Archives de la catégorie “A l’essai”

Lacenaire : poète assassin de Rémi Bijaoui

23nov

Bien évidemment, quand on parle de littérature, on ne pense pas à Pierre François Lacenaire. Pourtant, cet homme, manifestement fragile psychologiquement et n’hésitant pas à avoir recours à la violence, en a intrigué plus d’un. Ainsi, nous pouvons trouver ses Mémoires et autres récits, des biographies ainsi qu’un film : Lacenaire avec Daniel Auteuil dans le rôle principal.
Toute sa vie, Lacenaire réclamera vengeance. Contre qui ? Contre quoi ? Ses raisons sont étranges. Sa famille n’a certes pas été aimante, mais la haine qu’il nourrit à l’encontre de ses parents est démesurée. Au bout du compte, on se dit qu’il était simplement fâché avec la vie et ses aléas. Lui qui voulait devenir un homme de lettres finit par devenir un voleur et un meurtrier parce qu’écrire ne paye pas et qu’il faut bien manger.
En revanche, il peut paraître étonnant d’apprendre que sous d’autres aspects, c’était un homme honnête. En effet, il ne cachera aucun de ses crimes et en révèlera d’autres inconnus par la justice durant son procès qui le conduira à la guillotine. Dans Lacenaire : poète assassin, Rémi Bijaoui décortique les Mémoires et autres récits et s’appuie sur des faits véridiques – et non tels que nous les raconte Lacenaire – pour nous révéler qui il était vraiment : un poète brillant et un assassin terrifiant.
C’est une biographie passionnante que nous offre les éditions Imago. Bien entendu, tout comme ce qu’il a écrit, elle ne placera pas Lacenaire aux côtés de ses contemporains et ne laissera guère de traces dans les mémoires. N’est-il pas effarant de gâcher son talent pour la vengeance ? Quoi que l’on pense de cet homme, il fait parti de ces auteurs injustement méconnus bien qu’il ait contribué lui-même à cette perte.

Qui es-tu, écrivain ?

29sept

A tous ceux qui, perplexes, se demandent face aux 654 romans de cette rentrée 2011  » comment devient-on écrivain ?  » , qui s’adressent à leurs libraires afin de savoir si des livres existent sur ce vaste sujet, nous avons pensé à vous : une étagère du rayon Critique littéraire est en effet consacrée à ce que nous avons nommé  « Techniques d’écriture », regroupant à la fois les ouvrages sur les ateliers d’écriture et les « méthodes » pour écrire son premier roman : trouver son style, bâtir une intrigue et des personnages, se faire publier…

A rebours des  modes médiatiques (l’autofiction) et des idées reçues sur le déclin de la littérature, François Bégaudeau tente de relever le pari et de prodiguer ses conseils d’écrivain confirmé (il a notamment publié 6 romans dont le fameux Entre les murs lauréat du prix Télérama/France Culture en 2006 qui fut porté à l’écran avec l’auteur dans son propre rôle de professeur et récompensé par la Palme d’or à Cannes en 2008) à un fils imaginaire auquel il enseignerait ce qu’est un  »vrai écrivain » et surtout la manière d’accéder à cette gloire :

« Ecrire est une vocation de naissance. L’écrivain est appelé, comme le prêtre par Dieu, comme le professeur par le recteur d’Académie, comme Fadela Amara par Nicolas Sarkozy« 

 Pour les lecteurs du drôlissime et piquant Antimanuel de littérature paru il y a trois ans aux mêmes éditions Bréal (voir notre blog), François Bégaudeau, tout sauf docte et moralisateur, proposait rien de moins que de dépoussiérer les anciennes méthodes d’apprentissage de la littérature inoculées par certains manuels scolaires (toujours) célèbres qui en donnent une vision faussée, intimidante et finalement décourageante pour qui voudrait s’y adonner. L’humour ravageur de ce pédagogue révolutionnaire ajoutait au sérieux du projet (définir la littérature) un brin de folie qui déshiniberait les plus farouches idéologues, « gardiens du temple » des belles lettres.

 François Bégaudeau poursuit ce travail de désacralisation en prolongeant dans le bref essai qui vient de paraître, Tu seras un écrivain mon fils,  l’avant- dernière section de son Antimanuel consacré à l’épineuse question :  » Qu’est-ce qu’un écrivain ?  » (le titre de ce blog reprend d’ailleurs le premier chapitre de cette partie). Composé de courtes séquences visant à décrire à un écrivain en herbe les codes du milieu littéraire en usage afin de gagner le titre tant convoité de  »grantécrivain« , Bégaudeau s’attache à déboulonner avec l’ironie et la verve qu’on lui connaît la statu(r)e de la déesse Littérature en égratignant au passage quelques-uns de ses prétendus illustres imposteurs euh.. compairs, préférant l’ironie de Gombrowicz que l’engagement sartrien (plus aveugle que borgne), plus Rimbaud ou Pierre Senges que Houellebecq, même si on attendait Bégaudeau sur ce dernier penchant.

Naît-on ou devient-on écrivain ? Existe-t-il une vocation de l’écriture ? Un bon élève ou un cancre fait-il nécessairement un « vrai écrivain » ? Faut-il être né malheureux pour devenir écrivain ? Un écrivain qui ne passe pas à la télévision est-il un écrivain mort ? Un écrivain peut-il espérer vivre de son écriture ou doit-il travailler « plus » pour vivre mieux ? … sont quelques-unes des questions existentielles soulevées par ce bréviaire parodique qui n’a donc rien à envier aux manuels pratiques en vigueur qui pourraient laisser croire qu’écrire un livre, cela s’apprend et s’applique comme une vieille recette, ou aurait l’effet d’une thérapie qui soignerait les maux (de l’auteur et du lecteur tant qu’à faire) par les mots. L’intention de Bégaudeau ne semble pourtant pas seulement portée à nous divertir : à l’instar de son Antimanuel qui recélait de puissantes pages sur la littérature, cet opuscule nous invite à une attention accrue et débridée aux  » zoeuvres « ,  » ce truc insolent, obtus, tenace, indéniable «  dernière « utopie  » de notre monde.

Alors la prochaine fois que vous offrez à un (futur) écrivain les magnifiques Lettres à un jeune poète de Rilke, pensez à joindre cette version joyeusement révisée un siècle après par l’ami Bégaudeau.

Le « pur bonheur » selon Georges Bataille

17sept

Francis Marmande devrait rappeler mardi 20 septembre prochain lors de la conférence programmée au 91 rue Porte-Dijeaux autour de son essai Le pur bonheur (éditions Lignes) l’anecdote de sa découverte de Bataille en 1962 : à 17 ans, venant acheter J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, le libraire lui a tendu sous papier kraft discret un autre livre interdit,  L’histoire de l’oeil. Georges Bataille (né en 1897) venait de disparaître, et bouleversait à jamais l’avenir du futur spécialiste (devenu également musicien de jazz et professeur), si bien qu’il confesse cinquante ans plus tard n’avoir pas encore épuisé l’oeuvre du grand écrivain auquel il a déjà consacré deux essais et édité les trois derniers tomes de ses Oeuvres Complètes chez Gallimard (12 tomes dans la collection « Blanche »). Rien de plus éloigné a priori de la pensée complexe de Bataille, enfermée dans les préjugés d’illisibilité et de noirceur, que cette notion de « pur bonheur » ! Pourtant, on apprend grâce à Francis Marmande que cette expression était de Bataille lui-même qui avait prévu à la fin de sa vie de rassembler sous cet intitulé certains de ses textes. L’essayiste rappelle la réponse que le principal intéressé avait prévu à cette objection :

On me tient pour l’ennemi du bonheur. C’est juste, si par « bonheur » on entend le contraire de la passion. Mais si le bonheur est une réponse à l’appel du désir et si le désir est le caprice même, alors le bonheur seul est la valeur morale.

Notons que deux des célèbres écrits de Georges Bataille, La part maudite et L’Erotisme, respectivement publiés aux éditions de Minuit en 1949 et 1957, sont désormais (enfin !!) disponibles au format et prix de poche dans la collection « Reprise » (chez Minuit). Le lecteur curieux pourra retrouver le texte daté de 1933 intitulé « la notion de dépense »soit en ouverture de cette réédition de La part maudite, soit dans un petit volume à part publié récemment aux éditions Lignes et postfacé par Francis Marmande.

Le pur bonheur est une invitation à (re)lire Bataille à la lumière de tous les possibles et de tous les excès que brasse son oeuvre située à la croisée de disciplines qui intéressent et interrogent notre monde : morale, philosophie, économie, histoire, anthropologie, psychanalyse, sociologie, art. La rencontre mardi prochain à 18h de Francis Marmande sera certainement l’occasion pour lui de nous expliquer la fascination qu’exerce cette pensée hors-limites qui apparaît toujours si éminemment transgressive, libre et en cela promesse d’un  »bonheur » à partager.

 

Jacqueline de Romilly (1913-2010)

01fév

romilly-1.JPGDisparue à 97 ans le 18 décembre dernier, une de nos premières vitrines de l’année ainsi que le rayon Lettres classiques rendent hommage, avec la majeure partie de son abondante bibliographie, à cette immense helléniste qui fit de la culture grecque l’amour et le combat de sa vie.

Les nombreux témoignages en faveur de Jacqueline de Romilly – son fidèle éditeur Bernard de Fallois s’est engagé sur la publication prochaine de son autobiographie –  témoignent de son incroyable parcours de première femme élue en 1973 professeur au Collège de France, qui devient en 1988  la deuxième femme (après Marguerite Yourcenar) élue à l’Académie française et obtient en 1995 la nationalité grecque.  Malgré ces distinctions et honneurs, elle n’avait jamais oublié dans ses discours et ses ouvrages ce premier rôle d’enseignante qui lui tenait tant à coeur, même bien des années après avoir pris sa retraite officielle. Celle qui se disait à  jamais « émerveillée » par les richesses des civilisations anciennes, elle déplorait leur manque actuel de considération, leur déni et alertait sans relâche sur la fondamentale sauvegarde des humanités classiques (le grec et latin) menacés de disparition par les pouvoirs et les programmes officiels de l’Education nationale. Or, ce sont ces langues qui nous fondent encore, sont à l’origine de notre propre langue, porteuses de valeurs humaines sans lesquelles nulle société ne peut tenir. Reconnaissante avec beaucoup d’autres sur cette dette envers notre culture classique, il convient de mesurer leur apport toujours actuel dans la formation intellectuelle : car nos mots parlent et partent du grec et/ou du latin, des mythes, de leurs héros

Récusant les objections d’élitisme – elle pensait que le grec ancien devait être accessible à tous - ou de passéisme, Jacqueline de Romilly n’était pas dupe du « miracle grec » d’où « tout est sorti brusquement » (philosophie, histoire, tragédie, comédie, sophistes) dont le Ve siècle avant J.-C fut l’acmée :  « La Grèce ancienne n’est pas, pour nous, un modèle à retrouver ; ce qu’elle nous apporte est le principe premier, l’idéal à atteindre – en somme, l’élan qui peut aujourd’hui encore nous aider et nous unir » (Problèmes de la démocratie grecque).

Ce siècle de Périclès nous fut précieux et proche grâce à l’historien Thucydide, « le grand homme de sa vie » et demeure l’inlassable traductrice de son oeuvre, aux Belles Lettres ou chez Robert Laffont en un tome. Au-delà de son inestimable valeur de témoignage, Jacqueline de Romilly insista sur la qualité littéraire du travail de Thucydide, comme elle le fit pour Hérodote ainsi que pour d’autres ou auteurs (Euripide, Homère, Eschyle, Sophocle …).

A côté de ses nombreux essais (notons le très vivant Le Jardin des mots dans lequel elle proclame son amour de la langue française avec beaucoup de clarté et de rigueur), elle rédigea un seul roman (Ouverture à coeur), quatre volumes de nouvelles (dont Sur les chemins de Sainte-Victoire, Les Oeufs de Pâques) et quelques livres de souvenirs, surtout ces dernières années (Les roses de la solitude, Les révélations de la mémoire, Le sourire innombrable). Dans Petites leçons sur le grec ancien en 2008, elle révélait encore avec ce mélange d’évidence et de sens hors pair de la pédagogie les beautés de cette langue qu’on dit à tort « morte », alors qu’elle survit dans l’esprit humain à travers tant d’usages langagiers contemporains, nous apportant ainsi la précision et les nuances nécessaires qui enrichissent toujours notre XXIe siècle.

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Echangismes

03déc

C’est toujours avec soupçon et une franche dérision qu’il faut aborder l’univers de Pierre Bayard, auteur en 2007 du désormais incontournable Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? , promesse qui a tenté une bonne part d’un public d’amateurs et, pour tout vous dire, de professionnels du livre, habitués en premier lieu à tenir quotidiennement un discours sur des ouvrages que la masse d’imprimés ne laisse l’occasion de tout embrasser…

Cette année, ce sérieux professeur de littérature française à l’Université Paris 8 et psychanalyste récidive avec une proposition non moins indécente d’échangismes littéraires avec Et si les oeuvres changeaient d’auteurs ? (toujours aux éditions de Minuit) : face à notre caméra, Pierre Bayard vous décomplexera d’attribuer Dom Juan à Pierre Corneille, L’Etranger à Franz Kafka ou Autant en emporte le vent à Tolstoï. Et que dire de  ceux qui confondent définitivement l’auteur des Sept Piliers de la sagesse avec celui de L’Amant de Lady Chatterley : D.H Lawrence ou T.E Lawrence ? Et bien rien de moins qu’ils ont raison,  explique lors de la conférence  (que vous pouvez  réécouter en cliquant sur ce lien) le retors Pierre Bayard en familier des erreurs et des manifestations de l’inconscient ! C’est ouvert aux vastes possibilités de ce nouveau champ d’investigation subjective que se porte une fois encore le redoutable regard de cet écrivain qui, en une dizaine d’ouvrages remarqués de « critique policière » (dans lesquels il contestait la solution du meurtre : Enquête sur Hamlet, Qui a tué Roger Ackroyd ? ,  L’affaire du chien des Baskerville ? – ces deux derniers parus en collection « Double » chez Minuit) et de « critique d’amélioration » (entre autres dans Comment améliorer les oeuvres ratées ? ou Le Hors-sujet – qui offrait, ô sacrilège, d’éliminer les digressions chez Proust) bouscule la théorie traditionnelle en lui injectant un souffle fictionnel revigorant. Pierre Bayard tient lui-même à intituler « fictions théoriques » ses tentatives d’écrire à mi-chemin de l’essai rigoureux, efficace dans sa démonstration et le plaisir de nous raconter avec imagination et ironie les aventures d’un narrateur en plein délire d’interprétation et de réattributions fantaisistes qui en disent toujours long sur notre talent de lecteurs.


N.B : un collectif de romanciers (François Bon, Jean-Philippe Toussaint), théoriciens (Umberto Eco, Gérard Genette), critiques et enseignants sont réunis pour saluer la « révolution » initiée depuis 20 ans par Pierre Bayard dans Pour une critique décalée, autour des travaux de Pierre Bayard (avec un texte de ce dernier) aux éditions Cécile Defaut.

Sur un air de milonga

12nov

 Jean-Pierre Bernés n’aura pas eu seulement à affronter depuis son fief arcachonnais les grèves qui ont ralenti la circulation pour venir enchanter un public attentif au récit de son amitié avec le génie des lettres argentines Jorge Luis Borges, dans J.L Borges : La vie commence (Le Cherche midi). Il lui aura fallu aussi passer avec succès l’épreuve de notre caméra à laquelle il confia, encore émerveillé, ces fantastiques « bifurcations du destin » qui amenèrent un jour de 1975 ce jeune agrégé d’espagnol alors nommé attaché culturel à l’ambassade de France de Buenos Aires, à gagner la reconnaissance éternelle de l’écrivain. Ses souvenirs émus furent ponctués par de savoureux intermèdes de tangos et milongas (ancêtre du tango) exécutés par ce témoin et confident, par ailleurs musicien et chanteur. Peu avant sa disparition en 1986, le Maître lui confiera non sans malice la mission suivante : « Vous m’avez aidé à mourir en littérature. Je n’ai rien à vous léguer, mais je vous condamne à être la mémoire de Borges« … L’heureuse malédiction s’est bien accomplie puisqu’à côté de la réédition récente de ses Oeuvres Complètes dans la Bibliothèque de La Pléiade (en partie préparée du vivant de Borges ravi de cette immortalisation), son traducteur et fidèle Jean-Pierre Bernés restitue l’atmosphère des mémorables soirées littéraires et musicales passées à Buenos Aires en compagnie du « trio infernal » (Borges, Adolfo Bioy Casares et sa femme Silvina Ocampo) pour nous livrer un portrait inédit encore empreint de sa tendresse pour le vieux Sphinx argentin.

 

La fête à Muray

04oct

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Qui connaissait ou avait lu Philippe Muray avant qu’un célèbre comédien à la déclamation passionnée ne s’en empare ? Grâce à Fabrice Luchini qui lit sur la scène du théâtre de L’Atelier à Paris jusqu’au 1er novembre des morceaux d’anthologie de l’oeuvre de ce pamphlétaire disparu en 2006, le public découvre enfin toute sa force subversive vilipendant notre société contemporaine, et reconnaît par là son immense plume désespérée, ironique voire carrément provoquante qui peut mettre mal à l’aise tout lecteur tant elle débusque l’immense champ de ruines derrière notre glorieux modernisme de façade. Certes, ce sujet quoiqu’inépuisable n’est pas nouveau et les plumes acerbes et alertes n’ont pas manqué, ni les comparaisons avec Léon Bloy, Céline (auquel Muray a consacré de nombreuses pages), de Flaubert (son Portatif doit être lu comme son propre  »dictionnaire des idées reçues » du XXè et XXIème siècle ainsi qu’un hommage au Dictionnaire philosophique de Voltaire) à Thomas Berhard ou de Jules Renard à Pierre Desproges, par exemple, pour s’attaquer à nos vices, tant le public se montre toujours friand de ce miroir tendu et aussitôt brisé pour, le livre ou la porte de spectacle refermés, s’adonner à la bêtise et à l’ignorance de celle-ci. Petit florilège de féroces traits d’esprit qui font mouche en donne déjà une idée assez précise  : « Ce n’est qu’un début, continuons le coma » ou « l’époque qui commence est une tête à claques qu’il devient jour après jour un peu plus agréable de gifler« , ou encore  »nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts« …

Les Belles Lettres qui éditent une grande partie de l’oeuvre de Philippe Muray ont eu l’excellente idée de réunir pour cette rentrée en un gros volume (plus de 1800 pages) sobrement intitulé Essais plusieurs de ceux qu’il semble de plus en plus difficile dorénavant de se procurer séparément : L’Empire du Bien, les 2 tomes d’Après l’Histoire ainsi que les 4 volets d’ Exorcismes spirituels. Pour tenter de résumer (donc nécessairement d’appauvrir) la thèse ce flamboyant polémiste, disons que nous avons sombré dans une fête perpétuelle  (ou « ère de l’hyperfestif »), vivons dans un parc d’attractions mondialisé que croyons soutenu par les valeurs du Bien : Muray la nomme avec dérision  »Cordicopolis« , littéralement « la cité du coeur ». L’Homo sapiens sapiens est passé du côté obscur de l’Homo festivus qui synthétise les symptômes de notre sinistre et fascinante comédie humaine : son prétendu progressisme et son « turbo-droit-de-l’hommisme«  (qui masquent en fait un oubli du passé), sa bien-pensance, sa terreur sécuritaire (alors que la terreur vient justement de là), le porno-business du socio-culturel (que Malraux aurait contribué à confisquer et à transformer en bien de consommation de masse, quand Muray pense que seul l’individu doit entretenir un rapport avec la culture), son américanophilie (accentuée depuis le 11 septembre 2001), l’exhibition de sa misère (sexuelle ou morale). On comprend donc que Muray défende ardemment son droit à la libre expression contre la doxa ambiante, s’érigeant en philosophe des temps modernes quand il déclare combattre le « tout est bien » généralisé (la formule fait bien sûr penser au célèbre Pangloss/Leibniz du Candide de Voltaire), ce positivisme ambiant qu’il démystifie en virulent sociologue (on comprend pourquoi Jean Baudrillard a salué sa mémoire) et avouait que « seul compte le portrait du temps, la recréation de l’époque« , on ajouterait presque avec lui sa récréation … Les « mutins de Panurge » (autre formule rendue célèbre qui est le titre du deuxième Exorcisme spirituel désormais disponible dans ses Essais), ou les « matons de Panurge » sont alors les pires car ce sont des  »ennemis de la littérature » qui surveillent les consciences, font mine de se rebeller alors qu’ils entrent comme d’ autres dans le rang de la servitude, traitent Muray de nouveau réactionnaire alors que lui se plaisait à pourfendre ces « nouveaux actionnaires de la firme Nouveau Monde« .

Inventeur d’une langue, créateur du personnage de fiction récurrent nommé Homo festivus, habile à manier les registres (passant du désopilant au nihilisme) et les genres (forme romanesque dans son recueil de nouvelles Roues carrées ou On ferme ; pamphlets ou chroniques de ses Exorcismes ou Après l’Histoire ;  entretiens dans Festivus, festivus ; lectures de l’auteur mises en musique notamment reggae dans des enregistrements étonnants de son recueil Minimum respect), variété de ses cibles et des sujets (l’amour, la politique, le sens de l’Histoire, le XIXème siècle, le devenir de l’humanité, la justice, la poésie, la techno-parade, le sourire de Ségolène, etc), Philippe Muray doit bien être reconnu comme un écrivain que la verve de Luchini sait parfaitement épouser et mettre en lumière pour le plus grand nombre.  Malgré la catharsis (éphémère) que permet un tel spectacle, un doute persiste : et si le public re-découvrant Philippe Muray s’esclaffe à ce spectacle (rappelons le même succès lors de ses fameuses lectures de Céline, La Fontaine, Barthes) révélant son génie et sa puissance comique, ne participe-t-il pas à cette farce censée être dénoncée ? L’ironie n’aura ici jamais été moins « tragique », ou le masque du rire moins grinçant…

le développement durable, une question à la fois simple et complexe…

13juil

A travers cette vidéo j’ai souhaité présenter le dernier ouvrage de Michel Puech, philosophe, qui s’est penché sur la question du développement durable et nous livre une analyse personnelle, documentée et percutante.

Il s’attache à redéfinir ce qu’est véritablement le développement durable. Michel Puech pose un regard nouveau sur ce sujet, ce qui rend la lecture extrêmement intéressante.

A découvrir très rapidement !!

Michel Winock rencontre Mme de Staël

06juil

C’est en 1766 que naquit Germaine de Staël, fille de Necker, le principal ministre de Louis XVI. Sa mère, grande figure parisienne, organisait des salons très courus dans lesquels on pouvait assister aux joutes de Diderot ou Buffon. Dans cette ébullition intellectuelle, Germaine fit son éducation dès ses 5 ans, et c’est probablement ce qui lui permit d’aiguiser son esprit et son sens politique et fit d’elle une théoricienne politique en avance sur son temps.

Michel Winock oriente sa biographie sur ce point là, voulant rétablir la lumière sur son histoire politique reléguée au second rang avec le temps. Aujourd’hui on ne connaît Mme de Staël que pour sa correspondance enflammée et on la croit dans l’ombre de Benjamin Constant. Sans arrêt à la recherche de l’amour absolu, elle eût 2 maris, 5 enfants et surtout beaucoup d’amants ce qui lui valut une réputation désastreuse de frivole écervelée.

Pourtant sa vie ne fut pas que balayée de tempêtes sentimentales. Celle que son père appelait tendrement « madame Saint-Ecritoire » parcourut l’Europe pour y trouver un modèle politique et partager ses idées avant-gardistes sur le sujet. Elle tissa un vaste réseau d’amitiés intellectuelles et tînt de brillants salons. Malheureusement au XVIIIe et au XIXe siècle, il n’est pas facile d’être une femme et il est inenvisageable d’émettre des idées sur la politique. Traitée d’intrigante et de comploteuse, épargnée de peu lors de la Terreur, elle fut exilée par Napoléon dont elle dit en 1802  » il me craint, c’est là ma jouissance, mon orgueil, et c’est là ma terreur ».

Contrainte de quitter le France, elle se retire à Coppet en Suisse où elle y réunit les intellectuels européens les plus brillants. Pourtant elle ne rêvera que de Paris et soignera sa mélancolie à l’opium.

Michel Winock  nous guide dans cette période tourmentée en suivant les pas d’une des femmes les plus brillantes de son temps et réhabilite ainsi celle que ses amants redoutaient pour ses épouvantables scènes de jalousie, autant qu’ils l’admiraient pour son incroyable esprit. Le voici pour nous et en images pour l’évocation de c ebeau projet qui e rencontré les faveurs du public.

 

Une vie à soi

08juin

Si s’interroger sur le sens à donner à votre vie vous paraît dérisoire ou au contraire une énigme illisible et sans réponse, sachez que les romans sont des formidables miroirs de cette richesse à la fois commune et individuelle.

Dominique Rabaté, professeur à l’université Bordeaux III, est venu débattre devant nos micros (vous pouvez ici le réécouter dans nos podcasts) de cette vaste question sur laquelle achoppe la tradition romanesque depuis Flaubert et jusqu’au milieu du XXème siècle. C’est en qualité de spécialiste et passionné de cette littérature moderne  que son cinquième essai qui vient de paraître chez Corti, Le roman et le sens de la vie, montre le basculement de ce genre florissant au XIXème siècle vers le récit d’une expérience intérieure proprement opaque, paradoxalement incommunicable mais riche de toutes les possibilités de la langue devenue le centre des préoccupations du romancier (1) S’appuyant pour cela non seulement sur deux romans représentatifs de cette période qui placent « le sens de la vie » au centre de leur oeuvre (La mort d’Ivan Illitch de Tolstoï : 1886- et Voyage au phare de Virginia Woolf : 1927, à laquelle il emprunte la formule qui donne son titre au présent ouvrage) et sur divers illustres critiques (Walter Benjamin, Bernard Pingaud, Thomas Pavel, Paul Ricoeur, Lukacs), il nous convainc face caméra que le roman porte remarquablement en lui-même cette vieille rengaine existentielle qui fait la formidable matière de nos vies et de nos lectures.


(1) Souvenez-vous du célèbre voeu de Flaubert qui en appelait à écrire  » un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. » (extrait d’une lettre à Louise Colet datée du 16 janvier 1852)

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