Archives du mois de juillet 2010

R.I.P. Bernard Giraudeau

17juil

C’est avec regret que nous avons appris ce matin la disparition du comédien, réalisateur et écrivain Bernard Giraudeau. Né à La Rochelle en 1947, ce petit-fils de marin était également un grand passionné de mer, de voyages et d’aventures, comme en témoignent sa production littéraire. Si Le marin à l’ancre, Les dames de nage et Les hommes à terre, ont tous rencontré un certain succès, son dernier roman et sans doute le plus personnel de ses livres avait pour sa part été très remarqué par la critique. Cher amour se présente alors comme une lettre adressée à une mystérieuse Madame T., dans laquelle le narrateur se dévoile, évoquant les différentes vies qu’il a menées. « Mais derrière un horizon, il y en a toujours un autre, confie-t-il au magazine Evene. Alors un jour il faut savoir se poser, regarder autour de soi, et profiter en pleine conscience de ce qui nous est offert. C’est pareil avec l’amour. Il paraît toujours inaccessible ou illusoire… Mais il est là, prêt à nous envelopper. C’est nous qui ne savons pas le voir ou le provoquer. J’ai cherché l’amour un peu partout, mais je crois qu’aujourd’hui, je sais qu’il suffit d’être attentif, à l’écoute, et d’être amoureux des êtres. C’est aussi être amoureux de la vie. »

Nous avions eu plaisir à recevoir à la librairie cet homme à la fois simple et élégant dont la gentillesse et la combativité nous avaient frappés. Il était notamment venu pour une séance de dédicace l’année dernière, à l’occasion de la sortie de Cher amour et d’une bande dessinée intitulée R97, les hommes à terre. Fruit d’une étroite collaboration avec son ami l’illustrateur Christian Cailleaux, cet ouvrage sera complété par la parution en octobre des Longues traversées, album qui reprendra le personnage de Théo.

Du plomb dans la cervelle

16juil

un cassetinJean Bernard-Maugiron a de quoi nous surprendre. D’abord parce qu’on serait tenté de l’appeler Jean-Bernard et qu’il n’en est pas question : son prénom est bien Jean (mais nous ne l’appelons pas encore Jean). Ensuite parce qu’il nous offre un petit roman qui devrait être une des jolies sensations littéraires de la rentrée et qu’il ne nous en avait rien dit lorsque nous le croisions dans nos murs où il fait de très discrètes apparitions qui ne nous laissent guère le temps de parler littérature, il faut bien l’avouer. C’est à l’éditrice Pascale Gautier (par ailleurs elle-même auteur très douée, souvenons-nous du récent Les Vieilles) que l’on doit cette parution pour la rentrée de Buchet-Chastel. Du plomb dans le cassetin est bref, se lit d’un trait comme on dévore le journal. Mais si les nouvelles du jour s’oublient vite, l’histoire du petit employé héros de ce livre imprime dans la cervelle sa folie. Le titre, un peu énigmatique pour les profanes, nous renvoie à un univers en voie de disparition face à l’invasion définitive des machines, celui des cassetins, ces lieux (par métonymie) où des ouvriers très spécialisés qui constituent une sorte de caste dans le monde de la presse, avec ses privilèges et ses coutumes, fondaient le plomb des caractères et où désormais ils corrigent les textes avant l’envoi à l’impression. Des dizaines d’année dans cette ambiance, à défaut de vous forger le caractère, vous bousillent la santé, mentale notamment, et il est vite évident que Victor qui tente laborieusement de nous narrer ses aventures et ses souvenirs, a quelques circuits encombrés. Car on a beau avoir écrit ou composé des phrases toute une vie, quand il s’agit de coucher sur la papier la sienne, d’en vanter les gloires et les petitesses, les anecdotes poilantes et les vacheries plumantes, c’est une autre histoire. Il rame sec notre Victor et tout s’embrouille pour ce typographe qui a connu le prestige et qu’on a ravalé au service nécrologie où il  fait quelques mémorables boulettes (de viande morte). Ce n’est pas un lecteur même s’il passe la journée dans les mots, son truc à lui c’est plutôt les trains, les petits, ceux avec lesquels on peut jouer au dieu des aiguillages, un hobby qui ne dérange plus maman, écroulée dans un coin de l’appartement. Jean Bernard-Maugiron tient dès le début du livre un ton, une voix, qu’il ne lâchera plus, obsédant dans sa réitération qui se délite. Victor s’embrouille mais sur le métier il remet son ouvrage, persiste, insiste, s’énerve. On aura bien soin de ne pas trahir le secret d’un roman trop bref pour en dire beaucoup, mais il nous faut insister sur la véritable réussite du projet, cette plongée au coeur d’un métier trop joli pour être honnête jusqu’au bout. Quelques correcteurs s’occuperont des nombreux articles que lui vaudra cette réussite, rêvons qu’ils trouvent le temps de découvrir ce premier roman mieux que prometteur.

 

Pourtant que la montagne est belle

15juil

la-voie-marion.jpegEtes-vous déjà allé à Chamonix en été ? Terrible expérience pour tout amateur de montagne, les bouchons après l’autoroute, les parkings bondés, le Mont-Blanc masqué par un nuage permanent, les commerces de souvenirs fabriqués en Chine, de quoi vous écoeurer pour longtemps de ce genre de virée et vous convaincre que pour aimer les sommets il faut au moins tenter de les tutoyer. Jean-Philippe Mégnin doit beaucoup aimer la montagne et notamment les Alpes qu’il raconte avec une belle ferveur dans son premier roman à paraître au Dilettante le 25 août prochain, La voie Marion. Il en a donc fait le majestueux décor de son histoire, se mettant pour quelques pages dans la peau d’une jeune femme, une jeune libraire (pensez si nous avons frémi devant une telle promesse…) qui vient installer son petit commerce au pied du plus grand sommet d’Europe, rêveuse (le beau métier que celui de conseiller des livres, de parler avec des clients, etc…) d’une vie au grand air, d’un retour aux aériens rêves d’enfance. Et comme nous lisons le journal d’une grande fille, c’est à son cahier qu’elle va confier sa belle aventure de princesse, séduite par un guide de haute montagne, timide mais au grand coeur, qui parvient à se faire tutoyer en lui faisant effectuer un rappel vertigineux avant de l’accueillir entre ses grands bras musclés. Tout est dit ou presque de ce roman dont la fin néanmoins réserve une surprise, du genre qui sauverait le livre si elle ne tombait avec la brutalité d’une pierre dégringolant la pente. On ne se cache pas ici d’aimer particulièrement les livres du Dilettante qui a une oreille particulière pour découvrir les voix nouvelles et la liste de celles-ci en troisième de couverture peut impressionner. Mais. Que penser du bon sentiment quand il est dépourvu de la moindre ironie (ceci dit l’ironie étant partout, cela fait du bien parfois d’en être soulagé) ? Que penser d’une langue quand elle est sans relief (surtout en montagne : on peut encore écrire après Ramuz ou Chessex) sinon qu’elle affadit les personnages ? Comment ne pas penser en terminant vite ce petit roman qu’il manque un peu de souffle, de jus, de passion ? Et que si la voie Marion n’est pas sans issue, que le livre suit une logique, une pente pourrait-on glisser, il peine à décoller. Dommage, car la montagne est belle, et les auteurs capables d’en parler plutôt rares.

L’Alpha de Roméo sans Juliette

13juil

Alfa Roméo Giulietta Spider

Après Palermo en solo, Philippe Fusaro nous offre l’Italia en duo. Trois ans ont passé depuis la sortie du dernier roman de l’auteur lyonnais de Lorraine, trois ans durant lesquels Palermo solo a fréquenté assidument nos tables où il s’est taillé un vif puis long succès. C’est dire notre plaisir de le retrouver à la rentrée avec L’Italie si j’y suis dans lequel il franchit de nouveau la frontière vers son territoire d’élection, cette péninsule qu’il connaît à la perfection, routes et autoroutes, chemins et sentiers de traverse. Il faut du souffle pour suivre les personnages de Fusaro : cinquante ans à suivre son baron réfugié dans un grand hôtel qu’il ne quitte jamais, et ici des milliers de kilomètres dans l’Alfa Roméo Giulietta Spider de Sandro qui a hérité du prénom d’un grand poète malheureux, Sandro Penna, et va vivre infortunes et joies de l’errance parce que l’amour s’est enfui et qu’un matin ne restait plus que cette issue, la fuite, avec son cosmonaute de fils, les pieds dans les bottes trop grandes de Bryan Ferry. Pétrifié par la violence du départ de sa femme qui ne supporte plus la fiction du couple et préfère envoyer par la fenêtre les morceaux de la vie de son homme que de les voir se recouvrir de la poussière de l’ennui, mais porté par des musiques qui lui murmurent que partir c’est donner sa chance au futur, Sandro franchit la frontière et emprunte des routes sans plan et sans la fièvre d’arriver où que ce soit. Marino son coeur, l’enfant « gagariné » qui le sauve du naufrage parce qu’il pose les vraies questions sur cette rupture, évolue dans sa combinaison de l’espace, comme si l’atmosphère et la pesanteur lui étaient difficiles à supporter. A côté de lui son père doit se tenir et ne pas trop divaguer, surtout quand la bouteille s’est fait trop pressante. Il est sa bouée, sa mélodie d’un bonheur ancien, son élan, sa boussole dirigée vers le sud. Sandro tourne et vire sur les routes, à travers les villes à peine entrevues, et l’on attend avec lui le tremblement qui le rétablira, le virage qui le remettra droit, le frisson qui réveillera le volcan endormi. Si je vous dis que le fantôme d’Ingrid Bergman n’est pas loin, que sous la douleur se cache une joie, j’en dirais déjà trop et il ne faut pas trop en dire pour garder intact le plaisir de suivre la voix de Philippe Fusaro, fidèle à la musique d’un auteur qui écrit comme on chante, par courtes périodes, comme on voyage, par rebonds et échos. L’Italie si j’y suis n’a que peu à voir avec ces balades sentimentales comme les crooners italiens savent en inventer, c’est un roman qui tient sa route, qui sinue en nous et nous étreint avec douceur. Est-ce cela qu’on appelle le charme ?

L’Italie si j’y suis, Philippe Fusaro, La Fosse aux ours, sortie le 26 août

Iouri GagarinePhilippe Fusaro  (copyright S.André)

le développement durable, une question à la fois simple et complexe…

13juil

A travers cette vidéo j’ai souhaité présenter le dernier ouvrage de Michel Puech, philosophe, qui s’est penché sur la question du développement durable et nous livre une analyse personnelle, documentée et percutante.

Il s’attache à redéfinir ce qu’est véritablement le développement durable. Michel Puech pose un regard nouveau sur ce sujet, ce qui rend la lecture extrêmement intéressante.

A découvrir très rapidement !!

Dernier train pour Buenos Aires

12juil

Hernan Ronsino« Il est revenu hier. Il est descendu du train, le crâne rasé et la peau rance. Il ne ressemblait pas à Kirk Douglas. Alors j’ai pu voir clairement ma mort. » Dans la série des romans aussi brefs que fulgurants dont la maison Liana Levi a le secret, Dernier train pour Buenos Aires (parution prévue pour le 2 septembre prochain) est d’une remarquable efficacité. Enigmatique, mystérieux et elliptique, ce court western se déroule dans un pueblo anonyme situé à quelques 150 km de la capitale. Ce deuxième roman du jeune auteur (mais néanmoins très prometteur) Hernán Ronsino (1) se présente sous la forme d’un récit polyphonique dans lequel une poignée de personnages centraux prennent la parole à des moments très différents pour raconter non pas leur version des événements, mais avant tout pour se livrer. A travers ces quatre monologues percent alors non seulement leurs diverses obsessions, mais aussi leur propre histoire. Ainsi, ce n’est qu’une fois terminé la lecture de ces quatre récits désarticulés que l’on est en mesure de comprendre ce qui s’est passé au sein de cet univers essentiellement masculin. Par ailleurs, bien que le pivot du roman, dont on gardera longtemps en mémoire l’ambiance sombre et la dimension cinématographique de nombreuses scènes, s’avère être un crime passionnel, l’auteur recourt à un schéma narratif opposé à celui du roman policier puisque celui-ci n’est dévoilé que dans les dernières pages. En toile de fond de ce puzzle littéraire, on retrouve enfin des allusions extrêmement discrètes à un demi-siècle d’histoire argentine, tandis que, lourde de signification, la disparition du train symbolise la mort d’un petit village en proie à la déréliction.


(1) Son premier roman, La descomposición, n’a pas encore été traduit en français.

 

F.A.

Un p’tit roupillon

09juil

 

A l’heure de l’été, des vacances, du farniente , rien ne vaut une petite sieste  dans l’ombrage d’un saule pleureur. Et personne ne l’a mieux compris que les poètes chinois contenus dans cette anthologie intitulée L’Art de la sieste et de la quiétude. Dans ce recueil l’art de ne rien faire est célébrée avec fraîcheur et finesse. Les poèmes sont rythmés par des calligraphies au fil des pages.

Sieste, repos, quiétude, contemplation…. »Quand on atteint la vacance suprême, on éprouve une quiétude extrême », disait Lao Tseu. On dirait bien que le vieux sage avait déjà tout compris. On pioche à sa guise dans ce joli petit livre dont les poèmes sont classés par saison, comme souvent dans les recueils de haïkus.

Enfin, n’exagérons pas tout de même !

 

Voici en guise de mise en bouche un petit extrait :

Dans la solitude, désoeuvré au coeur de l’été

contre le mur sous l’auvent, je suis en quête de vent frais

mes plans politiques ambitieux n’intéressent personne

mieux vaut donc être un dragon endormi au soleil du sud.

 

Bonne sieste et bonnes vacances !

Quitter (la) Zone

08juil

 

Et puis il fallut abandonner (la) Zone. Sortir du précédent livre de Mathias Enard n’a pas été facile, nous nous en souvenons, se déprendre du rythme de son roman, de sa folie narrative. Nous tenions un ouvrage ambitieux et le quitter nous faisait deuil. Mais passé le temps de la symphonie, qu’allait nous offrir l’auteur pour, tout en gardant ce souffle impressionnant, trouver une nouvelle mélodie à nous placer dans l’oreille ? La réponse est de très haute tenue avec Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants qui paraît le 18 août prochain chez Actes Sud, un texte plus ramassé qui pourrait passer pour un roman historique si nous n’avions pas lu La Semaine sainte d’Aragon qui en exergue, nous met en garde contre ce genre trompeur. D’Histoire il en est question en effet puisque le héros est Michel-Ange, le génie de la Renaissance, transporté dans un épisode de sa biographie, un coin obscur de sa vie dont va s’emparer Enard pour y peindre une toile dont le motif est notre rapport à la beauté et à l’inspiration. A l’origine il y a cette disparition du sculpteur qui quitte Rome après s’être fait éconduit par Jules II, le pape bâtisseur et guerrier qui ne veut pas honorer sa dette envers le créateur du David et de la Pieta. Ulcéré, il a rejoint Florence et fait le mort, en espérant néanmoins un repentir, sonnant et trébuchant, du monarque en robe car aussi fier qu’il soit il craint la mort dont peut le punir le prélat, il craint la ruine, il craint l’oubli. Petits mystères de la vie des grands hommes, cet homme épris d’absolu note chaque jour ses achats, ses dépenses et s’accroche à des listes qui nous semblent dérisoires, mais qui éclairent d’une étrange lumière ce génie orgueilleux et inquiet. Et puis, il reçoit une surprenante invitation d’un Tout puissant seigneur, le Sultan ottoman Bajazet (c’est ainsi que les Français le nommeront) qui rêve d’élever un pont entre Constantinople à sa partie orientale encore chaotique, un monument qui relierait avec splendeur les deux continents ennemis. Leonard de Vinci, sollicité, a échoué avec un projet techniquement avancé mais sans grâce, le Prince de la Sublime Porte n’appréciant pas la maquette qu’il juge laide. C’est l’argument qui va décider Michelangelo qui n’est pas architecte, ou tout au plus d’un tombeau papal, à accepter l’invitation puis affronter six jours terribles de mer pour découvrir cet Orient qu’il n’est pas loin de honnir. La curiosité n’est pas son fort, il peut rester enfermé toute la journée à dessiner des esquisses, des portraits d’hommes qui l’ont ému et c’est sans ferveur qu’il se rend à Sainte-Sophie qui va néanmoins  le bouleverser (et dont il se souviendra au moment de reprendre les travaux à Saint-Pierre de Rome). Son drame est qu’il ne parvient à rien, que son esprit ne conçoit pas ce pont, que son génie – mais il ne croit pas au génie, juste au travail nous apprend-on lors d’une très belle scène ou le peintre montre qu’on devient peintre en dessinant indéfiniment sa main, puis son pied, puis son propre visage – est inopérant devant ce défi, cette gageure de rassembler par un monument aérien et solide deux terres en guerre et en ignorance pour encore de longs siècles. Mais si sa main ne trouve pas très vite le chemin de la grâce attendue, son corps en revanche se fait sensible à la sensualité des lieux, de la langue, de la poésie. Un bouleversement le saisit qui le conduira à la tragédie. Celle qui attend Buonarotti le poursuivra toute sa vie, jusque dans ses sonnets, c’est l’idée de Mathias Enard que ce drame éprouvé jeune en pays lointain et dont toute l’oeuvre portera la trace secrète. Il ne reste plus rien du pont de Michel-Ange emporté dès ses débuts, croit-on, par un terrible tremblement de terre mais son absence, son « irréalisation » hantera longtemps, on peut le présumer avec Enard, son créateur vite enfui. Soixante plus tard, au moment de céder en laissant derrière soi des statues sublimes, des monuments glorieux, une fortune reconquise, la cicatrice sera toujours là. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, placé sous le signe de Kipling, est un grand roman et sa brièveté ne le rend que plus intense.

Mathias Enard sera à la librairie Mollat le mercredi 8 septembre et ce sera un plaisir de l’entendre évoquer ce superbe roman qui nous permet aujourd’hui de penser que l’on pouvait quitter Zone sans crainte.

Mathias Enard (photo AFP Horvat)

Ravey, assassin !

07juil

Yves RaveyNous aimons Ravey, n’allez pas croire qu’il ait ravagé par sa gentillesse et son accent de Besançon les coeurs de nos libraires que n’obsède que la littérature et seulement la littérature. Non. Nous aimons Ravey – et plus encore de l’avoir croisé dans notre librairie où sa douceur nous persuaderait que le talent n’a rien à voir avec la morgue – et nous nous réjouissons chaque fois de passer un moment avec ses histoires probables et maîtrisées et de nous rendre compte qu’il réussit à nous surprendre à tout coup. La surprise supplémentaire, cette fois-ci,  est cette deuxième parution dans l’année, quelques mois après Cutter dont il était venu nous parler, avec Enlèvement avec rançon (éditions de Minuit) qui mériterait qu’il cesse enfin d’être l’auteur d’une poignée d’inconditionnels pour gagner un large public (et un prix littéraire, tiens, qui sait, ce serait justice et riche idée pour les jurys). Déroutée, la critique va évoquer le roman noir à la française ou piocher dans les réminiscences hitchcockiennes pour tenter de cerner ce projet où l’épure rejoint le crime dans un ensemble qui ne faiblit jamais, comme une corde tendue qui nous ferait traverser le vide jusqu’au final. Car s’il y a bien un adverbe qu’on n’osera jamais pour les oeuvres d’Yves Ravey c’est bien « trop » : chez lui rien ne dépasse, rien ne flotte, pas de détour pour noircir une page que son écriture serrée se charge seule d’assombrir, pas de fausses manoeuvres ou d’illusoires pièges comme les thrillers en regorgent jusqu’à la nausée. Seulement ce fil promené sur la route et ces personnages qui le longent dans une ambiance qui joue sur le contraste : blanc de la neige et noir de l’intrigue. Jerry et Max, les deux protagonistes, ont des noms de comique ou presque, en tout cas pas des patronymes de gangsters, on hésite à les prendre au sérieux, on se demande même s’ils vont aller au bout de leur résolution criminelle et de leur projet d’enlèvement. Ils sont frères mais ne se tombent pas dans les bras malgré une séparation de vingt ans, malgré des promesses anciennes, malgré un but ignoble qui les réunit enfin, un mauvais coup qui devrait enrichir le premier et venger le second (et l’enrichir aussi). Samantha Pourcelot (non mais, quel nom!), la fille du patron (Salomon, on nage dans le biblique) de Max qui s’est refusée aux bras tristes de ce comptable habitué à tripatouiller les comptes de Pourcelot & co,  en fera les frais et au main des frères Capucin (quelle trouvaille!) elle va vite éprouver ce que ressentent les otages : crainte, colère, empathie et un peu plus si affinités. Le charme de Ravey, son philtre romanesque, est pour beaucoup fait d’invisible. Il ne dit pas tout et nous laisse le soin, parce qu’il sait que nous avons tous en tête des films, des romans, des nouvelles, des faits divers, d’organiser le décor, d’y planter ses héros dont on sait si peu et qui deviennent de fait nôtres. Cette fois-ci, à la mécanique littéraire s’est adjointe une mécanique criminelle imparable qui nous fait hésiter jusqu’au bout sur les intentions des uns et des autres. Deux heures de ravissement et le roman d’Yves Ravey est fini, Max et Jerry rangent leurs armes, la morale en a pris un petit coup mais elle en a vu d’autres. Et nous, les « ravis de Ravey », comme nous nous surnommons ici, attendons le prochain, avec l’espoir que le forfait sera aussi réussi que le précédent.

 

Michel Winock rencontre Mme de Staël

06juil

C’est en 1766 que naquit Germaine de Staël, fille de Necker, le principal ministre de Louis XVI. Sa mère, grande figure parisienne, organisait des salons très courus dans lesquels on pouvait assister aux joutes de Diderot ou Buffon. Dans cette ébullition intellectuelle, Germaine fit son éducation dès ses 5 ans, et c’est probablement ce qui lui permit d’aiguiser son esprit et son sens politique et fit d’elle une théoricienne politique en avance sur son temps.

Michel Winock oriente sa biographie sur ce point là, voulant rétablir la lumière sur son histoire politique reléguée au second rang avec le temps. Aujourd’hui on ne connaît Mme de Staël que pour sa correspondance enflammée et on la croit dans l’ombre de Benjamin Constant. Sans arrêt à la recherche de l’amour absolu, elle eût 2 maris, 5 enfants et surtout beaucoup d’amants ce qui lui valut une réputation désastreuse de frivole écervelée.

Pourtant sa vie ne fut pas que balayée de tempêtes sentimentales. Celle que son père appelait tendrement « madame Saint-Ecritoire » parcourut l’Europe pour y trouver un modèle politique et partager ses idées avant-gardistes sur le sujet. Elle tissa un vaste réseau d’amitiés intellectuelles et tînt de brillants salons. Malheureusement au XVIIIe et au XIXe siècle, il n’est pas facile d’être une femme et il est inenvisageable d’émettre des idées sur la politique. Traitée d’intrigante et de comploteuse, épargnée de peu lors de la Terreur, elle fut exilée par Napoléon dont elle dit en 1802  » il me craint, c’est là ma jouissance, mon orgueil, et c’est là ma terreur ».

Contrainte de quitter le France, elle se retire à Coppet en Suisse où elle y réunit les intellectuels européens les plus brillants. Pourtant elle ne rêvera que de Paris et soignera sa mélancolie à l’opium.

Michel Winock  nous guide dans cette période tourmentée en suivant les pas d’une des femmes les plus brillantes de son temps et réhabilite ainsi celle que ses amants redoutaient pour ses épouvantables scènes de jalousie, autant qu’ils l’admiraient pour son incroyable esprit. Le voici pour nous et en images pour l’évocation de c ebeau projet qui e rencontré les faveurs du public.

 

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