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fév 02

Le roi n’a pas sommeil

« Ce que personne n’a jamais su (…), c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras était venu lui passer les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. » Voilà comment s’ouvre le dernier roman de Cécile Coulon, publié aux éditions Viviane Hamy. Situé dans une petite ville de province imaginaire, Le roi n’a pas sommeil met en scène la famille Hogan, composée du couple formé par William et Mary, et de leur fils unique Thomas. Ce dernier grandit à l’ombre d’un père rustre, alcoolique et violent qui répartit toute son énergie entre la scierie et la caserne, avec pour seuls rayons de soleil la tendresse et l’amour que lui prodigue sa mère. Enfant, puis adolescent, Thomas fait l’effet d’une touffe d’herbes hautes sans cesse balayée par des vents contraires. Mais finalement, alors qu’il est rattrapé par son destin, on se rend compte qu’une épée de Damoclès le suivait depuis le berceau et même un peu avant : son patrimoine génétique avait tout d’une bombe à retardement prête à exploser à n’importe quel moment. « Les vieilles du quartier disaient [d'ailleurs] que l’âme de son père flottait au-dessus de lui ». Le roi n’a pas sommeil est donc avant tout un roman sur l’atavisme et sur l’impuissance des hommes face à certaines formes de déterminisme. Entre l’exergue emprunté à Steinbeck et le choix d’une onomastique à consonance exclusivement anglo-saxonne, l’auteur ne dissimule pas ses influences (1). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que son héros nous évoque le McTeague de Frank Norris si superbement campé dans Les rapaces ! Forte d’un tel héritage, Cécile Coulon s’impose sans conteste comme une voix profondément originale au sein de la littérature française contemporaine (2). Du point de vue stylistique, elle n’hésite pas à jouer sur les registres de langue et à donner un véritable coup de pinceau au vernis parfois écaillé de métaphores et expressions françaises rebattues, le tout avec un humour toujours très fin. Par ailleurs, la tension narrative qu’elle parvient à installer par le biais d’une construction sans faille, à commencer par une scène inaugurale étonnante qui, sous couvert de donner les clés de l’histoire, ne fait qu’attiser la curiosité du lecteur, contribue à faire de ce roman réaliste une véritable réussite !

(1) S’il ne fait aucun doute que Méfiez-vous des enfants sages avait pour cadre les États-Unis des années 1970, Le roi n’a pas sommeil se déroule dans une petite ville baptisée Haven, qui est finalement tout sauf un havre de paix.

(2) Dans la même veine, on peut penser à Julie Mazzieri et son superbe Discours sur la tombe de l’idiot (Corti, 2009 – cf. notre blog).

F.A.

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