Archives du mois de juin 2010

L’ellipse de Faye

30juin

Eric Faye (site José Corti)Petite explosion sur le blog : le billet rédigé sur Eric Faye a déjà disparu deux fois de nos écrans, victime de deux bugs qui nous rendraient facilement paranoïaques. Le réécrire comme je le fais ici, c’est donc évidemment répéter que Nagasaki, le prochain roman de l’auteur est de ces livres qui devraient compter à la rentrée prochaine, c’est remarquer aussi de quel sens de l’ellipse sont capables les auteurs français quand il s’agit de créer des personnages et des narrateurs nippons : point trop d’effets, de la retenue, un sens de la mesure qui convient à l’idée que nous nous faisons de cette civilisation où le geste semble encore compter dans sa lenteur cérémoniel (voyez le cliché…). Car le bref roman d’Eric Faye qui s’y connaît en matière de brièveté puisqu’il est, et depuis longtemps, un partisan de la forme courte avec quelques bons recueils de nouvelles chez Corti notamment, est d’une convaincante économie et il séduit par cette manière d’aborder un sujet qui longe le vide de certaines existences. Shimura, le faux héros de cette aventure improbable, est le premier fantôme de cette histoire inspirée d’un fait divers glané dans un quotidien japonais : c’est un employé modèle, c’est-à-dire invisible ou presque, d’un centre météorologique où s’il sait regarder les nuages, il a cessé, en célibataire quinquagénaire sans relief, de trouver du sens au monde qui l’entoure, ne daignant même plus accorder à la vue qui s’offre de sa fenêtre un regard vers la baie. Sa vie se compte en millimètres, ceux que bientôt il va marquer sur les bouteilles de son réfrigérateur qui lui semblent diminuer sans raison, les rongeurs n’appréciant ni le jus de fruit ni les portes  qui y conduisent. Tourmenté par ce petit incident dans une vie d’où rien ne dépasse, il va céder à la tentation que le pays de la technicité omniprésente offre aux inquiets, aux jaloux, aux voyeurs : placer une caméra vidéo dans sa propre cuisine pour, de son bureau, sur une fenêtre de son écran d’ordinateur, observer et traquer l’ennemi insaisissable. La découverte qui l’attend si elle est saisissante, elle nous offre le deuxième fantôme du récit et elle est presque inexplicable, car elle ouvre une faille que ni la raison, ni la justice ne permettront de combler. Pour une fois on ne cèdera pas au plaisir d’éventer ce qui n’est pas longtemps un mystère, mais la façon qu’a Faye de nous conduire dans son intrigue mérite que nous soyons discrets, d’autant que par un contre-champ narratif très bienvenu il donne à son petit joyau un couronnement habile qui donne de la qualité au silence qui devrait habiter chaque lecteur après la phrase finale. Nagasaki, un titre un rien emphatique pour le récit d’un événement presque anodin, mais il ne manquera pas de critiques pour évoquer cette frêle bombe qu’Eric Faye fait exploser, au bord du silence, fort de cette idée qu’ils sont très rares ceux qui survivent à deux explosions. Mise à feu le 18 août.

L’Arche de Sam

29juin

Sam Taylor a choisi de vivre avec sa famille dans nos montagne pyrénéennes : serait-ce qu’il craint une brusque et irréversible montée des eaux qui sacrifierait son Angleterre natale pour épargner les hautes prairies de Bigorre ? Son dernier roman traduit en français au Seuil, et qui fait suite à l’épatant Amnésique que nous avions ardemment conseillé à nos lecteurs est une fable déluvienne de haute volée, brillante variation sur l’humanité dernière, celle qui a résisté quand tout a été balayé. La figure de Noë est ici incarnée par un petit prophète obsédé par l’idée qu’on vienne envahir son nouvel Eden qu’il protège avec rage, proche de ses enfants qui racontent eux aussi cette odyssée devenue étouffante, prisonniers d’un tyran qu’il faut aimer, privés d’une mère dont la disparition n’est pas expliquée. Une île au bout du monde est un livre aussi glaçant que son auteur est chaleureux ; c’est un roman qui happe et tétanise, tempêtueux et inquiétant, un roman de fin du monde qui ne joue pas les cordes de l’Apocalypse. De passage à Bordeaux Sam Taylor a fait un tour dans nos murs, une visite qui lui a valu d’être aussitôt convié à se placer devant notre fond noir pour nous raconter, dans la langue de Molière, quelques aspects de son oeuvre. Un grand merci pour sa performance et qu’on se le dise : Sam Taylor est un auteur dont on n’a pas fini d’entendre parler !

 

 

Christophe Pradeau, extérieur/intérieur

28juin

Le Prix Lavinal 2010 est bien installé sur nos tables, attirant l’oeil des curieux par ses couleurs jaune et noir, et comme chaque année il s’inscrit parmi les livres qui marcheront bien durant l’été, confortant notre idée qu’un jury de lecteurs est prescripteur et qu’il fait des choix pour d’autres lecteurs, à rebours de bien des prix littéraires, autrement plus prestigieux mais bien souvent entachés de soupçons. Le lauréat de cette année, La grande sauvagerie de Christophe Pradeau est un livre ambitieux que sa brièveté autorise et encourage à lire lentement pour en épuiser toutes les nuances et les richesses qui sont nombreuses. L’auteur nous avait fait la gentillesse de venir au coeur du Médoc pour recevoir son prix des mains de seigneurs de la vigne encapés et chapeautés, accompagné par son éditrice, elle-même accueillie au sein de la commanderie du Bontemps.

Ces agapes passées, nous avons demandé à Christophe Pradeau, revenu dans notre ville et notre librairie, de nous parler de son roman, seul devant l’oeil de la caméra. Le voilà dans cet exercice singulier et sans filet, l’occasion d’entendre une autre de ses voix. Rencontrer un jeune auteur d’une telle générosité et d’un tel talent a été pour toute l’équipe des libraires une très belle expérience, qui justifierait à elle seule que nous continuions, année après année, à proposer ce prix Lavinal. Nous vous donnons rendez-vous l’an prochain pour une cinquième édition…

 

La géographie voyageuse

25juin

Gilles Lapouge connaît bien le Festival Etonnants voyageurs qu’il a vu naître il y a trente ans et son amitié et sa fidélité pour ce rendez-vous ne se démentent pas, année après année. C’était donc pour nous, visisteurs débutants à Saint-Malo, un rendez-vous important que de le croiser dans le calme d’un début de dimanche et de faire connaissance avec un écrivain généreux qui depuis des années raconte l’ailleurs et le voyage comme peu d’écrivains français. Journaliste, producteur à France Culture de l’émission  » En étrange pays « , il a le goût des flaneries, un style qui n’est qu’à lui et qui en montrerait à bien des forcenés du départ qui franchissent des kilomètres sans y trouver de quoi acidifier leur plume. Il aime se perdre, il déteste pontifier ou généraliser mais se désole cependant en ces temps où voyager est devenu d’une banalité confondante que le monde perde peu à peu sa part de mystères. Ceux qui voudraient meiux le connaître gagnerait à parcourir La maison des lettres, un livre d’entretiens passionnants avec Christophe Mercier dans lequel son humour éclate. On retrouve évidemment son style et sa drôlerie dans son dernier livre, La légende de la géographie (Albin Michel), paru l’an dernier et dont il a bien voulu, au débotté, nous dire quelques mots. Nous nous souvenons de notre petit tracas à la librairie quand, à la parution de l’ouvrage, nous fûmes bien en peine de choisir définitivement sa place sur les tables : en littérature de voyage ? en géographie ? La raison l’emporta : nous fîmes deux piles, nous rappelant ainsi que certains auteurs échappent aux classements, ce qui n’est pas leur moindre qualité. Nous reste à réécouter la voix de l’écrivain que nous remercions ici.

Des nouvelles d’Eric-Emmanuel Schmitt

24juin

Sacrée gageure que de raconter un projet littéraire en fragments tel que peut l’être un recueil de nouvelles. Souvent en effet, il s’agit pour un auteur de rassembler une série disparate de textes dont le point commun tient plus au style ou à l’univers de l’auteur qu’à un projet précis. Avec Eric-Emmanuel Schmitt, point de compilation, de rassemblement, mais un souci précis de proposer à ses lecteurs un ensemble cohérent et suivi répondant à une démarche littéraire organisée et pensée. En ces périodes peu fastes pour ce genre mal aimé que les Français persistent à bouder à rebours de tous nos voisins, il est rassurant qu’un auteur aussi connu et célébré qu’E.-E. Schmitt consacre son énergie et sa force créatrice à une telle entreprise, rassurant et peut-être, de façon plus inattendue, pédagogique car comment ne pas espérer que parmi ses nombreux lecteurs certains se laisseront convaincre des beautés de ce genre ? C’est un voeu. Remercions donc le nouveau lauréat du Goncourt de la Nouvelle pour son souci, remercions-le aussi d’avoir accepté d’évoquer pour nous Concerto à la mémoire d’un ange (Albin Michel) qu’il est très récemment venu présenter à la librairie après un détour par nos studios. Cinq minutes de liberté pour un auteur très connu qui reviendra nous rendre visite à l’automne pour un événement, mais nous en reparlerons…

Flore Vasseur en vidéo

23juin

A l’heure où l’on a bien souvent l’impression que la finance gouverne le monde, les traders défraient la chronique avec leurs bonus faramineux et leurs magouilles. Bien souvent stigmatisés dans les médias, ces personnages servent de source d’inspiration à un nombre croissant d’écrivains français et étranger. Ainsi, parmi les précurseurs, on se souvient de Cendrillon d’Eric Reinhardt, de Das Kapital de Viken Berberian. Plus récemment, Adam Haslett a fait parler de lui avec Intrusion et les tribulations de Sam Ventura, personnage créé par Marc Fiorentino dans Un trader ne meurt jamais et repris dans Pour tout l’or du monde, ont rencontré un franc succès. On citera également Les lois de l’économie de Tancrède Voituriez ou encore Cityboy de Geraint Anderson, qui vient de sortir en poche.

A cette liste non exhaustive de livres dans lesquels il n’est pas toujours évident de distinguer la part de fiction de ce qui relève de l’autobiographie, il convient évidemment d’ajouter le deuxième roman de la très prometteuse Flore Vasseur. Cette dernière ayant accepté de venir donner une conférence dans nos salons autour de son roman intitulé Comment j’ai liquidé le siècle (pour écouter le podcast, cliquez ici), nous en avons profité pour la faire passer devant la caméra.

Katherine Pancol sur fond noir

22juin

Katherine Pancol a un agenda impressionnant qui la fait voyager non seulement d’un bout à l’autre du pays mais à travers le monde. Ses livres qu’elle construit patiemment, elle aime aller en rencontrer les lecteurs, les écouter, partager avec eux. La librairie Mollat l’a accueillie avec grand plaisir il y a peu et nous nous sommes autorisé à lui demander de passer à son tour devant l’oeil impitoyable de notre caméra, sur fond noir, pour évoquer à la fois la récente sortie de son roman Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi (Albin Michel) mais aussi sa manière de travailler, son rapport au succès, aux lecteurs, à ses propres personnages, une manière inédite pour nous d’aborder l’oeuvre d’un des auteurs contemporains les plus populaires qui nous a charmés par sa modestie et sa chaleur. Vous pouvez la retrouver sur le blog qu’elle anime à l’intérieur de son site et sur lequel elle donne volontiers des avis sur des livres aimés. Nous lui laissons la place avec nos remerciements sincères.

 

Quality street

21juin

quality streetUne grosse boîte de chocolats, une multitude de petits papiers colorés aux senteurs diverses, caramels, fraise, citron…

Bonbons assortis est tout à fait à l’image de cela: des menus plaisirs d’enfance, tantôt doux et sucrés, parfois acides. Michel Tremblay a en effet puisé dans ses souvenirs d’enfance pour rédiger ce recueil de nouvelles paru ce mois ci chez Babel.

Nous voici plongés dans un petit appartement de Montréal, entre tante Robertine, grand-mère Tremblay et oncle Josaphat, un intérieur un peu kitsch où règne un joli brouhaha ambiant. En fait, on est un peu chez les « Deschiens » canadiens.

A travers diverses scénettes  – le coup de téléphone au Père Noël, un gros orage nocturne, un ours en peluche comme cadeau de Noël- l’auteur parvient à ressusciter le passé. Et on s’y croirait! Entre humour vachard et petits moments d’émotion, on s’attache à cette famille « populo » haute en couleurs  qui manie la mauvaise foi à la perfection.

Une abondance de dialogues tous plus drôles les uns que les autres, un accent québécois reproduit à la perfection : on est au spectacle, et qu’est-ce qu’on rigole!

 

Un verre de lait russe

18juin

Les libraires sont sans pitié, surtout lorsqu’ils se trimballent avec une caméra et un pied sur l’épaule (curieuse gymnastique) à la recherche d’une victime de laquelle ils tireront sans ménagement la réponse à la question qui tue : pourquoi avoir écrit ce livre ? Saint-Malo offre un impressionnant plateau d’écrivains amateurs de voyages qui viennent rencontrer au bord de l’océan leurs lecteurs et parmi eux quelques uns viennent de fort loin. Andreï Kourkov nous avait échappé lors de son passage à la libraire (ou plutôt nous n’avions pas osé l’interviewer dans notre studio…), c’est pourquoi nous n’avons pas laissé passer notre chance en le découvrant derrière le stand des éditions Liana Lévi sollicité par de nombreux fans et avons sans scrupule interrogé cet auteur déjà très populaire dans un pays dont il apprend la langue. L’épreuve de raconter son propre livre est délicate, le faire dans une autre langue est difficile, mais quand en plus il s’agit de s’embarquer dans les désopilantes tribulations de personnages peu commun, on frôle la gageure. C’est pourtant ce défi qu’a bien voulu relever Andreï Kourkov en s’attaquant à son propre Laitier de nuit, son dernier roman frénétique que nous aurions nous-même le plus grand mal à expliquer sauf à en vanter la drôlerie et l’invention. Voici donc dans ses oeuvres et sans filet un romancier polyglotte que nous remercions très chaleureusement pour sa modestie et son accent.

Hugo fait voler Boris

17juin

S’il y avait eu un fantôme à croiser dans les rues venteuses de Saint-Malo, c’est plutôt celui de François-René que de Victor que nous aurions attendu. La ville de Chateaubriand, en son temps voyageur étonné, chante de ses hautes murailles qui domine l’océan l’envie de partir et le besoin de conquête. C’est un autre Hugo, nommé Boris, qu’il nous a été donné de croiser sous la tente matinale du festival, un Hugo intrépide qui raconte lui aussi des envies d’ailleurs et qui s’est déjà taillé une belle réputation d’écrivain avec ses deux précédents romans (que nous avons évoqués sur ce même blog). Il confirme avec Je n’ai pas dansé depuis longtemps, de nouveau chez Belfond, tous les espoirs que formulait dès ses débuts son éditeur. Point de forêt sombre où se perdre cette fois-ci mais le silence des espaces infinis avec un voyage autour de la terre  et une très belle aventure où scintille un vieux rêve d’enfant. Hugo Boris a accepté de nous raconter son projet, sans filet et devant notre objectif, une belle rencontre dominicale pour nous et dont nous le remercions.

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