Archives de la catégorie “C’est nouveau”

Du vent dans les bronches

24sept

Fan ManVous êtes un adepte du Big Lebowski des frères Coen1 ou encore de la série culte Taxi2, vous associez déjà le nom de William Kotzwinkle (1943 - ) à deux ou trois livres qui vous ont plu, comme par exemple le polar Fata Morgana (Ed. Rivages) ? Alors ce message vous est destiné : l’un des romans qui ont contribué au succès de cet écrivain et scénariste américain qui est également connu pour son adaptation littéraire du film culte E.T. est enfin traduit en français.

Publié aux Etats-Unis en 1974, Fan Man (Ed. Cambourakis) est un récit à la première personne qui raconte les tribulations d’un hippie baptisé Horse Badorties. Cet énergumène dont le nom n’est pas la seule caractéristique excentrique a aux moins deux obsessions dans la vie : collectionner les ventilateurs (d’où le titre, qui a d’ailleurs été conservé pour l’édition française) et autres objets insolites, et organiser le concert de la Chorale de l’Amour, une chorale composée essentiellement d’adolescentes fugueuses d’une quinzaine d’années. Vous l’avez compris, Horse Badorties est un original, un marginal, même pour son époque - “le mec le plus bizarre que j’aie jamais vu, on dirait qu’il vient juste de sortir de son bocal à poissons”, tel est le commentaire qu’il inspire à l’un des personnages qui croisent son chemin. Cette histoire complètement déjantée dont il se fait le narrateur se déroule à New York sur quelques jours, mais cela vous laisse le temps d’apprendre qu’il collectionne de manière compulsive ce que les Américains appellent junk3, qu’il ne peut d’ailleurs pas sortir dans la rue sans en emmener un échantillon aussi lourd et encombrant soit-il, qu’il cohabite avec des cafards, qu’il croit en la réincarnation et en les bienfaits des drogues bio, qu’il a une propension à la dispersion (faudrait-il y voir un lien de cause à effet ?…), mais que derrière la coolitude qu’il affiche 24h/24, il y a aussi deux choses qu’il ne supporte pas, à savoir le violon et la musique portoricaine. Cela n’empêche que dans l’ensemble, il est toujours d’humeur joyeuse, même lorsqu’il vient de se faire expulser par son propriétaire ou encore de couler dans le lac de Central Park…

A l’instar de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr. (1922-2007), qui prend le soin de mettre le lecteur en garde dans une préface concise mais sybilline, on peut alléguer qu’il en va de ce livre comme de la musique que souhaite obtenir Horse : il est “inaccessible au commun des mortels”… Car si Fan Man est bel est bien une promesse de fou rire, il vous faut au préalable accepter l’idée que vous pénétrez dans un univers décalé dont Horse Badorties est “le seul juge”, lui qui vous fait l’honneur de vous livrer ses expériences dans une prose qui se veut la plus authentique possible. Sans doute en conviendrez-vous alors avec nous, un peu d’anachronisme ne fait pas de mal dans cette rentrée littéraire !

La sortie de Fan Man étant prévue pour le 2 octobre, voici les quelques premières lignes pour vous faire patienter…

“Je suis tout seul dans ma turne, mec, ma turne avec des détritus jusqu’au plafond. Des partitions empilées, des tas de sacs-poubelle bourrés d’ordures et, par terre, des poêles à frire tout encroûtées, incrustées de mouchetures de saloperies putréfiées dans la graisse. Ma turne à moi, mec, ma petite turne à moi de Horse Badorties dans le Lower East Side.”


1 Sorti en 1998 avec Jeff Bridges dans le rôle du Dude.2 L’acteur Danny DeVito tenait l’un des rôles principaux de cette série télévisée qui fut diffusée de 1978 à 1982 sur la chaîne ABC, puis sur NBC. En France, la chaîne Série Club la diffuse depuis 2000.3 Vocable que l’on traduira en français par bric-à-brac ou camelotte afin de rester poli…

 

 

Surveillez vos lacets

20sept

baker.jpgArrêtez-tout ! Posez le livre que vous êtes en train de lire, il saura patienter et venez remédier à un terrible manque car il paraît que vous n’avez pas lu La mezzanine du génial Nicholson Baker et redoutez que cela se sache. Le livre était épuisé, nos cris n’y faisaient rien : impossible depuis quelques années de conseiller cette petite merveille aux passionnés de littérature. Et puis, parce que désormais les livres de poche disparaissent des catalogues, le secours de ces collections dites de “semi-poches” arrive à point nommé. Pavillons poche avait déjà ressuscité A servir chambré, ahurissant petit roman sur les élucubrations mentales d’un jeune père de famille en train de bercer son nouveau-né, et cela avait permis à certains de redécouvrir cet auteur américain totalement inclassable, seul dans sa catégorie d’hyperréaliste comique. Avec La mezzanine dont Robert Laffont a récupéré les droits, nous tenons son coup de maître, une performance littéraire acrobatique, hilarante et brillante, un de ces numéros de haute voltige littéraire comme il ne nous a pas été donné d’en lire souvent. Le propos est d’une simplicité apparente qui défie le romanesque : un col blanc américain, réalisant que son lacet est cassé, décide à l’heure du repas d’aller remédier à ce micro-drame, sans compter sur le fait que la descente de l’escalator sera périlleuse, le passage aux toilettes détartrant, l’achat d’un remontant insurmontable…De ce trajet d’une banalité confondante, Nicholson Baker fait une épopée sociologique, passant au crible de sa culture le moindre détail, élaborant des théories microscopiques, portant la réminiscence au rang d’oeuvre d’art et hissant la note infrapaginale si chère aux universitaires au niveau du sublime…Monologue débordant de digressions savantes ou intimes, La mezzanine rend un hommage contemporain à Tristram Shandy qui en son temps avait bouleversé l’histoire des Lettres sans jamais se départir d’un ton qui se veut anodin. Le résultat de cette odyssée invisible est un livre d’un comique rarement égalé, parodie inventive, analyse sociale et introspective, délire tenu au cordeau. Depuis la sortie de ce premier roman, nous avons en tête les éclats de rire qui ont ponctué sa découverte et guettons avec une impatience gourmande la sortie de tout nouvel opus de Baker, assuré de n’y pas trouver ce qu’on nous sert ailleurs… Alors rejoignez le cercle de ses admirateurs et faites du prosélytisme.

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Marie NDiaye/Patrick Modiano

18sept

patrick-modiano.jpgmarie-ndiaye.jpg  C’est grâce à un multi-partenariat que paraît en ce mois fécond de la rentrée littéraire deux supports critiques d’un genre assez inédit. Après le succès de Céline vivant aux éditions Montparnasse (en 2007), voici que les éditions Textuel avec le soutien de l’INA republient (après une première tentative en 2005) deux livres-CD consacrés à des auteurs contemporains: Marie NDiaye et Patrick Modiano. Si le texte critique (ainsi qu’un solide  appareillage de photos, manuscrits, des repères chronologiques, le choix d’une anthologie de l’auteur et d’une bio-bibliographie précise) est confié à chaque fois à un spécialiste de la littérature (Nadia Butaud pour P. Modiano, Dominique Rabaté pour Marie NDiaye), la séduction opère également par le choix d’ extraits d’émissions de radios qui rendent charnelle la présence de l’écrivain derrière la passion de l’analyse ou la singularité de leurs textes mêmes.

Ainsi, l’essai de Nadia Butaud rend compte d’une relecture d’un texte autobiographique des vingt-et-une premières années de la vie de Modiano (Un pedigree, 2006 en Folio) alors que le CD fait justement entendre l’auteur dans les prémices de son succès (en 1972 lors de l’émission “Radiocopie” présentée par Jacques Chancel). Pour Marie NDiaye, l’accent est également mis sur certains écrits d’inspiration autobiographique dans ses entretiens sur France Inter (en 2001 quand elle a reçu le prix Femina pour Rosie Carpe et 2005 pour Autoportrait en vert) tandis que Dominique Rabaté s’attache à défendre son projet avant tout romanesque tout en rendant juste une lecture intime de sa “mythologie personnelle” derrière le subtil tissage de “métaphores obsédantes” (terme du critique Charles Mauron) riches d’interprétations: la famille/filiation/transmission , et ses ressorts les plus souterrains, à savoir la maternité (souvent monstrueuse, du moins non assumée), la trahison, l’abandon, la dette, la reconnaissance, la perte de l’identité…

Car comme D. Rabaté l’a confié lui-même sur France Culture, il n’est pas d’expression (freudienne à l’origine et reprise le plus récemment par des écrivains comme Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008: cf. notre blog du 6 mai 2008) plus pertinente pour évoquer l’oeuvre de Marie NDiaye ou celle de Patrick Modiano que celle de “roman familial“ telle que Marthe Robert dans son Roman des origines et origines du roman (Gallimard, 1976- collection “Tel”) avait vu là la grande et seule affaire du travail littéraire.

 

 Pour un approfondissement du livre-CD sur Marie NDiaye, voir le prochain “coup de coeur” qui y sera consacré sur notre site.

Faut pas prendre les canards sauvages pour…

17sept

Honte et dignitéHonte et dignité, voilà un titre qui, comme on dit, en impose : s’agirait-il d’un essai de moraliste protestant venu du froid ? du slogan d’une équipe de football norvégienne naufragée dans son championnat ? de la devise ambiguë d’une cité nordique en mal de publicité et soucieuse de provocation ? Rien de tout cela puisqu’il s’agit du titre de la dernière découverte d’un éditeur dont on ne parle pas assez dans ce blog malgré l’intérêt prononcé que nous lui portons et depuis de nombreuses années, Les Allusifs, maison québécoise animée par Brigitte Bouchard avec une vaillance qui n’a d’égale que sa témérité (beaucoup de dignité mais aucun motif de honte…) et à l’origine de quelques découvertes mémorables dont Horacio Castallanos Moya, Roberto Bolano, Pere Calders, Sylvain Trudel, Antonio Ungar, Knud Romer, Giosué Calaciura, Maximilien Durand et nous en oublions de peur d’amoindrir la liste par sa taille…Dag Solstad, son auteur, est, paraît-il, un auteur de grande réputation dans sa Norvège natale où il est né en 1941 : il a à son actif une vingtaine de romans et va pouvoir enfin se faire connaître du public français avec un court roman nommé donc, on l’aura compris, Honte et dignité. Dans la lignée d’un Thomas Bernhard qui est devenue une icône révérée et une référence absolue désormais quand on parle d’introspection torrentielle, Solstad qui ne fait pas parler son protagoniste mais s’invite, omniscient et impitoyable, dans son cerveau affaibli, nous plonge dans les méandres d’une pensée en mouvement heurtée par le réel et sa violence et secouée dans le même temps par la puissance des réminiscences d’une mémoire incertaine. L’anti-héros de ce roman qu’on ne lâche pas (et il ne vaut mieux pas, il n’y a pas de chapitres pour respirer…) se nomme Elias Rukla, il aborde la cinquantaine en vaincu, porté sur la boisson pour supporter sa condition de professeur de norvégien. La journée que nous allons passer en sa compagnie est un moment fatidique de son existence étale : il déraille à la suite d’un cours passé à expliquer  un passage du Canard sauvage d’Ibsen, œuvre profonde qui s’éclaire enfin après des années à tourner autour, ce qui nous vaut cinquante pages étourdissantes d’analyse et d’auto-analyse qui mêle le littéraire et le personnel, qui convoque la grande Littérature en la soumettant au tamis de l’indifférence scolaire. Et de ses “milliers d’heures  jalonnées par autant d’évaluations, de méditations, de spéculations, toutes aussi machinales les unes que les autres”, ne sont sauvées que celles, terribles, qu’il s’inflige pour réaliser que sa vie est un patient désastre, convenable et sans relief, un drame qui n’émeuvra personne, et surtout pas sa femme, cette beauté désormais ravagée par l’ennui et l’échec. Honte et dignité est un livre fort, percé d’une ironie qui fait mal mais qu’on ne veut pas abandonner même si l’on a compris que depuis longtemps, depuis le début même, tout est fini.

 Dag Solstad

Les guerres de Troie

12sept

heinrich_schliemann.jpgPeter Ackroyd doit aimer les défis. Quand il ne se lance pas dans une biographie (on lui doit une somme sur Shakespeare et Dickens, un livre sur Chaucer, un pavé sur Londres, entre autres), il se divertit avec des romans qui mêlent une érudition que l’on devine impressionnante et un plaisir de la narration contagieux. Depuis quelques années c’est l’éditeur Philippe Rey qui lui consacre son énergie et son enthousiasme, certain de sa valeur et de la proximité du temps où, précisément, on rendra autant hommage au romancier qu’au biographe. En cette rentrée, on n’a pas encore, nous semble-t-il, rendu justice dans la presse aux qualités de La chute de Troie dont nous sortons tout juste et qui nous a enchantés. Il est vrai que les histoires d’archéologue, quand bien même elles ne mettent pas en scène la sautillant Indiana J. , ont souvent cet attrait de l’aventure rencontrant la science dans ce qu’elle a, parfois, de plus fumeux. On n’échappe pas à cette fausse règle ici puisque le personnage principal, Obermann, très largement inspiré par le fantasque Heinrich Schliemann, est un autodidacte de haute volée imprégné d’Homère et de récits antiques. Son flair, sa folie et son instinct lui ont permis de mettre à jour un site fabuleux qu’il ne veut pas voir comme autre chose que les restes de la Troie anéantie. Il connaît son Homère par coeur et ne veut pas admettre une autre vision qui contredirait le chant de l’aède. Alors peu importe les civilisations qui ont succédé à la cité de Priam, au diable les ancêtres qui ont tout l’air de provenir de l’Inde, il faut qu’ils soient occidentaux, qu’ils soient grecs, et tout ce qui peut indiquer le contraire doit disparaître, dans les flammes et dans le vent. Volontiers pillard, truqueur et escroc, Obermann est malgré tout et toujours animé par un souffle qui donne envie de lui pardonner ses débordements et sa rudesse. La jeune femme qu’il a choisie sur photographie provient d’Ithaque, son mariage a été arrangé par ses parents et l’homme auquel on la marie garde des zones d’ombre qui vont s’éclaircir dans le tumulte et les trépidations d’un chantier mené dans l’urgence et la folie. Fascinée, elle s’immerge dans le passé qui vient se confondre avec le présent, séduite, elle se prend au jeu des fulgurances aiguës de son rouleau compresseur de mari. Le lent crescendo romanesque mené par Ackroyd trouvera, avec une brutalité déconcertante, une chute pour le moins inattendue que nous réserverons au prochain lecteurs de La chute de Troie.

guerre-de-troie.jpg

 


Bordel aqueux ou boxon aquatique ?

11sept

Frédéric CiriezAvec Des néons sous la mer de Frédéric Ciriez autour duquel la rumeur commence à bruire, nous nous trouvons devant un OLMI (objet littéraire mal identifié) : documentaire ? roman d’anticipation ? chronique paillarde ? ou, tout simplement, un “joyeux bazar” de formes et de genres littéraires où le plaisir d’écrire provoque la jubilation du lecteur ? La lecture seule de ce livre inclassable permettra de le savoir finalement, une lecture en apnée dont on sort essoufflé comme après un trop long séjour au fond de la piscine…

Mais de quoi est-il question au juste ? Le narrateur, Beau Vestiaire (un hommage au Querelle de Genet ?), est chargé d’établir une sorte de carnet de bord retraçant l’histoire et le quotidien de l’établissement qui l’emploie, un sous-marin transformé en maison de passe amarré sur le quai de Paimpol, d’où son nom anagrammatique, “l’Olaimp”, sous-marin-le-redoutable2.jpgbéni des dieux et en l’occurrence de quelques déesses égarées qui ont choisi de se mettre à leur compte en ces temps de libre entreprise généralisée ; il faut dire que cet ancien vaisseau de la Marine Nationale a un lourd passé qui justifie assez l’usage auquel il est condamné. Ses premières sorties en mer donnent lieu à quelques scènes de stupre et de luxure en vase clos, si bien que sa carrière militaire tourne court et que les clients remplacent les marins dépravés . Apparemment la petite entreprise se porte bien et les histoires successives des habitantes des lieux alternent avec quelques contes immoraux laissés par un client amoureux du folklore breton en guise de paiement ; en effet tout est possible dans ce bâtiment voué au plaisir et uniquement au plaisir ; c’est bien le maître mot de ce premier roman généreux où le côté sordide de la prostitution n’est jamais évoqué et où l’on sent chez ce jeune auteur un goût certain pour la subversion joyeuse et une tendresse toute particulière pour les déclassés et les marginaux de tout bord ; la devise des hippies ” faites l’amour pas la guerre” pourrait servir d’exergue à ce petit roman revigorant comme une bouffée d’embruns à moins qu’elle ne lui serve de conclusion…


La dernière enquête de Henry Rios

10sept

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MICHAEL NAVA clôt sa série

        mettant en scène

son avocat gay Henry Rios

         à Los Angeles

 

 

Vient de paraître la septième enquête de la série : Les défroques du coeur - on s’en réjouit - mais qui sera la dernière - on s’en désole ! Car on regrette que son auteur ait décidé de mettre un point final aux aventures de son personnage, Henry Rios, personnage attachant et sensible, spécialisé dans les affaires judiciaires mettant en cause la communauté homosexuelle. Comme son auteur, Rios est d’origine hispano-américaine, précisément Chicano, dans un environnement dominé par les Anglo-Saxons et qui, plus est, homosexuel - et donc confronté à la fois au racisme et à l’homophobie. Les romans policiers de Michael Nava - il a lui-même longtemps été avocat au barreau de San Francisco et sait donc de quoi il parle - ont à coeur de dénoncer les mécanismes de l’appareil judiciaire américain, et notamment de l’Etat de Californie, que l’on imaginerait moins sectaire envers les gays - à tort. Rejet, oppression, homophobie, y sont aussi monnaie courante qu’ailleurs…

Dans ce dernier opus, Rios est victime d’un infarctus en pleine plaidoirie et hospitalisé d’urgence. Contraint au repos, il dresse un bilan de sa vie  -  notamment les années passées avec Josh, son compagnon que le sida a emporté - et, se rapprochant de sa soeur, va découvrir un secret familial qu’il était loin de soupçonner… On retrouve avec plaisir toutes les qualités habituelles de M. Nava :  une plume fluide et sensible, alliée à une finesse d’analyse,  des personnages subtils, et des intrigues qui font la part belle à la psychologie.

Laissons le dernier mot à l’auteur - petite considération en forme de bilan sur son oeuvre  : “Mon association avec Rios s’est révélée l’une de mes plus durables relations. Sans le vouloir, j’en suis arrivé à rédiger la chronique de l’existence d’un homme qui n’est pas loin de mes contemporains gays. Et, ce faisant, j’ai peut-être aussi également écrit une sorte d’autobiographie spirituelle”.

 

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Jardin de patience

05sept

Atiq RahimiUn peu perplexes, nous avons reçu le livre attendu d’Atiq Rahimi et l’avons placé dans le rayon oriental où il fait figure de rare auteur afghan. Perplexes car Rahimi est désormais (ou seulement pour ce livre ?) un auteur francophone, ce que ne nous dit guère le titre Syngué sabour, heureusement sous-titré “Pierre de patience”. Notre perplexité a cependant vite cédé à l’inquiétant plaisir de découvrir ce roman qui prend aux tripes et soumet à une série de chocs répétés à mesure que s’en déroule l’histoire.

Au coeur de cet Afghanistan qui avait inspiré Terre et cendres, son livre le plus célèbre adapté au cinéma, nous voici les témoins d’une femme et de sa solitude hantée par des présences hostiles, violentes ou inertes : parce que son imam a décidé que seule la répétition inlassable des quatre-vingt noms de Dieu pourrait tirer son mari du coma où l’a plongé une balle perdue de l’incessante guerre que se livrent les hommes fous, elle est prisonnière de ce corps étendu dans la chambre des époux qui ne répond à aucune de ses prières, aucune de ses exhortations, qui ne cille pas au récit de plus en plus impudique qu’elle lui fait de ses secrets. Murée dans sa maison qu’elle ne peut quitter (alors que la famille a fui sans aucun scrupule), à la merci des bandes de combattants qui, au nom d’Allah, s’arrogent tous les droits et notamment, suprême jouissance, celui de tuer sans rendre de compte, sa voix va prendre peu à peu cette assurance que le désespoir peut donner, se débarrassant des tabous, des interdits comme on se dépouille d’une peau trop sèche, interpellant Dieu et maudissant les mâles et leur terreur qui engendre l’horreur. Ce qui n’était au départ qu’une prière ressassée jusqu’à l’écoeurement se mue en confession sans limite : minéralisé par son silence, le mari devient une pierre, une Syngué sabour, cette pierre de patience devant laquelle une légende prétend qu’on peut tout dire pour obtenir la paix. Et cette voix solitaire et perdue, par la magie d’une langue libérée, devient celle de toutes ces femmes opprimées par des siècles de silence et d’obscurantisme, sa colère devient leur colère, son mépris devant leur art d’humilier et leurs traditions absurdes leur revanche, sa chambre une scène d’où jaillit un chant de libération.

Il n’est pas anodin que ce soit précisément un homme qui se fasse le porte-voix de cette fureur, un homme afghan qui a mis sa langue maternelle entre parenthèses pour donner voix à toutes les filles et toutes les femmes de son pays martyrisé Et si un livre seul, loin des terres qui l’ont enfanté, n’a qu’un infime pouvoir sur le réel, il nous offre, avec des mots simples et forts, la chance d’entendre un cri où se tapit, espérons-le, l’espoir que cesse un jour la folie des hommes ivres de leur puissance. Une pierre de patience dans nos jardins si propres…

Seule avec trois hommes

03sept

christain_oster_21.jpgPrenez un premier homme, Serge, qui réside dans un appartement à Paris. Inventez-lui une femme dont il s’est séparé il y a deux ans, Marie, et qui vit à Barritone, en Corse. Alors que ceux-ci ne communiquent plus que de façon très espacée et généralement sur le mode scriptural, voilà que Marie contacte Serge par téléphone. Le prétexte ? Elle souhaiterait vivement que celui-ci lui amène une chaise ayant appartenu à son père, bien qu’elle ne se fut manifestement pas souciée de la récupérer par le passé. Ajoutez-y un coup de fil de Marc, une connaissance de Serge, tous deux ayant à leur actif pas mal d’heures à jouer au tennis, et quelques unes de plus à boire des verres ensemble. La raison de son appel ? Proposer à Serge de l’accompagner faire du canoë en Ardèche, projet qui ne tente pas vraiment notre homme. Le premier va plutôt suggérer au deuxième qu’il l’accompagne en Corse, ce à quoi Marc acquiesce sous réserve qu’un troisième homme, un ami de longue date et ancien funambule qui répond au nom de Cyril Kontcharski, puisse se joindre à eux. Vous avez là les éléments de la situation initiale du dernier roman de Christian Oster intitulé Trois hommes seuls, qui paraîtra le 11 septembre prochain aux Editions de Minuit.

L’auteur de Mon grand appartement et d’Une femme de ménage, que l’on sait friand de combinaisons humaines improbables et de situations incongrues, nous régale avec le récit a minima de cette équipée ad hoc : tout d’abord le trajet en voiture de Paris à Nice, avec une halte du côté d’Avignon, puis la traversée en bateau jusqu’en Corse, et enfin le séjour sur l’île. Quel bonheur que de suivre les pérégrinations de ces trois homme seuls, que l’on sent un peu plus égarés au fil des pages ! Car ils sont attachants, dans leurs tergiversations et leurs va-et-vient incessants, et l’on est aveuglé par un constat somme toute très simple : la vie de ces hommes est un immense chantier. En témoignent de nombreux symboles : la chaise bancale, la valise cabossée qui contient le câble du funambule - deux objets insolites et encombrants qu’ils traînent de Paris à Barritone -, la maisonnette en travaux… Tant et si bien que le lecteur est forcé de se demander d’une part lequel est le moins déséquilibré des trois, et de l’autre, si la cause de leur mal-être est directement liée à l’absence de femme dans leur vie… Un peu facile, me direz-vous avec raison dans la mesure où les personnages féminins, s’ils semblent plus épanouis que ces messieurs, ne le sont sans doute qu’en apparence.

Ce roman riche en symboles ne consiste-t-il pas en une parfaite illustration de nos démêlés à tous en tant qu’Hommes ? Le modus vivendi de ce trio qui favorise une approche pas-à-pas de la vie, proscrivant toute sorte de plan à long terme clairement déterminé pour se nourrir au contraire de rencontres fortuites ne reflète-t-il pas le comportement normal de tous ceux qui se cherchent ? Car c’est certainement là l’un des points forts de Christian Oster, qui parvient en moins de deux cents pages à nous faire embrasser de tout coeur les imperfections des Hommes, nous ravissant une fois de plus avec cette valse d’hommes et de femmes qui tournent en rond et se tournent autour pour notre plus grand bonheur.

Aventureux Pluyette

01sept

Patrice PluyettePatrice Pluyette aime l’aventure : son éditeur nous apprend qu’il a décidé de renoncer à la vie parisienne pour trouver en Bretagne un ermitage où laisser sa plume s’épanouir. Patrice Pluyette aime la littérature, ce qui explique sans doute que ses premiers romans soient parus chez Maurice Nadeau et les suivants dans la collection Fiction & Cie du Seuil où l’on cultive depuis longtemps et l’amour et la littérature, voire l’un dans l’autre. Bref Patrice Pluyette n’a pas choisi la facilité et l’oeuvre qu’il construit depuis quelques années, si elle n’a pas encore reçu l’accueil que mériterait un amoureux de l’aventure et de la littérature, commence à imposer sa singularité. Et la singularité, La traversée du Mozambique par temps calme n’en manque pas, c’est même un cas franchement à part dans cette rentrée qui a souvent des allures de jungle où toutes les lianes se ressemblent ou s’emmêlent, quelques lecteurs et critiques s’en sont avisés qui ont repéré son titre attirant et mystérieux (du genre qu’affectionnent les libraires qui se préparent à en entendre toutes les variations possibles), bien éloigné de Blanche, Un vigile et Les béquilles, ses romans précédents plus minimalistes. Cette fois-ci, conséquence du bon air iodé breton ? nous voici en plein maximalisme. Chasse au trésor, roman maritime, récit d’expédition, quête du drôle, jeu de piste, La traversée c’est tout cela et même un peu plus car Patrice Pluyette ne s’interdit rien avec son histoire, ses personnages, sa géographie (le premier qui trouve le Mozambique dans ses pages gagne le droit de les relire), la logique, le réalisme (quel mot étrange dans un billet comme celui-ci), l’anatomie. Il est Dieu : avec lui les créatures sont condamnées à ne jamais pouvoir se reposer et le lecteur voué à l’ahurissement le plus complet. Jouant de tous les canons les plus éculés du roman d’aventure, de tous les clichés qu’il compresse pour en tirer une forme stupéfiante, de la totale liberté offerte au romancier d’aujourd’hui qui n’a de compte à rendre qu’à son lecteur qui ne lui dira rien, il nous trimballe sur l’océan dans le sillage d’un Belalcazar, retraité hyperactif, à la recherche de l’or perdu, et de son équipage improbable fait d’un duo de frère, d’une cuisinière-infirmière et de comparses qui apparaissent et disparaissent si un tronc se présente ou une porte s’ouvre. Errants sur les mers, bloqués dans les glaces, perdus dans la jungle, capturés par des sauvages, ils rebondissent, meurent sans prévenir, ressuscitent à la limite. Aucune transgression ne résiste aux assauts du narrateur qui ne pourra reprendre son souffle qu’à l’issue de l’épopée qu’il faudrait être fou pour vouloir résumer (réécrire le livre s’imposerait dans ce cas-là, évidemment). Au final, ayant renoncé à toute idée de logique, concept dont on devrait se débarrasser avant chaque découverte romanesque, on s’amuse tout du long, attentif et médusé, pris dans cette bourrasque qui empoussière sérieusement les amateurs de la ligne claire : c’est Tintin au pays de Lucy in the Sky with Diamond. Mais c’est aussi, l’air de rien, un formidable instrument de réflexion sur les mécanismes de la fiction : cela, c’est une autre histoire…mozambique.jpg

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