Archives de la catégorie “A l’essai”

“Lis et traduis ce que tu aimes”

14oct

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Florence DelayIl aura suffi de ces mots extraordinaires, prononcés par le poète René Char qui joignit la parole initiatrice au geste (en lui offrant les Obras completas de Garcia Lorca dans la première édition espagnole Aguilar, qui venait de paraître en 1955-1956) pour décider de sa vie. Florence Delay ne pouvait certes les oublier ni se départir de ce précieux don, comme si cette formule recélait encore quelque pouvoir magique. C’est cet adoubement prophét(h)ique parmi l’Espagne, ses poètes et son verbe que la romancière (traductrice, essayiste et dramaturge) a conté à un auditoire conquis qui venait l’écouter ce jeudi après-midi à l’occasion de l’inauguration des espagnoles à l’Institut Cervantès de Bordeaux (voir la richesse du programme sur ce blog).

Rencontre avec l’auteur de Mon Espagne or et ciel (Hermann) , mais également évocation dense et vivante, car concrète, de la littérature espagnole à laquelle elle rend hommage tout en restant accessible aux non-initiés, certainement grâce à sa pratique d’enseignante qui lui permet de rendre lisible (et visible!) l’histoire des Lettres de ce pays voisin si proche mais plutôt méconnue, tel l’immense Garcia Lorca en France (dont le Romancero gitano fut rejeté par ses amis surréalistes Bunuel et Dali, puis par Borges comme nous l’apprend le traducteur André Gabastou présent dans la salle)… Une multitude d’anecdotes émaillées d’humour avec une “tendre érudition” selon son interlocuteur journaliste à Sud-Ouest Yves Harté qui correspond parfaitement à l’esprit de cette autobiographie intellectuelle : la parole ne déçoit donc pas la lecture mais y invite au contraire afin de prolonger la connaissance avec l’âme de l’Espagne telle qu’elle anime cette passionnée.

Ainsi, elle nous a offert une approche intime de la littérature espagnole qui nous permet de (re)découvrir des paysages plus ou moins familiers: son amour du théâtre du Siècle d’or avec Calderon et Lope de Vega, son admiration pour Lazarillo de Tormes (grâce auquel elle nous a confiés adorer depuis la saveur des saucisses!), Ramon Gomez de la Serna dont elle a préfacé Seins paru initialement chez André Dimanche (réédité chez Actes Sud- Babel depuis 2006), le metteur en scène argentin Victor Garcia qui n’a pas survécu à son échec de monter les actes sacramentels de Calderon et en hommage duquel elle a écrit L’insuccès de la fêteElle est revenue longuement sur son amour inconditionnel pour José Bergamin (dont elle nous rapporte l’intérêt de ce dernier grâce notamment au rôle de Jeanne d’Arc qu’elle tint à 20 ans dans le film de Robert Bresson), son “maître” qui lui apprit à faire vivre ensemble (”convivir“) les racines du Siècle d’or (XVIIème siècle) avec un sens aigu de la contemporanéité envers laquelle l’académicienne Florence Delay, sévère, juge médiocre la surproduction actuelle…

Si cette venue a certainement aiguisé notre désir de (re)plonger dans les trésors de la littérature espagnole, nous espérons que ces rencontres se prolongeant jusqu’au 23 octobre avec la même Florence Delay (elle referme le festival à la bibliothèque d’Anglet par l’évocation de Bergamin qui finit sa vie en Aquitaine, à Dax précisément) trouveront une résonance au-delà de Bordeaux “ville ibérique”, Yves Harté rappellant que la culture à Bordeaux ne se réduit pas à Mauriac. C’est ainsi que Florence Delay nous a fait part des liens étroits qui ont toujours uni la France et l’Espagne depuis la “fièvre” du Grand Siècle (Corneille, Sorel, Baltazar Gracian qui influença La Rochefoucauld…) jusqu’au XIXème siècle (les voyages des écrivains comme Gautier, l’inscription de l’Espagne dans les drames romantiques de Victor Hugo: Hernani, Ruy Blas…) avant de connaître un certain recul au XXème siècle, voire un oubli qu’on aura réparé grâce au succès de ces espagnoles automnales.

Précisons que la rencontre se poursuit actuellement en salles avec l’américain Woody Allen qui a tourné son dernier film à Barcelone, mais bien sûr en peinture avec l’alléchante exposition Picasso à Paris qui fait elle aussi coexister et dialoguer à sa manière maîtres anciens et modernité.

Florence Delay ouvre les festivités à Bordeaux

08oct

Florence DelayLettres du monde convie cette année l’Espagne en qualité d’invité d’honneur de son festival qui se tient du 9 au 23 octobre. Ces espagnoles s’ouvriront le 9 octobre à 18h à l’Institut Cervantès sous les meilleurs auspices en compagnie de Florence Delay, amoureuse du pays et de sa langue à laquelle elle dédia un ouvrage fort remarqué : Mon Espagne or et ciel, paru chez Hermann en février.

Gageons que cette rencontre prolongera le plaisir pris à la lecture de cette confession semi-autobiographique qui peut donc se lire à la fois comme une histoire de la littérature espagnole et un roman d’apprentissage, autoportrait sensible autour d’une patrie d’élection (sa littérature, mais aussi sa peinture, le flamenco, la tauromachie…) qu’elle a inlassablement parcouru depuis ses rêves d’adolescente (sa découverte bouleversée de Garcia Lorca par le poète René Char qui lui offrit les Obras Completas de son confrère espagnol) et ses passions ultérieures de femme (elle fut la compagne de José Bergamin) et de traductrice : citons entre autres Calderon, Lope de la Vega, Ramon Gomez de la Serna, Quevedo, Miguel de Unamuno, Antonio Machado dont elle nous fait entendre la musique à nulle autre pareille, et telle qu’on espère qu’elle les fera encore résonner pour nous demain…

Marie NDiaye/Patrick Modiano

18sept

patrick-modiano.jpgmarie-ndiaye.jpg  C’est grâce à un multi-partenariat que paraît en ce mois fécond de la rentrée littéraire deux supports critiques d’un genre assez inédit. Après le succès de Céline vivant aux éditions Montparnasse (en 2007), voici que les éditions Textuel avec le soutien de l’INA republient (après une première tentative en 2005) deux livres-CD consacrés à des auteurs contemporains: Marie NDiaye et Patrick Modiano. Si le texte critique (ainsi qu’un solide  appareillage de photos, manuscrits, des repères chronologiques, le choix d’une anthologie de l’auteur et d’une bio-bibliographie précise) est confié à chaque fois à un spécialiste de la littérature (Nadia Butaud pour P. Modiano, Dominique Rabaté pour Marie NDiaye), la séduction opère également par le choix d’ extraits d’émissions de radios qui rendent charnelle la présence de l’écrivain derrière la passion de l’analyse ou la singularité de leurs textes mêmes.

Ainsi, l’essai de Nadia Butaud rend compte d’une relecture d’un texte autobiographique des vingt-et-une premières années de la vie de Modiano (Un pedigree, 2006 en Folio) alors que le CD fait justement entendre l’auteur dans les prémices de son succès (en 1972 lors de l’émission “Radiocopie” présentée par Jacques Chancel). Pour Marie NDiaye, l’accent est également mis sur certains écrits d’inspiration autobiographique dans ses entretiens sur France Inter (en 2001 quand elle a reçu le prix Femina pour Rosie Carpe et 2005 pour Autoportrait en vert) tandis que Dominique Rabaté s’attache à défendre son projet avant tout romanesque tout en rendant juste une lecture intime de sa “mythologie personnelle” derrière le subtil tissage de “métaphores obsédantes” (terme du critique Charles Mauron) riches d’interprétations: la famille/filiation/transmission , et ses ressorts les plus souterrains, à savoir la maternité (souvent monstrueuse, du moins non assumée), la trahison, l’abandon, la dette, la reconnaissance, la perte de l’identité…

Car comme D. Rabaté l’a confié lui-même sur France Culture, il n’est pas d’expression (freudienne à l’origine et reprise le plus récemment par des écrivains comme Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008: cf. notre blog du 6 mai 2008) plus pertinente pour évoquer l’oeuvre de Marie NDiaye ou celle de Patrick Modiano que celle de “roman familial“ telle que Marthe Robert dans son Roman des origines et origines du roman (Gallimard, 1976- collection “Tel”) avait vu là la grande et seule affaire du travail littéraire.

 

 Pour un approfondissement du livre-CD sur Marie NDiaye, voir le prochain “coup de coeur” qui y sera consacré sur notre site.

Richard M., le maudit?

29août

richard-millet.jpeg La lecture du Désenchantement de la littérature (Gallimard, 2007) ainsi que son droit de réponse (par l’auteur lui-même) dans L’opprobre (Gallimard, 2008) à la violente polémique suscitée par des prises de position plus que contestables (sur l’immigration, notamment…) peuvent laisser un goût bien amer, surtout que cette misanthropie (revendiquée) se trouve contrebalancée par une réflexion sur l’écriture tout à fait admirable. Telle une Cassandre des temps modernes, il ne cesse pourtant de proclamer et s’apitoyer sur la fin de la grande littérature et, rejetant la plupart de ses contemporains, on serait presque en droit de se demander s’il ne retournerait pas à son endroit cette condamnation apocalyptique.

“[…] je ne saurais donc appartenir à la même nation que les barbares des banlieues des grandes villes où se joue le drame d’une intégration impossible au sein d’une France moribonde” (Le désenchantement de la littérature, page 49) … …

Mais, un peu plus loin:

D’une certaine façon, nous n’écrivons que pour lire, pour retrouver le filigrane du monde. D’où ces lignes par lesquelles rappeler que toute entreprise littéraire est un voyage au coeur des ténèbres, vers l’origine, l’inscrutable, l’irreprésentable. Toute écriture est la mémoire d’une lecture impossible, voyage sonore, lecture de la nuit, lectio tenebrarum, leçon de ténèbres […]” (pages 65-66)

A t-on donc affaire à un nouveau Céline? Si la comparaison peut paraître discutable tant Richard Millet affectionne le retour à une langue classique dont notre civilisation décadente aurait perdu le goût et l’usage (alors que Céline savait, lui, si bien la malmener) , on ne souhaiterait s’attacher ici qu’à commenter son travail d’écrivain. En effet, la lecture récente de Ma vie parmi les ombres (Gallimard, Folio, 2005) suffit à nous convaincre de l’importance de sa place parmi les auteurs qui comptent. Splendide confession d’un écrivain quinquagénaire, Pascal, en proie au désir pour une jeune admiratrice Marina, lectrice à l’écoute de son oeuvre, miroir idéal avec laquelle il partage des origines creusoises, ce récit semi-autobiographique conte son amour pour une terre (Siom, “incarnation” littéraire de la Jérusalem céleste), une langue (le patois limousin qui émaille le texte et permet lui-même des digressions passionnantes sur le matériau linguistique) et des “vies minucules”, celles de petites gens dont la disparition a englouti tragiquement pour le narrateur toute une mémoire, un passé qu’il s’attache, inlassable témoin et unique survivant, à faire perdurer. Objet de désamour d’une mère dont il n’aura de cesse de quêter un signe d’affection ou la vérité sur un père qui lui demeurera à jamais inconnu, l’enfant sera guidé par quatre vieilles paysannes, figures maternelles mythiques dont les décès successifs marqueront la fin d’un Age d’or mais qui constitueront la matière vivante et lumineuse de ses textes.

Si son inspiration se nourrit en effets de certaines très grandes “ombres” qui hantent son imaginaire, tels les fantômes bienveillants de son enfance et de ses lectures (combien de scènes ou de réflexions sur la mémoire, l’amour/l’amitié, les noms, le corps, le temps, le désir, la vocation littéraire..résonnent telle une fascinante réécriture des expériences du narrateur de A la recherche du temps perdu!), il faudrait regretter par ailleurs que ce souffle romanesque ne permette l’occultation définitive de son obsession pour une “francité” (cf. son essai Le sentiment de la langue, La petite Vermillon) plus que trouble…

Demeure donc un sentiment paradoxal entre émerveillement et effroi qu’il est difficile de démêler tant cette voix singulière qui porte si haut l’exigence d’un ascétisme total de l’oeuvre, de son artisan et un amour intransigeant de sa langue, appelle (dans ce désir de “pureté” éperdu mais néanmoins lucide- car il le sait impossible) à un deuil de ses contemporains dans la seule retraite d’une littérature “moribonde” qu’il sait certes habiter avec élégance, mais en déchaînant souvent les passions les plus légitimes.

En voici quelques-uns des nombreux exemples… à méditer, donc:

Nous sommes des voyageurs égarés à la croisée d’époques contradictoires; des survivants; des passagers d’une mémoire qui excède le seul individu, les morts continuant de rêver en nous autant que nous pensons à eux, de même que nous sommes vus par beaucoup plus d’êtres que nous n’en regardons.” (Ma vie parmi les ombres, page 228)

Les mots ne pouvaient nous habiller, la langue n’étant pas un vêtement […] elle dénude, au contraire, elle sépare plus qu’elle n’unit, elle isole, elle est un ensauvagement que rien ne rend acceptable, pas même la littérature, laquelle est, au contraire, le lieu de l’inconciliable, de l’irrégularité langagière, de l’écart, de l’étrangeté absolue, ce qui peut expliquer qu’aujourd’hui la littérature ne soit plus que l’objet d’un culte de Bas-Empire; elle a la nostalgie de la grandeur tout en devenant anonyme, fade, industrielle, insignifiante, se cherchant des fonctions morales et sociales alors qu’elle ne doit que dire, même sous une forme grandiose ou au contraire dépouillée, la perte de soi, du sens, de la langue, d’un monde sur lequel veillait le regard de Dieu” (Ma vie parmi les ombres, pages 354-355).

Mais, direz-vous, vous continuez à écrire, vous, à publier, à parler; vous êtes là, devant nous, comme si vous y croyiez encore, comme si vous attendiez, en dépit de tout, la même gloire que les autres, imposteur, peut-être, ou déployant une rhétorique de la mort de la littérature devenue un poncif, et faisant comme si la littérature n’était pas désenchantée depuis Cervantès, et régulièrement soumise à l’ironie d’un Sterne, d’un Kafka, d’un Svevo, d’un Pessoa, d’un Borges, l’ironie ne faisant que relancer le mouvement par lequel la littérature ne cesse d’inventer sa propre sacralisation ou sa défaite: elle n’existe peut-être vraiment qu’au bord de l’extinction, dans la noblesse de l’écart absolu, en son chant du cygne; inscrite tout entière entre la Genèse et Sodome et Gommorrhe, entre l’Odyssée et l’Ulysse de Joyce, entre l’Enéide et La mort de Virgile de Broch, entre l’anonyme scribe phénicien et le silence qui me tente chaque jour davantage. L’achèvement de la littérature (achèvement historique ou simple crise du posthistorique), ce serait sa démesure, sa manière d’être vécue, dans chaque écrivain, comme démesure, jusque dans le silence, un peu comme le bruit de la mort du Grand Pan continue à s’entendre, de siècle en siècle, sur le rivage des métaphores qui lui gardent son pouvoir de terreur, de fascination, de sens - et jusque dans le silence de ces métaphores, par définition inépuisables et cependant extraordinairement lasses, mais qui tirent toute leur force de cet épuisement.”

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Le roi Michon

06juin

Pierre Michon  copyright V.EeckoudtHeureux donc les minuscules…

…puisque le Royaume des lettres est à eux, et à travers eux, à nous

Cette phrase de Jean-Pierre Richard semble embrasser à elle seule , de l’aveu même de l’intéressé, le “propos” de Pierre Michon : le critique lui consacre ce mois-ci chez Verdier poche (et quelques mois après la sortie de La nausée de Céline dans la même édition qui, rappelons-le publie depuis vingt ans les textes de Michon) un essai remarquable qui n’est autre que la collection attendue de diverses études menées depuis plusieurs années sur cet auteur à la fois confidentiel et devenu, dès sa première parution en 1984, un classique incontournable, “mort” mais “glorieux” (comme il en appelle lui-même de ses voeux, suivant à la lettre le projet barthésien) de la littérature moderne.

Fidèle à sa méthode visant à repérer et analyser les motifs obsédants d’une écriture, ici les “mots fantasmes” (comme l’image du puits, du plomb, de l’auréole…) contenus dans Rimbaud le fils, Maîtres et serviteurs et Vie de Joseph Roulin (auxquels il réserve un chapitre distinct), les Chemins de Michon de Jean-Pierre Richard rendent honneur à l’ “autolégende” qu’incarne selon lui cet homme de foi dans le Rien et le Verbe, rongé par le doute, taraudé par le sentiment d’imposture, illuminé par la grâce qui, selon Michon lui-même, lui aurait été accordée cette unique fois (considérant ses ouvrages postérieurs comme des notes de bas de page de ce texte premier!), dans le miracle tant espéré d’une réapparition de cette “joie phénoménale” délivrée par l’écriture seule. Cet essai, ainsi que la sortie quasi simultanée de Ecritures orphelines que Laurent Demanze consacre chez Corti à l’analyse de trois “frères” d’écriture (Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon) comparés avec finesse d’abord parce qu’ils incarneraient en partie ce tournant des Lettres qu’il situe au début des années 80 et parce que leur prose interroge (chacune à leur manière) le secret de l’origine et de la filiation : transmission à la fois sacrée (transcendance), généalogique (ancêtres convoqués), littéraire (Michon ne cesse de redire sa reconnaissance envers ses maîtres: Faulkner, Flaubert,…) et fraternelle (l’homme, ce “saccus merdae” sans Dieu comme le nomme, mi-affectueux mi-ironique, Michon…).

Afin d’attendre patiemment jusqu’au 25 août, date annoncée de la prochaine parution d’un opus qui s’intitulera Les onze (nous n’en savons pour l’heure pas davantage!), vous pouvez dès lors vous plonger dans la lecture de quelques romans récents qui, à mon avis, sont de petits bijoux qui (r)appellent un vrai plaisir de lecture, dignes des Vies : il s’agit de Pierre Silvain, trop méconnu malgré une présence en littérature depuis près de cinquante ans mais qui fut (mieux?) remarqué lors de la rentrée littéraire dernière grâce à la figure de son Julien Letrouvé colporteur, orphelin errant et illettré dans la campagne militaire de 1792 et qui porte comme inestimable trésor l’amour des livres dont il a entrevu dans son enfance la secrète magie.

Plus récemment, notons que le titre même du roman de Marie-Hélène Lafon: Les derniers Indiens chez Buchet-Chastel (qui, en tant que lecteurs, nous avaient tant enchantés et a bien failli remporter le prix Lavinal 2008!!) est un emprunt discret à une métaphore de l’écrivain : “La littérature n’est plus un art majeur. […] Les écrivains sont des espèces de survivants maintenus sous perfusion, on ne sait pas pourquoi, un peu comme une réserve d’Indiens“. De cette dette, Marie-Hélène Lafon se réclame ouvertement, elle qui fait de “ses” Vies minuscules un précieux bréviairequi ne la quitte jamais.

Afin de (se) convaincre de la nécessité de ne pas quitter ces récits brefs mais somptueux qui font véritablement “trembler” (le terme est de J.-P. Richard et de Michon) la langue et le sens, les entretiens que Pierre Michon a accordés ces vingt-cinq dernières années sont regroupés dans Le roi vient quand il veut (Albin Michel) : manière parfaite de prolonger la (re)découverte autant que d’assister à une brillante leçon de littérature (que tout écrivain en herbe se devrait de posséder dans sa bibliothèque!) car il n’y est pas question seulement de l’auteur et de son oeuvre, mais également de découvrir, à travers sa propre “mythologie”, une histoire intime de la littérature permettant de cerner au plus près l’objet de l’écriture. Car, selon Jean-Pierre Richard, le travail de Pierre Michon ne vise pas à atteindre autre chose que l’énigme d’une vocation, appel tardif mais impérieux, premier et ultime sursaut (sursis?) face à l’abîme. La mélancolie qui imprègne indéniablement les propos de Michon n’est pas dénuée paradoxalement de cette ferveur qui, à la fois lucide et profondément croyante, passionne et désarme.

Humain ? trop humain !

06mai

nancy-huston.jpgDifficile de définir en un mot L’espèce fabulatrice de Nancy Huston paru aux éditions Actes Sud/Léméac tant l’objet semble rétif à toute réduction de genre mais dont le sujet demeure inépuisable tant il nous (con)cerne tous.

C’est dire que cet auteur est une visiteuse de tous les discours qui composent depuis près de trente ans son ample bibliographie: récits (son dernier opus, Lignes de faille avait reçu notamment le prix Fémina), essais sur des sujets aussi divers que la pornographie, Romain Gary…, des pièces de théâtre mais également quelques livres pour enfants. Personnalité multiple, “typique” comme elle déjoue elle-même les épithètes caricaturales qui la caractérisent “romancière, expatriée, pluriconfessionnelle et bilingue” (page 52), et accessoirement, rajouterons-nous: ancienne élève de Roland Barthes et femme du philosophe linguiste Tzvetan Todorov.

espece-fabulatrice.jpgCet ouvrage se présente comme une infinité de réflexions tantôt intimes, voire autobiographiques, tantôt aphoristiques frappant souvent par leur perspicacité que la forme fragmentaire assure mais peut aussi agacer par son aspect quelquefois répétitif et moralisateur. Pourtant, à s’y (mé)prendre, le lecteur est rapidement conquis par la véhémence et l’évidence avec laquelle Nancy Huston défend sa thèse:

Le cerveau est une machine fabuleuse… qui nous prédispose à fabuler, pour le meilleur et pour le pire” (page 123)

En effet, l’auteur n’est pas la première à nous rappeler que notre humaine condition (n’) est tissée (que) de fictions qui seules garantissent, par le truchement du langage, la survie de l’espèce. Seule la fable (fabula ou inventio) nous humanise en tentant de donner du Sens à ce qui n’en a pas, autrement dit le réel. Le recours au mythe, à la magie de la nomination, au Verbe créateur est une vaine mais fascinante tentation de nous différencier de l’animal.

Mais alors quel est ce “moi, je“, que nous résumons à défaut par ces quelques critères : prénom, patronyme, sexe, ancêtres, diplômes, métier? A notre appartenance ethnique, linguistique, politique, religieuse ? A notre capacité à aimer, à faire la guerre, à procréer ? Et à notre conscience d’être mortels ? Tout cela : pures chimères ! Ainsi Nancy Huston reconnaît l’immense travail de découverte de ses pairs : le centenaire Claude Lévi-Strauss (auquel la Pléiade de Gallimard vient de consacrer un volume) mais surtout Freud qui le premier a imposé l’idée de “roman familial”. Loin d’un simple plaidoyer en faveur de l’imaginaire, l’auteur dresse également un violent réquisitoire contre l’instinct de grégarité de l’homme. Sa manipulation des “mauvaises fictions“ou “Arché-texte” (télé-réalité, storytelling ou autofiction pour certains confrères) l’incite au repli identitaire, voire à la guerre. A l’opposé de cette charge (notamment contre l’Amérique, mais aussi contre l’oppression des femmes), Nancy Huston conserve une foi indéfectible en faveur de la fonction civilisatrice du roman, prodigieux miroir de notre dérisoire mais si humaine condition.

Tour à tour simpliste ou audacieuse, quelquefois irritante par son didactisme mais touchant toujours au plus près de notre singularité, gageons que ce nouvel ouvrage de Nancy Huston ne vous laissera pas non plus indifférents.

A vos claviers, chers bloggeurs!

 

 

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