Archives du mois de août 2010

Le réprouvé de l’éditeur

31août

Céline à Meudon (photo François Pagès)Créer une maison d’édition et la nommer, modestement ou au contraire fièrement « l’Editeur », témoigne d’un beau culot. Etre le petit-fils de l’un des plus fameux lieutenants du célèbre Gaston Gallimard et confier son roman à l’Editeur, mais pas celui de la rue Sébastien-Bottin, c’est un amusant pied de nez, d’autant que le roman en question n’aurait pas fait pâle figure au catalogue de la N.R.F. Mikaël Hirsch, s’il continue sur cette voie, a toutes les chances d’imposer sa belle voix et son style, énergique et sinueux, moins de deux cents pages suffisent à s’en persuader. Bien sûr il y a ce sujet -et on sait que, parfois, certains sujets donnent du talent- mais précisément, la figure tant illustrée (ou démolie) de Céline, Le réprouvé de la République des Lettres, pouvait faire chuter l’audacieux décidé à en faire le second rôle, prestigieux, de son roman. Le pari est réussi et ce choix de ne laisser apparaître le faux ermite de Meudon qu’au second plan n’y est sans doute pas pour rien. Le héros se nomme Gérard Cohen, un factotum au plus bas de l’échelle dans la grande maison Gallimard mais son père fait partie de la garde rapprochée de Gaston, il dirige son service commercial, à l’instar du propre grand-père de l’auteur, Louis-Daniel Hirsch, haute figure dont le souvenir s’estompe (car le commercial s’efface quand l’éditorial survit, un peu plus) . Selon un principe connu, on part du principe qu’un être de qualité doit s’élever, héritier ou pas, et s’il veut quitter la cave, où n’officie pas encore Duhamel et sa Série Noire, il doit faire ses preuves. Alors sur son moteur à deux roues il traverse la Capitale, Hermès discret qui permet à la N.R.F. de retisser sa toile au sortir d’une guerre où elle a perdu beaucoup de légitimité. Le coursier, jeune homme qui aime le jazz et les plaisirs, jouit de ce petit privilège d’être si peu et pourtant nécessaire à la mécanique de la maison d’édition qui place sûrement ses pions pour s’assurer la mainmise sur les prix littéraires, les jurés, la presse. C’est d’ailleurs un des vrais bonheurs du livre que cette peinture à petites touches d’un milieu en pleine recomposition vue par l’oeil dont on ne se méfie pas comme ces valets devant lesquels les rois osent éternuer. Il voit beaucoup, observe, jauge, juge, malicieux et sans complexe, il trimballe des secrets, dérisoires ou grands, qu’il ne trahit pas. Il en arrive ainsi à devenir le coursier exclusif des missives de Gaston à Céline (et retours), creusant sa place dans le bazar insane du réprouvé officiel qui ne réalise même pas que le jeune interlocuteur sur lequel il déverse sa bile est d’origine juive, qu’il a dû se cacher pendant la guerre, échappant par miracle aux rafles, et que les délires qu’il répand résonnent très singulièrement dans son oreille. Ces rencontres régulières rythment le roman qui va et vient dans la vie et les souvenirs du jeune homme, éprouvé voire réprouvé lui aussi. Son frêle destin de juif à peine juif se confronte à l’antisémitisme d’un génie dont il déjoue les manières et évente les litanies. A côtoyer de près l’exclu, le monstre, la banni, complaisant dans un malheur qu’il ressasse, Gérard prend la mesure de l’humanité misérable de l’homme, une misère qui, de loin (mais tout est dans ce loin) ressemble à la sienne. Roman de formation kaléidoscopique, Le réprouvé touche juste, explorant sans s’y perdre les drames et les bassesses de la littérature. On se réjouit du plaisir qu’y prendront les amateurs de belle écriture.

Le retour de Philippe Klaudel

30août

Philippe ClaudelUn K initial en matière de clin d’oeil pour saluer le prochain Philippe Claudel qui nous offre, presque impromptu, un nouveau roman le 15 septembre prochain chez son éditeur Stock. Le romancier, l’un des plus populaires de France, ose avec L’Enquête une aventure romanesque bien éloignée des sentiers jusqu’alors arpentés par son écriture travaillée. Fable noire menée de main de maître avec un sentiment de jubilation contagieux, ce texte nous rappelle opportunément qu’un bon écrivain peut évoluer où il le désire et que c’est à son honneur d’emmener à sa suite un public souvent trop content de relire sans fin les mêmes oeuvres sous les mêmes noms. Et si le terme de kafkaïen risque de fleurir chez les critiques, et pas sans quelque raison, on serait injuste avec l’auteur de Quelques uns des cent regrets de lui plaquer sur le front une étiquette dont il peut fort bien se passer tant elle serait réductrice et pour tout dire un peu sotte. Les amateurs de réalisme en seront pour leurs frais, on le comprend très vite à suivre les aventures cauchemardesques d’un héros sans nom – c’est sa fonction qui le détermine – venu dans une ville inconnue pour expliquer une série de suicides au sein d’une énorme entreprise (non, non, oubliez France Télécom, Claudel ne fait pas dans la satire sociale).  Car tous les repères et les petites certitudes de notre homme passablement rationnel pour ne pas dire rationaliste se heurtent à un réel fluctuant, des dimensions mobiles, un univers instable qui semble se recréer en permanence : les distances s’étirent, le temps se dilue, la météo devient incompréhensible. Les gens surtout paraissent n’avoir d’autre épaisseur que leur titre : pas de personnalité, pas d’histoire, des gestes, des mots souvent vifs, des scènes stéréotypées  qui échappent à l’entendement, et nous, face à ce spectacle, incrédules et au bord d’un rire qui hésite tant on semble frôler l’horreur. « Ceci n’est pas la réalité, se met à dire l’Enquêteur. Je suis dans un  roman, ou dans un rêve, et d’ailleurs sans doute pas dans un de mes propres rêves, mais dans le rêve de quelqu’un d’autre, un être compliqué, pervers, qui s’amuse à mes dépens ». Parce que Philippe Claudel contient son histoire, la redresse chaque fois qu’elle s’éloigne de cette tension dramatique installée dès le début, il réussit magnifiquement son pari et ce n’est pas une mince gageure en des temps où la psychologie régente avec morgue le Roman, où l’ironie impose ses faiblesses et sa facilité, où le sentimentalisme s’égaie dans les vertes prairies du cliché. Bref, dans un paysage littéraire parfois un peu plat, le nouveau roman de Philippe Claudel, en plus de réorienter son oeuvre dont les latitudes s’élargissent, nous apporte un souffle acide qui n’est pas pour nous déplaire. Comment réagiront ses lecteurs ? Nous sommes impatients de le découvrir…

Mephisto dans le Blayais

27août

2010_chantiers_blaye_h160.jpgIl valait mieux être muni d’une carte ou d’un GPS et relativement motivé pour assister à l’une des représentations du Festival Les Chantiers de Blaye hier soir. En effet, c’est le chemin de Saint-Christoly-de-Blaye qu’il fallait trouver, afin de pouvoir grossir les rangs des spectateurs déjà nombreux réunis dans la salle Vox pour apprécier le Mephisto de Klaus Mann dans son adaptation réalisée par la grande Ariane Mnouchkine en 1979, et ici mis en scène par Jean-Marc Druet et Catherine Andrault.

Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas ce texte, il s’agit de l’examen des réactions du peuple allemand face à la montée en puissance du nazisme (pendant la décennie qui précède l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933) par le prisme d’un microcosme clairement identifié – une compagnie de théâtre baptisée L’Oiseau de rage. Tandis que les personnages se positionnent peu à peu sur l’éventail des attitudes possibles face à l’émergence d’un régime totalitaire, allant du suicide à la collaboration en passant par la fuite et l’attentisme, c’est le destin d’un homme en particulier qui retiendra notre attention. Hendrick Höfgen réalisera en effet grand écart idéologique surprenant, passant brutalement du communisme au national-socialisme, formidable retournement de veste que celui de ce caméléon politique dont le seul objectif dans la vie est le succès sur les planches. Pour la petite histoire, notons que Klaus Mann s’était inspiré d’un homme bel et bien réel pour dessiner les contours de cet arriviste criant – son beau-frère, qui répondait au nom de Gustaf Gründgens.

Si cette pièce soulève des questions éminemment universelles, telles que le rapport entre l’art et le pouvoir, la dictature, la propagande, la faiblesse humaine, elle aborde également des problématiques plus proprement liées au théâtre. Elle permet en effet de réfléchir à différentes conceptions de la création théâtrale (représentation de la réalité vs. distraction pure, engagement politique vs. neutralité, etc.), et ce par le biais d’une mise en abyme pour le moins manifeste.

Pour autant, plus que l’intérêt du texte de Klaus Mann, c’est avant tout l’efficacité de cette représentation que l’on aimerait souligner ici. Menée tambour battant par des acteurs prometteurs et surtout portée par la performance remarquable de Pierre Eyquem dans le rôle de Hendrick Höfgen et de Mathilde Maumont, qui incarnait Erika Brückner, cette représentation fut une véritable réussite. Qui plus est, grâce au rythme insufflé par la succession de tableaux plus ou moins courts et à la ponctuation que constituaient une savante sélection d’extraits musicaux, dont certains empruntés à Beethoven et à Chopin, tout juste s’est-on rendu compte à la sortie que trois heures venaient de s’écouler.

C’est au prix de dix-huit mois de répétition que cette troupe composée d’une vingtaine d’acteurs est parvenue à un tel succès, nous a-t-on confié à l’issue de la soirée. Et ce n’était pas en vain : la salle était comble ! Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas pu se déplacer hier soir, sachez que deux autres représentations auront lieu d’ici la fin de l’année (la première à Marcillac le 16 octobre et la seconde à Saint André de Cubzac le 20 novembre), alors à vos tickets !

F.A.

 fleur1.jpgfleur2.jpgfleur4.jpgfleur7.jpgfleur8.jpgfleur10.jpg

Des étincelles, des éclairs… et des pigeons !

26août

Pigeons-Copyright MAAndrew PhotographyDepuis des années, nous attendons chacun de ses romans avec une fébrilité digne d’un enfant qui trépigne devant ses cadeaux de Noël. Et nous ne sommes jamais déçus. Alors, que nous a réservé Echenoz en cette rentrée ?

Après Les grandes blondes et Je m’en vais, il nous avait régalés avec son récit des dernières années de Maurice Ravel et celui de la vie d’Emile Zatopek. Portant à trois le nombre des délicieuses biographies romancées dont lui seul a le secret, et ce pour notre plus grand bonheur, Jean Echenoz s’attaque cette fois-ci à l’un des scientifiques les plus inventifs de l’histoire contemporaine – Nikola Tesla. Rompant cependant avec ses deux romans précédents, dans lesquels ses héros conservaient leur nom original, il a cette fois-ci préféré le rebaptiser, sans doute pour se permettre davantage de libertés (1). C’est ainsi qu’il nous dépeint la vie de Gregor, de sa naissance à sa mort – deux événements pour le moins frappés du sceau de l’originalité – avec le même regard attendri, paternel, et clément qu’il avait adopté avec Emile Zatopek. « Ombrageux, méprisant, susceptible, cassant, Gregor se révèle précocement antipathique » et pourtant, on a bel et bien l’impression qu’il pardonne tout à ce personnage complexe : sa misanthropie, son hypochondrie, sa folie des grandeurs, ses excentricités – sa passion aussi dévorante que malencontreuse pour les oiseaux, notamment les pigeons, son obsession du chiffre trois et de tous les multiples qui vont avec, sa sainte horreur des bijoux-, réussissant l’exploit de le rendre attachant à nos yeux. C’est à dire que l’on éprouverait presque de la pitié à l’endroit de cet homme à qui sa propre indifférence – et pour la notion de propriété industrielle, et pour l’argent – jouera bien des tours et lui vaudra d’accumuler d’impressionnantes créances. « Il en ira ainsi avec Gregor : les autres vont s’emparer discrètement de ses idées pendant que lui passera sa vie en ébullition. Mais ce n’est pas tout de faire bouillir, il faut ensuite décanter, filtrer, sécher, broyer, moudre et analyser. Compte, pèse, partage. Gregor n’a jamais le temps de s’occuper de tout ça. Eux, dans leur coin, vont prendre tout le leur pour mener ses idées à terme alors que lui, haletant, aura déjà bondi sur autre chose. Et les dépôts de brevets n’y feront rien, n’empêchant pas plus Röntgen de revendiquer l’invention des rayons X que, plus tard, Marconi la radio. »

Comme à l’accoutumée, la prose d’Echenoz est très rythmée. Il tient la cadence de la première à la dernière ligne, refusant de s’attarder sur les détails inutiles. On sent qu’il convient d’être bref, d’aller droit au but, ce qui ne l’empêche nullement de décrire de véritables scènes d’anthologie, telles que les circonstances de sa naissance, sa rencontre avec le magnat des finances John Pierpont Morgan, et ses dernières années entouré de pigeons. Par ailleurs, l’auteur de Lac et de Cherokee cultive une fois de plus cet humour subtil qui nous ravit tellement, comme dans le passage suivant : « On le voit, ce ne sont pas là des projets étriqués car il ne convient à Gregor que d’affronter de vastes dimensions. Très tôt, parmi celles-ci, lui vient la certitude qu’il ferait bien par exemple un petit quelque chose avec la force marémotrice, les mouvements tectoniques ou le rayonnement solaire, des éléments comme ça – ou, pourquoi pas, histoire de commencer à se faire la main, avec les chutes du Niagara dont il a vu des gravures dans des livres et qui lui semblent assez à son échelle. Oui, le Niagara. Le Niagara, ce serait bien. »

Mine de rien, ce contemporain et rival d’Edison et de Westinghouse aura été l’auteur de plus de sept cent inventions, dont beaucoup ont été attribuées à tort à d’autres scientifiques. Et mine de rien, Echenoz a tout simplement signé une merveille de plus.

Des Eclairs paraîtra aux éditions de Minuit le 23 septembre prochain, tandis que Nous trois sortira dans la collection Double.


(1) S’il convient de garder à l’esprit le fait qu’il s’agit d’un savant mélange entre fiction et réalité, on en apprend néanmoins beaucoup. A cet égard, le passage sur l’invention de la chaise électrique est particulièrement édifiant !F.A.

 

La mort et la belle vie

25août

La mort et la belle vie….Un titre simplement énigmatique. A moins que cela ne soit le contraire.. Richard Hugo nous entraîne dans le Montana avec un flic au grand coeur, Al Barnes, dit Barnes la Tendresse. Il s’y est établi  dans le but de profiter de la nature, de la pêche et d’un rythme de vie plus sain. Mais rien ne va se dérouler comme prévu. Un matin, un homme est retrouvé près d’un lac, le visage réduit en chair à pâté par de trop nombreux coups de hache. Pour le calme et la détente, c’est mal parti pour Barnes. Il est donc chargé de l’enquête. Un deuxième meurtre à la hache a lieu peu de temps après. C’est un peu louche. En fouillant bien, il découvre que les deux meurtres n’ont aucun point commun. Le pire reste à venir…  Deux parties, deux enquêtes au coeur du mal-être des hommes (et des femmes). Magnifique polar paru chez 10/18, La Mort et la belle vie parle de secrets, de frustrations, de névroses pouvant entraîner la mort. Richard Hugo, chef de file de l’école littéraire de Missoula dans le Montana,  Il frôla le prix Pulitzer avec ce grand et unique roman, savant mélange de noirceur (hommage évident à Chandler et Hammett), d’onirisme et de prose poétique. Car Richard Hugo est avant tout poète et la puissance de ses mots ne peut que remporter l’adhésion.

L’honneur d’un général, la mort d’un généreux

24août

Jean-Marie Bastien-Thiry pendant son procèsde-gaulle.jpgAlice Ferney possède ce sens du danger qui fait souvent défaut à bien des auteurs confortablement calés dans leur niche littéraire d’où ils dévident, avec plus ou moins de régularité, le fil de leur roman permanent, écho continu d’un seul thème. Son dernier roman, Passé sous silence, qui signe son retour chez Actes Sud après un petit écart par Albin Michel, nous prouve que l’auteur de Grâce et dénuement ne craint pas de surprendre ses nombreux lecteurs qui en étaient restés au goût cinématographique de Paradis conjugal, varaition manckiewiczienne autour des enchaînements conjugaux. Car si le lien conjugal n’est pas exclu des réflexions de ce nouveau texte, on est fort loin des considérations sentimentales qui faisaient le charme de ses précédents opus. Un livre sur l’honneur, voilà qui n’est pas courant en ces temps où le bafouer tient souvent lieu de mérite ou de profession de foi. En choisissant deux figures importantes de l’histoire récente, Alice Ferney a pris un risque certain qu’elle atténue néanmoins en transformant les noms réels des protagonistes : le nom du premier orne les plaques des rues importantes de toutes les cités, le nom du second n’y a bien entendu pas droit de citer. Charle de Gaulle devient Jean de Grandberger, Jean-Marie Bastien-Thiry se mue en Paul Donadieu, mais il faut essayer d’oublier les personnages historiques pour mieux apprécier la figure qu’ils représentent, celle de l’homme d’Etat qui croit en son destin et qui pense que tous les moyens sont bons pour le préserver, celle de l’homme d’arme élevé dans un sens de l’honneur qui interdit tout relativisme et toute compromission. On connaît tous l’histoire de l’attentat du Petit-Clamart, comment le Président de la République échappa aux dizaines de balles canardées par un commando mal organisé de tueurs de l’OAS, et avec lui sa femme, miraculeusment indemnes, jouissant d’une baraka qui ne fera qu’amplifier un mythe intelligemment entretenu par les inventeurs de la politique moderne. On sait aussi que celui qui en fut jugé l’organisateur finit sous les balles d’un peloton d’éxécution en l’absence d’une grâce présidentielle. Cela, ce sont des faits, vite assimilés par l’Histoire. Alice Ferney, face à cette tragédie, aux hommes dont elle dissimule les meurtrissures et les élans, a pris le parti de nous faire suivre ces deux destins, mais on comprend vite que son élan la pousse vers le maudit, le renégat, celui que son père reniera. Lui, elle le tutoie, elle s’approche au plus près de son mystère d’homme d’honneur, portant sur des épaules peu solides le poids d’un héritage, le souci de l’honneur que beaucoup d’officiers préfèrent à leur vie. Le coeur du drame ce sont les « événements d’Algérie » comme on dit quand on veut éviter ce mot de guerre qui fâche tant, c’est ce puissant sentiment de trahison qu’ont éprouvé ceux qui imaginaient que le retour du Général les sauverait et préserverait l’unité idéale d’un pays coupé en deux par une mer. Le sens de l’histoire était du côté du pouvoir, pas de celui de ceux qui devinrent des insurgés et qui, en réclamant une Justice que nul ne pouvait leur offrir, se mirent du côté des criminels. Alice Ferney ne noircit pas trop le trait même si on aurait pu souhaiter plus de détails sur les troubles psychiques du jeune colonel, scientifique au service de l’armée qui mit au point de puissants missiles ; elle insiste surtout sur la mécanique judiciaire qui broie un homme, l’écarte quand il ne demande qu’à parler. Certains se hérisseront du traitement réservé à la hautaine figure du chef, impitoyable, ou de la sanctification d’un criminel par ailleurs peu doué pour le crime. Mais pour que le livre fut crédible il fallait éviter toute fadeur, il fallait une volonté de l’auteur d’affronter l’Histoire qui évacue les vaincus sans ménagement, les leaders ne le savent que trop. Roman tourmenté, Passé sous silence nous retient même si nous connaissons la fin, nous surprend même si la raison d’Etat est sans surprise ni remords. Ce n’est pas la moindre réussite d’un roman courageux qui tranchera dans cette entrée, et c’est à son honneur.

Cronos et Thanatos

23août

cronos.jpgLinda LeDans son précédent ouvrage  Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, Linda Lê avait choisi d’entrouvrir les portes de sa constellation personnelle en nous présentant dix-sept écrivains,  »alliés substantiels » (selon l’expression prise à René Char) qui l’aident à vivre et à écrire. Les hommages rendus à Robert Walser, Louis-René des Forêts, Georges Perros ou Stig Dagerman (pour n’en citer que quelques-uns) sont alors autant de manières d’évoquer avec pudeur et reconnaissance son attachement à la littérature dont elle nous fait entendre à mi-mots le rôle vital lorsqu’elle a cru tutoyer, à l’instar des ses propres personnages, les abîmes.

Pour cette rentrée 2010, Linda Lê revient en force avec une fable contre-utopique, Cronos dont le thème politique (vicié) et la cruauté tranchent nettement avec la beauté aérienne de sa langue (on pense ici par exemple aux magnifiques romans Les Aubes ou In Memoriam) sans toutefois que celle-ci perde en puissance. La ville imaginaire ici dépeinte, Zaroffcity, est aux mains de deux despotes : le Grand Guide, Chef suprême en réalité plus fantoche que redoutable  laisse tout pouvoir à son ministre de l’Intérieur, Karaci, monstre sanguinaire qui impose un régime de la terreur consistant entre autres à supprimer tout dissident réel ou supposé, à torturer pour son seul plaisir les plus « dangereux » : enfants, vieillards, lecteurs égarés… sur sa route. Seule une personne tapie dans l’ombre fomente progressivement une révolte personnelle presque au-dessus de tout soupçon : sa femme Una par laquelle le récit nous est en grande partie conté à travers les lettres qu’elle réussit à adresser en secret à son frère Andréas resté à l’abri dans la ville voisine pacifique, Satoripolis. Car cette fascinante Antigone  tout entière portée par l’obéissance à son propre désir est bien le pivot de cette tragédie moderne. Le pas qu’elle franchit en dehors de la loi en recueillant un enfant, énième victime de la folle dictature mise en place par son mari , décide alors de son engagement inflexible dans la lutte, jusqu’au bout d’elle-même, coûte que coûte. Una rejoint alors la cohorte des personnages féminins stupéfiants de fragilité et d’élégance, crées par l’écrivain,  tels Sola dans In Memoriam ou Forever dans Les Aubes. A la question de savoir si l’auteur s’est inspirée de l’Histoire qu’elle a en partie vécue dans son Vietnam natal entre 1975 et 1977 avant de s’exiler en France, Linda Lê répond lucidement que le matériau autobiographique est, comme dans ses autres romans, rendu méconnaissable par le travail de l’écrivain.

Et si l’envie nous prend d’y voir une quelconque résonance avec la menace dictatoriale de certaines démocraties actuelles1 contre laquelle Una incarnerait une héroïne de la résistance, le lecteur courrait le risque d’interpréter uniquement Cronos au sens littéral et manichéen (dimension forcément parodique !) pêchant par excès de violences tant dans le vocabulaire que dans les scènes imaginées. Ce serait alors oublier qu’il s’agit peut-être et avant tout d’une oeuvre de fiction dont l’ironie fonctionne à la perfection pour (dé)voiler la mise en abyme de l’écriture comme arme, feu dévorateur et nourricier tout à la fois, véritable Cronos2 pour l’auteur comme son double le révèle explicitement dans un texte antérieur sur le démon de la création :« Que vos mots soient des lames qui déchirent cette nuit [...] Je ne suis pas Electre [...] Je suis possédée par ça. Ça me tient. Ça me tue. Rien, pas même les mots ne m’en délivrera jamais. [...] Ça me dévore. Je sens les dents de Cronos sur ma chair et le couteau de Médée qui fouille mes entrailles. »3



1L’une des scènes finales entre Karaci et une « nymphomane » prénommée Carlotta prête à sourire, même si toute ressemblance avec des personnes réelles…2 Rappelons que dans la mythologie grecque, Cronos (à ne pas confondre avec Chronos, dieu du temps) a dévoré ses enfants.3 cf. La pensée de midi  n°5-6, octobre 20014 Dans son recueil de préfaces, Tu écriras sur le bonheur, Linda Lê compare Malina, l’héroïne éponyme du roman d’Ingeborg Bachmann, à Antigone, traduisant ainsi l’optimisme qui sous-tend Cronos : «Antigone représente la vie, l’énergie de la protestation, à l’opposé du père, du pays natal, qui se momifie, se transforme en fossile et qui, en même temps que la mauvaise conscience, refuse la vie.» Dans Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, c’est au tour de la philosophe Simone Weil de rappeler à Linda Lê les figures d’ Electre et Antigone.

 

 

 

La mort de Michel Houellebecq

20août

Le cimetière Montparnasse sous la neigeQui n’ a pas imaginé un jour son propre enterrement ? Beaucoup l’ont rêvé, Michel Houellebecq l’a osé et écrit. Vous pourrez suivre le corbillard qui mènera à sa tombe du cimetière Montparnasse à partir du 8 septembre, mais aucun cahier de condoléances ne sera ouvert. A force d’entendre parler de lui, d’être le sujet de tant de polémiques, de se voir dévoré vivant par ceux pour qui ils n’étaient plus seulement un écrivain dont on ne juge que les oeuvres mais une cible que ses excès désignaient facilement aux flèches d’archers parfois bien médiocres, le plus célèbre des écrivains français contemporains a décidé de se mettre en scène, sans faux-semblant et sans décodeur, dans un long roman où il interprète son propre rôle, un second rôle en apparence mais c’est évidemment lui la tête d’affiche, un peu comme Marlon Brando dans Apocalypse Now dont la présence pèse sur toute l’histoire. Le héros du livre est un peintre, Jed Martin, disons plutôt un plasticien car la peinture ne couvre qu’une période de sa vie artistique : c’est lui que nous allons suivre jusqu’à sa mort dans un futur proche, et par son biais nous allons pénétrer dans la forteresse qui abrite l’écrivain reclus.  L’habileté de Houellebecq est d’avoir choisi une structure classique qu’il dévoie régulièrement par des allers-retours vers le futur ou des plongées dans le passé, maître d’un temps qu’il décline avec une fausse insouciance permettant les jugements les plus acérés sur notre époque et ce qu’elle nous prépare, et on sait que dans ce domaine il fait des étincelles, impitoyable dans ses analyses, observateur lapidaire qui s’éloigne après avoir visé juste et sans aucun doute moins complaisant pour évoquer la mutation de notre monde à travers le parcours d’un homme qui rompt avec lui sans violence et sans manière, sincère dans son jusqu’au-boutisme. Car Jed Martin est un grand créateur mais sans les calculs que Houellebecq prêterait volontiers à un Picasso : il suit une ligne, exploite une idée, une obsession en ignorant les avis. Remarqué pour sa série de photos de cartes Michelin, il entreprend ensuite un vaste chantier pictural qui culminera avec un portrait de…Michel Houellebecq, préfacier inattendu du catalogue de l’exposition. Par cette petite porte dramatique, l’auteur des Particules élémentaires s’installe dans un roman qu’il ne quittera plus, malgré tous ses efforts pour disparaître, noyé dans l’alcool ou la déprime, réfugié en Irlande ou revenu dans le village de son enfance. Car la disparition est bien au centre des préoccupations de ce livre pas aussi drôle qu’on voudra nous le faire croire, non que Houellebecq joue outrancièrement au réactionnaire (le passé ne paraît pas plus vertueux que l’avenir) mais il tourne autour du sujet avec une persistance évidente jusqu’à l’étonnante brutalité de la dernière partie qui se transforme en roman policier avec scène de crime, Quai des Orfèvres, commissaire Maigret (ou presque), preuve que l’auteur d’Extension du domaine de la lutte peut étendre ses qualités dans toutes les directions y compris celle du polar et de ses clichés. Le cliché, Houellebecq connaît et maîtrise, jusqu’à la technique d’ailleurs ; son écriture est souvent photographique, précise, sans fioriture et s’il jubile ce n’est pas dans le style, toujours contenu, retenu, direct. Il y aura à craindre qu’on ne retienne de ce livre somme toute ambitieux que l’écume, ses incessantes citations de personnages réels (ah l’outing de Jean-Pierre Pernaut…sa fête mémorable…, les apparitions de son ami Beigbeder (dont on apprend incidemment la mort à 71 ans « entouré des siens »…), la dignité de son éditrice Teresa Cremisi dans les moments les plus douloureux, etc…), ses règlements de compte avec ceux qui ne l’ont guère épargné (pauvre Didier Jacob du Nouvel Obs…), l’apparente auto-dérision dont il semble faire preuve en ne se ménageant guère au risque d’une certaine complaisance dans le morbide. Mais ce serait évidemment injuste avec ce livre qui va bien plus loin que la plupart de ses contemporains toujours prompts à ménager chèvres, choux et carottes. Houellebecq se permet tout et il n’en abuse pas, c’est un privilège trop rare pour qu’on n’en profite pas. La carte et le territoire (chez Flammarion, maintenant que la parenthèse Hachette est refermée) paraît dans quinze jours, on espère qu’à défaut d’être défendu ou descendu, il sera lu jusqu’au bout.

Michel Houellebecq — La carte et le territoire 1 (Mediapart)
envoyé par Mediapart. – L’actualité du moment en vidéo.

Polaroids

19août

Gaelle BantegnieGaelle BantegnieLa dernière usine Polaroid fermera ses portes dans pas longtemps, l’ère de l’instantané ayant cédé le pas à celle du numérique (vous savez, ces photos qu’on accumule sur son disque dur et qu’on ne développe jamais…), et un jour prochain on pensera avec un brin de cette émotion factice encouragée par les marchands de nostalgie à ce temps où l’on découvrait le plaisir de ne plus attendre. Les ex-fans de sixties ont beau jeu de pleurer le temps des idoles car se pencher sur les années 80 relève de la franche gageure : comment en effet produire du beau avec cette époque où le clinquant tenait lieu de religion ? Une décennie peut-elle susciter à elle seule le décor et l’objet d’un livre qui ne soit pas une description sociologique ? C’est le pari qu’a voulu relever Gaëlle Bantegnie dans son premier livre France 80 tout juste paru dans la collection L’arbalète, l’un des laboratoires littéraires de Gallimard. Et de laboratoire il semble bien en être question dans ces deux cents pages où sont disséqués les reliefs et les couleurs d’une époque qui a vite fané, qui s’est vite érodé sous l’effet de la vitesse. Le parti choisi par l’auteur est le refus du lyrisme, de l’émotion ou de la compassion : l’invasion des marques et des sigles donnerait presque le tournis ou pire, la nausée : nous avons donc vécu ça ?… Et nous en vivons le prolongement dans cette trivialité d’un monde où l’objet impose sa présence sans recours. La bonne idée de Gaëlle Bantegnie est d’avoir deux figures hautement mineures de cette époque, deux microscopiques univers, celui d’une adolescente, Claire, que l’on voit grandir sinon mûrir, et celui d’un homme, Patrick, VRP sans relief mais pas sans charme, que l’on voit rétrécir sinon mincir. On pensera bien entendu aux inévitables Choses de Perec, à Walter Lewino aussi si on a meilleure mémoire, à tous ces livres qui jalonnent l’histoire de la littérature contemporaine et qui explorent ce qui n’a pas de profondeur, notre monde d’images et de marques pour y voir se débattre des destins qui gagnent en universalité morose ce qu’ils perdent en singularité atroce. Car s’il y a de la cruauté, elle est légère et passagère, elle est fugace comme un écoeurement dont on se remet. La vie de la petite Berthelot est celle d’une ado, moins bête que ses parents voudraient le croire : elle ne projette pas d’entrer à la Poste, elle aimerait séduire le vendeur ambulant, elle rêve un peu, beaucoup, pas trop au bout du compte.. Celle du vieillissant Chéneau ressemble à s’y méprendre à un personnage capté par le magazine Strip Tease qui comble nos étés (sauf quand il rediffuse…) : les boîtes de nuit, la voiture qui ronfle, les chambres d’hôtel sans cachet, les séductions rapides, les ambitions médiocres. Gaelle Bantegnie joue avec les temps, omnipotente, omnisciente, nous renvoie sans vergogne dans le futur de l’un ou de l’autre, dans leur passé, brisant la chaîne chronologique comme si ses personnages possédaient si peu d’étoffe que les y propulser ne détruira pas leur matière romanesque. Certains s’ennuieront à ce livre culotté et obsédant ; d’autres au contraire salueront le culot obsédé d’un jeune auteur qui ne lâche jamais ses proies et nous renvoie sans ménagement vers notre propre et pauvre petit passé fait d’objets depuis longtemps égarés ou jetés.Notre camp est choisi, même si Jacques Martin, après tout, ne nous manque pas tant que ça.

Dewey mon amour

18août

Sophie DivryMelvil Dewey
L’illustre nom de Dewey n’atteint que rarement l’oreille du profane sauf quand il prend à l’animateur de Questions pour un champion de demander qui est l’inventeur de la classification universelle des bibliothèques. Archivistes, bibliothécaires et libraires marquent un point à tous les coups car négliger Dewey dans ces métiers, c’est se priver de l’un des rares saints de ce monde où le seul dieu possible est le Livre tout puissant. Sophie Divry, comme son nom ne l’indique pas vit à Lyon, sans doute en haut d’une côte et la sienne risque de grimper avec son premier (et petit) premier roman à paraître à l’enseigne des Allusifs, une maison où le Français est rare (alors le Lyonnais…) d’où notre vigilance. Peut-être avez-vous le souvenir, ancien, de ces bibliothécaires aux petits relents de poussière qu’on pouvait croiser dans les couloirs de leur antre et auxquelles on n’osait pas même un salut (les bordelais pourraient citer un nom, inoubliable mais, bon, nous passerons pudiquement dessus), ces êtres dévoués à une cause qu’on n’imaginait pas encore perdue, ces gardiennes d’un temple que le moindre bruit souillait ? L’héroïne de La cote 400, si elle n’entre pas vraiment dans cette catégorie, pourrait néanmoins s’y apparenter : elle est coincée dans ses réserves dans le département Géographie (quelle cote ?) qu’elle vit comme une voie de garage alors qu’elle rêvait de Littérature. L’héroïne de La cote 400 ne manque pas de salive et si elle vous tient en son pouvoir, il vous faudra affronter son débit où se mêlent le fiel, l’amertume, la colère et aussi, plus inattendu, l’amour car il est permis de rêver d’une romance sublime au milieu des rayonnages et notre vieille demoiselle a trouvé l’élu de son cœur (qui ne l’a pas remarquée, on s’en doute, mais la patience est une belle vertu). L’héroïne de La cote 400 a tendance à ressasser un brin et le témoin muet de son monologue qu’elle a trouvé dormant dans ses étagères va payer cher son incartade car notre névrosée de première le mitraille de ses rafales de phrases percutées et les sujets ne manquent pas à cette dame sans public : la Dewey bien sûr, les lecteurs (quelle horreur !), la politique municipale, les atroces collègues, les bonnes cotes (et les mauvaises). Vous ne lui échapperez pas. Même la rentrée littéraire qui s’invite. Ecoutons-la : « Parmi les ouvrages qui sortent à l’automne, il faut sélectionner la poignée qui s’avèrent dignes d’entrer dans nos rayonnages. C’est un travail de titan. Un travail harassant. Qui n’est plus fait d’ailleurs, plus du tout. Car je suis de celles, bien que cette mentalité se soit perdue sur l’autel de la démocratisation culturelle, je suis de celles qui pensent que l’entrée d’un livre en bibliothèque doit être une reconnaissance. Une distinction. Une élévation. Que la bibliothécaire doit apporter un supplément de culture aux lecteurs, en opérant un choix parmi les flots de l’industrie du livre. Il faut se défendre. Leurs gentilles histoires larmoyantes, il faut leur couper la tête (…) il faut trancher dans le vif. Ecarter le gras. Pas de pitié pour les mauvais livres. Et dans le doute, soyons méchants. » L’héroïne de La cote 400 ne se l’envoie pas dire, et sous couvert d’un faux anonymat on avouera que malgré son délire, soutenu et drôle, elle n’a sans doute pas si tort que ça. Son petit roman aura en tout cas une sacrée cote chez nous, c’est déjà ça…
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