d’une terre africaine que l’Etat français leur a vendu pour une bouchée de pain. Le pari est osé parce que la blessure est encore vive, pansée par le poids des secrets, des choses tues, recouvertes avec soin par les témoins encore vivants d’une histoire très récente.

 Belezi fait entendre les voix de la famille Saint-Andrée/Jacquemain, propriétaires de Montaigne, « six cent cinquante trois hectares de bonne terre africaine » dans un roman polyphonique entêtant, obsédant par le souffle donné, les répétitions offertes par l’une ou l’autre voix comme autant d’échos, de résonances, de dissonances, parfois, comme si le rythme insufflé par l’auteur illustrait non pas une vérité mais bien une multiplicité de points de vue, de ressentis.

Tel un chef de chœur, Belezi ouvre la partition et lance les différents monologues : Hortense, née de Saint-Andrée tricote des pull-overs enfoncée entre les deux oreilles de son grand fauteuil pour les distribuer aux ouvriers en prévision des rigueurs de l’hiver, Ernest, son mari, officiellement chasseur de renards mais en réalité chasseur de jupons retroussés mourra sur le ventre d’une prostituée, Claudia et Marie-Claude, les deux sœurs, quitteront le domaine devant la peur mais ne pourront jamais tout à fait l’oublier, et Antoine leur frère, aurait hérité du domaine s’il n’était passé du côté des fellaghas et n’avait été abattu par l’OAS pour ses activités de poseur de bombe. Et puis il y a Fatima, « l’esclave, la bonne, la domestique, la femme de peine, la maritorne, la servante, la soubrette, la souillon », celle qui reste parce qu’elle n’a aucun lieu où aller, parce qu’elle n’a jamais été payée, celle qui a élevé les enfants de Montaigne en leur chantant des berceuses kabyles et en leur tenant les bras lors de leurs premiers pas sur la terre chauffée par le soleil, Fatima dévouée jusqu’à la fin à cette famille à laquelle elle a consacré sa vie entière.

Il règne dans ce roman âpre d’une singulière ampleur un souffle de tragédie : celle des guerres fratricides dont nul ne peut sortir indemne. Loin de toute sentimentalité et de tout jugement moral, Mathieu Belezi signe un livre dense à la construction virtuose, habité par une immense force d’évocation, sublime hommage à une terre déchirée par l’Histoire, aussi belle que violente.

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