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avr 25

Au pays de la soif

Dans le métier, on le surnomme « Doc ». Mais ne vous y trompez pas : il n’a aucun talent de guérisseur. Non, sa spécialité, c’est de réécrire des scénarios pour les rendre vendables, commerciaux, bref, en faire de la graine de block-buster. Il soigne les textes ampoulés, ampute les parties superflues, greffe un peu d’action, un peu d’amour, un peu de tout ce qui manque partout où ça manque. Mais s’il fait parfois des miracles dans ce domaine, autant dire que ce n’est pas le cas dans sa propre vie. Sur le plan familial, il se situe à mi-chemin entre un mariage raté et un divorce réussi : il continue à déjeuner avec sa future ex-femme pour parler de leur divorce à venir sans qu’aucun des deux ne parvienne jamais à faire avancer la musique. Il est le père adoptif d’un grand et séduisant jeune homme avec qui il ne parvient à tisser aucun lien en dépit des besoins affectifs de ce dernier. Sur le plan social, si l’on fait abstraction des connaissances et relations qui servent occasionnellement d’audience à ses numéros, il n’a plus qu’un seul ami. Mais ce n’est pas vraiment un hasard. La superficialité et la vacuité sont les dieux les plus importants de son panthéon personnel. Entre son culte de l’image et son angoisse maladive face à toute forme d’intimité, il a trouvé la solution dans la présence systématique d’une audience pour assister au moindre événement de sa vie. Rien n’a d’intérêt sans public. En voilà un qui ne s’est vraiment pas trompé de vocation ! Et ça lui réussit plutôt bien, exception faite de ces petites maladies bizarres qu’il a tendance à développer ces derniers temps (telles qu’une immunité déconcertante à l’alcool qui le condamne à boire sans s’enivrer, ce qui colle plutôt bien avec son nom vu que Karoo signifie « soif » en khoikhoi). Avec son cynisme et son indifférence en bandoulière, Saul Karoo se croît le plus lucide des hommes. Jusqu’au jour où, déformation professionnelle oblige, il va être tenté de jouer à Dieu avec ses proches…

Truffé de références pertinentes au patrimoine culturel mondial, servi par une  traduction de grande qualité (1) et une construction narrative impeccable Karoo (éd. Monsieur Toussaint Louverture) s’impose comme un roman très américain sur le mensonge, la culpabilité et la rédemption. Est-ce le détachement à toute épreuve affiché par notre héros éponyme, son humour grinçant ou le pétrin dans lequel il va se mettre alors qu’il croyait si bien maîtriser les choses ? Toujours est-il que ce roman signé par Steve Tesich est complètement addictif (2). Il a beau faire 600 pages, il se le lit presque d’une traite ! Gare aux anciens buveurs et aux anciens fumeurs cependant, sa tendance à consommer alcool et tabac à volonté risque fort vous titiller les nerfs…

F.A.

(1) La traduction est l’oeuvre d’Anne Wicke, grande spécialiste de littérature américaine (on lui doit des traductions de Toni Morrison, Laura Kasischke, Jonathan Franzen, Rick Bass…).

(2) Peut-on pouvons-nous espérer une réédition prochaine de son autre roman, Rencontre d’été

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