Archives de la catégorie “Avec les baguettes”

Exil

05sept

Le premier livre de Kim Thuy, prix RTL 2010, vient de paraître en poche dans la jolie collection Piccolo de Liana Levi.

Fragments de vie, de pensées et de souvenirs, Ru est constitué d’une multitude de petites perles qui se dévoilent page après page. Le roman est autobiographique ; Kim Thuy y raconte son exil du Viet Nam et la fuite de sa famille. Alors petite fille issue d’une famille aisée, Kim Thuy voit l’arrivée du communisme dans son pays bouleverser sa vie. Très vite ses parents décident de fuir et deviennent des « boat people ».

Thuy se souvient brièvement mais nettement de ses compagnons d’infortune, des conditions de vie abominables dans le bateau puis dans le camp de réfugiés en Malaisie. Ces moments-là sont entrecoupés d’autres, au Canada , où ses parents et elle se sont réfugiés et ont construit une nouvelle vie. Entre ses souvenirs d’enfance et ses sentiments de femme adulte, mère de famille, Thuy dresse un portrait morcelé mais pourtant précis d’elle-même et de son parcours. Ru est également le reflet de tout un Viet Nam déraciné, fuit par sa population. Kim Thuy rend hommage à l’essence de son pays originel ainsi qu’à tous les exilés qui partagent la même histoire qu’elle.

Un roman intime donc, dans lequel Thuy évoque la détermination de ses parents à donner à leurs enfants toutes les chances de s’en sortir et de se reconstruire dans un univers étranger, presque hostile. Mais au-delà de l’autobiographie, Ru est le roman de l’amputation du Viet Nam d’une partie de sa population.

Un livre puissant où les mots résonnent d’une grande pureté.

 

Intimes

21juil

koike.gifLes auteurs japonais ont souvent le don du petit rien magnifique. D’instants éphémères ils construisent des histoires belles et simples qui restent.

Je suis déjà venue ici est un recueil de onze courtes nouvelles qui semblent être les chapitres d’un même roman, une mosaïque du sentiment amoureux à la japonaise, tout en finesse. Koike Mariko nous  raconte l’amour par la relation interdite voire la relation immorale. Entre la femme qui aime un homme marié, la femme aux amants multiples, le jeune homme entretenu par une vieille dame, l’homme à la fascination étrange et malsaine pour la voix d’une jeune femme c’est un chassé-croisé de personnages parfois touchants et souvent étranges.

Tous ces moments intimes Koike nous les fait partager discrètement, secrètement animée par une pudeur simple. Pourtant elle laisse transparaitre toute la sensualité des corps, sensualité qui se dégage presque exclusivement des femmes. Au centre de ce recueil ce sont effectivement les femmes qui dominent alors qu’elles semblent encore être sous le joug des hommes, elles mènent pourtant leur vie de façon indépendante et vivent leurs relations librement sans plus se soucier des conventions sociales ou morales. Pleines d’une douce mélancolie ces petites histoires nous sont offertes ici comme des secrets bien gardés.

Je suis déjà venue ici souffle un vent de modernité sur la société japonaise et les relations amoureuses des femmes entre sensualité et mystère.

Une femme chinoise

21avr

une_si_jolie_robe_fan_wu.jpgChen Ming, jeune fille de 17 ans, étudie à l’université de Canton au sud de la Chine. De nature solitaire, elle se consacre presque exclusivement à ses études et occupe son temps libre en lectures diverses et variées. Sa vie austère est la conséquence d’une éducation rigide et intellectuelle prodiguée par des parents professeurs que la Révolution culturelle a exilés à la campagne. Ses relations sociales se restreignent à ses camarades de chambre.

Un soir, alors qu’elle joue du violon sur le toit de son dortoir, Ming va rencontrer Miao Yan, élève de 24 ans dont l’exubérance l’effraie. Pourtant, une amitié étrange va naître entre les deux jeunes filles. Tantôt émerveillée par la beauté et la liberté de Yan, tantôt agacée par son inconstance, Ming ne peut s’empêcher d’éprouver une troublante fascination pour sa camarade. Et, sans vraiment s’interroger sur sa sexualité, Ming va continuer à s’accrocher à Yan, à l’écouter raconter ses histoires, à l’écouter prodiguer ses conseils pas toujours avisés et à la consoler, souvent…

Dans Une si jolie robe, Fan WU n’aborde pas véritablement l’homosexualité féminine ; c’est le biais qu’elle a choisi pour parler des femmes. Comment devenir une femme en Chine quand on est une jeune fille qui grandit dans ce contexte de « l’après » Révolution culturelle où les mères n’expliquent pas à leurs filles ce qu’implique le fait d’être une femme. A 17 ans, Ming va trouver sans le savoir la possibilité de comprendre sa féminité et sa sensualité grâce à Miao Yan, car qui mieux qu’une autre femme peut apprendre à une jeune fille à devenir femme dans la Chine des années 90 ?…

Fan WU, d’origine chinoise, a écrit ce premier roman en anglais. En choisissant de ne pas utiliser sa langue maternelle, WU a préféré la simplicité et met ainsi en avant la pureté des sentiments de son héroïne. Une si jolie robe est à la fois le récit troublé d’une sensualité inconnue et la découverte des possibilités de l’identité féminine.

Amour dans une station balnéaire de seconde zone

15oct

amour.jpgAmour sur une colline dénudée est le deuxième volet de la trilogie que Wang Anyi a construit autour  des rouages de l’amour. Est paru en début d’année chez Picquier poche Amour dans une petite ville.  Ce premier titre était pour le moins étrange et assez dérangeant. Au sein d’une troupe de danse, les deux vilains canards de la troupe vivent une passion débordante, interdite et secrète. Le garçon n’a pas suffisamment grandi et a une tête d’adulte posée sur un corps d’enfant tandis que la jeune fille a pris des formes plus que voluptueuses. Les sensations et les odeurs sont décrites avec exactitude mais ce n’est pas la volupté à laquelle on pourrait s’attendre. Les corps tendus transpirent énormément et dégagent une odeur forte et aigre. C’est une sensualité nauséabonde qui est mise en valeur. Mais un beau jour, la femme tombe enceinte. Récit d’un drame.

Le deuxième volet aborde le thème de l’adultère et la passion qui peut naître entre deux personnes que tout oppose. Cette colline sur laquelle rien ne pousse sera le témoin des rencontres entre un violoncelliste et une jeune et belle fille frivole, calculatrice et capricieuse. Dans une société traditionnelle, Wang Anyi soulève le tabou de l’adultère et de la sexualité.

Amour dans une vallée enchantée constitue le troisième volet de la trilogie mais n’est pas encore sorti en poche. Il s’agit encore une fois d’une passion entre un homme et une femme. La nature y joue un rôle important car cette vallée devient l’alliée de coeur de la jeune femme. Dans ce magnifique paysage, elle se sent libre et libérée, en accord avec la nature, son corps et son coeur.

Enfin, si vous voulez découvrir un autre roman de cette écrivaine chinoise, lisez Le Chant des regrets éternels . Dans le Shangai de la fin des années 40, ce roman offre un magnifique portrait de femme, une sorte de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme à la chinoise.

Un p’tit roupillon

09juil

 

A l’heure de l’été, des vacances, du farniente , rien ne vaut une petite sieste  dans l’ombrage d’un saule pleureur. Et personne ne l’a mieux compris que les poètes chinois contenus dans cette anthologie intitulée L’Art de la sieste et de la quiétude. Dans ce recueil l’art de ne rien faire est célébrée avec fraîcheur et finesse. Les poèmes sont rythmés par des calligraphies au fil des pages.

Sieste, repos, quiétude, contemplation…. »Quand on atteint la vacance suprême, on éprouve une quiétude extrême », disait Lao Tseu. On dirait bien que le vieux sage avait déjà tout compris. On pioche à sa guise dans ce joli petit livre dont les poèmes sont classés par saison, comme souvent dans les recueils de haïkus.

Enfin, n’exagérons pas tout de même !

 

Voici en guise de mise en bouche un petit extrait :

Dans la solitude, désoeuvré au coeur de l’été

contre le mur sous l’auvent, je suis en quête de vent frais

mes plans politiques ambitieux n’intéressent personne

mieux vaut donc être un dragon endormi au soleil du sud.

 

Bonne sieste et bonnes vacances !

Vas-y Mao, c’est bon !

25nov

servir le peupleDrôle de petit texte que Servir le peuple, de Yan Lianke !

Imaginez-vous un jeune homme tout droit sorti de sa campagne chinoise, qui devient cuisinier et ordonnance d’un colonel dans une caserne. Le communisme bat son plein. Le jeune homme est ambitieux et veut gravir les échelons. Mais le voilà pris dans un engrenage pour le moins surprenant.

En l’absence du colonel, Wu Dawang, notre héros doit satisfaire aux moindres désirs de son épouse, et ses désirs sont, comment dirais-je, d’ordre sexuel. Pendant deux mois, nos deux tourtereaux communistes vont vivre une passion ardente et fétichiste, à la fois douce et violente et surtout complètement subversive, leur désir étant bien entendu, décuplé par la destruction des effigies de Mao. Mais derrière cette histoire d’amour (?!!) courte et donc fulgurante se cachent bien des silences et des secrets qui vont bouleverser leur destin ainsi que celui de la caserne à tout jamais.

Ce petit ouvrage détourne donc le slogan bien connu de Mao « Servir le peuple » et se joue avec verve du communisme, de l’armée et de la politique en général, si bien qu’il a été interdit en Chine dès sa parution. Il faut préciser que Yan Lianke est abonné à la censure pour le choix de ses thématiques politiquement incorrectes. Son ouvrage le Rêve du village des Ding fait partie des romans interdits car il traite de la propagation du virus du sida suite à la vague de commerce du sang des paysans chinois du Henan. Tantôt primé, tantôt censuré, Yan Lianke est un auteur captivant, étonnant qui aime mettre le doigt là où ça fait mal. Et moi, je jubile !

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