Archives du mois de novembre 2010

Incision dans le réel

30nov

BigMinis au CAPCCorinne AtlanNous avions beaucoup aimé Le monastère de l’aube de Corinne Atlan qui nous apprenait ainsi qu’elle était non seulement une des plus importantes traductrices du japonais mais aussi une conteuse de talent. Murakami (Haruki et Ryu), Hitonari Tsuji lui doivent beaucoup en France mais il ne faudrait pas négliger son intérêt pour la poésie puisqu’elle a participé aux deux anthologies de haiku édités en Poésie Gallimard. C’est à ce titre qu’elle viendra demain au CAPC, dans le cadre de l’exposition BigMinis, pour une conférence intitulée « D’une minuscule incision dans le réel » où elle évoquera cette forme poétique connue pour être la plus brève au monde. Lisons ce qu’en dit l’annonce de la conférence :

« Le haïku opère dans la trame du réel une incision légère et précise qui ouvre sur de vastes profondeurs. La poétesse contemporaine Mayuzumi Madoka le définit comme « une poésie de la marge », Barthes le situait « au bord antérieur du langage » : réduit à l’essentiel, elliptique dans ses mots comme dans son écriture en idéogrammes, le haïku célèbre dans un presque silence l’empathie avec le vivant. Le ressenti de chacun se superpose à celui du poète, et une infinité d’échos peut s’épanouir, dans une marge que l’on appelle aussi le « ma ». Cet infime intervalle, à la fois temporel et spatial, entre deux choses, joue un rôle primordial dans les arts japonais, de la musique à la peinture et au théâtre nô. L’attention à l’espace vide, à l’infime, au détail, est aux sources mêmes du Japon, où le sens de l’esthétique s’est toujours développé en lien avec le « petit ».

Ce genre poétique passionne véritablement les français depuis quelques années si on en juge par le grand nombre de titres visibles dans les rayons, certaines collections s’y emploient même exclusivement. Mais trop de lecteurs manquent parfois des bases de ce qui n’est pas seulement un art du bref. On peut imaginer que Corinne Atlan saura faire partager sa connaissance intime de ce qui, pour nous, tiendrait plutôt et aussi d’un art de vivre. Rendez-vous donc demain mercredi 1 décembre à 19h au CAPC.

Un instant avec Leonardo Padura

29nov

On aurait dit qu’il avait fait ça toute sa vie, répondre à des questions posées par une sombre inconnue devant une caméra. Et pour cause, sa carrière de journaliste y était sans doute pour quelque chose ! Voici donc le grand Leonardo Padura Fuentes interviewé presque au réveil, le premier jour du Festival America. Encore sous le coup du décalage horaire et d’une nuit mouvementée à cause du déclenchement intempestif de l’alarme de son hôtel, ce géant des lettres cubaines à qui l’on doit le personnage si original de l’Inspecteur Mario Conde donnait parfaitement le change et comme vous allez pouvoir le constater de ce pas, son charisme n’en était pas diminué le moins du monde !

Matinale, temps IV (et frais)

26nov

noel_sanglant-copie-2.jpgLes frimas apparaissent sans décourager les polareux : pour cette quatrième (soit le 27 novembre 2011) édition, la Matinale s’attarde sur les fêtes à venir, afin de leur régler leur compte, à travers une sélection de nouveautés, accompagnées de quelques titres qui semblent incontournables. Du dernier John Harvey au Dahlia Noir, de Jean-François Vilar à Doug Allyn, de Frederick Busch à Jean-Paul Demure, ce choix naviguera au gré des humeurs des intervenants, humeurs inchangées malgré la présence de l’hiver et l’imminence du foie gras et de la dinde aux marrons : ici, seules les nourritures du mauvais esprit seront à l’honneur. Par avance, bons crimes et joyeux meurtres.

Martin Page

25nov

martinpage.jpgIl est des écrivains que l’on souhaite désespérément remercier pour nous avoir fait passer un moment de bonheur totalement inespéré en ces temps de pluvieuse grisaille. Martin Page est de ceux-là. Remarqué dès la sortie de son premier roman (Comment je suis devenu stupide, paru au Dilettante en 2001), ce tout jeune écrivain s’essaie cette année à la nouvelle, et ce pour notre plus grand plaisir. C’est ainsi qu’il vient de publier La mauvaise habitude d’être soi aux éditions de L’Olivier. Illustré par Quentin Faucompré, ce livre se présente comme un recueil de sept histoires oscillant entre nouvelles et mini huis clos que l’on imaginerait facilement faire l’objet d’adaptations théâtrales, en particulier les quatre premières. Au programme, introspection, réflexion mais aussi mort, disparition, incompréhension et mélancolie pour des personnages masculins plutôt esseulés en proie à la déréliction. Luttant pour ne pas perdre pied dans un monde qui ne tourne pas bien rond, ces personnages ne sont pas sans rappeler ceux qui peuplent l’univers de Lewis Carroll, évidemment, mais aussi Dino Buzzati ou encore Stefano Benni. C’est amusant, fantaisiste, frais et efficace, et l’on regrette seulement que ce soit aussi court !

F.A.

De la vague à l’âme

24nov

barrico1.jpg

L’océan mer d’Alessandro Barrico n’est pas l’océan sympathique et paisible des vacances, mais une mer glaciale, impitoyable et dévastatrice, l’océan déchaîné des plages d’automne. Voilà pourquoi le froid qui a gagné notre ville ces derniers jours ne vous empêchera pas de lire Océan mer, roman insolite et fantasmagorique.

Imaginez une petite pension sur une plage, où viennent passer du temps quelques hommes et femmes, tous au passé et destins peu communs. Un peintre qui cherche l’absolu dans les reliefs maritimes, un scientifique spécialisé dans l’histoire des limites naturelles, hanté par la question « Où finit la mer? », une jeune fille malade pour qui les bains glacials sont le dernier espoir de guérison… Mais aussi des inconnus ayant soif de vengeance, hantés par le naufrage d’un bateau quelques années plus tôt.
Ces destins croisés rendent le roman d’une alchimie déconcertante. Leur vie se retrouve tournée vers ce spectre marin, omniprésent dans cette lecture qui devient une expérience inoubliable.
A mesure que l’on tourne les pages un élément de plus apparaît à l’horizon, un chagrin, un naufrage, une mort…
Ceci n’est pas une nouveauté mais mérite d’être remis au goût du jour pour ceux qui veulent expérimenter le style bien particulier d’Alessandro Barrico, saccadé, passionné et poétique.
N’ayez crainte de plonger dans cette mer insatiable.

Tania James à America

23nov

C’est avec tout son charme, son énergie et sa confiance en elle que Tania James nous a rejoints sur le site du Festival America, où nous l’attendions en vue d’une petite interview filmée. Et pour cause ! Fraîchement diplômée de deux des universités les plus prestigieuses des Etats-Unis (Harvard et Columbia), l’avenir lui sourit déjà. En effet, elle est l’heureuse auteur d’un premier roman largement plébiscité aux Etats-Unis, et accueilli très favorablement en France. Publié chez Stock, L’atlas des inconnu raconte avec beaucoup d’émotions et d’humour les dilemmes et les états d’âme de deux soeurs originaires de l’Etat de Kerala, dans le sud-ouest de l’Inde, où l’une va demeurer tandis que l’autre part vivre le rêve américain à New York.

A la découverte d’Andrés Neuman

22nov

Andrés NeumanC’est grâce à une petite mais néanmoins très ambitieuse maison d’édition que nous avons fait l’une des découvertes les plus originales et plaisantes de cette fin d’année. Baptisée Cataplum, cette maison girondine encore balbutiante aspire à nous faire connaître de jeunes auteurs latino-américains pour l’instant méconnus des lecteurs français, mais plus pour longtemps ! Sans doute vous demandez-vous ce qu’il y a d’ambitieux à cela. Si peu de choses, si ce n’est que ces auteurs sont tous des nouvellistes. Or est-il vraiment besoin de vous rappeler à quel point les Français ont la réputation d’être peu friands de textes courts ? Bien que le temps ne semble rien arranger à l’affaire, nous refusons  toutefois de baisser les bras et continuons à en lire avec la plus grande délectation et à prêcher pour notre petite paroisse.

Jeune écrivain déjà largement plébiscité dans la sphère hispanophone pour son oeuvre hétéroclite composée de romans, poèmes et nouvelles, Andrés Neuman est aujourd’hui traduit en français pour la première fois (1). Avec son titre quelque peu énigmatique, Le bonheur, ou pas se présente comme un florilège de nouvelles cueillies dans différents ouvrages (mine de rien, il en a signé une bonne vingtaine), et c’est un véritable régal ! C’est en effet avec un talent des plus réconfortants que ce jeune écrivain hispano-argentin manie sa plume, s’inspirant de situations au départ assez banales par-ci, ou revisitant des mythes bien connus par-là (il rend par exemple leurs lettres de noblesse à Narcisse et à Sisyphe). Emotion, frisson et sourire vous attendent au détour des quelques pages de ce petit livre dont il est incontestable qu’il fera votre bonheur si vous comptez parmi les amateurs de miniatures. En un mot, Andrés Neuman se pose en virtuose du genre, et on en redemande !

F.A.


(1) Lauréat des Prix Hipérion, Primavera, Herralde, et surtout Alfaguarra, il a été repéré par Roberto Bolaño, qui ne tarit pas d’éloges à son sujet (cf. son livre intitulé Entre parenthèses qui paraîtra en février prochain).

Echecs et maths

19nov

villa des hommesL’idée même d’être confronté au mot « théorême » vous épouvante ou êtes-vous au contraire de ceux qui frémissent d’impatience à l’idée d’avoir à résoudre une équation ? Dans les deux cas, franchissez le pas de la Villa des hommes où le regretté Denis Guedj livre bien des secrets entre larmes et sourires.

1917. Hans Singer, mondialement connu pour ses recherches sur l’infini, entame un nouveau séjour à la Villa des hommes, établissement psychiatrique allemand de bonne réputation. Victime de « crises », il trouve là un apaisement de l’esprit dans la solitude jusqu’au jour où il se trouve contraint de partager sa chambre avec un jeune soldat français rescapé du front. Tout semble séparer les deux hommes, murés chacun dans leur univers intérieur. Peu à peu s’engage pourtant ce qui va devenir tout au long du roman un passionnant dialogue entre un esprit brillant manipulant les démonstrations mathématiques comme un marchand des quatre saisons jonglerait avec des melons et un petit mécanicien de locomotive, anarchiste convaincu, assoiffé de connaissances, de celles qui maintiennent un homme debout en lui donnant les clés de sa liberté. Leurs blessures intérieures, bien que différentes, ne tardent pas à tisser de l’un à l’autre des liens qui les rapprochent.

Il sera beaucoup question de maths donc (et que ceux d’entre vous que le sujet rebute ne soient pas effrayés) et d’échecs aussi. Celui d’Hans Singer qui n’aura pas réussi avant sa mort à démontrer le problème qui portera son nom et plus encore ceux de Matthias qui aura trahi Jaurès (son héros) en s’engageant dans une guerre qu’il exècre, qui aura tué de sang froid, qui n’aura pas réussi à se donner la mort alors qu’il le souhaitait de toute son âme et qui aura cessé de croire à l’avenir de l’Homme…

La villa des hommes est un roman érudit, brillant et aussi drôle (si,si…) que poignant qui emporte son lecteur dans les hautes sphères de la pensée mathématique mais dont les plus belles pages peut-être sont celles consacrée à Matthias et à sa foi dans l’avenir piétinée par la Grande guerre orchestrée par les puissants. Comme si deux des facettes du regretté Denis Guedj dialoguaient l’une avec l’autre, le mathématicien d’une part et l’homme engagé, admirateur de Zola, Hugo et Jaurès d’autre part, Hans Singer, pur intellectuel, réincarnation du célèbre créateur de la théorie des ensembles, Georg Cantor, et Matthias Dutour le modeste orphelin libertaire se seront trouvé un terrain d’entente universel : celui de la révolte et de la bataille, même si les idées qu’ils défendent l’un ou l’autre ne sont pas celles de leur temps ou trop minioritaires pour êtres acceptées. La villa des hommes est un roman enlevé et sombre, puissant et facétieux qui réconcilie à merveille les chiffres et les lettres et respire la passion sincère et généreuse qui habitait Denis Guedj pour les uns et pour les autres.

Nancy Horan à America

18nov

Très remarqué lors de sa sortie en septembre de l’année dernière, le premier roman de Nancy Horan s’inspirait de la vie de l’architecte Frank Lloyd Wright. Mais contrairement au roman de T.C. Boyle (Des femmes, éditions Grasset) dont la sortie quasi concomitante était assez amusante), Loving Frank se plaçait du point de vue de l’une des femmes (or il semblerait qu’il y en ait eu plus d’une !) qui ont peuplé la vie de ce grand architecte, Mamah Borthwick Cheney en l’occurrence, dont le mari a eu la mauvaise idée de solliciter Frank Lloyd Wright peu après leur mariage.

Rencontrée à Vincennes lors du Festival America, l’auteur de ce passionnant roman publié aux éditions Buchet-Chastel nous a accordé quelques mots.

Mauriac un homme en deux tomes

17nov

Bordeaux a longtemps tenu éloigné son grand écrivain du siècle avant de le couvrir d’honneurs sur la fin de sa vie. C’est dire si l’histoire entre cette ville et François Mauriac n’a pas été de tout repos. Les amateurs de l’auteur s’étonnent souvent d’apprendre que la rue qui porte son nom longe son vieux collège Grand Lebrun loin de tout passage quand, à Paris, la Bibliothèque Nationale de France se situe Quai François Mauriac…  La postérité a cependant fait son travail, et plutôt bien, les bordelais revendiquant haut désormais les trois « M ». Mais connaissent-ils vraiment cet homme, auteur d’une oeuvre puissante qu’on fait lire à des écoliers ? Jean-Luc Barré a entrepris un magnifique travail biographique en s’attaquant à cette figure qui a su laisser dans l’ombre des aspects de lui-même qui éclairent pourtant intensément son oeuvre : le deuxième tome de son impressionnante biographie vient de paraître chez Fayard, et si elle n’a pas le retentissement que le premier avait provoqué, elle vient néanmoins parfaire un portrait tout en nuances de l’hôte de Malagar. De passage dans nos murs pour évoquer devant une salle attentive cette entreprise, il accepté, à la volée, de nous parler de ce projet mûri depuis longtemps. Voici ces précieuses cinq minutes dont nous le remercions.

 

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