Archives de la catégorie “C’est nouveau”

L’incroyable talent de Joyce Carol Oates

06oct

oates.jpgAu sommet de son art, la romancière américaine Joyce Carol Oates nous raconte dans La fille du fossoyeur (Ed. P. Rey) l’histoire tourmentée de Rebecca Schwart et de sa famille d’immigrants débarquée à Milburn (Etat de New-York) pour fuir l’Allemagne nazie. Pour la petite Rebecca, la vie s’articule entre sa mère et ses deux frères aînés jusqu’au jour tragique où le père, un homme rendu violent et imprévisible par l’histoire de son pays et qui travaille désormais comme fossoyeur, commettra un acte qui fera basculer la vie de la fillette dans l’horreur. Pupille de la nation, recueillie par son institutrice, elle quittera l’école pour travailler comme femme de chambre. Croisant pour son malheur le chemin de Nile Tignor, elle partira vivre avec lui à Chatauqua Falls. Au fil des années, après la naissance du petit Niley, son compagnon souvent absent révélera son vrai visage d’homme alcoolique et instable. Battue, malmenée, elle parviendra à s’échapper pour sauver sa propre vie et celle de son petit garçon. Fuyant de ville en ville vers le Nord, de petit boulot en petit boulot, sa rencontre avec le pianiste de jazz Chester Gallagher orientera enfin leur destin à tous les deux vers une vie plus paisible, presque sereine. Cachant son passé à sa nouvelle famille, elle cherchera néanmoins, arrivée à la fin de sa vie et atteinte par la maladie, à renouer avec son passé. Cette démarche l’amènera à retrouver la trace de sa cousine, une anthropologue de renom qui vient d’écrire ses mémoires en témoignage de l’Holocauste. La  correspondance qu’échangeront les deux femmes leur permettra à toutes les deux de faire la paix avec leur passé. Bouleversant à plus d’un titre, ce roman est un pur chef-d’oeuvre, comme l’avait été Les chutes (prix Fémina étranger en 2004). Le lecteur  est sûr de ne pas en sortir indemne.

Kerangal & Kennedy

03oct

kerangal.jpgCurieusement il n’est pas donné à beaucoup d’écrivains d’avoir un style, surtout parmi la jeune garde, cette relève dont on attend beaucoup jusqu’à la prochaine. Des univers, des théories, des ambiances, des couleurs, mais souvent point de ce style qui distingue un écrivain d’un auteur. Il est vrai qu’avoir trouvé sa marque ne suffit pas à vous faire un nom, que posséder sa langue et la soumettre à sa ou ses visions n’assure pas d’un public plutôt friand d’histoires. On pense en passant à Zone de Mathias Enard, ardemment défendu sur son blog par Titus Curiosus et qui mériterait que quelqu’un, ici, en souligne l’importance et l’ambition. Avec Maylis de Kerangal, qui appartient d’ailleurs à ce groupe réuni dans la revue Inculte et où officie le brillant Mathieu Larnaudie, le fin Arno Bertina et le joueur de football palmé François Bégaudeau, Maylis de Kerangal donc que nous suivons depuis son premier livre, l’évidence s’impose : en quelques lignes vous savez que vous êtes en présence d’une écriture qui ne se contente pas de coller à des faits ou aux ressorts d’une intrigue qui justifierait à elle seule de continuer le livre. Non, elle écrit et vous saisit par son verbe qu’elle ne ménage pas, par son art de la syncope, par son rythme, ses personnages prennent vie en quelques lignes, décrits en trois touches. Nous avions beaucoup aimé son duo de nouvelles Ni fleurs ni couronnes, un peu moins goûté à l’exercice que constituait Dans les rapides (très aimé cependant par quelques libraires du rayon, un brin nostalgiques des seventies), nous voici aujourd’hui totalement convaincus par son dernier roman, Corniche Kennedy, à l’enseigne de son fidèle éditeur Verticales, et qui met de nouveau en scène des adolescents, personnages dont elle restitue avec une finesse qui laisse pantois les variations, les tentations et les failles, usant de leur langue sans tomber dans la parodie, saisissant au vol (c’est le cas de le dire ici) leur volatilité et leur pesanteur. Les héros de ce roman impossible à lâcher tant la tension reste forte du début à la fin, n’ont même pas quinze ans et ils côtoient l’éternité en se propulsant du haut d’une corniche pour des sauts dangereux, activité répréhensible qu’un commissaire, plutôt malgré lui, doit éradiquer sans faiblesse pressé par un politicien qui a fait de son action municipale une caricature perfidement saisi par l’auteur. L’affrontement qui va en découler tient du jeu et de la course, de la comédie et du drame, et l’art de Kerangal de rester sur le fil, entre accélérations et ralentissements, entre psychologie et action, fonctionne magnifiquement. On aura compris que notre enthousiasme à trop s’étaler, risque d’inquiéter. Nous nous contenterons donc d’affirmer, avec un rien d’assurance, que si Corniche Kennedy n’est pas encore un large succès de librairie, c’est pourtant un des livres majeurs de la rentrée littéraire française. Il est peut-être temps qu’on se le dise.

Karoo boy roman de l’incandescence.

25sept

karooblacklaws.jpgblacklaws-2.jpgTroy Blacklaws a grandi au Cap et c’est tout cet univers qui imprègne son premier roman Karoo Boy.

Dans cet aérien et sensuel récit sur l’adolescence, l’auteur évoque les difficultés du passage à l’âge adulte.

Douglas, suite à la mort accidentelle de son frère jumeau voit son univers familial se briser en mille morceaux. Le père s’enfuit et Douglas quitte le Cap, son élément favori, la mer et le confort de son adolescence pour une bicoque dans la région reculée, cruelle et isolée du Karoo. Il va y découvrir l’intolérance, l’ignorance, la violence et le racisme. Autrement dit, la noirceur d’une époque. Malgré ce choc, il connaîtra également sous le soleil de plomb du Karoo, les balbutiements de l’amour et une solide amitié avec un vieil homme noir, victime des injustices de la ségrégation.

Comment se construire dans un pays ravagé ? Blacklaws aurait pu tomber dans le larmoyant, mais son style aéré et lumineux ainsi que la beauté et la sensualité de ses images nous transportent tout simplement et procurent des émotions inattendues. Sauvage et charnel, voici le récit d’une double déchirure, la violence politique de l’Afrique du Sud accablée par l’apartheid et le deuil d’un ado arraché à son frère jumeau. Déjà un beau succès un grand format, Karoo boy va pouvoir, sous la couverture des Points Seuil, gagner un nouveau public

D’autant que le deuxième roman de Blacklaws, Oranges sanguines, vient de paraître chez Flammarion.

Dans ce nouveau roman, autre évocation de l’Afrique du Sud de son enfance et de son adolescence, le narrateur campe à travers le personnage de Gecko, la figure d’un rebelle. Entre un père fermier et une mère infirmière aux idées libérales le jeune garçon affiche trés tôt ses idées contre la ségrégation raciale dont la pays tout entier est la victime ou le complice. Roman d’apprentissage, magnifique exploration de l’enfance puis du difficile passage à l’âge adulte, où le jeune homme n’aura de cesse, devenu soldat puis déserteur de militer et prôner ses idées de liberté Oranges sanguines est un livre vibrant qu’on a envie de conseiller malgré la rage sourde qui y trace son sillon. Fuyant le Cap pour Londres puis Copenhague sur les traces de son premier amour, Zelda, le héros ira jusqu’au bout de ses idéaux loin de sa famille et des tourments des années soixante-dix. Avec ce deuxième roman, Troy Blacklaws confirme qu’il est un écrivain sur lequel il faudra compter, la littérature sud-africaine comptant plus que jamais sur l’échiquier très riche des lettres anglo-saxonnes.

Du vent dans les bronches

24sept

Fan ManVous êtes un adepte du Big Lebowski des frères Coen1 ou encore de la série culte Taxi2, vous associez déjà le nom de William Kotzwinkle (1943 - ) à deux ou trois livres qui vous ont plu, comme par exemple le polar Fata Morgana (Ed. Rivages) ? Alors ce message vous est destiné : l’un des romans qui ont contribué au succès de cet écrivain et scénariste américain qui est également connu pour son adaptation littéraire du film culte E.T. est enfin traduit en français.

Publié aux Etats-Unis en 1974, Fan Man (Ed. Cambourakis) est un récit à la première personne qui raconte les tribulations d’un hippie baptisé Horse Badorties. Cet énergumène dont le nom n’est pas la seule caractéristique excentrique a aux moins deux obsessions dans la vie : collectionner les ventilateurs (d’où le titre, qui a d’ailleurs été conservé pour l’édition française) et autres objets insolites, et organiser le concert de la Chorale de l’Amour, une chorale composée essentiellement d’adolescentes fugueuses d’une quinzaine d’années. Vous l’avez compris, Horse Badorties est un original, un marginal, même pour son époque - “le mec le plus bizarre que j’aie jamais vu, on dirait qu’il vient juste de sortir de son bocal à poissons”, tel est le commentaire qu’il inspire à l’un des personnages qui croisent son chemin. Cette histoire complètement déjantée dont il se fait le narrateur se déroule à New York sur quelques jours, mais cela vous laisse le temps d’apprendre qu’il collectionne de manière compulsive ce que les Américains appellent junk3, qu’il ne peut d’ailleurs pas sortir dans la rue sans en emmener un échantillon aussi lourd et encombrant soit-il, qu’il cohabite avec des cafards, qu’il croit en la réincarnation et en les bienfaits des drogues bio, qu’il a une propension à la dispersion (faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?…), mais que derrière la coolitude qu’il affiche 24h/24, il y a aussi deux choses qu’il ne supporte pas, à savoir le violon et la musique portoricaine. Cela n’empêche que dans l’ensemble, il est toujours d’humeur joyeuse, même lorsqu’il vient de se faire expulser par son propriétaire ou encore de couler dans le lac de Central Park…

A l’instar de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. (1922-2007), qui prend le soin de mettre le lecteur en garde dans une préface concise mais sybilline, on peut alléguer qu’il en va de ce livre comme de la musique que souhaite obtenir Horse : il est “inaccessible au commun des mortels”… Car si Fan Man est bel est bien une promesse de fou rire, il vous faut au préalable accepter l’idée que vous pénétrez dans un univers décalé dont Horse Badorties est “le seul juge”, lui qui vous fait l’honneur de vous livrer ses expériences dans une prose qui se veut la plus authentique possible. Sans doute en conviendrez-vous alors avec nous, un peu d’anachronisme ne fait pas de mal dans cette rentrée littéraire !

La sortie de Fan Man étant prévue pour le 2 octobre, voici les quelques premières lignes pour vous faire patienter…

“Je suis tout seul dans ma turne, mec, ma turne avec des détritus jusqu’au plafond. Des partitions empilées, des tas de sacs-poubelle bourrés d’ordures et, par terre, des poêles à frire tout encroûtées, incrustées de mouchetures de saloperies putréfiées dans la graisse. Ma turne à moi, mec, ma petite turne à moi de Horse Badorties dans le Lower East Side.”


1 Sorti en 1998 avec Jeff Bridges dans le rôle du Dude.2 L’acteur Danny DeVito tenait l’un des rôles principaux de cette série télévisée qui fut diffusée de 1978 à 1982 sur la chaîne ABC, puis sur NBC. En France, la chaîne Série Club la diffuse depuis 2000.3 Vocable que l’on traduira en français par bric-à-brac ou camelotte afin de rester poli…

 

 

Surveillez vos lacets

20sept

baker.jpgArrêtez-tout ! Posez le livre que vous êtes en train de lire, il saura patienter et venez remédier à un terrible manque car il paraît que vous n’avez pas lu La mezzanine du génial Nicholson Baker et redoutez que cela se sache. Le livre était épuisé, nos cris n’y faisaient rien : impossible depuis quelques années de conseiller cette petite merveille aux passionnés de littérature. Et puis, parce que désormais les livres de poche disparaissent des catalogues, le secours de ces collections dites de “semi-poches” arrive à point nommé. Pavillons poche avait déjà ressuscité A servir chambré, ahurissant petit roman sur les élucubrations mentales d’un jeune père de famille en train de bercer son nouveau-né, et cela avait permis à certains de redécouvrir cet auteur américain totalement inclassable, seul dans sa catégorie d’hyperréaliste comique. Avec La mezzanine dont Robert Laffont a récupéré les droits, nous tenons son coup de maître, une performance littéraire acrobatique, hilarante et brillante, un de ces numéros de haute voltige littéraire comme il ne nous a pas été donné d’en lire souvent. Le propos est d’une simplicité apparente qui défie le romanesque : un col blanc américain, réalisant que son lacet est cassé, décide à l’heure du repas d’aller remédier à ce micro-drame, sans compter sur le fait que la descente de l’escalator sera périlleuse, le passage aux toilettes détartrant, l’achat d’un remontant insurmontable…De ce trajet d’une banalité confondante, Nicholson Baker fait une épopée sociologique, passant au crible de sa culture le moindre détail, élaborant des théories microscopiques, portant la réminiscence au rang d’oeuvre d’art et hissant la note infrapaginale si chère aux universitaires au niveau du sublime…Monologue débordant de digressions savantes ou intimes, La mezzanine rend un hommage contemporain à Tristram Shandy qui en son temps avait bouleversé l’histoire des Lettres sans jamais se départir d’un ton qui se veut anodin. Le résultat de cette odyssée invisible est un livre d’un comique rarement égalé, parodie inventive, analyse sociale et introspective, délire tenu au cordeau. Depuis la sortie de ce premier roman, nous avons en tête les éclats de rire qui ont ponctué sa découverte et guettons avec une impatience gourmande la sortie de tout nouvel opus de Baker, assuré de n’y pas trouver ce qu’on nous sert ailleurs… Alors rejoignez le cercle de ses admirateurs et faites du prosélytisme.

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Marie NDiaye/Patrick Modiano

18sept

patrick-modiano.jpgmarie-ndiaye.jpg  C’est grâce à un multi-partenariat que paraît en ce mois fécond de la rentrée littéraire deux supports critiques d’un genre assez inédit. Après le succès de Céline vivant aux éditions Montparnasse (en 2007), voici que les éditions Textuel avec le soutien de l’INA republient (après une première tentative en 2005) deux livres-CD consacrés à des auteurs contemporains: Marie NDiaye et Patrick Modiano. Si le texte critique (ainsi qu’un solide  appareillage de photos, manuscrits, des repères chronologiques, le choix d’une anthologie de l’auteur et d’une bio-bibliographie précise) est confié à chaque fois à un spécialiste de la littérature (Nadia Butaud pour P. Modiano, Dominique Rabaté pour Marie NDiaye), la séduction opère également par le choix d’ extraits d’émissions de radios qui rendent charnelle la présence de l’écrivain derrière la passion de l’analyse ou la singularité de leurs textes mêmes.

Ainsi, l’essai de Nadia Butaud rend compte d’une relecture d’un texte autobiographique des vingt-et-une premières années de la vie de Modiano (Un pedigree, 2006 en Folio) alors que le CD fait justement entendre l’auteur dans les prémices de son succès (en 1972 lors de l’émission “Radiocopie” présentée par Jacques Chancel). Pour Marie NDiaye, l’accent est également mis sur certains écrits d’inspiration autobiographique dans ses entretiens sur France Inter (en 2001 quand elle a reçu le prix Femina pour Rosie Carpe et 2005 pour Autoportrait en vert) tandis que Dominique Rabaté s’attache à défendre son projet avant tout romanesque tout en rendant juste une lecture intime de sa “mythologie personnelle” derrière le subtil tissage de “métaphores obsédantes” (terme du critique Charles Mauron) riches d’interprétations: la famille/filiation/transmission , et ses ressorts les plus souterrains, à savoir la maternité (souvent monstrueuse, du moins non assumée), la trahison, l’abandon, la dette, la reconnaissance, la perte de l’identité…

Car comme D. Rabaté l’a confié lui-même sur France Culture, il n’est pas d’expression (freudienne à l’origine et reprise le plus récemment par des écrivains comme Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008: cf. notre blog du 6 mai 2008) plus pertinente pour évoquer l’oeuvre de Marie NDiaye ou celle de Patrick Modiano que celle de “roman familial“ telle que Marthe Robert dans son Roman des origines et origines du roman (Gallimard, 1976- collection “Tel”) avait vu là la grande et seule affaire du travail littéraire.

 

 Pour un approfondissement du livre-CD sur Marie NDiaye, voir le prochain “coup de coeur” qui y sera consacré sur notre site.

Faut pas prendre les canards sauvages pour…

17sept

Honte et dignitéHonte et dignité, voilà un titre qui, comme on dit, en impose : s’agirait-il d’un essai de moraliste protestant venu du froid ? du slogan d’une équipe de football norvégienne naufragée dans son championnat ? de la devise ambiguë d’une cité nordique en mal de publicité et soucieuse de provocation ? Rien de tout cela puisqu’il s’agit du titre de la dernière découverte d’un éditeur dont on ne parle pas assez dans ce blog malgré l’intérêt prononcé que nous lui portons et depuis de nombreuses années, Les Allusifs, maison québécoise animée par Brigitte Bouchard avec une vaillance qui n’a d’égale que sa témérité (beaucoup de dignité mais aucun motif de honte…) et à l’origine de quelques découvertes mémorables dont Horacio Castallanos Moya, Roberto Bolano, Pere Calders, Sylvain Trudel, Antonio Ungar, Knud Romer, Giosué Calaciura, Maximilien Durand et nous en oublions de peur d’amoindrir la liste par sa taille…Dag Solstad, son auteur, est, paraît-il, un auteur de grande réputation dans sa Norvège natale où il est né en 1941 : il a à son actif une vingtaine de romans et va pouvoir enfin se faire connaître du public français avec un court roman nommé donc, on l’aura compris, Honte et dignité. Dans la lignée d’un Thomas Bernhard qui est devenue une icône révérée et une référence absolue désormais quand on parle d’introspection torrentielle, Solstad qui ne fait pas parler son protagoniste mais s’invite, omniscient et impitoyable, dans son cerveau affaibli, nous plonge dans les méandres d’une pensée en mouvement heurtée par le réel et sa violence et secouée dans le même temps par la puissance des réminiscences d’une mémoire incertaine. L’anti-héros de ce roman qu’on ne lâche pas (et il ne vaut mieux pas, il n’y a pas de chapitres pour respirer…) se nomme Elias Rukla, il aborde la cinquantaine en vaincu, porté sur la boisson pour supporter sa condition de professeur de norvégien. La journée que nous allons passer en sa compagnie est un moment fatidique de son existence étale : il déraille à la suite d’un cours passé à expliquer  un passage du Canard sauvage d’Ibsen, œuvre profonde qui s’éclaire enfin après des années à tourner autour, ce qui nous vaut cinquante pages étourdissantes d’analyse et d’auto-analyse qui mêle le littéraire et le personnel, qui convoque la grande Littérature en la soumettant au tamis de l’indifférence scolaire. Et de ses “milliers d’heures  jalonnées par autant d’évaluations, de méditations, de spéculations, toutes aussi machinales les unes que les autres”, ne sont sauvées que celles, terribles, qu’il s’inflige pour réaliser que sa vie est un patient désastre, convenable et sans relief, un drame qui n’émeuvra personne, et surtout pas sa femme, cette beauté désormais ravagée par l’ennui et l’échec. Honte et dignité est un livre fort, percé d’une ironie qui fait mal mais qu’on ne veut pas abandonner même si l’on a compris que depuis longtemps, depuis le début même, tout est fini.

 Dag Solstad

Les guerres de Troie

12sept

heinrich_schliemann.jpgPeter Ackroyd doit aimer les défis. Quand il ne se lance pas dans une biographie (on lui doit une somme sur Shakespeare et Dickens, un livre sur Chaucer, un pavé sur Londres, entre autres), il se divertit avec des romans qui mêlent une érudition que l’on devine impressionnante et un plaisir de la narration contagieux. Depuis quelques années c’est l’éditeur Philippe Rey qui lui consacre son énergie et son enthousiasme, certain de sa valeur et de la proximité du temps où, précisément, on rendra autant hommage au romancier qu’au biographe. En cette rentrée, on n’a pas encore, nous semble-t-il, rendu justice dans la presse aux qualités de La chute de Troie dont nous sortons tout juste et qui nous a enchantés. Il est vrai que les histoires d’archéologue, quand bien même elles ne mettent pas en scène la sautillant Indiana J. , ont souvent cet attrait de l’aventure rencontrant la science dans ce qu’elle a, parfois, de plus fumeux. On n’échappe pas à cette fausse règle ici puisque le personnage principal, Obermann, très largement inspiré par le fantasque Heinrich Schliemann, est un autodidacte de haute volée imprégné d’Homère et de récits antiques. Son flair, sa folie et son instinct lui ont permis de mettre à jour un site fabuleux qu’il ne veut pas voir comme autre chose que les restes de la Troie anéantie. Il connaît son Homère par coeur et ne veut pas admettre une autre vision qui contredirait le chant de l’aède. Alors peu importe les civilisations qui ont succédé à la cité de Priam, au diable les ancêtres qui ont tout l’air de provenir de l’Inde, il faut qu’ils soient occidentaux, qu’ils soient grecs, et tout ce qui peut indiquer le contraire doit disparaître, dans les flammes et dans le vent. Volontiers pillard, truqueur et escroc, Obermann est malgré tout et toujours animé par un souffle qui donne envie de lui pardonner ses débordements et sa rudesse. La jeune femme qu’il a choisie sur photographie provient d’Ithaque, son mariage a été arrangé par ses parents et l’homme auquel on la marie garde des zones d’ombre qui vont s’éclaircir dans le tumulte et les trépidations d’un chantier mené dans l’urgence et la folie. Fascinée, elle s’immerge dans le passé qui vient se confondre avec le présent, séduite, elle se prend au jeu des fulgurances aiguës de son rouleau compresseur de mari. Le lent crescendo romanesque mené par Ackroyd trouvera, avec une brutalité déconcertante, une chute pour le moins inattendue que nous réserverons au prochain lecteurs de La chute de Troie.

guerre-de-troie.jpg

 


Bordel aqueux ou boxon aquatique ?

11sept

Frédéric CiriezAvec Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez autour duquel la rumeur commence à bruire, nous nous trouvons devant un OLMI (objet littéraire mal identifié) : documentaire ? roman d’anticipation ? chronique paillarde ? ou, tout simplement, un “joyeux bazar” de formes et de genres littéraires où le plaisir d’écrire provoque la jubilation du lecteur ? La lecture seule de ce livre inclassable permettra de le savoir finalement, une lecture en apnée dont on sort essoufflé comme après un trop long séjour au fond de la piscine…

Mais de quoi est-il question au juste ? Le narrateur, Beau Vestiaire (un hommage au Querelle de Genet ?), est chargé d’établir une sorte de carnet de bord retraçant l’histoire et le quotidien de l’établissement qui l’emploie, un sous-marin transformé en maison de passe amarré sur le quai de Paimpol, d’où son nom anagrammatique, “l’Olaimp”, sous-marin-le-redoutable2.jpgbéni des dieux et en l’occurrence de quelques déesses égarées qui ont choisi de se mettre à leur compte en ces temps de libre entreprise généralisée ; il faut dire que cet ancien vaisseau de la Marine Nationale a un lourd passé qui justifie assez l’usage auquel il est condamné. Ses premières sorties en mer donnent lieu à quelques scènes de stupre et de luxure en vase clos, si bien que sa carrière militaire tourne court et que les clients remplacent les marins dépravés . Apparemment la petite entreprise se porte bien et les histoires successives des habitantes des lieux alternent avec quelques contes immoraux laissés par un client amoureux du folklore breton en guise de paiement ; en effet tout est possible dans ce bâtiment voué au plaisir et uniquement au plaisir ; c’est bien le maître mot de ce premier roman généreux où le côté sordide de la prostitution n’est jamais évoqué et où l’on sent chez ce jeune auteur un goût certain pour la subversion joyeuse et une tendresse toute particulière pour les déclassés et les marginaux de tout bord ; la devise des hippies ” faites l’amour pas la guerre” pourrait servir d’exergue à ce petit roman revigorant comme une bouffée d’embruns à moins qu’elle ne lui serve de conclusion…


La dernière enquête de Henry Rios

10sept

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MICHAEL NAVA clôt sa série

        mettant en scène

son avocat gay Henry Rios

         à Los Angeles

 

 Vient de paraître la septième enquête de la série : Les défroques du coeur - on s’en réjouit - mais qui sera la dernière - on s’en désole ! Car on regrette que son auteur ait décidé de mettre un point final aux aventures de son personnage, Henry Rios, personnage attachant et sensible, spécialisé dans les affaires judiciaires mettant en cause la communauté homosexuelle. Comme son auteur, Rios est d’origine hispano-américaine, précisément Chicano, dans un environnement dominé par les Anglo-Saxons et qui, plus est, homosexuel - et donc confronté à la fois au racisme et à l’homophobie. Les romans policiers de Michael Nava - il a lui-même longtemps été avocat au barreau de San Francisco et sait donc de quoi il parle - ont à coeur de dénoncer les mécanismes de l’appareil judiciaire américain, et notamment de l’Etat de Californie, que l’on imaginerait moins sectaire envers les gays - à tort. Rejet, oppression, homophobie, y sont aussi monnaie courante qu’ailleurs…

Dans ce dernier opus, Rios est victime d’un infarctus en pleine plaidoirie et hospitalisé d’urgence. Contraint au repos, il dresse un bilan de sa vie  -  notamment les années passées avec Josh, son compagnon que le sida a emporté - et, se rapprochant de sa soeur, va découvrir un secret familial qu’il était loin de soupçonner… On retrouve avec plaisir toutes les qualités habituelles de M. Nava :  une plume fluide et sensible, alliée à une finesse d’analyse,  des personnages subtils, et des intrigues qui font la part belle à la psychologie.

Laissons le dernier mot à l’auteur - petite considération en forme de bilan sur son oeuvre  : “Mon association avec Rios s’est révélée l’une de mes plus durables relations. Sans le vouloir, j’en suis arrivé à rédiger la chronique de l’existence d’un homme qui n’est pas loin de mes contemporains gays. Et, ce faisant, j’ai peut-être aussi également écrit une sorte d’autobiographie spirituelle”.

 

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