Archives de la catégorie “Choses vues”

Italo ne répond plus

15avr

italo-calvino.jpgIncrédules. Et les libraires et leurs clients le sont quand ils réalisent que pour lire Italo Calvino en ce moment, c’est presque impossible, à moins d’arpenter les allées virtuelles du secteur d’occasion. A part Le vicomte pourfendu disponible chez Albin Michel et Marcovaldo à l’origine chez Julliard, tous les autres titres du grand auteur italien, jusqu’alors actifs dans le catalogue du Seuil, sont aux abonnés absents. Inutile de chercher à avoir une explication, c’est comme ça. Blocage des ayants droit italiens ? Des agents trop gourmands ? Négociations difficiles pour renouveler les droits ? Mystère. Ce cas, qui est de moins en moins isolé, même s’il fait figure ici d’exception très visible, est un exemple des nouvelles moeurs éditoriales qui sacrifient un auteur à des considérations tellement honteuses qu’on ne les avoue pas. Et il est à craindre que ce genre de situation se multiplie, les droits étrangers n’étant désormais plus attribués que pour de courtes périodes, entrainant une mutation des fonds de catalogues que les éditeurs doivent affronter et les libraires expliquer à des clients à qui,  et c’est normal, cette logique échappe. Bref, ne cherchez plus Calvino jusqu’à nouvel ordre et attendons-nous à le voir renaître ailleurs…

Les deux ombres d’Akira

06avr

Akira MizubayashiEn découvrant le livre d’Akira Mizubayashi paru dans la si belle collection L’Un & l’autre de J.B.Pontalis chez Gallimard, nous n’espérions pas avoir la chance d’en rencontrer l’auteur. Mais enthousiasmés par sa lecture nous avons tenté notre chance auprès de l’éditeur qui nous apprit qu’habitué des voyages en France et malgré les soucis du Japon il viendrait effectivement à la rencontre de ses lecteurs. Les sujets qui concernent la traduction, nous nous en rendons compte souvent, et le Salon du Livre de Paris l’a confirmé, ou les nombreux commentaires sur le blog de Pierre Assouline dès qu’il aborde le sujet, intéressent beaucoup de monde et suscitent des débats passionnés au sein d’un lectorat de plus en plus capable de pratiquer plusieurs langues et de mesurer l’importance de ce travail longtemps négligé et sous-estimé. Avec Akira Mizubayashi nous tenions, qui plus est et c’est fort rare, un traducteur du français en japonais soucieux de réfléchir et de se pencher sur le lien qui l’unit à ces deux langues dont il est l’enfant double. Une langue venue d’ailleurs, nous explique-t-il, tente d’expliquer cet incroyable parcours entre deux langues, l’une perdue un temps face à son inanité – Mizubayashi réalise à vingt ans avec anxiété que sa langue maternelle est pauvre et sans avenir – l’autre découverte avec émerveillement – grâce à la lecture d’un philosophe japonais revenu d’occident. De quels mots sommes-nous faits ? N’existe-t-il pas une langue idéale qu’il nous reste à trouver ? L’essai autobiographique de ce monsieur japonais qui a accepté, sans filet ni préparation, de se lancer devant notre caméra impose le respect que l’on doit aux amoureux d’une langue, la nôtre, que nous maltraitons trop souvent, le respect et le charme. Ses deux ombres se détachent sur fond noir.

Maylis de Kerangal en vidéo

18oct

Nul besoin de vous asséner un laïus aussi long que rébarbatif dans lequel nous nous laisserions aller à un énième dithyrambe au sujet de son dernier roman – quoique… la tentation demeure entière – ou de son écriture si unique – que disait Oscar Wilde, déjà ? – pleine d’audace et de dynamisme – n’était-ce pas que le meilleur moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder ?… Bref, sans plus tarder, nous vous laissons écouter Maylis de Kerangal vous présenter La naissance d’un pont (éditions Verticales). Et pour écouter la conférence qu’elle a donnée dans nos salons il y a quelques jours, il vous suffira de cliquer ici.

Quel rapport ?

29juil

velo.jpgEh, bien, 54 x 13, soit le long et curieux monologue rédigé par Jean-Bernard Pouy, pendant  la mystérieuse 17e étape d’un anonyme Tour de France. Grand amateur de cyclisme et des héros anonymes et parfois flamboyants qui peuplent le peloton, J.-B. dévoile les pensées les plus intimes d’un coureur en plein effort, entre réflexion, considérations métaphysiques et, bien plus prosaïquement, gestion de l’échappée qu’il compte mener à son terme… Enfin, pas tout à fait : s’échapper, prendre à son compte cette sortie d’anonymat et animer, à partir du kilomètre 85, cette étape qui semble promise à Lilian Fauger, soldat du peloton. Entrecoupé par le Code Wegmuller, brillante invention de Pouy pour remettre la lutte (ce qui n’est pas un vain mot chez lui) au coeur du cyclisme, donc, au coeur de l’humanité… Cette fable atypique et brillante, servie par la plume habile, tantôt légère et drôle, tantôt empreinte de la douleur qui envahit peu à peu notre mouton noir du jour, poursuivi par le peloton, harangué par le public, montre un peu plus l’étendue du talent de l’initiateur du Poulpe, bref, un livre vif, brillant et captivant comme une étape de plat (n’y voir rien de péjoratif : chez Pouy, on ne s’endort JAMAIS pendant la course).

 pouy54.jpg

Chahuts, ch’est parti !

16juin

La chorale de Chahuts

 

On aurait voulu du beau temps pour chahuter dans la joie et la bonne humeur. Bonne humeur et joie, il y eut, mais de la pluie aussi, avec heureusement des platanes pour abriter l’inauguration de la dix-neuvième édition du Festival des Arts de la parole Chahuts. L’équipe de Caroline Melon était au grand complet pour donner le tonitruant départ de cette manifestation à nulle autre pareille qui investit chaque année le quartier Saint-Michel pour cinq jours de tchatche, de contes, d’écoute, d’échanges et de paroles tous azimuts et c’est un hymne original entonné par la Chorale (prononcez « ch ») qui donna le la de l’éxubérante soirée qu’inaugurèrent quelques discours des autorités et partenaires de l’événement pas toujours bien écoutés par un public venu…pour parler bien sûr. Le Maire, le Conseil Régional, le Conseil Général étaient là avec quelques lignes d’encouragement qui saluaient surtout l’éclatante santé d’une formule qui a encore de beaux jours devant elle. Le programme est fourni et la librairie Mollat qui a consacré une grande vitrine est heureuse de s’associer en accueillant Fabienne Raphoz, la directrice des éditions Corti, vendredi à 18h pour une conférence sur sa spécialité le Merveilleux, nom de la collection qu’elle dirige et où elle a édité un magnifique ouvrage sur les oiseaux. Autre présence, celle d’un libraire vendredi matin pour une rencontre au septième-étage-et-demi rue Permentade sur le thème de la nouvelle et la critique d’un spectacle par un autre dans le petit quotidien édité tout au long du festival. Vous pourrez retrouver l’ensemble de la programmation en vous rendant sur le site de Chahuts.

La soirée d’hier s’est prolongée par une ahurissante performance de la troupe Cheval où il était question de ballons de foot, d’accords majeurs et mineurs et de beaucoup de finesse musicale…

Si les cieux le veulent bien, Chahuts continuera sous le soleil, sinon il saura ignorer cette pluie parfaitement malvenue.

La troupe de Cheval

La cabane du crieur

Caroline Melon juste avant le départ

Bande annonce

15mai

On a eu vite fait de caricaturer (ô ravages de la jalousie…) les éditions Finitude sous prétexte qu’elles s’intéressaient à des écrivains dont les tombes sont fleuries par une poignée de dévots qui vénèrent leurs meubles, leurs tiroirs et jusqu’aux fonds de ceux-ci. Dans la lignée du Dilettante dont ils sont d’aimables neveux et parfois avec un peu plus de réussite que le maître (que l’on songe au succès rencontré par Jean Forton ou Marc Bernard), les éditeurs bordelais construisent un catalogue où sous le vernis d’exigence apparaît une fantaisie un rien libertaire, où parmi nos chers disparus percent de jeunes pousses littéraires. Parmi elles, on comptera évidemment Pierre Cendors qui avait séduit un trop petit nombre de lecteurs avec son Homme caché mais dont le talent était une telle évidence qu’on ne pouvait qu’attendre une suite à ces prometteurs débuts. Le revoilà avec Engeland, son nouveau roman à paraître le 21 mai et dont, fait rare, on peut découvrir la bande annonce sur le net. Nous vous la proposons, histoire de voir si, les images précédant le livre, vous n’en aurez que plus envie de plonger dans son univers labyrinthique…

Le Mauvignier des libraires

23mar

Il aura échappé au Goncourt et à toutes ses contraintes fastidieuses, il n’échappera pas au Prix des Libraires qui vient de lui être attribué : Laurent Mauvignier, chéri depuis ses débuts par la profession, est donc le nouveau lauréat de ce prix qui fait peu de bruit dans les médias mais a un écho parfois insoupçonné. Des hommes avait fait partie de nos livres de rentrée, imposant sa voix, son ambition et un sujet délicat abordé avec intelligence. Parce que nous sommes contents qu’il fasse de nouveau l’actualité, nous vous rappelons l’article que nous lui avions consacré ainsi que la vidéo qu’il avait accepté de tourner dans nos « studios » naissants. Toutes nos félicitations à Laurent, en lui souhaitant un prix de tout repos et des libraires toujours enthousiastes.

Il semble bien que les éditeurs de chez Minuit aiment se faire désirer des lecteurs du poche. Double, leur collection de poche, est alimentée avec beaucoup de parcimonie, presque au compte-goûte, et chaque sortie de livre n’en devient que plus attendue.

Alors non, ce n’est pas encore cette année que les lecteurs du poche  pourront lire Ravel, petit bijou signé Jean Echenoz, en Double. En revanche, en septembre, ils auront le privilège de suivre la sortie simultanée de 3 chefs-d’oeuvre du catalogue Minuit: Rosie Carpe, de Marie NDiaye, Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint, et enfin Dans la Foule de Laurent Mauvignier.

Avec Dans la Foule, Mauvignier choisit de reprendre un fait divers pour le moins tragique, celui de la finale de la Coupe d’Europe des Champions qui a eu lieu au stade Heysel en 1985:  l’effondrement d’une partie des tribunes suite à l’affrontement de supporters. Un bilan lourd, puisqu’on a recensé une quarantaine de morts.

Les personnages se nomment Jeff, Tonino, Tana, Fransesco, Geoff. Ils viennent de Belgique, de Grande Bretagne, d’Italie. Ils sont jeunes, presque des gamins, et ils ont évidemment la vie devant eux lorsqu’ils s’apprêtent à se rendre au stade. Tour à tour, ils nous font entendre leur voix, de la description de leur quotidien au drame terrible.

On retrouve encore une fois, et avec un plaisir non dissimulé, l’écriture si particulière de l’auteur, qui mêle dans un souffle monologue intérieur, paroles et pensées des personnages. La polyphonie devient tantôt chant funèbre, tantôt épopée où les personnages, témoins de l’Histoire, nous livrent leur profond désarroi mais nous transmettent aussi leur grande rage de vivre, malgré tout.

Mauvignier parvient à sonder l’intimité de chacun avec un immense talent. Il signe ici un texte particulièrement poignant, déchirant, mais emprunt aussi d’une grande humanité.

Au regard de ses romans antérieurs, Dans la Foule s’inscrit comme un roman différent, plus long, plus aux prises avec l’Histoire aussi. Ce texte semble marquer un tournant dans son oeuvre et l’on ne saurait que trop l’encourager à poursuivre dans cette voie. La preuve avec Des Hommes, son roman suivant, un très grand texte dont le sujet est la guerre d’Algérie et ses traumatismes.

Mauvignier, un auteur à ne jamais cesser de suivre donc…

 

Auguste sur son derrière

02fév

auguste-derriere-2.JPG

Ils ne nous ont pas montré le leur, ils ont su l’être au milieu des clients du samedi : Auguste Derrière nous a(ont) fait(s) la plaisir d’une visite pour finir le mois en beauté, installé(s) à l’accueil, entouré(s) de tampons et de livres. Car si le canular imaginé par le trio de graphistes bordelais qui compose Poaplume (Nadia Geyre, Philippe Poirier et Vincent Falgueyret) n’a pas fait long feu, le livre qu’ils ont imaginé a recueilli les suffrages du public, enchanté par la malice de leurs calembours et autres délires graphiques rassemblés sous le cartonnage orange d’un joli livre du Castor astral. Mais qui était Auguste Derrière se demandent encore les naïfs et les amateurs de belles histoires ? Au début du XXe siècle nous dit l’éditeur, « cet homme a sans aucun doute été le fleuron de l’absurde et du jeu de mot laid » (on notera l’étrange procédé littéraire à la Joseph Prudhomme et son fameux « ce sabre est le plus beau jour de ma vie »…). « Il révolutionna l’art naissant de la publicité par son approche peu commune du slogan, puis devint la coqueluche de l’élite culturelle de l’époque, avant de tomber dans les sombres profondeurs d’un oubli ». La révolution par le jeu de mots, c’est une idée qui aura fait son chemin tout au long du siècle et il est amusant de constater qu’on n’a pas fini d’épuiser ce genre. Avouons-le cependant, lorsqu’il s’est agi de placer derrière les caisses de grandes affiches pour donner envie aux passants de s’emparer sans retard du livre, il nous a fallu pratiquer une certaine forme de censure, le calembour flirtant souvent avec le grivois… c’est aussi une loi du genre. Vous pourrez suivre les aventures du terroriste publicitaire sur le blog que cet éternel jeune homme tient à l’adresse suivante : augustederriere.com, preuve qu’on peut avoir sombré dans l’oubli et manifester un penchant pour la modernité. Merci donc à l’auguste trio d’être allé au devant de ses lecteurs.

Salinger R.I.P.

28jan

J.D. Salinger vient de disparaître et nous n’illustrerons pas notre très court article d’une photo : il n’en existe pour ainsi dire pas. Nonagénaire retiré depuis plus de trois décennies de toute vie publique, décidé à se conformer au plus rude des principes, mettre sa vie en conformité avec l’idée qu’on se fait de soi-même, n’écrivant plus, il a réussi, et sans doute malgré lui, à se transformer en mythe littéraire, puissant mirage d’un Bartleby qui avait décidé qu’il valait mieux plus (que mal). En France on ne cesse de lire son grand livre The catcher in the rye traduit chez nous par Jean-Baptiste Rossi (connu aussi sous le nom de Sébastien Japrisot) sous le titre L’Attrape-cœurs. On rappellera à ce propos la querelle à laquelle on fit peu d’échos sur cette fameuse traduction reconnue par beaucoup comme plutôt infidèle et qui fut un temps remplacée par celle d’Annie Saumont, toujours chez le même éditeur, Robert Laffont, avant qu’un repentir (ou plutôt une bonne colère de Rossi) n’oblige à faire machine arrière. Désormais, cependant, la raison semble l’avoir emporté et c’est dans la deuxième traduction que vous pourrez découvrir ce beau voyage adolescent. Les amateurs de nouvelles pourront quant à eux se tourner vers les cinq recueils de nouvelles de Salinger qui fit très honneur à ce genre malheureusement (c’est litanique cette plainte sur ce blog…) boudé chez nous. C’est le seul mérite des périodes nécrologiques : elles incitent à relire un auteur que l’ombre de la mort rend tout à coup bien séduisant.

R.I.P.

Lanzmann vs Haenel

27jan

Nous prendrons garde de ne pas nous embarquer sur le sentier de la polémique à laquelle nous assistons depuis quelques jours autour du livre de Yannick Haenel, Jan Karski, violemment attaqué par Claude Lanzmann, l’auteur de Mémoires, Le Lièvre de Patagonie, qui ont fait grand bruit cette année, le réalisateur de Shoah dont Haenel s’est servi pour la première partie de son roman-documentaire puisqu’il se remémore le personnage de Karski face à la caméra de Lanzmann,  ce serait faire fi de notre souci de défendre toutes les expressions, surtout lorsqu’elles émanent de deux personnalités aussi fortes et talentueuses, deux auteurs de la grande maison Gallimard chez qui la diplomatie doit aller bon train. Vous pourrez retrouver sur le site de Pierre Assouline, La République des Livres dont nous sommes des fidèles les tenants de cette dispute qui vient s’inscrire dans ce goût pour la castagne  qu’apprécie le monde littéraire français et l’avis du plus célèbre blogueur littéraire français vaut le détour. Pour amener notre pierre à cet édifice menaçant nous rappelons aux internautes qui veulent en savoir plus que nous avions eu l’honneur de recevoir les deux antagonistes, avant que nous puissions soupçonner qu’ils s’affronteraient par déclarations et journaux interposés. En amateurs de traces et en libraires soucieux de mémoire, nous conservons précieusement souvenirs de ces passages sous forme de podcast des conférences qui permettent à tête reposée d’écouter en situation un auteur, non plus dans le calme d’un studio mais face à des spectateurs parfois questionneurs et sans filet. Vous pourrez donc retrouver les deux podcasts en cliquant ici pour Claude Lanzmann et pour Yannick Haenel. A vous de rejuger et de tenter de vous faire un avis.

Claude Lanzmann lors de sa venue chez Mollat

Yannick Haenel et son éditeur Philippe Sollers

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