Archives du mois de décembre 2010

Un bath de Wombat

29déc

BenchleyLa naissance d’un nouvel éditeur donne souvent lieu à des scènes attendrissantes autour du berceau, chacun y allant de sa comparaison, de ses espoirs, de ses doutes, de ses illusions face aux bonnes joues du prometteur poupin. Imaginez celles qu’occasionnera l’apparition du Wombat, animal éditorial imaginé par Frédéric Brument auquel nous tressons des lauriers reconnaissants depuis longtemps car c’est à lui que nous devons quelques résurrections drôlissimes au Dilettante et chez Rivages. Le voilà donc désormais avec sa propre bête à dompter et à faire adopter aux libraires dont tout le monde sait à quel point ce sont de joyeux rigolards qui se tapent sur le ventre à la moindre occasion. Le Wombat, kezaco ? Un hommage à Kenneth Cook qui fait dans l’humour australien agricole ? Non, plutôt, nous a-t-il avoué, la réminiscence d’un livre de Will Cuppy, How to Attract the Wombat dont il nous faut désormais attendre la traduction (mais un Cuppy intitulé Grandeur et décadence d’un peu tout le monde est prévu en mars). On l’aura compris, pas question avec lui de longues figures, de romans psychologiques, d’auto-fictions crapoteuses mais de l’humour, cette chose inventée par les anglo-saxons et que nous leur envions depuis des siècles (mais ils n’ont pas l’Almanach Vermot, c’est vrai), ce talent de faire rire dont M.Brument, cet insensé (c’est le nom de sa collection), s’est fait le chercheur heureux dans un filon dont on connaît les dangers car il n’y a rien de plus délicat et de plus rare que le rire intelligent, d’où la constante tendance des éditeurs à privilégier les pleurnicheries. En janvier, de la rate dilatée du Wombat surgiront donc un recueil du merveilleux Robert Benchley consacré à ces doux agneaux que sont les enfants, de leur plus bas âge à l’adolescence, enchaînement hilarant de situations de l’extrême (Les enfants, pour quoi faire ?  annoncé pour le 6 janvier, ça fait loin) dont nous reparlerons sans doute et qui sera bien visible sur nos tables, et Le journal de Delfeil de Ton dont les méchancetés impitoyables parcourent la presse depuis… disons depuis longtemps et qui secoue le genre diariste à partir d’une histoire improbable de ficelle. Des naissances comme celles-ci, nous en redemandons. Pour l’heure nous préparons les langes, la paille et l’étable pour accueillir le nouveau né.

 

Avec Mathieu Riboulet

28déc

Qui d’autre que Mathieu Riboulet et son admirable roman Avec Bastien (éditions Verdier) pouvait incarner le thème du « corps écrit » retenu pour le festival Ritournelles inauguré dans notre librairie ? Vous pouvez cliquer sur ce lien pour accéder au podcast de la conférence inaugurale le 24 novembre dernier de cette onzième manifestation mêlant littérature et arts contemporains. Très à l’aise devant notre caméra, l’écrivain nous confie quelques secrets entourant son personnage masculin éponyme ainsi que l’allégresse qui a accompagné sa création et que le lecteur peut à son tour ressentir en s’abandonnant au  portrait de Bastien.

 En rappel des nombreuses qualités de ce mince mais très riche ouvrage, voici quelques extraits du blog intitulé « Corps du fils » (en clin d’oeil à Pierre Michon et à la dimension christique de leurs personnages) que nous lui avions consacré en octobre…

Le coup de foudre inaugural pour Bastien, rencontré par un narrateur anonyme sur l’écran de films pornographiques, enclenche comme en écho l’inscription de son fantasme sur la chair de la page vierge. Cette ouverture suffit à fixer durablement sur sa pupille de “voyeur” (dans tous les sens du terme) cette créature de papier qu’il invoque dans sa mise en scène sexuelle et textuelle : “Bastien est ma limite, le point de fuite de mon désir, là où toujours il s’anéantit et toujours se relève, l’horizon perpétuellement dérobé. Bastien est mon désir.” Comme déjà dans son précédent roman au titre si baudelairien L’Amant des morts, ses personnages (Jérôme Alleyrat précédemment, Bastien ici) deviennent les proies consentantes d’un désir qui, les perdant, nous laisse à notre tour  éblouis et sur lequel jamais (même à propos de troublantes scènes d’inceste, de viol) ne plane l’ombre d’un jugement pour ces êtres en quête d’exultation du corps/coeur quand d’autres (leur père, leurs frères) le sont d’autres combats virils. C’est donc bien, comme nous le laisse entendre Mathieu Riboulet, au plus près de son personnage – véritablement « avec Bastien »  – que revient la juste place de l’auteur, du narrateur et du lecteur littéralement traversés par cette rencontre. Pour Bastien, ce fut à l’origine celle d’un amour à jamais perdu (pour un camarade d’école tôt fauché) qui impose un vain combat avec le ciel, tutoyant là les sommets des hauts plateaux de Corrèze ou de Creuse, là les plateaux de films, l’escalade effrénée de corps à qui l’on s’offre à défaut, puisque « de la terre au ciel nous cherchons le chemin« . Sans hésiter sur le terme de « quête spirituelle » (sous-titre de l’édition 2010 du festival Ritournelles autour du « corps écrit »), ce roman nous transporte au sommet des mystères de l’âme et de l’énigme de sa beauté, intacte et si palpable grâce à Bastien.

 

L’élève Gilles par le Maître Planes

22déc

Ceux qui ont eu la chance d’assister à la conférence donnée la semaine dernière dans nos salons par Jean-Marie Planes ont pu se convaincre de l’importance qu’il accorde au roman d’André Lafon dont les éditions Le Festin viennent de rééditer L’élève Gilles. Augmentée d’une préface de François Mauriac, cette édition vient rappeler aux amateurs de littérature la beauté d’un texte trop méconnu et la postface écrite par notre fameux conférencier vient à point nommé en rappeler la richesse, la modernité et l’actualité. Pour évoquer ce livre auquel il tient tout particulièrement, n’hésitant d’ailleurs pas à le comparer au Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, il a accepté de l’évoquer pour nous devant notre caméra : on y trouvera la ferveur et l’analyse d’un amateur d’oeuvres rares qui nous convainct aisément qu’il ne faut plus attendre pour redécouvrir enfin cet Elève Gilles. La parole est au maître :

Rencontre avec Guadalupe Nettel

21déc

Elle maîtrise à merveille le genre de la nouvelle, s’intéresse à la littérature de type oulipienne, parle couramment espagnol et français, a beaucoup voyagé et fait partie de la génération montante des écrivains mexicains. Voici enfin Guadalupe Nettel, que nous avons eu le plaisir d’interviewer à l’occasion du Festival America. Auteur de plusieurs livres dont les traductions françaises ont été publiées aux éditions Actes Sud, Guadalupe Nettel a accepté de revenir sur la genèse de Pétales, son dernier recueil de nouvelles paru l’année dernière dans l’hexagone. Or il ne s’agit pas de n’importe quel recueil de nouvelles, tout comme il ne s’agit pas de n’importe quel écrivain. Parmi les thèmes récurrents qui traversent ses écrits, on retrouve en particulier celui de l’anormalité. En effet, les personnages qui peuplent ses histoires ont tous une obession, un TOC, un fétiche. Ils appartiendraient sans conteste à la catégorie aux contours flous et fluctuants des gens que l’on qualifie volontiers de « bizarres » ou « étranges » – des freaks, comme le disent les Anglo-saxons. Parfois, la limite qui les sépare du reste du monde est des plus nettes. A d’autres moments, en revanche, il s’agit de peu de choses, de sorte que le lecteur en viendrait presque à s’identifier à ces êtres misérables. Pour la plupart victimes de leur condition, ils n’en sont cependant pas moins humains. Tour à tour fantastiques, cruelles, dérangeantes et amères, ces six histoires embarrassantes sont en tous les cas profondément marquantes !

Pas un jour sans une ligne

20déc

La fée BenninkovaC’est notre petit défi à chaque période de Noël : réussir à coincer quelques minutes pour entretenir ce blog et ne pas laisser le vide s’installer sous le calendrier des derniers jours de l’Avent. Les chalands se pressent nombreux autour des tables couvertes de piles et hésitent, tergiversent, demandent, vont, viennent et puis s’en vont : heureux ?

Comme on aurait aimé leur conseiller des deux ailes le prochain roman de Franz Bartelt, un des nos auteurs fétiches dont nous vantons à longueur d’année Le costume, son bref et hilarant petit roman, pour initier les lecteurs à l’humour fou de cet homme des Ardennes qui permet enfin à notre pays d’avoir un digne successeur à Rimbaud et Dhôtel, et autrement plus drôle, c’est un fait. La fée Benninkova (à paraître au Dilettante) appartient à ce genre trop négligé du conte pour adulte avec cette particularité très barteltienne de se passer dans un décor d’une poisseuse trivialité où le centre commercial tient lieu de monument. Le héros de cette folle histoire d’amour et de merveille est handicapé au dernier degré et vit chichement dans un appartement dont il va devoir partir car il ne paie plus son loyer. C’est ce qu’il explique en long, en large et en travers à la fée qui déboule chez lui un soir paniquée et poursuivie par de vils lutins : sa passion pour une caissière pour le moins vénale l’a mis sur la paille mais il était prêt à liquider tous ses comptes épargne pour voir, petits morceaux par petits morceaux la chair épaisse de cette femme se vendant par épisodes aux regards fous d’un amoureux des formes et des rondeurs (amoureux mais pas pratiquant). On taira bien entendu vers quelles extrémités nous conduit Bartelt dont on retrouve une fois encore la faconde ouvragée et le goût pour le détail hilarant. Mais que cette fée eut fait bel effet sur notre table coup de coeur en ces temps où les baguettes se font rares.  Si le magasin ne devait fermer nous vous en dirions un peu plus, mais se taire est aussi une bonne idée (et le rideau de fer commence sa descente quotidienne…)

Cataplum, un autoportrait…

17déc

Pas évident de créer sa propre maison d’édition, surtout par les temps qui courent ! Et pourtant, fraîchement émoulue de l’IUT des métiers du livre de Bordeaux 3, Nadia Moureau-Beugnet vient de relever le défi. Faut-il y voir un lien le poids plume de ces petits recueils de micro-fictions, fragments ou nouvelles qui constituent son catalogue, elle a choisi de baptiser sa petite maison Cataplum, un nom qui devrait commencer à dire quelque chose aux lecteurs assidus de notre blog (cf. nos billets sur Andrès Neuman et sur Jérôme Nadar). Intrigués, puis rapidement séduits par son travail, nous lui avons proposé de dire quelques mots à l’attention des lecteurs.

Il l’aimait un peu, beaucoup … à la folie

16déc

Deux enfants en culottes courtes, Loup et Mando, se rencontrent et jurent de ne plus jamais se quitter, même après la mort. Tous leurs jeux, leurs passions, de Bob Morane à Fellini, leur intérêt pour les sciences occultes et même leur découverte des femmes se feront ensemble. Mais après le lycée, leurs chemins divergent : l’un se dirige vers le Droit, l’autre, le narrateur, vers la Psychanalyse, fasciné par le Professeur (Jacques Lacan). Loup, fatigué d’essayer d’être l’Ami idéal que Mando voudrait qu’il soit, se rend alors compte du déséquilibre d’investissement dans leur amitié et s’éloigne de cet ami jaloux de ce qu’il ne peut maîtriser dans la vie de son double. Enfant et adolescent déjà, Mando méprisait et dénigrait les autres personnes que Loup aimait. Un jour, la rupture est effective et Mango, comme Loup, doivent faire avec cette place vacante dans le miroir, mais l’un y arrive et l’autre non.

Après Un secret, adapté au cinéma par Claude Miller, La mauvaise rencontre de Philippe Grimbert est paru en poche. Encore une fois, Grimbert nous parle de dualité, cette dualité morbide qui peut être le symptôme (ou la cause ?) d’une faille intérieure. Ce concept de la psychanalyse, famille à laquelle appartient l’auteur, est fascinant mais peut-être avec une réserve : ne faut-il pas être sensibilisé à ces théories pour apprécier toutes les nuances? Plus qu’un livre sur l’amitié, Grimbert explore la peur de manquer le principal surtout chez les proches, la difficulté du deuil, la culpabilité et la honte face à nos petites trahisons et faiblesses humaines.  On peut sentir également, en arrière-plan, le doute, le questionnement, les tâtonnements de nombreux psychologues autour de la cure  des psychotiques et de leurs écrasantes certitudes.

Construit comme Un secret, le roman diffère la révélation finale grâce à des hameçons stylistiques pas très subtils mais efficaces, qui nous obligent à tourner les pages et préservent le suspens. Bref, encore un moment de lecture plutôt réussi.

Rencontre avec Jayne Anne Phillips

15déc

Pour continuer la série des interviews réalisées au cours du Festival America, voici celle de la très élégante Jayne Anne Phillips, qui nous parle de son dernier roman traduit en français. Paru aux éditions Bourgois dans le cadre de la rentrée littéraire 2009, Lark et Termite nous avait immédiatement conquis. Il faut dire que ce récit polyphonique à la construction impeccable est absolument bouleversant ! Avec la guerre de Corée comme toile de fond, il évoque avant tout la trajectoire d’une poignée de personnages qui se cherchent, dont l’émouvant Termite qui est atteint de déficience mentale…

Admirables ondoiements

14déc

Dans les veines ce fleuve d’argentA l’heure des fêtes de fin d’année, le libraire éclairé fait le bilan de ses petits coups de coeur qu’il placerait volontiers, si le pouvoir lui en était donné, sous tous les sapins. Tandis que la guerre des coffrets fait rage, que les collectors rivalisent d’élégance – et parfois de mauvais goût- on est parfois demandeur de plus de simplicité, d’authenticité. Certains titres apparaissent alors par magie et s’imposent comme une évidence. L’évidence, cette année, aura pour titre Dans les veines ce fleuve d’argent, qui est le premier roman de l’Italien Dario Franceschini.

Primo Bottardi, homme vieillissant qui se complaît dans la quiétude d’une vie familiale aseptisée, se rappelle subitement une question que lui a posé un ami d’enfance, quarante ans plus tôt. L’urgence de lui répondre s’impose. Pour cela, il doit longer le Pô, ce « fleuve d’argent » majestueux et violent. Il y rencontrera une multitude de personnages dont les récits seront autant de digressions qui retarderont le dénouement, fabuleux, inoubliable.

La narration est très lente, le récit hypnotique. Comme dans un rêve, le lecteur perd tous ses repères. Le temps suspend son vol, gèle sa course folle, et pourtant il s’agit bien de plusieurs vies qui défilent en moins de 150 pages. Ce n’est qu’un des nombreux paradoxes que recèle ce chef-d’oeuvre, où il est aussi bien question de vie que de mort, d’agitation et de calme, de violence et de douceur. Saupoudrez le tout avec une once de fantastique, et vous obtiendrez un superbe roman, généreux et poétique. Une heure pour le lire, une vie pour y réfléchir, c’est incontestablement notre petite perle de cette fin d’année.

Jean Daive : entre danse, musique et mots

13déc

   C’est à l’invitation du festival de littérature et d’arts contemporains Ritournelles proposant pour sa onzième édition des variations autour du « corps écrit » que le poète Jean Daive a opéré un détour devant notre caméra avant de rejoindre le duo formé par la danseuse de butô Naomi Mutoh et le guitariste Laurent Paris. Cette soirée de création le 24 novembre sur la scène du théâtre Molière faisait alors écho à la première collaboration de ces artistes lors du festival « Littérature en jardin » qui s’est tenu cet été près de Bordeaux : Jean Daive y lisait le dernier volet de son triptyque Trilogie du tempsLes Axes de la Terre, publié en 2001 chez POL, accompagné d’une performance musicale et chorégraphique en pleine nature. Il nous révèle ici combien les figures féminines, langage poétique et géographie intime se croisent dans son oeuvre pour tenter d’approcher l’énigme du corps ancré dans sa « partie de l’infini » qui a pour noms : Auteuil, Palerme, Vienne, New York ou encore Venise…

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