Archives de la catégorie “C’est nouveau”

So shocking ! d’Alan Bennett

05mar

Une fois de plus, Alan Bennett vient nous surprendre. Nous avions bien ri avec La reine des lectrices ou encore avec La mise a nu des époux Ransome et l’auteur renouvèle son art avec ceci de différent qu’il espère  nous choquer avec son dernier ouvrage qui porte bien son titre : So shocking ! encore et toujours publié aux éditions Denoël & d’ailleurs.

Si quelqu’un ici a un jour pensé que les britanniques étaient prudes, il ravalera ses mots dès avoir commencé sa lecture. Les deux chroniques que nous rapportent Alan Bennett ont un point commun : le sexe. Et attention car l’action, bien loin de se comparer à de la pornographie tout de même, se passe de métaphores bien senties ou de toute autre forme employée dans les romans à l’eau de rose. Et oui, l’auteur fait tomber le masque de l’hypocrisie en faisant apparaître que l’amour ne se construit pas seulement sur des balades romantiques main dans la main sur la plage ou sur des baisers chastes.

Deux camps s’opposent nettement : ceux qui ont compris que la vie nécessite un grain de folie et les autres. La morale voudrait que les héros soient sérieux, mais ce sont les audacieux qui seront récompensés cette fois-ci. Heureusement que l’être humain a la capacité d’évoluer, selon ce célèbre adage seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. C’est pourquoi Mrs Donaldson finit par passer ses nuits l’oreille collée au mur de sa chambre avec un verre pour amplifier le son, mais si elle avait compris plus tôt que personne n’est puni pour vivre pleinement sa sexualité, c’est peut-être quelqu’un d’autre qui essaierait d’entendre ses ébats.

Et puisque nous en étions aux citations, parlons un peu de pour vivre heureux, vivons cachés car la famille Forbes est une adepte. Cette histoire plaira beaucoup à tous les fans de sagas romanesques puisqu’on finit par ne plus savoir qui couche avec qui. En revanche, le lecteur pourra apprécier une fin bien mieux construite et une conclusion qui s’avère être la seule possible quand sa vie entière repose sur des cachoteries.

Jamais deux sans trois, dit-on, alors si « la vie est un éternel recommencement« , Alan Bennett a compris qu’il n’en était pas de même pour la littérature. Non pas que So Shocking ! ne soit pas rigolo, bien au contraire, mais rester dans un même registre aurait lassé les lecteurs tandis qu’aujourd’hui l’auteur nous prouve son envie et son besoin de nous étonner.

Célébration d’une femme

02mar

« Je pose le cadeau entre ses mains et je l’ouvre pour elle. Elle voulait noter des choses, des impressions surtout. Je lui ai trouvé un stylo en or et un carnet de moleskine noire qu’elle pourra garder sur sa table de nuit. » Ainsi s’ouvre le dernier livre du romancier et traducteur Bertrand Schefer. Paru aux éditions P.O.L, Cérémonie se présente comme le monologue intérieur d’un homme dont la vie va être profondément affectée par la disparition d’une femme qui ne sera jamais nommée. « Une femme disparaît », nous indique seulement la quatrième de couverture. Grande absente de la vie de notre narrateur, cette femme nous apparaît cependant en filigrane, sous des traits pour le moins surprenants étant donné le lien qui unit les deux personnages.

Ostensiblement exempt de toute forme de voyeurisme ou de vulgarité, ce texte semble avoir été déversé d’une traite sur le papier, comme un torrent de mots qui ne saurait être endigué. Bien que l’ensemble des signes habituels de ponctuation soient bel et bien présents, l’intensité de ce texte n’est pas sans évoquer La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès ou encore Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier. Mais s’il ne fait aucun doute que le narrateur de ce texte à la fois subtil et mystérieux  éprouve un besoin irrépressible de parler, de se confier, de partager l’épreuve qu’il traverse, il n’échappera pas à l’attention du lecteur que le langage a ses limites. En effet, incapable de mettre en mots l’expérience qu’il traverse, notre homme n’a d’autre choix que d’en passer par la médiation de l’autre. C’est ainsi qu’il nous parlera volontiers de son ami : c’est moins douloureux que de parler de soi-même… Une fois qu’il aura épuisé les stratégies d’évitement, sera-t-il seulement en mesure de verbaliser ce qui le hante ?

F.A.

 

Une avalanche de pilules roses

29fév

Vous cherchez un remède contre la morosité ambiante ? N’allez pas plus loin, ce livre est pour vous. Dans son dernier recueil paru aux éditions de l’Arbre vengeur, Georges Kolebka s’est surpassé et nous livre non pas trente-sept, non pas soixante, mais bel et bien quatre-vingt-douze textes, tout autant de petites merveilles comprimées au maximum pour ne conserver que l’essentiel. Inutile de vous rappeler que cet écrivain dont nous apprécions tellement l’originalité n’en est plus à son coup d’essai. Si toutefois vous n’avez jamais eu l’occasion de glisser un œil dans l’univers littéraire de ce maître absolu de la miniature, ces 92 comprimés semblent des plus indiqués. Vous y trouverez des tranches de vies, des histoires dépouillées de tout sauf de leur raison d’être (vous étonner ou vous faire rire), des lettres extravagantes, des petites annonces loufoques, des jeux oulipiens… Vous y croiserez un sacré paquet d’insectes (abeilles, scarabées, fourmis et autres coccinelles…), un ou deux pachydermes plus ou moins apprivoisés, et de nombreux écrivains, dont certains en pleine reconversion professionnelle. Kolebka vous ouvre les portes de son laboratoire personnel, un lieu sacré dans lequel il règne en maître. Entomologiste à ses heures, il passe tout au peigne fin, dissèque et décortique le quotidien et la langue française avec une minutie également jubilatoire. Son imagination débordante s’illustre jusque dans le choix d’une onomastique délirante*, et si son sens aigu de l’observation le pousse à faire quelques remarques d’ordre sexuel, l’essentiel dans ce domaine est de se rappeler que « les hommes aiment les femmes aux fesses rebondies »

F.A.

* Si vous trouvez que les références aux Hautingre ont un petit goût de private joke, allez donc jeter un coup d’œil à son recueil précédent intitulé Brefs.

 

La tangente de Maylis

15fév

Ce n’est pas parce que le Salon du Livre de Paris sera cette année consacré au Japon que l’on doit en oublier les autres pays. Et il faut dire qu’entre Cédric Gras, Emmanuel Carrère, Sylvain Tesson, Danièle Sallenave, Dominique Fernandez et Maylis de Kerangal, s’il y a bien un pays qui n’est pas en reste ces derniers mois, c’est la Russie ! Les éditeurs de ce petit club d’écrivains français se seraient-ils donné le mot en choisissant de publier, les uns après les autres, ces manifestations de tropisme russe, ou est-ce simplement le fruit d’une étrange coïncidence ?

Pour sa part, Maylis de Kerangal ne cesse décidément de nous étonner. Après Corniche Kennedy (cf. notre blog) et Naissance d’un pont (idem), pour lequel elle s’était vu décerner le Prix Médicis en 2010, cette jeune auteur nous embarque cette année à bord du Transsibérien aux côtés d’un duo des plus improbables. Le premier s’appelle Aliocha. Dans ce pays où tout est histoire de pots-de-vins et de petits arrangements, ce jeune conscrit désargenté n’a trouvé aucun moyen d’échapper au service militaire obligatoire. Hélène, quant à elle, est une jeune Française qui a déserté un petit ami russe qu’elle avait pourtant suivi depuis Paris. Si la communication est difficile entre ces deux inconnus que tout semble séparer, ils partagent néanmoins la même démarche. En effet, Hélène, qui est déjà ouvertement en cavale, va se retrouver impliquée dans le désir de fuite qui obsède Aliocha.

En reprenant à son compte une contrainte narrative qui a déjà fait ses preuves sous la forme du huis clos dans un espace en mouvement perpétuel (on peut penser notamment à Zone de Mathias Enard, ou à La petite-fille de Menno de Roy Parvin), Maylis de Kerangal nous livre une novela fulgurante marquée par l’angoisse et l’urgence qui nous permet d’effleurer de loin l’immensité russe. En ce qui nous concerne, le voyage est avant tout onomastique. Michel Strogoff donne la main à Brejnev, Soljenitsyne côtoie Youri Gagarine. Et que dire du chapelet de ces villes perdues au milieu de nulle part mais pourtant toutes reliées les unes aux autres part ce train mythique ? Et du célèbre lac Baïkal ?… Cette jeune romancière que nous apprécions tant nous régale une fois de plus avec sa plume énergique et sans concession, son regard affûté qui dissèque avec beaucoup de justesse les comportements des jeunes, en insistant tout particulièrement sur la maladresse des corps et l’embarras de soi-même, et son penchant pour les clashes sociaux et les chocs culturels.

F.A.

L’interprétation du mal

08fév

 

Paru aux Etats-Unis en 1996 et récompensé par un Edgar Poe Award (équivalent américain de notre Grand prix de littérature policière), Au lieu-dit Noir-Etang est un de ces parfaits romans noirs à côté duquel il eût été dommage qu’un de ses éditeurs français (Gallimard et ici, Le Seuil) ne le traduise pour ses lecteurs de plus en plus nombreux.  Pourtant, Thomas H. Cook n’est pas un néophyte dans la vaste sphère du polar en majorité américaine : né en 1947, ses romans sont traduits depuis 1981 dans la Série noire (son troisième, Haute couture et basses besognes est encore disponible dans la mythique collection, courez vite avant épuisement !) puis, après un détour aux éditions L’Archipel (4 romans dont deux disponibles dans la collection Livre de poche), Gallimard et Le Seuil se partagent la notoriété grandissante et méritée de ce grand romancier. Pour le connaître, nulle crainte d’un livre à lire avant l’autre puisque contrairement à la majorité des auteurs policiers ses 17 romans sont parfaitement indépendants, nul personnage récurrent mais une grande maîtrise de l’art de la narration, une écriture d’une rare élégance, des motifs obsédants mais qu’il sait à chaque fois renouveler en profondeur, preuve que la signature d’un écrivain de cette trempe est peut-être de réécrire à chaque fois le même livre sans que jamais le lecteur ne ressente l’impression d’un déjà dit ou vu (à propos de l’histoire) ou d’un déjà lu (à propos du style). Et les auteurs qui lassent leurs lecteurs finalement déçus des mêmes personnages et des mêmes « recettes » trop prévisibles  sont légion dans l’univers du polar qui demande à surprendre pour tenir en haleine…

Au contraire, Thomas H. Cook apporte du « sang frais » à chaque publication que nous attendons et dévorons avec le même plaisir. Rappelez-vous les éloges que nous lui avions déjà tressés lors de la sortie de quelques-uns de ses précédents titres comme Les feuilles mortes. Parallèlement à la publication de ce nouvel opus, vous pouvez lire Les leçons du mal qui vient de paraître en format de poche chez Points et que nous avions déjà défendu l’an dernier sur ce blog.

Au lieu-dit Noir-Etang, à l’instar de plusieurs romans de Thomas H. Cook, navigue entre le passé et présent,  la narration du drame qui s’y est déroulé étant assurée par Henry, adolescent (voix qu’affectionne particulièrement l’écrivain) et témoin privilégié d’une « folle passion amoureuse » forcément destructrice au moment des faits entre 1926 et 1927. Devenu une cinquantaine d’années après un vieil homme solitaire, il confesse être à jamais marqué par l’horreur et incapable de partir de sa ville natale Chatham en Nouvelle-Angleterre (sud-est de Boston). Tel était pourtant son plus ardent désir lorsqu’il fut un élève de Chatham School, institution dirigée de main de maître par son père si guindé et austère qu’il semble se (con)fondre parfaitement dans le tableau de cette province étriquée et puritaine et en cela méprisé secrètement par ce fils aux aspirations plus hautes. La brèche va s’ouvrir avec l’arrivée de deux nouveaux professeurs lors de cette rentrée scolaire de 1926:  Mlle Elizabeth Channing qui enseigne les arts plastiques capte de suite l’attention de Henry en lui insufflant un vent d’indépendance propice aux rêveries d’un ailleurs incarné par la mémoire de son père , écrivain voyageur qu’elle accompagna et dont elle fera lire à cet élève assidu le passionnant journal de ses pérégrinations dans le monde. Elle ne sera pas la seule à partager Milford Cottage bordé par le fameux étang : Leland Reed, professeur de lettres être lui-même épris de liberté, emménage un peu plus loin avec sa femme et leur petite fille Mary. Dès le début réside la savante maîtrise du romancier qui sait jouer avec les sauts dans le temps, doser notre attente et nos pressentiments, toujours entretenus et savamment dissipés au fur et à mesure de la narration. Le lecteur se trouve dès le départ mis en position de savoir qu’un drame de l’adultère s’est joué un an plus tard, grâce à la position de témoin privilégié de l’adolescent et aux dépositions d’un procès inculpant Mlle Channing, sans pour autant émousser le suspense (de quoi est-elle accusée ? qui sont les morts évoqués?) qui s’est joué dans les profondeurs des souvenirs qui remontent progressivement à la surface de la mémoire d’un vieil homme qui n’a jamais pu connaître l’amour à cause des retentissements personnels cette « affaire de Chatham School ». Happé par une vérité complexe qui gît au fond des eaux verdâtres de cet étang fatal, le lecteur endosse passionnément la peau d’un détective qui rouvrirait avec Henry les archives laissées en héritage par ce père qu’il avait si mal compris à l’époque. Le jugement moral sur les apparences, les préjugés sur les êtres et les évènements, les relations complexes père/fils (déjà présentes dans Les feuilles mortes), les illusions romantiques de l’enfance balayées par l’adulte devenu (on pense là à Seul le silence de R.J Ellory), les ambiguïtés de la vérité sont quelques unes des réussites majeures de ce roman noir et des thèmes chers de l’auteur hanté par la question du soupçon et par la réflexion autour de l’interprétation du mal. Qu’a donc vraiment vu Henry au Noir-Etang ce jour-là ?

Remarquablement construit comme une tragédie (5 actes d’ une tension en crescendo jusqu’à la révélation vraiment finale) , ce roman fait notamment penser à La lettre écarlate de Hawthorne (« l’écharpe rouge de Mlle Channing flottant derrière elle comme un tissu couvert de sang » – page 347) tant l’atmosphère viciée de cette petite ville qui condamne à cette époque l’adultère jugé comme un crime aussi grave que le meurtre s’acharne contre les amants. Leur désir de fuite à bord d’un voilier que construit M. Reed avec l’aide de Henry rendrait ce roman terriblement et exclusivement romantique puisque l’amour fou se finit dans un « tourbillon de morts » : meurtres, suicides, folie. Le talent de Thomas H. Cook est alors d’insuffler à cette trame ultra classique et littéraire (Elizabeth est comparée à Mme Bovary et, avec Leland, au couple Catherine/Heathcliff des Hauts de Hurlevent de Emily Brontë) une ambiguïté propre au genre noir et qui ne sera levée qu’à condition que le lecteur soit très attentif aux dernières pages du roman. Là affleure très subtilement « une » vérité à peine dicible du « noir secret » qui engloutit tous les personnages, et avec eux le lecteur qui refermera le roman, fasciné.

Kéthévane Davrichewy le 8 février

03fév

Si son nom ne vous est pas totalement inconnu, c’est peut-être parce que Kéthévane Davrichewy n’en est pas à son coup d’essai en littérature, auteur déjà prolifique d’une vingtaine de récits pour enfants et adolescents. Vous l’avez également croisée longtemps en bonne place sur notre table « coups de cœur » au rayon littérature grâce à son précédent roman d’amour et d’exil qui avait fait chavirer bien des cœurs de libraires (lire ici le blog enthousiaste de sa première supportrice de l’équipe) et de lecteurs, La mer Noire. En 2010, ce roman fit légitimement partie de la sélection pour notre prix Lavinal (voir la vidéo de présentation), puis Kéthévane Davrichewy se prêta elle-même au jeu de notre caméra pour un enregistrement dans notre studio, visible en cliquant ici. Premier texte de l’auteur choisi par l’éditrice Sabine Wespieser, cette dernière lui réitère en 2012 sa confiance en publiant Les Séparées qui figure parmi la liste des 5 romans en compétition du prix RTL-Lire.

La mer Noire revenait sur les origines géorgiennes de la famille de l’auteur à travers le regard d’une vieille dame le jour de ses 90 ans, Tamouna, qui attend le retour de son ancien amant Tamaz. Elle remontait le fil d’une mémoire collective et intime à partir de la rencontre à Batoumi le dernier été de ses 15 ans de ce jeune garçon qui habitera à jamais son cœur. S’ensuivent le déracinement de sa terre natale à cause des Bolcheviques, la traversée de la mer Noire vers l’Europe puis l’arrivée à Paris, la difficile intégration, le mariage, les deuils et les amitiés qui jalonnent une existence, l’arrivée des enfants puis des petits-enfants sans que jamais le souvenir de Tamaz entrevu à de trop rares retrouvailles n’arrivent à rompre, soixante-quinze ans plus tard, leur serment d’amour : répondra-t-il présent au soir de sa vie ?

Dans Les Séparées, l’ellipse de trente années entre les deux premiers chapitres permet de mesurer le basculement entre l’amitié fusionnelle partagée par deux amies d’enfance, Alice et Cécile, et leur rupture brutale. Là encore, l’Histoire tient une place toute particulière puisque l’auteur a décidé de placer le parcours de ses personnages entre deux dates clés symboliques d’une génération (partagée en partie par Kéthévane Davrichewy née en 1965) : 21 mai 1981 – 21 mai 2011. Si l’acmé de leur  relation correspond à l’euphorie accompagnant l’élection de François Mitterrand, la commémoration de ce trentième anniversaire se confond avec le deuil des idéaux et de leur adolescence. Leurs voix en alternance retracent le chemin de leur vie, permettent de franchir le mur de l’incommunicabilité pour renouer le lien et redonner sens à leur histoire : d’un côté Alice se remémore (à la manière de Tamouna) trois décennies d’une vie au gré de sa lecture d’un magazine qui revient sur les années Mitterrand, de l’autre Cécile dans le coma à la suite d’un « accident » adresse des lettres imaginaires à Alice qu’elle espère voir à son chevet. L’attente est là encore un des ressorts dramatiques de cette valse à deux temps, entre passé et présent, entre un âge d’or et l’amère désillusion qui paraît inéluctable. « Les gens sont-ils  plus présents une fois partis ? [...] elle songe aux absents, elle mesure leur présence dans son existence » et « Les disparus surgissent quand on ne les attend pas et ne répondent pas quand on les espère« , semblent nous suggérer en commun les voix qui peuplent ces romans.

Kéthévane Davrichewy réussit à l’aide d’une écriture épurée (sans grandiloquence ni pathos, deux écueils majeurs quand on parle de « grands sentiments ») à faire ressentir avec une grande émotion le temps qui passe, qui plus est en cultivant l’art de la brièveté (ses romans ne dépassent pas les 200 pages et ses phrases sont souvent minimales). Peut-on encore espérer que se rejoignent de nouveau ces destins qui ont été un jour si unis, puis brisées ? Gageons que Kéthévane Davrichewy réponde mercredi prochain (à 18h au 91, rue Porte-Dijeaux) aux multiples échos qu’elle tisse entre ces histoires d’amour et d’amitié qui soulèvent avec une même force bouleversante.

.

 

 

Le roi n’a pas sommeil

02fév

« Ce que personne n’a jamais su (…), c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras était venu lui passer les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. » Voilà comment s’ouvre le dernier roman de Cécile Coulon, publié aux éditions Viviane Hamy. Situé dans une petite ville de province imaginaire, Le roi n’a pas sommeil met en scène la famille Hogan, composée du couple formé par William et Mary, et de leur fils unique Thomas. Ce dernier grandit à l’ombre d’un père rustre, alcoolique et violent qui répartit toute son énergie entre la scierie et la caserne, avec pour seuls rayons de soleil la tendresse et l’amour que lui prodigue sa mère. Enfant, puis adolescent, Thomas fait l’effet d’une touffe d’herbes hautes sans cesse balayée par des vents contraires. Mais finalement, alors qu’il est rattrapé par son destin, on se rend compte qu’une épée de Damoclès le suivait depuis le berceau et même un peu avant : son patrimoine génétique avait tout d’une bombe à retardement prête à exploser à n’importe quel moment. « Les vieilles du quartier disaient [d'ailleurs] que l’âme de son père flottait au-dessus de lui ». Le roi n’a pas sommeil est donc avant tout un roman sur l’atavisme et sur l’impuissance des hommes face à certaines formes de déterminisme. Entre l’exergue emprunté à Steinbeck et le choix d’une onomastique à consonance exclusivement anglo-saxonne, l’auteur ne dissimule pas ses influences (1). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que son héros nous évoque le McTeague de Frank Norris si superbement campé dans Les rapaces ! Forte d’un tel héritage, Cécile Coulon s’impose sans conteste comme une voix profondément originale au sein de la littérature française contemporaine (2). Du point de vue stylistique, elle n’hésite pas à jouer sur les registres de langue et à donner un véritable coup de pinceau au vernis parfois écaillé de métaphores et expressions françaises rebattues, le tout avec un humour toujours très fin. Par ailleurs, la tension narrative qu’elle parvient à installer par le biais d’une construction sans faille, à commencer par une scène inaugurale étonnante qui, sous couvert de donner les clés de l’histoire, ne fait qu’attiser la curiosité du lecteur, contribue à faire de ce roman réaliste une véritable réussite !

(1) S’il ne fait aucun doute que Méfiez-vous des enfants sages avait pour cadre les États-Unis des années 1970, Le roi n’a pas sommeil se déroule dans une petite ville baptisée Haven, qui est finalement tout sauf un havre de paix.

(2) Dans la même veine, on peut penser à Julie Mazzieri et son superbe Discours sur la tombe de l’idiot (Corti, 2009 – cf. notre blog).

F.A.

Cyrano de Boudou de Damien Luce

01fév

A l’heure où tout le monde rentre chez soi, la pluie s’abat sur Paris et Boudou n’a pas de parapluie, l’occasion pour lui de tester un tout nouveau moyen de transport. Une petite minute, nécessaire pour s’assurer que son nez est bien en place, et hop ! il s’élance et s’abrite en se serrant près du premier passant venu, disposant de ce merveilleux instrument qui lui permettra de rester sec. Nul besoin de ticket, mais il paie agréablement les gens en discutant, allant jusqu’à aider Apollinaire qui marmonne son Alcools pour trouver la bonne rime.
Ceci n’est qu’un aperçu de la vie du jeune artiste car le livre débute tout à faire différemment, avec Edmond Rostand en personnage principal. Nous découvrons celui-ci sur les bancs de l’école, où la littérature a déjà une grande place dans sa vie, jusqu’au moment où son Cyrano de Bergerac devient un vrai succès au théâtre. A travers son histoire, nous rencontrerons beaucoup d’illustres personnages tels que Sarah Bernhardt, Jean Cocteau, Sigmund Freud, Charlie Chaplin et bien d’autres.
Ne vous laissez cependant pas éblouir pour toutes ces personnalités car le vrai héros de l’histoire est Boudou, ce clown des temps modernes qui ne vous accueillera jamais d’un « Bonjour les petits enfants ! » avant de souffler dans sa trompette. Bien au contraire, l’humour de Boudou fait réfléchir sur les absurdités du quotidien et  son côté burlesque donne envie de l’imiter, de se laisser aller afin de trouver le clown qui est en nous.
A n’en pas douter, Boudou est amusant, mais aussi touchant. Son talent d’acteur le mènera sur les planches (lui qui a passé sa vie dessous pour souffler leur texte au comédien… quand il parvenait à rester éveillé du moins) pour interpréter son Cyrano, le Cyrano de Boudou, injustement méconnu et applaudi par Edmond Rostand lui-même.
C’est un très beau livre que nous offre les éditions Héloïse d’Ormesson en ce début d’année. Damien Luce parvient à nous réchauffer de ce temps glacé en nous faisant rire et pleurer. Il y a aurait tant à dire sur cet ouvrage et sur les personnages inoubliables (comme Simon le flemmard, Le Bargy le prétentieux ou Pif-Luisant) qui le compose, mais il est préférable de se taire maintenant, un doigt tendu sur la bouche, pour que la magie puisse opérer au moment où vous le lirez…

Les yeux d’Elsa

30jan

Difficile quand on commence dans le métier d’écrivain de posséder un nom que toute la presse connaît : Elsa Fottorino part avec ce handicap que d’aucuns prendraient pour un avantage en lui imputant des faveurs que ce monde impitoyable n’offre pourtant pas. Elle inaugure pourtant une nouvelle collection de littérature de la prestigieuse maison Rivages jusqu’ici surtout connue pour ses découvertes en polar et en littérature étrangère. Confiée à Jean-Philippe Rossignol, cette nouvelle ligne, dont le graphisme élégant surprend, va proposer des voix jeunes ou débutantes ; paraît en même temps d’ailleurs un roman de Léonard Vincent Les Erythréens que nous n’avons pas encore lu.

Ce qui frappe chez Elsa Fottorino, dans ce deuxième roman qui suit le bref  Mes petites morts paru chez Flammarion en 2010, c’est son souci de la musicalité, cette manière concertante de jouer une petite musique qui ressemble à l’héroïne, elle-même musicienne. Comme le dit son jeune éditeur : « Comment vit-on lorsqu’une faille s’agrandit plutôt qu’elle ne s’estompe ? ». C’est le centre de ce livre qui nous fait suivre la pensionnnaire volontaire qui se cloître  rue du Docteur-Blanche, à Paris au coeur de ces années 60 qui ne sont pas seulement celles d’une éclosion comme on veut souvent nous le faire croire à coup d’images rétro mais le noir et blanc tyrannise toujours les habits. Face à cette jeune fille qui doute mais veut croire en son possible destin se dresse une société hostile personnifiée dans l’impressionnante figure de l’enseignante, femme qui porte sa frustration comme un étendard dont elle assène des coups aux plus fragiles. L’histoire qui nous est racontée dure à peine plus d’un mois, le temps d’une éclosion ou d’une disparition, d’un effacement. Comme une héroïne de Modiano, Hélène traverse cette histoire où rôdent des fantômes qu’elle est trop jeune pour apprivoiser. A la fois bel hommage décalé aux sixties, film noir & blanc à la bande son sourde et entêtante, Une disparition mériterait de ne pas disparaître trop vite. C’est tout le bien que l’on souhaite à cette jeune figure dont la partition est troublante.

Rêves oubliés

25jan

Ils ont traversé la frontière à Béhobie. Toute une famille marchant tranquillement sur un pont reliant Irun et Hendaye, comme si de rien n’était, comme s’ils allaient tout simplement pique-niquer sur les berges du fleuve. Sauf que ceux-là laissent derrière eux le souvenir d’une vie qu’ils ne sont pas sûrs de retrouver. Fuyant les avancées du franquisme en ce début d’année 1936, ils sont partis précipitamment. D’abord Ama, les trois garçons, les grands-parents et les oncles, puis Aïta parviendra à les rejoindre en France sans trop de difficultés. Il leur faudra alors s’adapter, ne pas être trop regardant sur les conditions de logement, accepter le premier travail qui vient même, et surtout, se faire oublier. Mais ce serait sans compter sur les autorités locales qui, après avoir accueilli sans trop broncher les premiers réfugiés, vont finalement changer leur fusil d’épaule quand ils mesureront l’ampleur du phénomène. Il s’agira alors de parquer tous ces réfugiés, d’aller les chercher partout où ils se cachent pour les interner dans des camps, celui de Gurs notamment.

Premier roman d’une jeune violoniste virtuose, ces Rêves oubliés qui viennent enrichir l’excellent catalogue de Sabine Wespieser sont ceux d’une famille pour qui « être ensemble, c’est tout ce qui compte ». Léonor de Récondo a choisi d’alterner entre un narrateur omniscient et le cahier que tient Ama, pour qui l’écriture devient un rempart indispensable contre la perte de soi. « Iduri, mon tout petit, c’est cela aussi l’exil. Ne pas savoir dire, ne pas être là où nous devrions. Et, à chaque instant, avaler cette honte indigeste qui nous brûle le ventre », écrit-elle en pensant à son petit dernier. L’auteur ne dissimule pas que derrière l’histoire de cette remontée inexorable vers le Nord sans jamais regarder en arrière, jusqu’à trouver un coin de terre où on les laissera enfin en paix, se cache celle de sa propre famille. Et c’est avec une grande finesse qu’elle nous la livre, nous berçant avec son écriture ciselée et très visuelle qui donne vie à un assemblage quelque peu impressionniste de scènes inoubliables.

F.A.

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur