Archives du mois de septembre 2010

Alain Mabanckou dans nos murs

15sept

Alain MabanckouCertains auteurs ressemblent à leurs romans. Alain Mabanckou, qui était dans nos murs hier soir pour présenter Demain j’aurai vingt ans, est de ceux-là. En guise de bienvenue, le grand monsieur de la littérature francophone est passé devant notre caméra, une épreuve qu’il a réussi avec un brio qui a laissé béat d’admiration nos libraires - qui pourtant en ont vu d’autres ! Pas le temps de souffler, il a ensuite rejoint la salle de conférence qui était pleine pour l’occasion. Sans se départir de sa bonne humeur, il s’est expliqué sur l’origine de ce roman – très autobiographique, mais aussi, et plus largement, social- le petit Michel représentant l’enfant Congolais des années 70 dans son acception la plus étendue. Alain Mabanckou s’est également exprimé sur l’état de la littérature francophone, dont la méconnaissance du lectorat français n’a d’égal que la richesse que recèle ce domaine. Son point de vue sur l’accueil de la littérature française aux Etats-Unis – où il est enseigne à l’université de Californie au département des études francophones – a été pour le moins éclairant, les romanciers français contemporains n’étant que très peu traduits à cause des critiques incessantes qu’ils subissent de la part de leurs propres concitoyens. De plus, rentrée littéraire oblige, Alain Mabanckou nous a livré une savoureuse sélection de ses petits préférés, où l’on retrouve par exemple Olivier Adam et Stéphanie Hochet parmi les plus célèbres, mais aussi un mystérieux Yahia Belaskri dont nous attendons de fait la sortie de Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut (éditions Vents d’ailleurs) avec une curiosité que nous ne chercherons pas à feindre. Cultivé, généreux, disponible, Alain Mabanckou a charmé son auditoire par son phrasé fluide et élégant. Cela augure d’autres très belles rencontres pour les conférences à venir. Vous pourrez retrouver le podcast de la conférence en vous rendant ici.

 

Egocentrisme et petites pépées

14sept

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Pour le bonheur des lecteurs de ce blog, un petit message à caractère informatif : le rendez-vous des matinales polar continue, toujours le samedi matin à 11 heures. La prochaine édition aura lieu le 25 septembre au 91 de la rue Vital-Carles, toujours en compagnie d’Hervé Le Corre, qui balayera de son regard incisif et pertinent l’actualité du polar. Dans ce prochain numéro,  on oscillera entre retours aux sources avec la réédition du Roi des ordures, considérations sur les nouvelles parutions, entres autres, du Masque et de la Série Noire, et clou du « spectacle », un évocation plus détaillée de ce qui nous fait vibrer chez David Peace, à l’occasion de la sortie de Tokyo, ville occupée, nouvelle épreuve d’un des plus novateurs (ou perturbant, selon) des romanciers anglais actuels. Vous pouvez assister, librement, à l’enregistrement de ce podcast (quel nom barbare, certes), où la bonne humeur et le mauvais esprit ne sont jamais loin.

 

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Animal, on est mal

13sept

Le loup est un loup pour le loupSi les rennes peuvent parfois obséder les enfants, c’est surtout à l’approche de Noël, après quoi, la ferveur retombée, ils n’ont souvent droit à aucune pensée mélancolique : on les oublie dans le froissement des papiers cadeau. Il existe cependant des enfants pour qui une question, une fois posée, mérite une réponse. Parmi ceux-là quelques uns deviennent écrivains et leurs écrits prolongent ces interrogations premières.

On serait embarrassé d’évoquer une héroïne au sujet de Que font les rennes après Noël ?, le nouveau livre d’Olivia Rosenthal. Cet auteur n’a pas la passion de la narration ni des histoires, elle laisse cela à d’autres qui ne se privent pas de gratter sans fin leurs croutes intimes en espérant qu’on y verra du vernis. Non, tout entière dans l’écriture en même temps qu’immergée dans le réel, elle conçoit des livres d’une totale originalité dont on a du mal à se déprendre : ni fiction, ni documentaire, l’assemblage, rythmé obsessionnellement, fait alterner sans relâche observations sur le rapport de l’homme avec le monde animal – notamment celui du loup qui vit en meute et dont on connaît le lien qui l’unit et l’éloigne de l’homme depuis l’aube des temps – et évolution d’une fillette qu’elle nous fait vouvoyer pour mieux la voir grandir. L’artifice du procédé est vite neutralisé par le travail de correspondances que nous invite à faire l’auteur qui a compilé remarques, anecdotes, souvenirs et analyses d’hommes, et le plus souvent de gens dont il s’agit du métier, relatant leur rapport aux bêtes. La forte idée du livre, si elle n’est pas neuve, est cependant exploitée avec une finesse qui laisse pantois : nous obliger à confronter hommes et bêtes, ceux que nous côtoyons ou subissons, ceux que nous observons et ceux que nous sommes, nous contraindre à mesurer les limites de ce que nous appelons notre liberté et les barreaux que nous imposons au règne animal que nous croyons dominer quand il ne cesse de se manifester dans nos propres attitudes et nos sales comportements, c’est le défi que lance l’auteur qui n’a pas oublié que dès son plus jeune âge l’humain est confronté à des histoires d’animaux anthropomorphisés. Lapidaires, les fragments narratifs et documentaires alternent, nous soumettant à un permanent travail de recomposition pour suivre le destin qui en creux se dessine devant nous : ce « vous » obsédant qui nous est imposé et qui dissimule un être civilisé parcouru d’accès de « sauvagerie » nous renvoie à cette innocence mythique que l’on prête aux enfants et aux animaux. Certaines questions n’ont pas de réponses, certaines bêtes ne meurent jamais qu’en nous. C’est ce sujet abordé avec sérieux et dérision qu’aborde Olivia Rosenthal. Elle réussit ainsi à bâtir un livre stimulant et intrépide, entraînant et jamais glissant. Une telle gageure, et maîtrisée de la sorte, mériterait mieux qu’un bel accueil critique. Mais la littérature est un loup pour l’homme, du moins en septembre.

Del Amo de cinq à Sète

10sept

selCertain se souviennent sans doute du premier roman brillant de Jean-Baptiste Del Amo intitulé Une Education libertine, une plongée dans le Paris de la fin du XVIIe siècle, une prose digne du Parfum de Suskind.

C’est évidemment avec beaucoup de curiosité et un certain empressement que ses lecteurs  attendaient la suite…

Et il aura fallu juste deux ans pour que notre tout jeune auteur (28 ans seulement) rédige son deuxième roman. Son séjour à la Villa Médicis de Rome lui a permis d’aller au bout de ce roman familial qui s’intitule Le Sel, et qui est publié une nouvelle fois aux éditions Gallimard et, quant à son sujet, il détonne franchement avec son précédent texte puisque son action se passe de nos jours à Sète.

L’histoire est somme toute assez simple : Louise, mère veuve de trois grands enfants et grand-mère aussi depuis quelques années, souhaite réunir sa progéniture autour d’un repas. L’annonce de ces retrouvailles est alors l’occasion pour Jonas, Albin et Fanny, les trois enfants, de revenir sur différents souvenirs de leur enfance, une enfance pour la moins difficile car marquée par la violence et la dureté d’un père tout puissant.

Entre retours en arrière, anecdotes, passage dans l’intériorité d’un personnage à l’autre, Del Amo manie les digressions avec une habileté étonnante. Il nous plonge dans l’univers si particulier des villes de pêcheur du sud de la France des années 50 à nos jours, un monde essentiellement masculin qui, entre alcoolisme et solitude,  présente un bon nombre de failles.
On retrouvera certaines similitudes avec son précédent roman, notamment autour de la figure emblématique du père, autour de l’homosexualité aussi. Et c’est aussi une écriture que l’on retrouve, car Del Amo a vraiment une prose magnifique il faut le dire! Il parvient à renouveler véritablement le genre du roman familial, et nous livre un texte dense, poétique et rare.
Pour les fans et tout simplement pour les amateurs  de littérature, sachez que l’auteur viendra nous voir à la librairie pour une conférence le 22 octobre prochain.

Les noms de ma rose

09sept

Audur Ava OlafsdottirBeaucoup auront du mal à mémoriser son nom, cela ne les empêchera pas d’applaudir à son livre qui commence à faire sensation dans le monde des libraires ravis de le conseiller à leurs clients demandeurs d’originalité. Audur Ava Olafsdottir est donc islandaise, vous savez de ce peuple lointain mais européen qui cultive la plus vieille langue d’Europe sur un sol particulièrement peu fertile mais où l’on compte le plus grand nombre d’écrivains au kilomètre carré. La crise de la littérature ne semble pas avoir affecté cette civilisation de l’écrit égarée dans la finance et la preuve en est faite avec Rosa candida qui paraît aux éditions Zulma, cet éditeur qui réhabilite la tapisserie pour orner les belles couvertures de ses livres : livre vert parcouru de rondeurs éblouissantes, ce roman nous emporte ou plutôt nous entraine dans les pas d’un héros exaspérant de candeur et donc séduisant en diable, un jeune homme de vingt-deux ans qui quitte son île sans arbre pour traverser ce qu’on appelle là-bas le « continent » au volant d’une voiture, gardant précieusement avec lui trois plants de roses, une passion héritée de sa mère et cultivée avec une volonté qu’on dirait volontiers inflexible (les mots vont souvent ensemble) si elle n’était mâtinée d’une inquiétude et d’un tourment intérieur joliment analysés par l’aventureux voyageur. Car s’il aime les roses infiniment, s’il médite de s’installer dans un monastère qui en fait la culture depuis le moyen âge, il cultive avant tout un regard sur le monde d’une candeur jamais dérisoire qui le rend attachant. Il est le père d’une petite fille que le hasard d’une rencontre nocturne mal contrôlée lui a offert et son rapport à la paternité qu’il interroge sans arrêt, notamment quand on lui fait remarquer que son enfant n’a pas de cheveux, désarme tous ceux qui le croisent. On entend déjà parler de « road movie » cet exaspérante expression qu’on nous sort dès qu’un personnage accomplit plus de cent kilomètres en voiture mais la route qui sinue sous les roues d’Arnljotur et dans sa propre tête n’est pas du cinéma : c’est le monde réel, inquiétant et fascinant dès qu’on prend le temps de le regarder lentement, une trace de l’homme dans un monde qui a oublié la beauté des roses et le soin qu’elle réclame. Faire simple n’est pas donné à tous les écrivains qui confondent souvent simplicité et pauvreté, la langue islandaise se prête sans doute mieux qu’une autre à la narration de l’essentiel et on peut se réjouir que la traductrice ait su trouver la voix qui convenait à cette histoire simple, ce personnage simplement complexe dans son monde fleuri d’épines. C’est ce qu’on appelle le charme et on peut assurer qu’en matière d’horticulture littéraire, Rosa candida n’en manque pas.

Le double effet Edgar Menthe

08sept

Ce n’est pas une nouveauté mais Le Fabuleux destin d’Edgar Mint de Brady Udall, c’est de la dynamite ! 500 pages que j’ai lues frénétiquement. Vous allez donc y découvrir un garçon Edgar Mint, à l’existence hors du commun. Le petit Edgar a un très mauvais karma : enfant non désiré, il a vu le jour neuf mois après une amourette entre une jeune indienne bien naïve et un apprenti cow-boy looser qui s’enfuit dès qu’il apprend l’heureux événement. Sa mère pour supporter cette grossesse aussi douloureuse physiquement que psychologiquement, sombre dans l’acoolisme. Mais le récit commence réellement le jour où un facteur lui roule sur la tête. Il a 7  ans. Tout le monde le croit mort mais il est sauvé par un docteur déjanté, Barry, à l’hôpital Sainte-Divine. Il s’en sort avec chance mais garde quelques séquelles comme le fait de ne pas pouvoir écrire. Il utilise une machine à écrire, témoin de ses moindres états d’âme. Quatre parties, quatre lieux où Edgar essaie de se construire. Entre Sainte Divine, le pensionnat hyper violent Willie Sherman et la famille mormone de Richland, on l’accompagne dans sa quête d’amour. Car son parcours est  chaotique, semé de belles rencontres et d’obstacles souvent cruels.  Le lecteur découvre avec lui le monde ingrat des adultes, leur instabilité, leurs dépendances,  et la violence des mots et des maux.  Il  passera toutes ces étapes avant de trouver une certaine forme de paix intérieure simple et enfantine. C’est un intrigant roman d’apprentissage à l’envers. Une découverte atypique.

La couche d’Ausone

07sept

AusoneVoilà, c’est dit : le jeu de mot qui nous fait bien rire est désormais assumé sur ce site. Imaginer le grand poète gallo-romain Ausone en danger de disparition sur son lit n’est pas seulement une vision née d’un calembour mais le rappel que la postérité de cet écrivain a bien souffert et qu’il est heureux qu’on puisse aujourd’hui lire l’intégralité de son oeuvre. En octobre, le 7 précisément, paraîtra le fruit de longues années de travail pour Bernard Combeaud puisque sous la bannière des éditions Mollat et une sobre couverture grise typo, c’est tout le corpus de ce romain connu mais rarement lu qu’il sera donné de pouvoir acquérir. Très lu, très imité, très influent Decimi Magni Ausonii a sombré dans l’oubli au XVII ° siècle après un XVI° « ausomaniaque » et il faut le puissant pouvoir de séduction d’un château de Saint-Emilion portant son nom pour susciter et prolonger la curiosité aujourd’hui. Augustin venait d’Afrique du Nord, Sénèque était espagnol, les Gaulois eux n’ont que ce nom à glorifier, celui d’un passeur qui a lu Virgile mais qui, chrétien, nous parle d’un autre monde, d’une autre morale. Sa poésie n’est pas simple, elle respire la méditation jointe à un travail profond sur la langue. Il convenait donc qu’un valeureux se penchât enfin sur cette oeuvre dont la dernière traduction remonte à cent trente ans (et l’on sait ce qu’il en est du destin des traductions : elles vieillissent plus vite que les originaux) : qu’on le relise, qu’on le commente, qu’on l’admire, c’est tout ce qu’il demandait. Ce poète que tous à Bordeaux connaissent de réputation va ainsi gagner de nouveaux lecteurs, des érudits d’une part, c’est certain, mais aussi, on peut l’espérer, des « honnêtes hommes » soucieux de comprendre comment un écrivain aussi riche et aussi influent a pu, peu à peu, s’effacer. Ils seront heureux de découvrir ces vers, revivifiés, qui font honneur au passé de notre ville :

« Bordeaux est mon sol natal, avec sa brise clémente,                                                                 

son ciel doux, les dons généreux de son fertile humus,

son long printemps et sa brume aux jours nouveaux tiédissante.

Le fleuve où pénètre le flux, sous les vignes des côtes

écume et bout en affluant, prenant des airs de flot.

Elle offre aux yeux ses murs carrés, et ses tours sont si hautes                                               

que l’élan de leur cime aux cieux perce jusqu’aux nuées.

Admirez ses rues bien tracées, ses maisons alignées,

ses places d’une largeur digne d’en sauver le nom,

puis au droit des carrefours de ses portes les répons,

et dans la ville la fontaine où s’écoule le fleuve. »

Pour ceux que cette nouvelle réjouira, qu’il sache que le tirage sera limité à six cents exemplaires, ce qui est fort peu au regard des siècles. Quant à la couche d’Ausone, elle reste tiède, on s’en doutait…

Derrière les apparences

06sept

FérocesA première vue, les Goolrick incarnent parfaitement la famille des fifties telle qu’on pourrait l’imaginer. Une élégance toute fitzgeraldienne, de l’esprit, des cocktails qui rythment les jours, aucun doute, cette famille sait recevoir, et on rêve secrètement de faire partie du cercle des intimes afin de bénéficier de son rayonnement.

Mais, derrière les apparences, il y a les secrets de famille que l’on ne dévoile pas, de peur de troubler cette belle illusion qui conforte et réconforte finalement tout le monde. Car la vérité fait peur, on n’est pas toujours prêt à l’entendre ou à la comprendre. C’est ce que se dira certainement le lecteur de Féroces, l’autobiographie de Robert Goolrick, qui ressentira alors un certain malaise devant autant de discordances entre le cercle public et le cercle privé. D’une plume limpide, acérée à l’extrême, l’auteur opère par petites touches concentriques, et nous ballade du passé au présent à une cadence infernale. Le propos n’en est que plus violent, l’innocence de l’enfance côtoyant, parfois dans une même phrase, les problèmes de couple, d’alcool, de drogue, de suicide, de maladie – la liste complète nous entrainerait dans un inventaire à la Prévert – de l’adulte fragile et désemparé qu’il est devenu.

Certes, vous l’aurez compris par vous-mêmes, ce n’est pas le roman de la rentrée littéraire qui vous arrachera le plus de fous rires. Mais cette histoire personnelle, écrite pour sortir de cette insoutenable sidération de l’être, ne manque pas de faire écho en chacun d’entre nous. Les différents heurs et malheurs qui semblent s’abattre frénétiquement sur Robert Goolrick ont de quoi bousculer le lecteur, mais jamais il ne le plombe. Car ce qui domine en filigrane, c’est ce message d’espoir qui nous enseigne que, malgré tout, on est toujours maître dans notre propre maison, toujours responsable de nos choix et de les assumer ou pas. Féroces est un de nos premiers chocs de cette rentrée littéraire, un de ces chocs que l’on pourrait qualifier de nécessaire et qui permet au lecteur d’expédier ses préoccupations de vie vers des sphères beaucoup plus élevées.

Sur les traces d’Anaïs Nin

03sept

La Habana - MaleconC’est l’histoire de deux femmes.

La première nous avait séduit en 2008 avec Tout le monde s’en va, journal intime d’une adolescente qui grandit dans le Cuba des années 1970-1980 alors que les habitants se mettent peu à peu à déserter l’île. Les lecteurs, et les lectrices, surtout, avaient été émus par le récit de cette enfance difficile, et sensibles à cette écriture particulièrement poétique. L’année dernière, elle avait récidivé avec Mère Cuba, qui nous plongeait dans l’histoire pré-révolutionnaire de l’île de Castro.

Si la deuxième, quant à elle, n’est plus de ce monde depuis presque quarante ans, sa renommée n’en est pas moins grande. Surtout connue pour ses journaux, son nom, qui a été associé à ceux de Henry Miller, Lawrence Durrell et Antonin Artaud (entre autres) est souvent cité dès lors qu’il s’agit d’évoquer la littérature érotique féminine.

Alors que se passe-t-il quand ces deux femmes se rencontrent à travers la littérature ? Cela donne un journal intime fictif signé par Wendy Guerra, dans lequel l’auteur imagine ce qu’Anaïs Nin aurait pu écrire lors de son séjour à Cuba au début des années 1920. Elle l’imagine, en effet, parce que les notes prises par la jeune franco-américaine pendant cette période sont tout sauf pléthoriques. Redoutable concentré des principaux tropismes de la voix montante de la littérature cubaine contemporaine (on retrouve notamment l’attachement à Cuba, le côtoiement des cercles artistiques, une enfance délicate, le passage à l’âge adulte, et bien sûr, la forme du journal intime), Poser nue à La Havane fait partie des livres phares de la rentrée étrangère Stock, de même que la réédition des journaux de jeunesse d’Anaïs Nin, qui devrait paraître au même moment, c’est-à-dire le 22 septembre prochain. Comme on peut le constater en lisant le livre de Wendy Guerra, ce séjour cubain à cheval sur 1922 et 1923 devait propulser la jeune Anaïs dans le monde des adultes. En effet, tandis que les premières pages font une belle part à la relation de la jeune femme avec sa mère et à la quête obsédante de son fantôme de père, on en apprend un peu plus sur les circonstances de son mariage avec l’Américain Hugh (Hugo) Parker Guiler et sur sa découverte de la sensualité et ses premières explorations sexuelles. Alors qu’on a souvent l’image d’une femme affirmée, c’est plutôt le portrait d’un être en proie à des incertitudes et à des questionnements continuels qui est ébauché ici – « Chargée de doutes, de questions. Je suis un fardeau de douleur en marche, » peut-on lire dès les premières pages. Le ton est donné. Wendy Guerra se plaît à imaginer les réflexions que la jeune femme a pu développer par rapport à sa propre famille, son futur époux, ses rencontres en tout genre, mais également son goût pour l’écriture, son choix de l’anglais au détriment de l’espagnol et du français… « Je possède mon don, le don d’écrire ce que je pressens. L’immédiateté gonfle entre mes mains, me parfume pendant que j’écoute la dictée qu’elle inspire. » Même si elle prétend venir toujours tard à ce qui l’attire, à tout juste vingt ans, elle écrivait déjà depuis longtemps.

Alors que l’on voit se multiplier les romans sous forme de biopics (1), que penser de ce journal intime apocryphe ? Si l’on est animé par une quête de vérité, on a peu de chance de trouver son bonheur entre les pages de ce livre. En revanche, dès que l’on accepte l’importante part que tient la fiction dans Poser nue à La Havane, on peut pénétrer dans ce livre et admettre que la superposition des sensibilités de ces deux femmes donne lieu à un roman des plus efficaces.


(1) Pour ne citer que quelques unes de ces biographies romancées, on peut penser aux romans de T.C. Boyle et de Nancy Horan sur Frank Lloyd Wright, ou encore aux derniers romans de Jean Echenoz.F.A.

L’or de la Loire

02sept

Ah les coeurs vaillants…André Breton cherchait l’or du temps. Plus modeste Jean-Baptiste Harang aimerait bien trouver celui de la Loire. Encore ne le cherche-t-il guère dans son nouveau roman, Nos coeurs vaillants (chez Grasset) où il prolonge son expérience autofictive avec une grâce qui lui avait valu le succès (et le Prix Inter), un succès attendu pour cette haute et intelligente plume du supplément Livres de Libération. Car Harang ne manque pas de style et certaines de ses pages, souvent les têtes de chapitres, sont belles d’une amère subtilité et témoigne d’un détachement qu’on pourrait soupçonner de pause s’il n’y avait ce refus de l’égotisme voyant. Rien de bien sublime ou d’exaltant dans ces souvenirs pourtant, offerts avec précaution comme on ouvrirait une vieille malle avec l’inquiétude de ne pas y trouver grand chose. Mais la mémoire a des raisons qu’il ne faut pas ignorer trop longtemps sous peine d’être rattrapé par son passé, aussi mince soit-il. Celui du narrateur du livre reçoit une « vraie fausse » lettre anonyme d’un ancien camarade, un ancien ami peut-être, qui se plaint d’être absent des pages de l’auteur où déjà la jeunesse faisait une apparition. L’enquête qu’il va mener pour ressusciter cet absent l’obligera à fouiller des strates plus enfouies qu’il ne l’aurait imaginé. Il découvre à quel point la mémoire, qui est souvent un précieux allié pour l’écrivain, révèle ses fragilités : le corps fonctionne, le coeur bat, on se sent vivre et vif mais des béances viennent vous tourmenter. Alors l’enfance, l’adolescence, les premiers de l’âge adulte réclament d’être interrogés. Alors les années 50 qui semblent sous la plume de Harang prendre des teintes grises reviennent, avec leur lenteur, leurs cloches, leurs curés à l’époque peu inquiétés pour leurs gestes, et leurs colonies de vacances, bancales et splendides, dangereuses et minables, comme ces « Coeurs vaillants », patronages sans gloire auxquels on confiait les gosses ennuyés de la capitale. Parce que l’écrivain déjoue les pièges du sentimentalisme sépia, qu’il ne se complaît jamais et ne va pas exhumer de grands drames (pour mieux cacher ceux, malgré tout, qui bouleversent une vie), que ses héros sont des passagers comme cette jeunesse dont parle Guy Debord, Nos coeurs vaillants touche, il soulève la poussière des souvenirs sans lui prêter cette noblesse dont on nous savonne comme si le passé devait nécessairement être beau. On aimerait que l’autofiction dont nos étagères craquent et qui nous vaut des livres d’une médiocrité sans cesse renouvelée soit plus souvent honorée par de tels livres, à la fois modestes et sûrs, insolents et sensibles. Ce serait beaucoup demander à un fleuve qui n’est pas la Loire, qui ne recèle pas d’or, mais qui charrie sans fin de l’ennui, un fleuve qui grossit tous les ans en septembre. Pauvres gabiers que nous sommes…

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