Archives du mois de septembre 2010

Chantal Thomas dans un fauteuil

30sept

Pas celui de l’Académie, non, plus modeste celui que nous proposons aux auteurs invités lorsqu’ils se retrouvent pris dans le champ de notre caméra afin d’évoquer en quelques minutes le livre qu’ils ont mis des mois voire des années à composer. Chantal Thomas est revenue au roman historique après le très gros succès des Adieux à la reine avec un livre qui, à son tour, rencontre les ferveurs du public : Le testament d’Olympe tranche singulièrement avec cette catégorie de livres un peu en vogue que sont les romans à costume, par son style d’abord, jamais relâché, par son ambition ensuite, rien moins qu’à travers deux destins de femmes nous faire sentir les ambiguités d’un siècle trop souvent caricaturé, celui du règne de Louis XV. Les critiques ne manquent pas, et souvent élogieuses sur ce titre que nous avions retenu dans notre sélection de rentrée. Laissons plutôt la parole à l’auteur : trois minutes sur un fauteuil à nous donner envie de gravir l’Olympe.

Un goût d’Amérique

29sept

Festival AmericaIls étaient une petite soixantaine à se croiser sur les différents lieux du Festival America qui s’est tenu en terres vincennoises la semaine dernière. Cinquante-huit, pour être tout-à-fait exact, en raison de la défection de deux d’entre eux (Louise Erdrich et Colum McCann). Venus des quatre coins de l’Amérique du Nord pour nous parler de la ville sous toutes ses coutures, thème retenu pour cette 5e édition du Festival, ils ont pu s’exprimer, parfois en français, mais le plus souvent en anglais ou en espagnol, dans le cadre de scènes, rencontres et autres débats, représentant des villes bien connues d’eux – de New York à Los Angeles et de La Havane ou Port-au-Prince à Toronto. S’il est à déplorer que la grève du 23 septembre ait eu raison de la journée d’ouverture – destinée aux professionnels, cette journée avait pour vocation d’aborder des problématiques brûlantes du monde de l’édition sous un angle comparatif -, la fréquentation de l’ensemble du salon à été plutôt soutenue. En effet, il faut croire que ce thème à su mobiliser les lecteurs, qui sont venus nombreux assister aux différents événements. Les plus patients et les plus motivés d’entre eux auront d’ailleurs eu la possibilité de faire dédicacer leurs livres par Nancy Horan, Dan Fante, Yanick Lahens, Richard Russo et, pourquoi pas, remporter leur petit « Best wishes » suivi de la signature de la star du salon, j’ai nommé Bret Easton Ellis, ou encore de discuter avec Wendy Guerra ou Gil Adamson autour d’un café-croissant dans l’une des brasseries environnantes. Intense, tel est bien le qualificatif qui ressort de ce salon, aussi bien pour les participants que pour les organisateurs, d’autant que les journées pouvaient se terminer à une heure somme toute assez avancée si l’on désirait assister à quelque concert ou nocturne, sans compter que pour leur part, les écrivains avaient parfois des obligations à l’extérieur – Bret Easton Ellis et Jay McInerney ont ainsi fait une apparition remarquée sur le plateau de La Grande Librairie…

L’un de vos libraires étant allé jouer au reporter sur le salon, vous pourrez bientôt voir et écouter quelques uns de vos auteurs préférés dire quelques mots sur leur dernier roman. Affaire à suivre…

F.A.

Un écrivain, des machines

28sept

Quand nous lui avons proposé de tourner un petit clip pour présenter son premier roman paru chez Buchet-Chastel, Jean Bernard-Maugiron nous a suggéré de nous rendre dans un lieu très méconnu de Bordeaux, le Musée de l’Imprimerie, animé par quelques passionnés qui désespèrent de voir leur musée fermé par décision administrative quand il recèle tant de trésors qu’on ne peut voir nulle part ailleurs. L’occasion était trop belle pour la manquer : nous avons donc suivi le jeune auteur dans ce lieu étrange où s’agitent les fantômes de professionnels en train de disparaître et quelques messieurs passionnés qui ont à coeur de transmettre la passion de leur métier. C’est donc dans ce décor que nous avons demandé à Jean Bernard-Maugiron de nous en dire plus sur ce bizarre Victor et sa linotype. Nous reproduisons l’article publié sur ce blog cet été, histoire de rappeler tout le bien que nous pensons de ce petit roman décalé et surprenant.

Jean Bernard-Maugiron a de quoi nous surprendre. D’abord parce qu’on serait tenté de l’appeler Jean-Bernard et qu’il n’en est pas question : son prénom est bien Jean (mais nous ne l’appelons pas encore Jean). Ensuite parce qu’il nous offre un petit roman qui devrait être une des jolies sensations littéraires de la rentrée et qu’il ne nous en avait rien dit lorsque nous le croisions dans nos murs où il fait de très discrètes apparitions qui ne nous laissent guère le temps de parler littérature, il faut bien l’avouer. C’est à l’éditrice Pascale Gautier (par ailleurs elle-même auteur très douée, souvenons-nous du récent Les Vieilles) que l’on doit cette parution pour la rentrée de Buchet-Chastel. Du plomb dans le cassetin est bref, se lit d’un trait comme on dévore le journal. Mais si les nouvelles du jour s’oublient vite, l’histoire du petit employé héros de ce livre imprime dans la cervelle sa folie. Le titre, un peu énigmatique pour les profanes, nous renvoie à un univers en voie de disparition face à l’invasion définitive des machines, celui des cassetins, ces lieux (par métonymie) où des ouvriers très spécialisés qui constituent une sorte de caste dans le monde de la presse, avec ses privilèges et ses coutumes, fondaient le plomb des caractères et où désormais ils corrigent les textes avant l’envoi à l’impression. Des dizaines d’année dans cette ambiance, à défaut de vous forger le caractère, vous bousillent la santé, mentale notamment, et il est vite évident que Victor qui tente laborieusement de nous narrer ses aventures et ses souvenirs, a quelques circuits encombrés. Car on a beau avoir écrit ou composé des phrases toute une vie, quand il s’agit de coucher sur la papier la sienne, d’en vanter les gloires et les petitesses, les anecdotes poilantes et les vacheries plumantes, c’est une autre histoire. Il rame sec notre Victor et tout s’embrouille pour ce typographe qui a connu le prestige et qu’on a ravalé au service nécrologie où il  fait quelques mémorables boulettes (de viande morte). Ce n’est pas un lecteur même s’il passe la journée dans les mots, son truc à lui c’est plutôt les trains, les petits, ceux avec lesquels on peut jouer au dieu des aiguillages, un hobby qui ne dérange plus maman, écroulée dans un coin de l’appartement. Jean Bernard-Maugiron tient dès le début du livre un ton, une voix, qu’il ne lâchera plus, obsédant dans sa réitération qui se délite. Victor s’embrouille mais sur le métier il remet son ouvrage, persiste, insiste, s’énerve. On aura bien soin de ne pas trahir le secret d’un roman trop bref pour en dire beaucoup, mais il nous faut insister sur la véritable réussite du projet, cette plongée au coeur d’un métier trop joli pour être honnête jusqu’au bout. Quelques correcteurs s’occuperont des nombreux articles que lui vaudra cette réussite, rêvons qu’ils trouvent le temps de découvrir ce premier roman mieux que prometteur

Corps du fils

25sept

mathieu-riboulet.jpgRompu à l’enchaînement frénétique de la nouveauté, alerté par les sirènes de la critique sur quelques auteurs incontournables, il arrive que le libraire s’octroie de salutaires pauses avec des textes dont la luminosité perdure dans la mémoire. Nous avions été quelques uns subjugués en 2008 par L’Amant des morts. En cette rentrée 2010, Mathieu Riboulet récidive : Avec Bastien (deuxième titre publié chez Verdier) résonne tout aussi puissamment à nos oreilles comme l’indique la citation de Dostoïevski mise en exergue : « La beauté est une énigme« . Elle seule suffit à résumer ce « portrait » qu’a voulu peindre l’auteur dans le goût du blason, tradition littéraire du XVIème siècle, sauf qu’ici l’éloge de la beauté de Bastien est détaillée par le regard fasciné d’un homme dont rien ou presque ne nous sera révélé. L’énigme réside seule dans cette contemplation anonyme, tout entière soutenue par le dévoilement du corps de Bastien et du texte qui s’y imprime, comme en son parfait reflet : comment nous aussi, lecteurs, rester insensibles à ce regard ?

Le coup de foudre inaugural enclenche comme en écho le récit et le fantasme du narrateur qui viennent redoubler une scénographie pour le moins sans équivoque entre deux acteurs de films pornographiques, cette « écriture du désir vieille comme la Grèce antique » nous rapelle le narrateur. Cette ouverture suffit à fixer durablement sur sa pupille de « voyeur » (dans tous les sens du terme) le désir qu’incarne ce Bastien, créature de papier qu’il invoque, invite à se faire chair et âme dans sa mise en scène sexuelle et textuelle :

« Bastien est ma limite, le point de fuite de mon désir, là où toujours il s’anéantit et toujours se relève, l’horizon perpétuellement dérobé. Bastien est mon désir. »

Car ici, la crudité n’est pas tant dans les mots, elle n’est pas un appât pour un lecteur (ou lectrice) ciblé, en mal de jouissance – livresque, ou autres : l’élégance du style rappelle que nous sommes avant tout en présence d’une littérature qui n’a que peu à s’accoquiner avec le sens de la morale, ou avec la quête du croustillant, du sensationnel (celui seul qui souvent nous fait parler, acheter, regarder) et mêle les clichés licencieux (scène sexuelle) et religieux (la Cène). Comme déjà dans L’Amant des morts, le destin du personnage principal s’accomplit dans une sorte de communion, de réincarnation christique et charnelle, voire romantique jusque dans l’aban-don du protagoniste dans le lit de ses amants malades. Le sacrifice d’amour est poussé à son paroxysme et, tour de force suprême de Mathieu Riboulet, ses personnages (Jérôme Alleyrat précédemment, Bastien ici) deviennent les proies consentantes d’un désir qui, les perdant, nous laisse à notre tour  éblouis et sur lequel jamais (même à propos de troublantes scènes d’inceste, de viol) ne plane l’ombre d’un jugement. Le sida qui finit par emporter le premier rappelait alors les paroles d’une chanson de Barbara : une tragique maladie d’amour pour ces êtres en quête d’exultation du corps/coeur quand d’autres (leur père, leurs frères) le sont d’autres combats virils.

L’extase visuelle du narrateur face à l’écran va enclencher un récit rétrospectif totalement fantasmé de l’enfance de cet acteur, déporté vers la scène de ses possibles origines, de ses désirs, de ses frustrations, comme si le narrateur (ou l’auteur, ou le lecteur) était en mesure d’imprimer sur cette pellicule l’écriture d’une vie qu’elle contiendrait en creux. On ne sait plus alors qui de ce Bastien ou de ce spectateur duplice la vie nous est contée, et cela importe peu puisque nous voilà emportés, littéralement embarqués « avec Bastien » dans une enfance imaginaire à Bongue, en Corrèze, à Pralong en Creuse : seul importe qu’à six ans, Bastien serait tombé amoureux de Nicolas, son camarade de classe disgracieux et surtout rapidement fauché par un terrible accident de la route. A jamais endeuillé, Bastien tentera alors plus tard de vivre dans la multitude de ses rencontres sexuelles passagères la magie de ce premier désir avorté. Cette « faille«  initiale dans laquelle s’engouffrent le narrateur et son double décide alors d’un destin comme scellé par la quête de l’impossible retrouvaille avec ce vertige perdu. Le deuil lui impose de revêtir en secret, telle son arrière-grand-mère paysanne, le jupon noir de circonstance et de défier ce maudit ciel en pratiquant l’art de l’escalade des montagnes puis… des corps d’hommes, selon sa fidélité/foi indéfectible en Nicolas : « Je n’ai pu être à un, je serai à tous« .

D’une enfance à la fois banale et d’incertaines « bagarres » entre frères, Bastien va quitter le vaste plateau de Millevaches (et la table familiale) pour les plateaux de films pour adultes, devenir « une putain en somme, c’est-à-dire un corps d’amant pour une idée d’amour« , « une putain ordinaire, courageuse et sublime« , se confondre avec ce corps offert, ouvert au monde et à ses frères d’armes, corps à l’oeuvre et de l’oeuvre. Comme en son temps Jérôme, Bastien montera à la capitale conquérir le monde, ici en embrassant la cohorte des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence qui ne sont pas sans rappeler les bienveillantes tantes du précédent opus, devenues alors d’outrageuses (et outrageantes !) créatures professant joyeusement la foi dans la capote, donc dans l’amour nous rappelle l’auteur. La transformation (ou transsubstantiation) en femme et religieuse accomplie, veilleuse des mourants et protectrice des vivants, c’est bien au ciel que montera Bastien dans une ascension stupéfiante de beauté, rejoignant par là ses autres frères et soeurs de désir puisque ce qui semble intéresser Mathieu Riboulet, et certes Avec Bastien nous fait atteindre un peu plus le coeur de cette énigme universelle, bien au-delà du directement visible sur l’écran ou sur la page, ce sont les « à-côtés de la mécanique, l’âme à l’oeuvre dans le corps« , soit bien  »ce qui reste d’élan pour les corps fatigués« .

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Le théorème de Fatou

23sept

Fatou DiomeFatou Diome Les chanceux qui ont eu la veine (ou les veinards qui ont eu la chance) d’assister à la conférence de Fatou Diome se rappelleront sûrement longtemps de sa prestation. La rayonnante romancière sénégalaise se lève, rit, déclame des poèmes. Quand la modératrice lui demande de lire les premières pages de Celles qui attendent, son dernier roman, elle part dans un exercice à la Fabrice Luchini, sublime association d’improvisation exaltée et de délicieuse inspiration. On imagine alors aisément la performance des griots, sacs à parole dépositaires de la tradition orale. Fatou Diome écrit ce qu’elle vit et vit ce qu’elle écrit. Elle se qualifie de « guerrière impuissante », mais c’est bien une femme puissante qui nous fait la démonstration de sa grande force de caractère. Elle prône la dignité, la fierté, la noblesse dans le comportement de tous les jours, c’est pourquoi elle s’est toujours mise en porte-à-faux sur les épineuses questions de polygamie et de droit des femmes.

« Fatou ne s’intègre pas, elle aspire. » Ce n’est pas un théorème que l’on enseigne en cours, mais un précepte de vie que s’est fixé Fatou Diome et qu’elle voudrait voir généralisé. Elle se nourrit de sa double identité sénégalo-française, sans renier sa culture d’origine ni refuser de s’adapter à la culture qui la reçoit. « Plus ! Plus ! Plus ! » Le propos est martelé avec conviction, ponctué par de petits sourires comme autant de victoires sur une vie qui n’a pas toujours été tendre avec elle. Il serait donc vraiment dommage de se priver de son regard mixte, de ses petites révoltes intérieures et de ses espoirs qui dépassent de très loin les frontières des continents, dans une région proche du respect et du coeur.

 

Enard Chrisostome

22sept

Premier invité des Salons Mollat de cette rentrée, Mathias Enard a accepté de se prêter à notre petit rituel vidéo sur fond noir, court moment de parole libre que chaque auteur interprète à sa façon. Les deux minutes de l’auteur du beau Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants nous permettent de retrouver la qualité de sa voix, le charme de cet auteur qui sait porter haut les  beautés du conteur sans céder à la tentation du trop en dire. Quelques phrases et nous voilà conquis, séduits, attrapés par une voix que nous tenterons de retrouver dans la lecture de ses phrases, oublieux un instant qu’un écrivain est fait pour écrire et que lui demander de parler, c’est déjà entrer sur un autre territoire. Laissons-lui la parole…

Chut… la séance commence… !

21sept

Goran PetrovicLe ciel qui s’écaille, c’est celui d’un petit cinéma serbe, que l’histoire a baptisé « Uranie » (on épargnera les détails de sa fondation, c’est la où intervient Laza Iovanovitch qui a fait fortune en assemblant des godillots droits et des godillots gauches perdus par l’armée serbe… oui nous allons épargner ces détails totalement incongrus…).

Ce cinéma donc, est doté d’un plafond qui représente le paradis, et sous lequel a lieu une séance de cinéma apparemment des plus banales.

Vient alors le génie de Goran Petrovic qui nous offre avec son dernier roman, Sous un ciel qui s’écaille,  paru aux éditons des Allusifs, une mise en scène drôle et tordue de la nature humaine. Des petites gens se retrouvent ce dimanche après-midi pour une séance hors du commun, qui va les lier à jamais.

Il y a ces étudiants qui ne veulent pas réviser, ces deux amis donc l’un est illettré et qui compte sur l’autre pour lui décrire le film pendant la séance (pour le grand bonheur des autres spectateurs), des hommes de bureau, mais aussi le personnel du cinéma : le vieux Simonovitch et son perroquet qui ne parle jamais, le projectionniste, les femmes de ménage et cuisinières.  Toutes ces existences éparses nous sont contées avec minutie l’une après l’autre par un narrateur épris de tendresse pour ces personnages atypiques.

Ils viennent à l’Uranie ce dimanche sans savoir ce qui les attend, cloués dans leur routine et leur petite existence aux anecdotes piquantes.

Finalement, ils ressortent du cinéma plus humains et fraternels que jamais. Si vous aussi vous voulez percer le mystère de cette séance, venez goûter à ce petit bijou de littérature serbe. Et si vous n’avez pas envie, allez toujours au cinéma, qui sait ce qui peut vous arriver…

 Emma.

Rencontre avec Michel Del Castillo

20sept

Avant la rencontre dans les salons Mollat, Michel Del Castillo a bien voulu se prêter au jeu de notre  caméra pour évoquer son dernier ouvrage, Mamitaqui en cette rentrée littéraire paraît aux éditions Fayard. Ce roman condense tous les thèmes de prédilection de l’auteur, de façon encore  plus  aiguë, à tel point que, nous confie-t-il, la difficulté et la douleur qu’il a ressenties à l’écrire lui ont fait frôler la dépression. Dans le creuset de l’écriture, le lecteur familier de l’oeuvre retrouve ainsi la terrible figure de la mère, la période de la Guerre d’Espagne, l’enfant abandonné, la trahison, la musique, la solitude… Car chez Michel Del Castillo les frontières ne sont pas tranchées entre le roman et l’autobiographie, son histoire personnelle se dessine en filigrane derrière les mots – ainsi que le soulignera avec justesse l’animateur de la conférence, M. Jean-Marie Planes. La musique a accompagné toute la vie de Michel Del Castillo qui aime à dire qu’il est « né sous un piano » – boutade dans laquelle se niche une réalité : sa mère était pianiste et l’instrument trônait dans la maison – si la guerre n’avait pas bouleversé sa vie, l’écrivain se destinait à devenir pianiste. Les échos de Chopin résonnent dans Mamita de belle et sensible façon, si bien qu’en refermant le livre  le lecteur se surprend à avoir l’envie d’écouter sur sa platine un des  Préludes ou des Nocturnes…
   Dans la salle, le public qui attendait avec ferveur Michel Del Castillo se composait de tous âges, toutes générations : collégiens ayant lu Tanguy, le premier livre de l’écrivain, étudié à l’école ; jeunes gens, personnes âgées…  Il y aura une suite à Mamita, nous a appris l’auteur qui veut prolonger ce livre par un deuxième volet. Autre projet littéraire qu’il ambitionne d’écrire : une biographie de Goya, notamment ses dernières années vécues à Bordeaux – ce qui nous donnera sûrement l’occasion de le revoir dans notre ville (et nous en sommes ravis !)
   Pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’assister à la conférence, vous pouvez retrouver le podcast de la rencontre en cliquant ici.

Qualité suisse

18sept

Felix VallottonMaurice RenardLes éditions Infolio installée près de Lausanne en Suisse et qui sont riches d’un conséquent catalogue de près de 400 titres nous gratifient en cette rentrée de trois excellents livres qui mériteraient de ne pas passer inaperçu. Frédéric Saenen rencontre déjà un joli succès avec son Dictionnaire du pamphlet qui allie le mérite de le concision et de l’exhaustivité en deux cents pages riches de quelques dizaines d’entrées sur ces écrivains qui vieillissent souvent mieux que les autres, les pamphlétaires, une spécialité française héritée du bouillonnement révolutionnaire. Genre protéiforme qui évolua sans cesse, le pamphlet est avant tout un écrit de circonstance qui puise dans la révolte contre l’instant ou le temps sa puissance, d’où pour certains auteurs des apparitions occasionnelles dans ce domaine, des intrusions avant retour au calme. Regrouper ou thématiser ces auteurs a semblé pour le moins illusoire à l’auteur éclairé de cet opus indispensable, il a donc pris le parti de l’alphabétisme, nous permettant ainsi de circuler et de rebondir dans ce joyeux panorama de la colère en écriture. L’énervement passionné peut donner du talent quand le style est de la partie et ce volume nous le prouve. On conseillera donc à chaque amateur de rhétorique excessive de s’en munir, ce sera le début d’un voyage riche dans les rayons d’une bibliothèque qui reste à bâtir, celle de la fulmination.

Moins agité, Maurice Renard est désormais un auteur du domaine public, ce qui permet à beaucoup d’éditeurs de ressusciter des romans qu’on ne trouvait guère que dans un volume de la collection Bouquins de 1990 préfacé par le formidable Francis Lacassin. Volume par volume ce grand auteur sera peut-être plus accessible et multipliera ses lecteurs trop peu nombreux. Corti avec Le Docteur Lerne, Ombres avec L’invitation à la peur, plus tôt Les Moutons électriques avec Les mains d’Orlac, avaient permis de renouer avec le style parfait d’un maître du fantastique et de l’horrifique, un romancier inventif qui avait gagné à sa cause un large public épaté par son sens de l’invention et sa maîtrise narrative. Infolio a choisi Le péril bleu, publié en 1910, pour nous prouver l’étendue des qualités de cet écrivain disparu à l’aube de la deuxième guerre mondiale. Car le charme incroyable de ce roman d’aventure est qu’il parvient à conjuguer dans une même trame et sans jamais que l’un nuise à l’autre, trois genre littéraires souvent incompatibles : le fantastique, le policier et la S.F. Ce qui souffle avec évidence dans l’univers de Renard c’est son incroyable modernité, comme le souligne le préfacier Denis Bertholet – à noter chez Infolio la présence d’excellentes préfaces dans chaque réédition – : pas de grand spectacle, plutôt de la suggestion ; pas de délire, plutôt de la logique ; pas de faute de goût, plutôt de la subtilité. C’est que la grande force de l’auteur résidait aussi dans l’étendue de sa gamme qui le voyait aussi à l’aise (quoique moins original) dans le roman psychologique que dans le roman d’aventure. Il pouvait ainsi glisser d’un niveau d’écriture à l’autre et fortifier des histoires qui en apprendraient aux auteurs américains qu’on loue parfois exagérément. A découvrir donc sans retard quand la modernité de notre rentrée littéraire vous paraîtra un peu vaine…

Autre redécouverte et plus inattendue, celle de Félix Vallotton, unanimement reconnu pour son oeuvre picturale de graveur et de peintre et fort négligé dans le domaine romanesque. Il y a pourtant élaboré deux romans qui prouvent qu’un relatif amateurisme dans un domaine peut offrir de superbes surprises (et on sait des écrivains qui font de magnifiques peintres du dimanche). Phébus avait réédité La vie meurtrière, le plus connu des deux, Infolio se concentre sur Corbehaut, paru de manière posthume et qui met en scène un écrivaillon obsédé par une commande de roman-feuilleton ayant trouvé refuge dans un obscur village de bretagne dont il va découvrir la simple noirceur, la triste grisaille et la sordide pâleur. A la manière d’un Jules Renard qui broierait du noir, Vallotton nous installe dans un quotidien dont il nuance peu à peu les reliefs, habile à nous installer dans un paysage sans lumière. Est-ce son talent de peintre qui lui donne cette qualité ou nous qui le sachant graveur lui trouvons cette habileté ? Il n’empêche que le plaisir que l’on prend à la lecture de ce texte parcouru de portraits lapidaires et vitriolés est manifeste. Il y traîne comme un parfum de Bove qu’on aurait exilé sur une grève avec une palette plus riche mais un désespoir semblable. Que nos jeunes peintres du dimanche de rentrée littéraire en prennent de la graine (ou jette leurs pinceaux…)

Bref, en trois livres, les éditions Infolio nous prouvent qu’elles ont toute leur place sur nos tables où nous les attendons désormais avec impatience.

Fuck America

16sept

Fuck AmericaFuck America : une couverture flashy, un titre racoleur, me direz-vous ? Je ne peux en effet pas le nier. Ce roman au titre provocateur complètement irrévérencieux va bouleverser le petit monde bien pensant. Nous voici projetés dans le New York des années 50. Le rêve américain ? Non.  C’est plutôt le côté obscur de la force : les quartiers pauvres et populaires. Et au beau milieu des clochards, des prostituées et des restaurants miteux, voici le vrai, le grand et l’unique Jacob Bronsky ! Vous ne le connaissez pas ? C’est normal.  Il vient d’arriver en Amérique, il est juif, n’a pas un rond, mais écrit le grand roman de sa vie intitulé le Branleur. Tiraillé entre le présent en Amérique – une terre de liberté de pacotille – et son passé – l’expérience des ghettos et l’extermination des juifs, Jacob se perd entre deux pages de son roman dans un océan de solitude et de doutes.  Ce Jacob ressemble d’ailleurs étrangement à Edgar Hilsenrath lui-même rescapé des ghettos juifs, ayant trouvé refuge à New York par la suite. Bronsky, quand il n’écrit pas, nous livre également son errance dans la ville entre des boulots pourris, des rencontres fracassantes et une sexualité difficile à soulager. La construction du récit hyper originale – se mêlent courrier administratifs, dialogues déjantés, logorrhées  en tous genres et autres récits dans le récit – bouscule le lecteur et sonne comme un étrange écho au chaos intérieur de Bronsky. Un roman provocant et déjanté certes, mais un petit festin intelligent et émouvant.

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