Archives du mois de juillet 2010

Le retour de Bret Easton Ellis

30juil

Violence« Vous vous fichez de savoir pourquoi elle a quitté Lansing à l’âge de dix-sept ans, de saisir les vagues allusions à un oncle abusif (un déménagement par compassion pour lui qui a menacé de détruire chez elle tout désir charnel), de comprendre pourquoi elle a laissé tomber l’université du Michigan (je ne demande même pas si elle y a jamais été inscrite) et ce qui a conduit aux petits voyages à New York et à Miami avant qu’elle n’atterrisse à L.A., et vous ne vous demandez même pas ce qu’elle a dû faire avec le photographe qui l’a découverte quand elle était serveuse dans ce café sur Melrose ou ce qu’il en était de la carrière de mannequin pour lingerie qui devait probablement paraître prometteuse à l’âge de dix-neuf ans et a conduit aux publicités, lesquelles ont conduit sûrement à accepter deux petits rôles dans des films et certainement pas à placer tous ses espoirs dans le troisième rôle proposé, star d’un film d’horreur, qui n’a rien donné, et puis il y a eu la glissade rapide vers les apparitions dans les émissions de télévision dont personne n’a jamais entendu parler, le tournage du pilote qui n’a jamais été diffusé et, pour couronner le tout, la légère humiliation des boulots de barmaid et des faveurs qui lui ont valu le boulot d’hôtesse au Reveal. Après avoir décodé tout ça, vous ajoutez l’agent qui a décidé de l’ignorer. Vous commencez à comprendre à travers ses plaintes muettes que son manager n’en a plus rien à foutre. Ses attentes sont tellement immenses que vous vous retrouvez cerné par elles ; ses attentes sont tellement énormes que vous comprenez que vous pouvez les contrôler, et je le sais parce que je l’ai déjà fait. »

Vingt-cinq ans après Moins que zéro, le septième roman de Bret Easton Ellis nous replonge avec un mélange de délice et d’angoisse dans le Los Angeles des paillettes, du bling bling, de la flamboyance, de la superficialité et du néant, j’ai nommé l’industrie du cinéma hollywoodien ! On retrouve Clay et Julian, les deux amis qui se partageaient la vedette de son premier roman, sautant de soirée en soirée et de fille en fille. Qui eut cru que ces deux comparses seraient susceptibles de faire de vieux os ? Et pourtant, les revoilà, toujours aussi en forme, malgré le train de vie qui était le leur (enchaînement de soirées mêlant alcool, drogue et sexe) (1). Une fois de plus, nous sommes à la veille de Noël, ce qui a pour effet principal de décupler l’impression de vacuité et de nihilisme qui se dégage du récit, et une fois de plus, Clay fait office de narrateur, lui qui est de retour au bercail après une absence de quatre mois. A travers l’exposé de leurs dernières tribulations, notamment l’intrigue autour de Rain Turner, personnage féminin beaucoup plus insaisissable qu’il n’y paraît, le lecteur de ces Suite(s) impériale(s) (sortie prévue pour la mi-septembre mais avancée à la fin août) est entraîné dans un univers déprimant, plein de cynisme et d’amertume. Les relations humaines qui se tissent (amitiés, aventures, simples rencontres) sont toutes faussées dans la mesure où rien ne semble avoir lieu si ce n’est par intérêt. En clair, c’est à qui sera le plus grand manipulateur ! Et comme monnaie d’échange, on retrouve bien évidemment le sexe. Mais, contrairement à ce que les innocents voudront bien admettre, la supercherie est bel et bien à double sens : le producteur/réalisateur doté d’un pouvoir décisionnel en matière de casting peut user de son statut pour abuser des jeunes actrices naïves à qui il fait miroiter des rôles alors qu’il ne pense qu’à les attirer dans son lit, tandis que l’actrice faussement ingénue peut user de son charme et séduire le producteur  dans le but d’obtenir un rôle. Dans le premier cas, le pouvoir est utilisé comme moyen en vue d’obtenir du sexe, dans l’autre, le sexe peut servir à devenir célèbre ? Mais que se passe-t-il dans ce monde cruel et froid quand les sentiments s’en mêlent ? Faiblesse, vulnérabilité, perte de crédibilité… A moins que l’on ne se mente à soi-même et que l’on soit tout au plus animé par une soif inextinguible de contrôle ? Rien d’impérial, finalement, dans ces Suites, si ce n’est le désir de maîtriser l’autre.

Si l’on se fie aux bruits de couloir, cet événement littéraire qu’est la parution du dernier roman de Bret Easton Ellis est renforcé par le fait que l’on parle déjà d’une adaptation cinématographique, éventuellement avec les mêmes acteurs que dans Neige sur Beverly Hills (Less than zero). Et il faut bien admettre qu’entre la tendance de l’auteur d’American Psycho à construire ses romans comme une multitude de séquences relativement courtes et son habileté pour imaginer et décrire des scènes très visuelles, les réalisateurs auraient tort de se priver !


(1) Ne sont-ils pas un peu moins souvent coked out of their minds, à moins que l’âge ne leur ait tout simplement inculqué un peu de discrétion ?…
F.A.

 

 

 

Quel rapport ?

29juil

velo.jpgEh, bien, 54 x 13, soit le long et curieux monologue rédigé par Jean-Bernard Pouy, pendant  la mystérieuse 17e étape d’un anonyme Tour de France. Grand amateur de cyclisme et des héros anonymes et parfois flamboyants qui peuplent le peloton, J.-B. dévoile les pensées les plus intimes d’un coureur en plein effort, entre réflexion, considérations métaphysiques et, bien plus prosaïquement, gestion de l’échappée qu’il compte mener à son terme… Enfin, pas tout à fait : s’échapper, prendre à son compte cette sortie d’anonymat et animer, à partir du kilomètre 85, cette étape qui semble promise à Lilian Fauger, soldat du peloton. Entrecoupé par le Code Wegmuller, brillante invention de Pouy pour remettre la lutte (ce qui n’est pas un vain mot chez lui) au coeur du cyclisme, donc, au coeur de l’humanité… Cette fable atypique et brillante, servie par la plume habile, tantôt légère et drôle, tantôt empreinte de la douleur qui envahit peu à peu notre mouton noir du jour, poursuivi par le peloton, harangué par le public, montre un peu plus l’étendue du talent de l’initiateur du Poulpe, bref, un livre vif, brillant et captivant comme une étape de plat (n’y voir rien de péjoratif : chez Pouy, on ne s’endort JAMAIS pendant la course).

 pouy54.jpg

Une mise à nu très british par Alan Bennett

28juil

visuelcouvCouple bourgeois tellement enlisé dans leur routine que le reste du monde continue à tourner sans eux,  les Ransome voient leur univers bouleversé par un banal cambriolage… Banal, pas tant que ça, puisque absolument toutes leurs affaires (jusqu’au papier toilette!) ont disparu.
Ce dépouillement brutal va ôter ses oeillères à Mrs Ransome, une femme un peu snob et soumise à la tyrannie de son avoué d’époux qui aime passionnément Mozart et … c’est tout. Grâce à un commerçant pakistanais de son quartier et des reality shows à la télé, elle va s’ouvrir sur le monde et sa réalité parfois triviale. Mr Ransome, lui, demeure égal à lui-même et ne voit qu’une occasion de gruger les assurances pour s’offrir une chaîne hifi dernier cri.
Plus proche d’une fable que La reine des lectrices, le roman qui a permis à de nombreux lecteurs Français de découvrir Alan Bennett, on retrouve l’humour so british de l’auteur qui s’amuse à mettre à nu les âmes d’une certaine bourgeoisie anglaise. Quelques petites perles surréalistes viennent parfois nous surprendre :
« - Je te croyais mort, dit-elle à son mari.
- Mort ? Pourquoi ?
- Un malheur n’arrive jamais seul.
- J’étais dans l’une de ses laveries automatiques, si tu veux tout savoir. C’était épouvantable. Qu’est-ce que tu manges?
-Une pastille pour la toux. Elle était dans mon sac.  »
Si l’on ne retrouve pas totalement la saveur particulière de La reine des lectrices, ce petit récit satirique et léger se savoure tout de même avec plaisir.

Fêtez le Kippour en humour !

27juil

guerre-kippour.jpegLe jour de la fête du Yom Kippour se déroule d’ordinaire sous de paisibles auspices à Clamart, petite ville tranquille de la banlieue parisienne. Mais sous la plume de Frédéric Chouraki, cette journée va se muer en une rencontre au sommet entre Frédéric, son héros – le terme d’anti-héros serait sans doute plus approprié -  et sa famille, rencontre qui très vite prend des allures de choc des titans. Car le dénommé Frédéric, à la foi déjà plus que vacillante si ce n’est défaillante, est cette année accompagnée de Popeline, rousse incendiaire aux moeurs légères et aux tenues vestimentaires pour le moins extravagantes. Popeline n’a pas pour habitude de passer inaperçue, et elle n’a pas l’intention de déroger à la règle afin de mieux s’intégrer à cette famille qui érige la tradition en valeur absolue. C’est donc tel un boulet de canon qu’elle déboule au milieu du salon feutré des Bronstein, sous le regard peu amène de Madame Bronstein, qui voit là une menace pour son assise matriarcale jusque-là intacte, et sous celui beaucoup plus intéressé de Bronstein père, qui se laisse aisément perturber par la crinière rougeoyante de celle qui lui fera office de bru tout au long de cette journée – et de cette nuit – du Yom Kippour, période pendant laquelle le peuple élu est censé se purifier de ses péchés qui ici se font multiples et variés. Inutile de dire que l’expiation en question n’aura pas lieu ! Le séjour est émaillé de déboires et rebondissements en tous genres, laissant la part belle aux conflits et autres règlements de comptes familiaux.

Le titre est évocateur, en référence à la guerre d’octobre 1973, dite aussi « guerre du Kippour », lors de laquelle les troupes égyptiennes et syriennes ont lancé une offensive pour reconquérir les territoires occupés par Israël. Et c’est bien à une véritable offensive que se livre Popeline, attaque qui trouvera son dénouement sous la forme d’un renversement de situation pour le moins inattendu.

Ce sixième roman d’une drôlerie caustique est servi par une écriture mordante que l’on sent jubilatoire. Un vrai plaisir de lecture !

 Maud.

La femme du pays d’à côté

26juil

Une brève histoire du tracteur en UkraineOn s’excuserait presque de mettre en avant certains livres, tant les couvertures, kitsch dans le meilleur des cas, mochdingues dans le pire, desservent notre volonté constante de proposer des tables qui flattent le regard. Et il s’en est fallu de très peu pour que ce roman à la couverture rose fluo, agrémentée d’un Playmobil sur un tracteur et d’un titre peu engageant – Une brève histoire du tracteur en Ukraine – n’atterrisse au fin fond d’un rayon, à l’unité, lieu de non retour où personne ne l’entendra crier. Bien heureusement la curiosité nous a pris de jeter un oeil à son contenu, et d’une phrase lue c’est devenu un chapitre, et d’un chapitre le livre entier. Vous avez aimé Le mec de la tombe d’à côté de Mazetti, comme la quasi totalité des lecteurs ? Alors vous ne résisterez pas à cette Brève histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka, qui vient de paraître en J’ai lu. La couverture est rebutante, certes, mais l’histoire, entre humour et gravité, a largement de quoi vous la faire oublier.

On se rappelle le dernier film d’Anne le Ny, Les invités de mon père, qui voit un retraité contracter un mariage blanc avec une jeune mère moldave pour lui éviter l’expulsion, ce qui n’est pas sans attirer l’hostilité de ses deux enfants, qui doivent alors renoncer à leur héritage. Prenez à peu près les même personnages, poussez la logique un peu plus loin en imaginant une jeune Ukrainienne qui profite de sa situation sans aucun scrupule, deux soeurs qui se déchirent (au début…) et un nonagénaire dont on se demande sans cesse s’il est fou ou si c’est un génie, et vous aurez une idée assez précise du ton de cette comédie douce-amère.

Marina Lewycka ne se contente pas de nous raconter une histoire où les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné. Elle pose également des questions graves et actuelles, notamment sur le rôle des enfants quand leurs parents vieillissent, la sexualité des personnes âgées, l’immigration et les conflits de génération. Et vous apprendrez également plein de choses sur l’histoire des tracteurs, moins anodine qu’elle n’en a l’air, et que son auteur arrive à nous rendre intéressante. Une performance qu’il serait dommage de ne pas saluer !

Les W.C. étaient fermés de l’extérieur

23juil

Horacio Castellanos MoyaHoracio Castellanos Moya est un des piliers de la belle maison des Allusifs, un auteur fidèle que Brigitte Bouchard, vaillante éditrice du Québec qui en remontrerait beaucoup aux éditeurs français en matière de courage éditorial, tant dans ses choix littéraires que dans son parti pris graphique, publie avec constance et réussite depuis ses début, traduit par Robert Amutio et André Gabastou. C’est ce dernier qui s’est attaqué à Effondrement, le roman rose de l’écrivain salvadorien avec le souci de rendre l’acidité et le coupant de sa prose une fois encore tendue autour de personnages excessifs et au bord de la crise de nerfs. La fascination qu’exerce Thomas Bernhard sur Moya est évidente, le titre pourrait d’emblée nous le rappeler, son goût pour la farce noire, son excès traversé d’une drôlerie dramatique rappellent souvent le génie autrichien. Mais ici la latitude a changé, la comédie change d’horizon, les bouffons sont moins couverts. En Amérique Centrale les tragi-comédies semblent moins feutrées, l’hystérie plus prompte à être démasquée : on hurle plus vite peut-être. On hurle en tout cas très tôt dans Effondrement puisque la protagoniste principale de cette tornade littéraire a franchi toutes les barrières et lâche son fiel sans trêve le jour où sa fille se marie. Pas question pour elle que son mari, le très respecté président du parti au pouvoir – nous sommes au Honduras – , aille se montrer à cet événement qui lui paraît monstrueux : Teti, leur enfant unique, épouse un Salvadorien, divorcé, le père de son enfant – une petite merveille dont sa grand-mère ne veut se séparer à aucun prix –  et qui est évidemment un communiste, c’est-à-dire un monstre qui menace la famille, le pays tout entier et ses valeurs de droiture. Alors au diable les apparences, aux orties les défroques, dona Lena Mira Brossa enferme son mari dans les toilettes jusqu’à ce que passe l’heure de la cérémonie et elle ne va pas se priver de lui dire ce qu’elle a sur le coeur, un torrent de bile, de haine, de rancoeur recuite, une logorrhée de délires paranoïaques où se dévoile le vrai visage, profondément aliéné, d’une femme qui vomit son époque et s’accroche avec folie aux vestiges d’un passé qu’elle croit glorieux. Grande bourgeoise capricieuse auquel le mari ne sait plus quoi dire, lui qui s’est inventé une autre vie, avec d’autres enfants, elle vocifère sa tragédie intime, celle d’une mère qui a perdu un des ses bébés et ne l’accepte pas, celle d’une représentante de la classe des possédants qui sent son monde bousculé par l’infamie des révoltés. Elle hurle et on aurait envie d’en rire si ne nous taraudait l’impression que sous ce vernis, cette arrogance, cette méchanceté, ne se dissimulaient un abime profond, un tourment insondable. C’est une tornade déclenchée par une femme qui vacille au bord du gouffre et que plus personne ne peut aimer. Cette fois encore Horacio Castellanos Moya nous chavire en nous faisant croire qu’il se déchaîne sur et avec une hystérique caricaturale. Mais c’est pour mieux nous écraser le visage sur l’insupportable réalité de pays où la vie ne paraît plus guère possible aux âmes raisonnables.

Effondrement sort en librairie le 19 août prochain et il fera sans aucun doute partie des romans étrangers qui compteront lors de cette rentrée.

Une nuit d’insomnie

22juil

Marc Dugain (photo Le Figaro)L’insomnie des étoiles, le prochain roman de Marc Dugain chez Gallimard , sort en librairie le  19 août prochain. Joelle Marchand, une fidèle lectrice, a bien voulu le lire en avant-première pour nous et nous écrire ce qu’elle en a pensé, une première sur ce blog que nous verrions volontiers se renouveler. Une nuit ou presque lui a suffi pour dévorer ce roman, une nuit d’insomnie ? Nous l’ignorons encore. Qu’elle en soit ici remerciée. Voici donc son avis…

 

Oh ! qu’ils sont loin les romans célébrant les héros de guerres.

Ce roman, dont l’action se tient au cours de la Seconde Guerre Mondiale, met en scène des gens ordinaires et par cela même bien embarrassants. En effet ils sont médiocres voire veules.

Le récit est original car mené sous la forme d’une enquête où le lecteur en saura dès le départ plus que l’enquêteur.

Sur un fond historique et quelque part en Allemagne, dans un coin perdu, où le passé immédiat pèse déjà lourd dans le silence apeuré mais plaidant non coupable, Marc Dugain induit différents regards conduisant son lecteur sur des pistes différentes rendant toute identification difficile voire improbable.

Ce qui se passe est sordide, ce qui est révélé tout autant.

Une enfant, presque une jeune fille, est aux prises avec les bouleversements que toute guerre charrie. Seule, abandonnée ?, elle essaye de survivre sans même chercher à comprendre ce qu’elle subit. Son univers s’arrête à elle et au seul être aimé dont le manque la fait souffrir, son père. Elle ne retient et n’interprète que partiellement ce qu’elle voit, en l’occurrence un meurtre.

La roue tourne voici les vainqueurs devenus des vaincus sous surveillance. Le meurtre est soupçonné et par ennui, une enquête s’ouvre et élargit son champ d’investigations aux meurtres contre l’humanité.

Autour du personnage féminin, énigmatique dans sa drôle perception des événements, s’agite le meneur d’enquête, un capitaine qui, dans le civil, est astronome. Cet homme est comme à distance de ses contemporains, il semble les observer sans doute comme il observe les astres, avec perplexité en essayant d’en comprendre le fonctionnement. À ce duel, s’adjoignent deux autres tristes sires : un pauvre soldat dont l’insignifiance n’a d’égal que sa bêtise et un médecin qui détourne le serment d’Hippocrate de façon à justifier ses exactions.

On ne peut qu’être renvoyé à Hannah Arendt qui a exposé la banalité du mal. Tout être humain porte en lui la puissance de faire le mal. Mais aucune circonstance ne peut en excuser son exercice.

Comment le compenser ? Chacun a sa propre mesure.

Le lecteur est-il invité à parcourir un chemin de rédemption ?

Et pour finir, une citation :

« Louyre se sentait d’une humeur étrange. Il n’avait ni le désir de vivre ni celui de mourir, déprimante réalité d’un état qu’il connaissait bien pour y succomber régulièrement. »

Joëlle Marchand

 

9 juillet 2010

Naissance d’une collection

21juil

9782070129218.jpglhassa.jpgvoyage-allemagne.jpgEn anglais, pour signifier que l’habit ne fait pas le moine, on dit « Do not judge a book by its cover ». Pourtant, on ne peut nier l’importance que revêt le choix de la couverture pour orienter les achats de livres dans le cas d’auteurs que l’on ne connaît pas. Dans bien des cas, nous pourrions argumenter qu’en tant que libraires, nous nous efforçons de ne pas nous en tenir là dans la mesure où nous avons maintes et maintes fois eu l’occasion de constater à quel point les jaquettes pouvaient induire en erreur ou nous faire passer à côté de petites merveilles. Pour autant, nous avouerons que c’est après avoir été séduits par les couvertures de la nouvelle collection de Gallimard baptisée Le sentiment géographique (1), que nous avons décidé de jeter un coup d’oeil à ces trois livres, pour nous rendre compte combien il eût été dommage de passer à côté !

Ecrivain de renom, Jean-Marie Laclavetine a collaboré à cette collection en publiant ses carnets d’un voyage en Croatie sous le titre La martre et le léopard. On y découvre avec lui les différentes facettes de ce pays de plus en plus touristique qui ne se résume pas à sa portion paradisiaque du littoral adriatique : la Croatie, c’est aussi Zagreb, Dubrovnik, Split… « J’espérais flâner le cas échéant dans quelque campagnes grasses et grises méconnues des touristes, me perdre dans des banlieues, me laisser surprendre au virage, bref, connaître un peu de ce pays qui depuis trois millénaires conjure les bonheurs de la géographie avec les malheurs de l’histoire », tel est, selon ses propres mot, son projet initial.

Fascinés par Ernst Jünger, Philippe Barthelet et Eric Heitz nous emmènent en Allemagne sur les traces de l’auteur de Sur les falaises de marbre. Ce voyage les a conduits jusqu’au village de Wilflingen, dans le sud du pays, où ils ont pu rencontrer l’écrivain. Ils se sont également entretenus avec d’autres écrivains de son entourage ou simplement adeptes de son oeuvre, dont Julien Gracq. Sans doute le moins accessible des trois récits, Le voyage d’Allemagne n’en constitue pas moins un bel hommage à ce géant des Lettres germaniques.

Enfin, le premier livre de la toute jeune journaliste et reporter Elodie Bernard nous plonge en plein coeur d’un Tibet théoriquement très difficile d’accès pour les étrangers. Ayant néanmoins réussi à s’y infiltrer, elle nous raconte ce qu’elle a pu observer de la vie quotidienne de ses habitants, qui lui ont bien souvent offert leur hospitalité. Un récit passionnant et édifiant, que celui intitulé Le vol du paon mène à Lhassa !

En un mot, s’il faut certes éviter de se fier aux apparences, force nous est de reconnaître ici qu’elles ne sont pas toujours trompeuses !


(1) Expression empruntée au livre éponyme de Michel Chaillou, dans lequel on peut notamment lire la phrase suivante : « Ne serait-ce pas le sentiment géographique, cette évidence confuse que toute rêverie apporte sa terre ? »

30 ans sous le Cheyne, suite

20juil

expo30ans1.jpgA défaut de vous rendre à Paris à l’exposition rétrospective des 30 ans de la maison Cheyne  (du 12 au 31 juillet) ou aux fameuses « Lectures sous l’arbre » (du 17 au 22 août) au siège historique à Chambon-sur-Lignon au centre de la France, vous pouvez vous plonger dans la superbe anthologie Cheyne 30 ans 30 voix qui présente des extraits des auteurs phares ayant bâti et consolidé la maison d’édition en trois décennies, soit une « génération » comme s’amuse à le rappeler Jean-François Manier. Pour vous donner un aperçu de la diversité de ses auteurs et de leurs styles, nous avons choisi de vous présenter quelques unes de nos lectures favorites parmi les quelques trois cents titres que compte le beau catalogue Cheyne :

cosnay-langue-maternelle.gifLa Langue maternelle est le dernier ouvrage de Marie Cosnay paru dans la collection rouge  »Grands Fonds » dirigée par deux auteurs phares de la maison,  Jean-Pierre Siméon et Jean-Marie Barnaud. Ce récit familial ayant pour cadre les Pyrénées natales de l’écrivain défie toute linéarité, voire toute vraisemblance et, à vrai dire, déroute autant qu’il fascine. L’enterrement du père au début de la narration favorise la résurgence de souvenirs bruts liés à une enfance violente et honteuse, vécue sous les coups et les cris de ce tyran qui hérite bientôt de la langue maternelle jusqu’à étrangement devenir un « père féminin« . A la fin de ce long poème en prose fantasmatique, la métamorphose a gagné la narratrice atteinte d’hermaphrodisme, thème qui hante Marie Cosnay depuis Villa Chagrin (Verdier, 2006) et qui atteint ici son apogée dans la trouvaille et la naissance d’une langue « imprononçable« , « inconnue de tous » dont elle seule détient le secret et l’usage.

onzains-nuit-masson.jpgDans un style rappelant le lyrisme flamboyant du XIXème siècle (l’auteur est traducteur de nombreux auteurs romantiques), citons les Onzains de la nuit et du désir de Jean-Yves Masson qui nous plongent entre aube et soir dans un univers onirique proche du sacré dans lequel le divin est porté à hauteur du désir triomphant de l’homme : « le désir invente/ce qui peut-être en nous survivra à la nuit« . Le poète porte l’ambivalence et l’union des contraires puisqu’en lui se rencontrent à la fois la nuit et le désir, la mort et l’étreinte qui est la matière même de sa magnifique inspiration : « De nuit et de désir je fais un seul ouvrage,/ je couds la mort et l’ombre à la chair des vivants. / [...] Vivants et morts, arceaux d’un seul et même temple./ Notre désir, ce peu de flammes qui vacillent. »

gelle-je-te-nous-aime.jpgAlbane Gellé dans Je te nous aime nous invite à suivre l’histoire ordinaire d’un duo (père et fille ? mari et femme ?) dont la difficulté de communication est physiquement représentée sur l’espace de la page (alternance entre une page consacrée à « il, l’autre en miroir à « elle » et quelques lignes suffisent à chaque fragment fonctionnant comme autant de haïkus) jusqu’à la réunion possible enfin concrétisée par le passage au « je » et au « tu » qui signe la belle déclaration d’amour finale : « tu/parles mon silence tous mes éner/vements tu sais mes impatiences au/bout de la fatigue je ne me défends/plus j’entre dans notre langue long/temps je te nous aime ».

C’est également à cet assentiment général, ce « oui au monde, oui à la différence de l’autre » (Bonnefoy) à laquelle nous invite depuis 1980 (et encore espérons-le pour longtemps) les éditions Cheyne : n’est-ce pas là, en creux, le voeu poétique de toute véritable création ?

30 ans sous le Cheyne

19juil

couv_30ans.jpgNul doute qu’en qualité de poète Yves Bonnefoy a trouvé une des images les plus parlantes pour parler des éditions Cheyne qui fêtent cette année les 30 ans d’une solidité et d’une résistance peu communes en publiant exclusivement de la littérature de création (poésie et prose poétique), qui plus est contemporaine. Selon ce préfacier de renom à l’anthologie anniversaire Cheyne 30 ans, 30 voix qui vient de paraître à cette occasion, Bonnefoy compare les deux fondateurs de la maison toujours aux commandes, Jean-François Manier et Martine Mellinette, à d’opiniâtres chercheurs qui savent « reconnaître la mince paillette d’or dans les remous de l’eau qui passe par là« , signifiant par là que Cheyne défend avec une égale acuité ce métier d’artisans qui n’a que peu à voir (et à faire) avec les méandres d’une certaine industrie livresque.

Le choix d’un lieu volontairement à l’écart (Cheyne est le nom d’un lieu-dit situé en pleine campagne, entre la Haute-Loire et l’Ardèche) et d’une liberté totale (indépendance intellectuelle, économique, commerciale, technique) assurent une littérature de qualité que nous avons tenu à saluer en leur consacrant dans notre rayon une place de choix tout cet été sur une de nos tables (vous pourrez vous reporter également à notre dossier consacré à Cheyne). Car l’effet visuel des livres entièrement façonnés par les soins amoureux de l’éditeur-imprimeur-typographe se double d’un intérêt porté aux contenus tout aussi essentiel mais qui ne sacrifient pas là non plus aux modes : Cheyne refuse par exemple les textes purement formels pour s’attacher bien plus à une profondeur d’écritures proches de la palette d’émotions qu’elles suscitent.

lectures-sous-arbre.jpgVous pourrez admirer encore ce magnifique et rare travail, rencontrer les éditeurs, auteurs et artistes en poussant peut-être votre curiosité jusqu’à Paris puisque du 12 au 31 juillet se tient une exposition hommage à l’Orangerie du Sénat prolongée par des manifestations (lectures, concerts) au proche Jardin du Luxembourg. Et si votre âme de poète vous en dit, vous pourrez ensuite vous rendre à Chambon-sur-Lignon assister aux annuelles balades littéraires et  »Lectures sous l’arbre »(du 17 au 22 août 2010) qui prolongent le plaisir de l’aventure : voir le programme ici car les réservations sont nécessaires pour ces rendez-vous en pleine nature qui accueillent de plus en plus de monde.

Un de nos prochains blogs vous présentera trois ouvrages que nous aimons défendre et qui nous semblent représentatifs (parmi d’autres) de l’esprit qui souffle favorablement sous l’ombre de Cheyne…

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