Archives de la catégorie “Bonheur du jour…”

Oliver, David, Pip et les autres…

19mar

Certes, la France en a parlé, mais peu. Outre-Manche, cela semble une autre affaire, et comme ils ont raison, et que nous devrions le célébrer autant, cet auteur qui est le leur mais le nôtre car celui de tout le Monde.

Pensez-donc : deux cents ans en février (le 7) que Charles Dickens est ici avec nous, que mort c’est vrai il offre encore aujourd’hui ces milliers de pages à la lecture, qu’il nous fait rire et pleurer, jubiler, nous remplit, et jamais ne nous lasse de lui.

Les histoires de Dickens ont deux siècles, presque, et c’est magie de voir comme elles ne vieillissent pas, comme leur humour est sauf, leur cri actuel pour beaucoup. Recherche du bonheur et de l’amour, de l’accomplissement de soi, lutte acharnée contre les inégalités sociales, les abus de pouvoir : tels ont été les chevaux de bataille du grand homme, et on ne peut douter qu’il en aurait fait autant deux siècles plus tard.

Cependant, nous préférons de loin retrouver ces valeurs-là dans les décors qu’il a planté, cette Angleterre si victorienne, ce Londres grouillant et mal famé, ces campagnes embrumées, laborieuses, que traverse à pleine allure une diligence convoyant le héros de l’histoire.

Car les personnages, oui, ce sont eux qui font cette oeuvre si grande et riche. On en trouve de toutes les sortes, et des centaines. Les acteurs secondaires ne sont jamais à mettre de côté tant leur mauvaiseté, leur fourberie, leur bonté ou leur comique poussés à l’extrême les rendent si vivants. Les premiers rôles sont des mieux travaillés et des plus attachants.

A titre personnel je crois n’affectionner aucun écrivain autant que Charles Dickens. De bout en bout il me passionne : ses romans d’apprentissage (De grandes espérances, David Copperfield et consorts) revêtent une telle précision dans l’écriture, la peinture sociale, une telle maitrise de l’intrigue que leur taille souvent effrayante n’est rien, que même le double de pages ne serait jamais trop. Ses contes de noël me sont, eux, des trésors que chaque année je revisite pour sentir la chaleur qu’ils dégagent, l’esprit de fête, l’odeur du feu et de la famille autour. Et que dire de Pickwick, des Temps Difficiles, de Martin Chuzzlewit etc.. sinon exprimer le regret de ne plus voir ces écrits tout aussi majeurs dans les rayons des librairies.

Consolons-nous : tout récemment, deux cadeaux nous ont été faits. Le premier est cette passionnante biographie de l’auteur par Jean-Pierre Ohl, un mordu lui-aussi. Riche, bien écrit et illusté, ce folio va devenir un must-have… Le second est une nouvelle édition de L’Embanchement de Mugby, un court texte, parmi mes préférés de Charles Dickens. Assez méconnu, il raconte avec tendresse et drôlerie l’histoire d’un énigmatique « Barbox Frères », descendant d’un train au beau milieu de la nuit, de sa rencontre avec Phoebé et de ce qu’il advint alors d’une vieille blessure non refermée. A deux euros, chez folio toujours, ce peut être aussi une bonne manière de découvrir l’auteur.

Oui, voilà : avec un earl grey, une couverture, un fauteuil ou un coin de cheminée, un carré de chocolat, découvrons-le, relisons-le, c’est ça. A deux cents ans Charles Dickens a toujours sa plume fraîche et malicieuse, et n’a certes pas fini de donner de la voix.

Fêtons-le donc comme il se doit!

 Camille Persais

 

Qu’attendez-vous pour lire Toussaint ?

16mar

Chez tout autre écrivain, une telle démarche pourrait nous sembler au mieux dénuée d’intérêt, au pire complètement présomptueuse. Qu’un auteur ose consacrer un livre à son activité d’écrivain au lieu de nous régaler avec un nouveau roman pourrait même avoir de quoi nous déconcerter. Après tout,  n’est-ce pas le rôle d’un biographe ou d’un critique ? Mais qui mieux que Jean-Philippe Toussaint pourrait nous parler de lui-même (la preuve avec son Autoportrait (à l’étranger) qui vient de sortir dans la collection Double) ? N’est-ce pas alors le but des conférences comme celles que nous organisons dans nos salons (à l’instar de celle qui se déroulera avec ce même écrivain le 29 mars prochain) ? Sans doute est-ce insuffisant et trop volatil… C’est ainsi que L’urgence et la patience s’adresse aux fervents lecteurs de ce grand romancier contemporain ainsi qu’à tous ceux qui aiment à pénétrer dans l’intimité des écrivains en mettant un pied dans leur petite fabrique de livres. Dans ce recueil de textes, dont certains inédits, nous sont dévoilés quelques uns des secrets d’écriture de leur auteur. On touche à ce qu’il y a de plus intime. Jean-Philippe Toussaint y évoque en effet les grands auteurs qui l’ont influencé, les lectures qui ont déclenché en lui le besoin d’écrire, le lien qui l’unissait au célèbre éditeur qui l’a découvert, les lieux qui l’ont vu écrire et ceux qu’il a façonnés grâce à ses souvenirs et à son imagination, sans oublier ses outils de travail, et surtout, sa conception de l’écriture, qu’il définit comme un équilibre à trouver entre l’urgence d’une part, et la patience de l’autre. Il y est aussi question de style, de techniques narratives et de rythme. « Quand on a trop le nez dans le manuscrit, l’œil dans le cambouis des phrases, on perd parfois de vue la ligne du livre. Or j’aime me représenter le livre comme une ligne. J’aime cette abstraction, où la littérature rejoint la musique, et où la ligne du livre ondule, monte, descend, au gré de pures questions de rythme. » Quiconque a eu le bonheur de lire un roman de Jean-Philippe Toussaint sait que cette question de rythme est au cœur de ses préoccupations. En effet, le rythme ondulatoire de ses phrases et de ses récits, manifestement marqués par l’alternance de temps forts et d’accalmies, nous donne parfois l’impression que leur auteur est tout à la fois compositeur et écrivain. Et finalement, au fil de pages et des apartés se dessine la silhouette de l’homme, avec son humour, son sens de l’auto-dérision mais aussi ses doutes.

Vous l’aurez compris, si vous faites partie du cercles des lecteurs comblés qui ont découvert ce grand écrivain avec La télévision, L’appareil-photo ou La salle de bain, et qui sont tombés sous le charme de sa magnifique trilogie sur Marie, L’urgence et la patience ne pourra que vous procurer un moment de lecture privilégié.

F.A.

Annie Le Brun et Camille de Toledo

14mar

Que peuvent bien se dire deux écrivains chevronnés publiés pour la première fois dans la même maison d’édition ? D’un côté, Annie Le Brun est reconnue depuis quarante ans tant pour son admirable intransigeance que pour son engagement aux côtés des pensées les plus libres et radicales (Sade, mais aussi Alfred Jarry, Raymond Roussel, Antonin Artaud, Rimbaud, Lautréamont  sans oublier sa fidélité envers l’esprit  surréaliste, André Breton en tête). De l’autre, Camille de Toledo, né en 1976 alors qu’Annie Le Brun écrivait ses premiers recueils de poésie, est publié depuis  dix ans mais frappe à chaque parution par sa stupéfiante acuité sur notre monde, ses essais-fictions embrassant une réflexion à la fois historique, littéraire et philosophique de première importance. Leurs deux courts textes parus aux éditions Verdier en ce début d’année pourraient se répondre par leurs seuls titres : dans l’excellente collection « chaoïd » (dirigée par David et Lionel Ruffel) L’inquiétude d’être au monde reprend le discours que Camille de Toledo prononça au dernier Banquet de Lagrasse en août 2011 ; dans l’agréable collection Verdier poche, Appel d’air n’est certes pas un inédit d’Annie Le Brun puisqu’il a été initialement publié par Plon en 1988 mais soyons certains que sa lecture (ou sa relecture pour les plus chanceux), augmenté d’une préface récente de son auteur, secouera les certitudes encore vivaces en refusant de se soumettre à la marche du vieux monde.

Vingt-cinq ans plus tard, une semblable sensation physique d’étouffement des désirs signent une fin de XXème siècle dont le «  capitalisme à l’agonie  » et le «  chaos idéologique  » sont les symptômes les plus saillants. L’appel d’air, soit à l’ insurrection lyrique d’Annie Le Brun – cet essai portait en 1988 le bandeau bataillien « pour en finir avec la haine de la poésie  » –  révèle toujours sa troublante actualité. La preuve pourrait résider dans la réponse de Camille de Toledo sous la forme de ce chant lyrique qu’est L’inquiétude d’être au monde. Ces 60 pages en grande partie versifiées rapellent l’abîme métaphysique de notre condition en reprenant la célèbre formule de Pascal notant au XVIème siècle «  le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » . Le flottement de notre XXIème siècle dit de même l’impermanence de l’homme voué au chaos de sa modernité,  à l’incertitude et à la peur qui le fait plier vers les nationalismes et les illusions des promettants, selon la célèbre formule de Stig Dagerman scandée telle un refrain, «  notre besoin de consolation est impossible à rassasier » . Camille de Toledo, sous l’influence d’Aimé Césaire, Edouard Glissant ou Claudio Magris,  en appelle alors à un «  antre des langues  » , seul refuge habitable qu’il écrit «  entre-des-langues  » en véritable h-être  (1) tissé de fictions, d’Histoire et de cultures qui signent notre béance mais également notre singularité. Bien qu’assombrie par les catastrophes du XXème siècle prolongées à travers les récents délires de purification des massacres de Colombine aux Etats-Unis et d’Utoya en Norvège, l’espérance réside dans l’hybridation de l’Europe et des hommes qui la peuplent:

 L’entre des langues est/le seul endroit sauvage qu’il nous reste./ Là, pas de maître-mot, mais un trou,/ un vertige et une hésitation. [...] dans l’entre, là où nous sommes également muets, / traversés par le même effroi. / Là, justement, où nous devons apprendre à vivre, dans l’inquiétude de toute chose.

Ses mots, quoique différents de ceux choisis par Annie Le Brun, résonnent familièrement à l’oreille du lecteur d’Appel d’air. Si Camille de Toledo affirme que «  le savoir, le seul qui nous aide, est celui des poètes » , l’insoumise pose également notre « inacceptable condition humaine » et prône une réhabilitation du lyrisme puisé dans la chair et l’imaginaire, cette « poésie noire embrasant parfois de ses éclairs ce qui nous fait sombrer  » qu’elle définit à de nombreuses reprises avec l’ ardeur si lucide de son écriture :

 [La poésie] est cette fulgurante précarité, à même de faire rempart, certains jours, contre l’inacceptable, et, parfois, d’en détourner le cours. Il suffit pourtant qu’elle cesse d’être cet éclair dans la nuit, pour devenir clarté [...] « 

Ses phrases claquent et résonnent, portent toujours aussi loin comme si leur «  violence critique  » n’était que l’écho de l’inquiétude portée par cette poésie qui dérange en donnant forme à nos rêves les plus ténébreux :

Si elle doit mener quelque part, la poésie n’a pas d’autre sens que de nous mener vers ce que nous ne voulons pas voir

ou encore :

Sans cette conscience physique de l’anéantissement qui, seule, ouvre à celle de l’infini, il n’y a pas de poésie, il n’y a que de la littérature.

Annie Le Brun, Camille de Toledo : deux noms pour saisir ce qu’il en est de notre vacillement et proposer un au-delà des langues et la poésie comme interstices, espaces respirables de vertige, «  énergie du désespoir  » aussi indispensables en 1988, 2012, et encore ?

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1. voir son essai « sur la tristesse européenne » paru au Seuil en 2009, Le Hêtre et le Bouleau , ainsi que son site, passionnant : http://toledo-archives.net/

 

Célébration d’une femme

02mar

« Je pose le cadeau entre ses mains et je l’ouvre pour elle. Elle voulait noter des choses, des impressions surtout. Je lui ai trouvé un stylo en or et un carnet de moleskine noire qu’elle pourra garder sur sa table de nuit. » Ainsi s’ouvre le dernier livre du romancier et traducteur Bertrand Schefer. Paru aux éditions P.O.L, Cérémonie se présente comme le monologue intérieur d’un homme dont la vie va être profondément affectée par la disparition d’une femme qui ne sera jamais nommée. « Une femme disparaît », nous indique seulement la quatrième de couverture. Grande absente de la vie de notre narrateur, cette femme nous apparaît cependant en filigrane, sous des traits pour le moins surprenants étant donné le lien qui unit les deux personnages.

Ostensiblement exempt de toute forme de voyeurisme ou de vulgarité, ce texte semble avoir été déversé d’une traite sur le papier, comme un torrent de mots qui ne saurait être endigué. Bien que l’ensemble des signes habituels de ponctuation soient bel et bien présents, l’intensité de ce texte n’est pas sans évoquer La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès ou encore Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier. Mais s’il ne fait aucun doute que le narrateur de ce texte à la fois subtil et mystérieux  éprouve un besoin irrépressible de parler, de se confier, de partager l’épreuve qu’il traverse, il n’échappera pas à l’attention du lecteur que le langage a ses limites. En effet, incapable de mettre en mots l’expérience qu’il traverse, notre homme n’a d’autre choix que d’en passer par la médiation de l’autre. C’est ainsi qu’il nous parlera volontiers de son ami : c’est moins douloureux que de parler de soi-même… Une fois qu’il aura épuisé les stratégies d’évitement, sera-t-il seulement en mesure de verbaliser ce qui le hante ?

F.A.

 

Une avalanche de pilules roses

29fév

Vous cherchez un remède contre la morosité ambiante ? N’allez pas plus loin, ce livre est pour vous. Dans son dernier recueil paru aux éditions de l’Arbre vengeur, Georges Kolebka s’est surpassé et nous livre non pas trente-sept, non pas soixante, mais bel et bien quatre-vingt-douze textes, tout autant de petites merveilles comprimées au maximum pour ne conserver que l’essentiel. Inutile de vous rappeler que cet écrivain dont nous apprécions tellement l’originalité n’en est plus à son coup d’essai. Si toutefois vous n’avez jamais eu l’occasion de glisser un œil dans l’univers littéraire de ce maître absolu de la miniature, ces 92 comprimés semblent des plus indiqués. Vous y trouverez des tranches de vies, des histoires dépouillées de tout sauf de leur raison d’être (vous étonner ou vous faire rire), des lettres extravagantes, des petites annonces loufoques, des jeux oulipiens… Vous y croiserez un sacré paquet d’insectes (abeilles, scarabées, fourmis et autres coccinelles…), un ou deux pachydermes plus ou moins apprivoisés, et de nombreux écrivains, dont certains en pleine reconversion professionnelle. Kolebka vous ouvre les portes de son laboratoire personnel, un lieu sacré dans lequel il règne en maître. Entomologiste à ses heures, il passe tout au peigne fin, dissèque et décortique le quotidien et la langue française avec une minutie également jubilatoire. Son imagination débordante s’illustre jusque dans le choix d’une onomastique délirante*, et si son sens aigu de l’observation le pousse à faire quelques remarques d’ordre sexuel, l’essentiel dans ce domaine est de se rappeler que « les hommes aiment les femmes aux fesses rebondies »

F.A.

* Si vous trouvez que les références aux Hautingre ont un petit goût de private joke, allez donc jeter un coup d’œil à son recueil précédent intitulé Brefs.

 

Autopsie des illusions humaines par Orstavik

23fév

Par une nuit sibérienne, deux êtres, une mère et son fils, errent séparément dans un petit village au nord de la Norvège. Dans cette nuit glaciale, tous deux rencontrent et suivent des inconnus. Perdus dans leurs pensées, Jon ne peut pas s’empêche

r de visualiser dans son esprit l’image d’un train en action tandis que Vibeke passe mentalement en revue tous ceux qu’elle connaît en se demandant si l’un d’eux pourrait être l’homme de sa vie, peu à peu ils s’éloignent lentement et inexorablement l’un de l’autre. La veille des neuf ans de Jon, dans ce village où ils viennent tout juste de s’installer, un drame se noue.

Avec Amour, publié aux éditions des Allusifs, nous assistons à un sublime décryptage de la solitude de deux êtres par l’un des auteurs contemporains les plus talentueux de Norvège : Hanne Ørstavik.

Avec délicatesse et simplicité, Ørstavik nous livre un roman d’une rare intensité. Le baromètre de l’angoisse poursuit son ascension implacable et finit par laisser le lecteur sonné et bouleversé au pas de la porte du soulagement.

MAGISTRAL

Coup de cœur de Lucie.V (stagiaire au rayon littérature)

L’atelier de la chair

13fév

« J’étais depuis quelques temps fascinée par les hommes âgés ». Tel est l’aveu sur lequel s’ouvre L’atelier de la chair, un excellent petit roman paru aux éditions Finitude. « Au cinéma, mon attention était de plus en plus souvent attirée par les acteurs des générations précédentes et, délaissant les jeunes premiers à la virilité triomphante, mes yeux s’attachaient aux seconds rôles, aux vieux comédiens façonnés par le temps dont la grâce est encore perceptible, vestige d’une splendeur passée, flottait comme  une très ancienne promesse sur les traits abîmés ». Attisée par une certaine curiosité, pour ne pas dire une curiosité certaine, la narratrice de ce très beau roman signé par Emmanuelle Pol se lance à corps perdu dans sa quête d’une aventure avec un homme bien plus âgé qu’elle. C’est ainsi qu’elle jette son dévolu sur un sculpteur qui dispense des cours à l’Académie des Beaux-Arts, où elle s’est inscrite comme élève. De trente ans son aîné, l’objet de son élection semble lui aussi être sensible à ses charmes. Aussi ne tergiversera-t-il que peu de temps avant de prendre les choses en main et de proposer à notre quadragénaire une petite visite de son lieu de travail (et de plaisir)…

Emmanuelle Pol, qui avait fait son entrée sur la scène littéraire avec un délicieux recueil de nouvelles intitulé La douceur du corset, nous livre ici un roman décomplexé dans lequel elle ne nous épargne aucun détail. Mais, loin de nous choquer, elle nous régale avec sa plume raffinée, un rien désuète et poétique, et sa construction narrative impeccable qui contribue à donner une grande impression de maîtrise (aussi bien de soi que de la situation). Un roman plein d’humour et d’une grande justesse – à ne pas mettre entre toutes les mains cependant…

F.A.

L’homme aux mille ventilateurs

06fév

Vous êtes un adepte du Big Lebowski ou encore de la série culte Taxi, vous associez déjà le nom de William Kotzwinkle à deux ou trois livres qui vous ont plu, comme par exemple le polar Fata Morgana (Ed. Rivages) ? Vous êtes un amateur de bizarreries littéraires et d’humour décalé ? Alors ce message vous est destiné : l’un des romans qui ont contribué au succès de cet écrivain et scénariste américain à qui l’on doit l’adaptation littéraire de E.T. est aujourd’hui disponible en format de poche chez Cambourakis.

Publié aux Etats-Unis en 1974, Fan Man raconte les tribulations d’un hippie baptisé Horse Badorties. Cet énergumène dont le nom n’est pas la seule caractéristique excentrique a aux moins deux obsessions dans la vie : collectionner les ventilateurs (d’où le titre, qui a d’ailleurs été conservé pour l’édition française) et autres objets insolites, et organiser le concert de la Chorale de l’Amour, une chorale composée essentiellement d’adolescentes fugueuses d’une quinzaine d’années. Vous l’avez compris, Horse Badorties est un original, un marginal, même pour son époque – « le mec le plus bizarre que j’aie jamais vu, on dirait qu’il vient juste de sortir de son bocal à poissons », tel est le commentaire qu’il inspire à l’un des personnages qui croisent son chemin. Cette histoire complètement déjantée dont il se fait le narrateur se déroule à New York, l’espace de quelques jours seulement, mais cela vous laisse le temps d’apprendre qu’il collectionne de manière compulsive ce que les Américains appellent junk, qu’il ne peut d’ailleurs pas sortir dans la rue sans en emmener un échantillon, aussi lourd et encombrant soit-il, qu’il cohabite avec des cafards, qu’il croit en la réincarnation et en les bienfaits des drogues bio, qu’il a une propension à la dispersion (faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?…), mais que derrière la coolitude qu’il affiche 24h/24, il y a aussi deux choses qu’il ne supporte pas, à savoir le violon et la musique porto-ricaine. Cela n’empêche que dans l’ensemble, il est toujours d’humeur joyeuse, même lorsqu’il vient de se faire expulser par son propriétaire ou encore de couler en plein milieu du lac de Central Park…

A l’instar de Kurt Vonnegut Jr., qui prend le soin de mettre le lecteur en garde dans une préface concise mais sibylline, on peut alléguer qu’il en va de ce livre comme de la musique que souhaite obtenir Horse : il est « inaccessible au commun des mortels »… Car si Fan Man est bel est bien une promesse de fou rire, il vous faut au préalable accepter l’idée que vous pénétrez dans un univers décalé dont « le seul juge » est ce personnage haut en couleur qui vous fait l’honneur de vous livrer ses expériences dans une prose pour le moins authentique.

F.A.

Kéthévane Davrichewy le 8 février

03fév

Si son nom ne vous est pas totalement inconnu, c’est peut-être parce que Kéthévane Davrichewy n’en est pas à son coup d’essai en littérature, auteur déjà prolifique d’une vingtaine de récits pour enfants et adolescents. Vous l’avez également croisée longtemps en bonne place sur notre table « coups de cœur » au rayon littérature grâce à son précédent roman d’amour et d’exil qui avait fait chavirer bien des cœurs de libraires (lire ici le blog enthousiaste de sa première supportrice de l’équipe) et de lecteurs, La mer Noire. En 2010, ce roman fit légitimement partie de la sélection pour notre prix Lavinal (voir la vidéo de présentation), puis Kéthévane Davrichewy se prêta elle-même au jeu de notre caméra pour un enregistrement dans notre studio, visible en cliquant ici. Premier texte de l’auteur choisi par l’éditrice Sabine Wespieser, cette dernière lui réitère en 2012 sa confiance en publiant Les Séparées qui figure parmi la liste des 5 romans en compétition du prix RTL-Lire.

La mer Noire revenait sur les origines géorgiennes de la famille de l’auteur à travers le regard d’une vieille dame le jour de ses 90 ans, Tamouna, qui attend le retour de son ancien amant Tamaz. Elle remontait le fil d’une mémoire collective et intime à partir de la rencontre à Batoumi le dernier été de ses 15 ans de ce jeune garçon qui habitera à jamais son cœur. S’ensuivent le déracinement de sa terre natale à cause des Bolcheviques, la traversée de la mer Noire vers l’Europe puis l’arrivée à Paris, la difficile intégration, le mariage, les deuils et les amitiés qui jalonnent une existence, l’arrivée des enfants puis des petits-enfants sans que jamais le souvenir de Tamaz entrevu à de trop rares retrouvailles n’arrivent à rompre, soixante-quinze ans plus tard, leur serment d’amour : répondra-t-il présent au soir de sa vie ?

Dans Les Séparées, l’ellipse de trente années entre les deux premiers chapitres permet de mesurer le basculement entre l’amitié fusionnelle partagée par deux amies d’enfance, Alice et Cécile, et leur rupture brutale. Là encore, l’Histoire tient une place toute particulière puisque l’auteur a décidé de placer le parcours de ses personnages entre deux dates clés symboliques d’une génération (partagée en partie par Kéthévane Davrichewy née en 1965) : 21 mai 1981 – 21 mai 2011. Si l’acmé de leur  relation correspond à l’euphorie accompagnant l’élection de François Mitterrand, la commémoration de ce trentième anniversaire se confond avec le deuil des idéaux et de leur adolescence. Leurs voix en alternance retracent le chemin de leur vie, permettent de franchir le mur de l’incommunicabilité pour renouer le lien et redonner sens à leur histoire : d’un côté Alice se remémore (à la manière de Tamouna) trois décennies d’une vie au gré de sa lecture d’un magazine qui revient sur les années Mitterrand, de l’autre Cécile dans le coma à la suite d’un « accident » adresse des lettres imaginaires à Alice qu’elle espère voir à son chevet. L’attente est là encore un des ressorts dramatiques de cette valse à deux temps, entre passé et présent, entre un âge d’or et l’amère désillusion qui paraît inéluctable. « Les gens sont-ils  plus présents une fois partis ? [...] elle songe aux absents, elle mesure leur présence dans son existence » et « Les disparus surgissent quand on ne les attend pas et ne répondent pas quand on les espère« , semblent nous suggérer en commun les voix qui peuplent ces romans.

Kéthévane Davrichewy réussit à l’aide d’une écriture épurée (sans grandiloquence ni pathos, deux écueils majeurs quand on parle de « grands sentiments ») à faire ressentir avec une grande émotion le temps qui passe, qui plus est en cultivant l’art de la brièveté (ses romans ne dépassent pas les 200 pages et ses phrases sont souvent minimales). Peut-on encore espérer que se rejoignent de nouveau ces destins qui ont été un jour si unis, puis brisées ? Gageons que Kéthévane Davrichewy réponde mercredi prochain (à 18h au 91, rue Porte-Dijeaux) aux multiples échos qu’elle tisse entre ces histoires d’amour et d’amitié qui soulèvent avec une même force bouleversante.

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Le roi n’a pas sommeil

02fév

« Ce que personne n’a jamais su (…), c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras était venu lui passer les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. » Voilà comment s’ouvre le dernier roman de Cécile Coulon, publié aux éditions Viviane Hamy. Situé dans une petite ville de province imaginaire, Le roi n’a pas sommeil met en scène la famille Hogan, composée du couple formé par William et Mary, et de leur fils unique Thomas. Ce dernier grandit à l’ombre d’un père rustre, alcoolique et violent qui répartit toute son énergie entre la scierie et la caserne, avec pour seuls rayons de soleil la tendresse et l’amour que lui prodigue sa mère. Enfant, puis adolescent, Thomas fait l’effet d’une touffe d’herbes hautes sans cesse balayée par des vents contraires. Mais finalement, alors qu’il est rattrapé par son destin, on se rend compte qu’une épée de Damoclès le suivait depuis le berceau et même un peu avant : son patrimoine génétique avait tout d’une bombe à retardement prête à exploser à n’importe quel moment. « Les vieilles du quartier disaient [d'ailleurs] que l’âme de son père flottait au-dessus de lui ». Le roi n’a pas sommeil est donc avant tout un roman sur l’atavisme et sur l’impuissance des hommes face à certaines formes de déterminisme. Entre l’exergue emprunté à Steinbeck et le choix d’une onomastique à consonance exclusivement anglo-saxonne, l’auteur ne dissimule pas ses influences (1). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que son héros nous évoque le McTeague de Frank Norris si superbement campé dans Les rapaces ! Forte d’un tel héritage, Cécile Coulon s’impose sans conteste comme une voix profondément originale au sein de la littérature française contemporaine (2). Du point de vue stylistique, elle n’hésite pas à jouer sur les registres de langue et à donner un véritable coup de pinceau au vernis parfois écaillé de métaphores et expressions françaises rebattues, le tout avec un humour toujours très fin. Par ailleurs, la tension narrative qu’elle parvient à installer par le biais d’une construction sans faille, à commencer par une scène inaugurale étonnante qui, sous couvert de donner les clés de l’histoire, ne fait qu’attiser la curiosité du lecteur, contribue à faire de ce roman réaliste une véritable réussite !

(1) S’il ne fait aucun doute que Méfiez-vous des enfants sages avait pour cadre les États-Unis des années 1970, Le roi n’a pas sommeil se déroule dans une petite ville baptisée Haven, qui est finalement tout sauf un havre de paix.

(2) Dans la même veine, on peut penser à Julie Mazzieri et son superbe Discours sur la tombe de l’idiot (Corti, 2009 – cf. notre blog).

F.A.

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