Archives du mois de février 2012

Une avalanche de pilules roses

29fév

Vous cherchez un remède contre la morosité ambiante ? N’allez pas plus loin, ce livre est pour vous. Dans son dernier recueil paru aux éditions de l’Arbre vengeur, Georges Kolebka s’est surpassé et nous livre non pas trente-sept, non pas soixante, mais bel et bien quatre-vingt-douze textes, tout autant de petites merveilles comprimées au maximum pour ne conserver que l’essentiel. Inutile de vous rappeler que cet écrivain dont nous apprécions tellement l’originalité n’en est plus à son coup d’essai. Si toutefois vous n’avez jamais eu l’occasion de glisser un œil dans l’univers littéraire de ce maître absolu de la miniature, ces 92 comprimés semblent des plus indiqués. Vous y trouverez des tranches de vies, des histoires dépouillées de tout sauf de leur raison d’être (vous étonner ou vous faire rire), des lettres extravagantes, des petites annonces loufoques, des jeux oulipiens… Vous y croiserez un sacré paquet d’insectes (abeilles, scarabées, fourmis et autres coccinelles…), un ou deux pachydermes plus ou moins apprivoisés, et de nombreux écrivains, dont certains en pleine reconversion professionnelle. Kolebka vous ouvre les portes de son laboratoire personnel, un lieu sacré dans lequel il règne en maître. Entomologiste à ses heures, il passe tout au peigne fin, dissèque et décortique le quotidien et la langue française avec une minutie également jubilatoire. Son imagination débordante s’illustre jusque dans le choix d’une onomastique délirante*, et si son sens aigu de l’observation le pousse à faire quelques remarques d’ordre sexuel, l’essentiel dans ce domaine est de se rappeler que « les hommes aiment les femmes aux fesses rebondies »

F.A.

* Si vous trouvez que les références aux Hautingre ont un petit goût de private joke, allez donc jeter un coup d’œil à son recueil précédent intitulé Brefs.

 

J.H. cherche Coincoins désespérément

25fév

Est-ce que vous connaissez le Groenland ? Vous savez, ce pays où il fait très froid et où on trouve des glaciers ? Bon, la question est trop simple, mais savez-vous quel est le point commun entre ce pays et les canards en plastique que nous avons tous dû avoir dans notre bain étant petit ? Ha ha ! La réponse est un homme : Sébastien Laurier.

Trêve d’intrigues, expliquons-nous : en 2008, afin d’étudier la vitesse à laquelle les glaciers fondent au Groenland, la NASA décide d’y lâcher des canards. Seulement voilà, depuis nous n’avons aucune nouvelle des résultats de l’expérience et surtout ces petits jouets sont introuvables ! Comme personne ne semble s’en inquiéter ou y attacher une quelconque importance, Sébastien  et son fidèle ami Coincoin (qui lui sera d’une aide significative une fois sur place) préparent leurs affaires, emportent Le sens du bonheur de Krishnamurti et partent pour le grand Nord.

Débute une aventure extraordinaire dans laquelle notre comédien (un aventurier comédien, cela ne s’invente pas) parcoure de longs trajets à la recherche des congénères de Coincoin. Certains des habitants ont entendu parler de l’expérience de la NASA, d’autres non, mais tous acceptent de faire attention et de lui signaler la moindre information qu’ils pourraient récolter sur ces petites bébêtes.

Avec beaucoup d’humour et un peu de sagesse, l’auteur nous confie ses émotions devant tous ces paysages magnifiques qu’il nous fait partager et ces petites différences culturelles que l’on remarque lorsqu’on est loin de chez soi. Il faut toujours aller au-delà des apparences car  Passeport pour le Groenland : journal d’un chercheur de coincoins est bien plus qu’une quête ou qu’un récit de voyage. Que contient-il d’autre ? vous demanderez-vous. ¨Pour le savoir, il suffit de le lire…

Les éditions Elytis sont une invitation au voyage car elles mettent à disposition des lecteurs plusieurs photographies pour découvrir le pays comme si vous y étiez. Celles-ci ont été capturées par l’auteur lui-même, ce qui donne plus de profondeur à son texte.

Tunisie, saison nouvelle de Christian Giudicelli

24fév

Souvenez-vous, en décembre 2010 et janvier 2011, la Révolution du Jasmin ou Révolution pour la dignité éclatait en Tunisie. « Éclatait », le mot est peut-être un peu fort puisqu’elle a été essentiellement non-violente. Mais que s’est-il passé par la suite ? Où en est le peuple tunisien ? Christian Giudicelli, un écrivain qui a toujours aimé ce pays et qui nous en avait déjà dressé un beau tableau dans Fragments tunisiens, y est retourné en juin 2011 pour constater de ses propres yeux ce qui a changé.

Dès les premières phrases, on sent que l’auteur est un passionné, que ses nombreuses escapades l’ont rempli de bonheur et ont laissé en lui la sensation d’un pays heureux. Il retrouve cette atmosphère inchangée ; la politesse et la convivialité que l’on prête au peuple tunisien sont toujours en vigueur. Seuls quelques lieux et, malheureusement, quelques personnes ont disparus depuis les événements.

En retraçant les trajets déjà parcourus, il retrouve d’anciennes connaissances et s’inquiète de leur devenir, de leurs pensées. Les bacheliers pro-révolutionnaires d’alors prennent aujourd’hui le temps de vivre ou se sont enfermés dans les commandements d’une religion exigeante. Parfois, la Révolution semble n’avoir eu aucun effet sur certains tandis que d’autres s’affichent avec une mode vestimentaire colorée qui sent la liberté.

Avec Tunisie, saison nouvelle nous traversons de long en large le pays aux côtés d’un homme qui le connaît presque comme sa poche. Le constat de ses observations est optimiste, bien que beaucoup se demande encore si c’est une terre d’avenir, mais il est peut-être encore un peu tôt pour répondre à cette question.

Autopsie des illusions humaines par Orstavik

23fév

Par une nuit sibérienne, deux êtres, une mère et son fils, errent séparément dans un petit village au nord de la Norvège. Dans cette nuit glaciale, tous deux rencontrent et suivent des inconnus. Perdus dans leurs pensées, Jon ne peut pas s’empêche

r de visualiser dans son esprit l’image d’un train en action tandis que Vibeke passe mentalement en revue tous ceux qu’elle connaît en se demandant si l’un d’eux pourrait être l’homme de sa vie, peu à peu ils s’éloignent lentement et inexorablement l’un de l’autre. La veille des neuf ans de Jon, dans ce village où ils viennent tout juste de s’installer, un drame se noue.

Avec Amour, publié aux éditions des Allusifs, nous assistons à un sublime décryptage de la solitude de deux êtres par l’un des auteurs contemporains les plus talentueux de Norvège : Hanne Ørstavik.

Avec délicatesse et simplicité, Ørstavik nous livre un roman d’une rare intensité. Le baromètre de l’angoisse poursuit son ascension implacable et finit par laisser le lecteur sonné et bouleversé au pas de la porte du soulagement.

MAGISTRAL

Coup de cœur de Lucie.V (stagiaire au rayon littérature)

Le tribunal des âmes de Donato Carrisi

17fév

Vous vous souvenez du Chuchoteur de Donato Carrisi. Les plus fins observateurs verront ici une affirmation car ce livre, que nous avions aimé, donc conseillé, et qui a reçu deux prix (notamment le prix SNCF du polar européen et le prix des lecteurs du Livre de Poche 2011), a marqué les esprits des lecteurs du genre. Tout le monde pourra se réjouir cependant car, que vous le connaissiez ou non, son dernier roman, Le tribunal des âmes (Calmann-Lévy), est un vrai petit bijou de suspens.
A juste titre, on pourrait croire que le FBI est le plus grand bureau d’archives criminelles du monde, mais beaucoup l’ont réfuté pour tourner tous les regards vers le Vatican. Info ou intox ? Donato Carrisi sème le doute.
Deux personnages apparaissent en alternance, mais tout porte à croire que l’intrigue va bien au-delà, vers un ou plusieurs individus qui se cachent dans le noir pour ne pas nous dévoiler trop tôt le mystère qui règne tout au long de cette histoire.
David est mort depuis deux mois, mais Sandra ne veut pas récupérer ses affaires au commissariat car cela confirmerait sa disparition et elle n’est pas prête. Pourtant, un agent d’Interpol va la convaincre et l’amener à rouvrir l’enquête sur ce qui pourrait s’avérer être un meurtre et non un accident. Les seuls indices sont des photographies – noires ou incompréhensibles – prises avec un vieil appareil.
De son côté, Marcus a perdu la mémoire, mais il est le seul agent – le seul pénitencier – à pouvoir résoudre une affaire de disparition alors que le coupable est déjà identifié, mais dans le coma à l’hôpital. Où séquestre-t-il cette fille qui appartient à une longue liste de disparues ? Cette question va l’amener bien plus loin qu’il l’aurait imaginé et lui permettre de résoudre d’autres énigmes jusqu’à maintenant non élucidés.
Vous l’aurez compris, plusieurs enquêtes se dissimulent au cœur d’une même enquête, mais jamais on ne perd de vue l’objet principal de ce roman, à savoir l’implication du Vatican dans toutes les affaires de meurtres ou de péchés mortels. Donato Carrisi nous a fait l’honneur de dire quelques mots à notre caméra. Son discours est inquiétant et soulève beaucoup de questions…

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La tangente de Maylis

15fév

Ce n’est pas parce que le Salon du Livre de Paris sera cette année consacré au Japon que l’on doit en oublier les autres pays. Et il faut dire qu’entre Cédric Gras, Emmanuel Carrère, Sylvain Tesson, Danièle Sallenave, Dominique Fernandez et Maylis de Kerangal, s’il y a bien un pays qui n’est pas en reste ces derniers mois, c’est la Russie ! Les éditeurs de ce petit club d’écrivains français se seraient-ils donné le mot en choisissant de publier, les uns après les autres, ces manifestations de tropisme russe, ou est-ce simplement le fruit d’une étrange coïncidence ?

Pour sa part, Maylis de Kerangal ne cesse décidément de nous étonner. Après Corniche Kennedy (cf. notre blog) et Naissance d’un pont (idem), pour lequel elle s’était vu décerner le Prix Médicis en 2010, cette jeune auteur nous embarque cette année à bord du Transsibérien aux côtés d’un duo des plus improbables. Le premier s’appelle Aliocha. Dans ce pays où tout est histoire de pots-de-vins et de petits arrangements, ce jeune conscrit désargenté n’a trouvé aucun moyen d’échapper au service militaire obligatoire. Hélène, quant à elle, est une jeune Française qui a déserté un petit ami russe qu’elle avait pourtant suivi depuis Paris. Si la communication est difficile entre ces deux inconnus que tout semble séparer, ils partagent néanmoins la même démarche. En effet, Hélène, qui est déjà ouvertement en cavale, va se retrouver impliquée dans le désir de fuite qui obsède Aliocha.

En reprenant à son compte une contrainte narrative qui a déjà fait ses preuves sous la forme du huis clos dans un espace en mouvement perpétuel (on peut penser notamment à Zone de Mathias Enard, ou à La petite-fille de Menno de Roy Parvin), Maylis de Kerangal nous livre une novela fulgurante marquée par l’angoisse et l’urgence qui nous permet d’effleurer de loin l’immensité russe. En ce qui nous concerne, le voyage est avant tout onomastique. Michel Strogoff donne la main à Brejnev, Soljenitsyne côtoie Youri Gagarine. Et que dire du chapelet de ces villes perdues au milieu de nulle part mais pourtant toutes reliées les unes aux autres part ce train mythique ? Et du célèbre lac Baïkal ?… Cette jeune romancière que nous apprécions tant nous régale une fois de plus avec sa plume énergique et sans concession, son regard affûté qui dissèque avec beaucoup de justesse les comportements des jeunes, en insistant tout particulièrement sur la maladresse des corps et l’embarras de soi-même, et son penchant pour les clashes sociaux et les chocs culturels.

F.A.

L’atelier de la chair

13fév

« J’étais depuis quelques temps fascinée par les hommes âgés ». Tel est l’aveu sur lequel s’ouvre L’atelier de la chair, un excellent petit roman paru aux éditions Finitude. « Au cinéma, mon attention était de plus en plus souvent attirée par les acteurs des générations précédentes et, délaissant les jeunes premiers à la virilité triomphante, mes yeux s’attachaient aux seconds rôles, aux vieux comédiens façonnés par le temps dont la grâce est encore perceptible, vestige d’une splendeur passée, flottait comme  une très ancienne promesse sur les traits abîmés ». Attisée par une certaine curiosité, pour ne pas dire une curiosité certaine, la narratrice de ce très beau roman signé par Emmanuelle Pol se lance à corps perdu dans sa quête d’une aventure avec un homme bien plus âgé qu’elle. C’est ainsi qu’elle jette son dévolu sur un sculpteur qui dispense des cours à l’Académie des Beaux-Arts, où elle s’est inscrite comme élève. De trente ans son aîné, l’objet de son élection semble lui aussi être sensible à ses charmes. Aussi ne tergiversera-t-il que peu de temps avant de prendre les choses en main et de proposer à notre quadragénaire une petite visite de son lieu de travail (et de plaisir)…

Emmanuelle Pol, qui avait fait son entrée sur la scène littéraire avec un délicieux recueil de nouvelles intitulé La douceur du corset, nous livre ici un roman décomplexé dans lequel elle ne nous épargne aucun détail. Mais, loin de nous choquer, elle nous régale avec sa plume raffinée, un rien désuète et poétique, et sa construction narrative impeccable qui contribue à donner une grande impression de maîtrise (aussi bien de soi que de la situation). Un roman plein d’humour et d’une grande justesse – à ne pas mettre entre toutes les mains cependant…

F.A.

Entre hommes

10fév

La coutume voudrait que ce soient les femmes qui se réunissent entre elles et qui déblatèrent sur leur homologues masculins. Mais pour cette soirée, oubliez ces clichés et découvrez Le club auquel nous convie Leonard Michaels.

C’est presque par hasard que ce groupe d’hommes, des quadra pour la plupart, va se retrouver à passer la soirée ensemble. L’idée est née d’un ami commun qui en a parlé autour de lui et a convaincu un psychiatre d’organiser une petite sauterie pour réunir six ou sept hommes. Et le soir venu, tous arrivent chez cet inconnu, un peu réservés mais curieux de ce qui les attend. La première gêne passée, le frigo de la maîtresse de maison (absente) vidé, les langues vont se délier. Chacun va se livrer, offrant aux autres une anecdote marquante ou  bien l’histoire de sa vie. Au centre de ces histoires : des femmes, de nombreuses femmes, ni idéalisées ni diabolisées. Ici, tout est réaliste. Les hommes se racontent sans se mettre en avant, sans enjoliver. Crument. Ces différentes personnalités, entre déballage intime et voyeurisme léger, vont se révéler peu à peu ; excepté notre narrateur qui ne dit mot de lui-même. Il sera le seul de cette petite assemblée à ne rien dire de sa vie privée. Pourtant il sera notre guide durant la soirée, jugeant parfois les autres invités et imaginant les femmes dont tous parlent. Lecteur, vous ne pourrez que vous questionnez ; est-il la conscience éclairée de ce petit groupe ou est-il un hypocrite qui refuse de se mettre à nu et d’assumer ses expériences ?

Quoiqu’il en soit, faire partie de ce club le temps d’une centaine de page nous permet de nous glisser dans la peau de ses membres sans avoir à nous dévoiler. Nous sommes les voyeurs discrets de l’intimité de ces hommes et, disons-le, nous savourons leurs petits travers et leurs amours blessées avec une certaine délectation. Vous avez dit « grinçant » ?  Peut-être bien, mais après tout, nous ne sommes que des hommes…

L’interprétation du mal

08fév

 

Paru aux Etats-Unis en 1996 et récompensé par un Edgar Poe Award (équivalent américain de notre Grand prix de littérature policière), Au lieu-dit Noir-Etang est un de ces parfaits romans noirs à côté duquel il eût été dommage qu’un de ses éditeurs français (Gallimard et ici, Le Seuil) ne le traduise pour ses lecteurs de plus en plus nombreux.  Pourtant, Thomas H. Cook n’est pas un néophyte dans la vaste sphère du polar en majorité américaine : né en 1947, ses romans sont traduits depuis 1981 dans la Série noire (son troisième, Haute couture et basses besognes est encore disponible dans la mythique collection, courez vite avant épuisement !) puis, après un détour aux éditions L’Archipel (4 romans dont deux disponibles dans la collection Livre de poche), Gallimard et Le Seuil se partagent la notoriété grandissante et méritée de ce grand romancier. Pour le connaître, nulle crainte d’un livre à lire avant l’autre puisque contrairement à la majorité des auteurs policiers ses 17 romans sont parfaitement indépendants, nul personnage récurrent mais une grande maîtrise de l’art de la narration, une écriture d’une rare élégance, des motifs obsédants mais qu’il sait à chaque fois renouveler en profondeur, preuve que la signature d’un écrivain de cette trempe est peut-être de réécrire à chaque fois le même livre sans que jamais le lecteur ne ressente l’impression d’un déjà dit ou vu (à propos de l’histoire) ou d’un déjà lu (à propos du style). Et les auteurs qui lassent leurs lecteurs finalement déçus des mêmes personnages et des mêmes « recettes » trop prévisibles  sont légion dans l’univers du polar qui demande à surprendre pour tenir en haleine…

Au contraire, Thomas H. Cook apporte du « sang frais » à chaque publication que nous attendons et dévorons avec le même plaisir. Rappelez-vous les éloges que nous lui avions déjà tressés lors de la sortie de quelques-uns de ses précédents titres comme Les feuilles mortes. Parallèlement à la publication de ce nouvel opus, vous pouvez lire Les leçons du mal qui vient de paraître en format de poche chez Points et que nous avions déjà défendu l’an dernier sur ce blog.

Au lieu-dit Noir-Etang, à l’instar de plusieurs romans de Thomas H. Cook, navigue entre le passé et présent,  la narration du drame qui s’y est déroulé étant assurée par Henry, adolescent (voix qu’affectionne particulièrement l’écrivain) et témoin privilégié d’une « folle passion amoureuse » forcément destructrice au moment des faits entre 1926 et 1927. Devenu une cinquantaine d’années après un vieil homme solitaire, il confesse être à jamais marqué par l’horreur et incapable de partir de sa ville natale Chatham en Nouvelle-Angleterre (sud-est de Boston). Tel était pourtant son plus ardent désir lorsqu’il fut un élève de Chatham School, institution dirigée de main de maître par son père si guindé et austère qu’il semble se (con)fondre parfaitement dans le tableau de cette province étriquée et puritaine et en cela méprisé secrètement par ce fils aux aspirations plus hautes. La brèche va s’ouvrir avec l’arrivée de deux nouveaux professeurs lors de cette rentrée scolaire de 1926:  Mlle Elizabeth Channing qui enseigne les arts plastiques capte de suite l’attention de Henry en lui insufflant un vent d’indépendance propice aux rêveries d’un ailleurs incarné par la mémoire de son père , écrivain voyageur qu’elle accompagna et dont elle fera lire à cet élève assidu le passionnant journal de ses pérégrinations dans le monde. Elle ne sera pas la seule à partager Milford Cottage bordé par le fameux étang : Leland Reed, professeur de lettres être lui-même épris de liberté, emménage un peu plus loin avec sa femme et leur petite fille Mary. Dès le début réside la savante maîtrise du romancier qui sait jouer avec les sauts dans le temps, doser notre attente et nos pressentiments, toujours entretenus et savamment dissipés au fur et à mesure de la narration. Le lecteur se trouve dès le départ mis en position de savoir qu’un drame de l’adultère s’est joué un an plus tard, grâce à la position de témoin privilégié de l’adolescent et aux dépositions d’un procès inculpant Mlle Channing, sans pour autant émousser le suspense (de quoi est-elle accusée ? qui sont les morts évoqués?) qui s’est joué dans les profondeurs des souvenirs qui remontent progressivement à la surface de la mémoire d’un vieil homme qui n’a jamais pu connaître l’amour à cause des retentissements personnels cette « affaire de Chatham School ». Happé par une vérité complexe qui gît au fond des eaux verdâtres de cet étang fatal, le lecteur endosse passionnément la peau d’un détective qui rouvrirait avec Henry les archives laissées en héritage par ce père qu’il avait si mal compris à l’époque. Le jugement moral sur les apparences, les préjugés sur les êtres et les évènements, les relations complexes père/fils (déjà présentes dans Les feuilles mortes), les illusions romantiques de l’enfance balayées par l’adulte devenu (on pense là à Seul le silence de R.J Ellory), les ambiguïtés de la vérité sont quelques unes des réussites majeures de ce roman noir et des thèmes chers de l’auteur hanté par la question du soupçon et par la réflexion autour de l’interprétation du mal. Qu’a donc vraiment vu Henry au Noir-Etang ce jour-là ?

Remarquablement construit comme une tragédie (5 actes d’ une tension en crescendo jusqu’à la révélation vraiment finale) , ce roman fait notamment penser à La lettre écarlate de Hawthorne (« l’écharpe rouge de Mlle Channing flottant derrière elle comme un tissu couvert de sang » – page 347) tant l’atmosphère viciée de cette petite ville qui condamne à cette époque l’adultère jugé comme un crime aussi grave que le meurtre s’acharne contre les amants. Leur désir de fuite à bord d’un voilier que construit M. Reed avec l’aide de Henry rendrait ce roman terriblement et exclusivement romantique puisque l’amour fou se finit dans un « tourbillon de morts » : meurtres, suicides, folie. Le talent de Thomas H. Cook est alors d’insuffler à cette trame ultra classique et littéraire (Elizabeth est comparée à Mme Bovary et, avec Leland, au couple Catherine/Heathcliff des Hauts de Hurlevent de Emily Brontë) une ambiguïté propre au genre noir et qui ne sera levée qu’à condition que le lecteur soit très attentif aux dernières pages du roman. Là affleure très subtilement « une » vérité à peine dicible du « noir secret » qui engloutit tous les personnages, et avec eux le lecteur qui refermera le roman, fasciné.

L’homme aux mille ventilateurs

06fév

Vous êtes un adepte du Big Lebowski ou encore de la série culte Taxi, vous associez déjà le nom de William Kotzwinkle à deux ou trois livres qui vous ont plu, comme par exemple le polar Fata Morgana (Ed. Rivages) ? Vous êtes un amateur de bizarreries littéraires et d’humour décalé ? Alors ce message vous est destiné : l’un des romans qui ont contribué au succès de cet écrivain et scénariste américain à qui l’on doit l’adaptation littéraire de E.T. est aujourd’hui disponible en format de poche chez Cambourakis.

Publié aux Etats-Unis en 1974, Fan Man raconte les tribulations d’un hippie baptisé Horse Badorties. Cet énergumène dont le nom n’est pas la seule caractéristique excentrique a aux moins deux obsessions dans la vie : collectionner les ventilateurs (d’où le titre, qui a d’ailleurs été conservé pour l’édition française) et autres objets insolites, et organiser le concert de la Chorale de l’Amour, une chorale composée essentiellement d’adolescentes fugueuses d’une quinzaine d’années. Vous l’avez compris, Horse Badorties est un original, un marginal, même pour son époque – « le mec le plus bizarre que j’aie jamais vu, on dirait qu’il vient juste de sortir de son bocal à poissons », tel est le commentaire qu’il inspire à l’un des personnages qui croisent son chemin. Cette histoire complètement déjantée dont il se fait le narrateur se déroule à New York, l’espace de quelques jours seulement, mais cela vous laisse le temps d’apprendre qu’il collectionne de manière compulsive ce que les Américains appellent junk, qu’il ne peut d’ailleurs pas sortir dans la rue sans en emmener un échantillon, aussi lourd et encombrant soit-il, qu’il cohabite avec des cafards, qu’il croit en la réincarnation et en les bienfaits des drogues bio, qu’il a une propension à la dispersion (faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?…), mais que derrière la coolitude qu’il affiche 24h/24, il y a aussi deux choses qu’il ne supporte pas, à savoir le violon et la musique porto-ricaine. Cela n’empêche que dans l’ensemble, il est toujours d’humeur joyeuse, même lorsqu’il vient de se faire expulser par son propriétaire ou encore de couler en plein milieu du lac de Central Park…

A l’instar de Kurt Vonnegut Jr., qui prend le soin de mettre le lecteur en garde dans une préface concise mais sibylline, on peut alléguer qu’il en va de ce livre comme de la musique que souhaite obtenir Horse : il est « inaccessible au commun des mortels »… Car si Fan Man est bel est bien une promesse de fou rire, il vous faut au préalable accepter l’idée que vous pénétrez dans un univers décalé dont « le seul juge » est ce personnage haut en couleur qui vous fait l’honneur de vous livrer ses expériences dans une prose pour le moins authentique.

F.A.

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