Archives de la catégorie “Choses vues”

« A thing of beauty is a joy for ever »

22jan

keatsellroy1.JPG Les obsessions les plus noires côtoient parfois de nobles transports de l’âme… La vitrine consacrée à la visite lundi dernier de James Ellroy voisine avec l’inspiration romantique du moment puisque depuis le 6 janvier, parallèlement à la parution en traduction française de l’ultime volet  de la trilogie de l’écrivain américain, la librairie célèbre un événement poétique : la sortie du dernier film de Jane Campion, Bright Star, titre emprunté à une ode que John Keats dédia au début du XIXème siècle à sa jeune voisine Fanny Brawne.

 Inspiré des authentiques dernières années de la vie du poète anglais, soit entre 1818 et 1821, ce film renoue avec la grâce et le romanesque qui nous a fait bien entendu replonger dans l’atmosphère de l’inoubliable Leçon de piano (palme d’or du festival de Cannes en 1993). Ici, les notes de musique et les élans des corps sont merveilleusement spiritualisés dans les vers et les échanges épistolaires abondamment cités (John Keats, Lettres - parues chez Belin) sans y perdre au change ni verser dans le délicat écueil de la mièvrerie, puisque Jane Campion sait subtilement filmer la naissance d’un désir, inassouvi et néanmoins puissamment incarné.

fannylit.jpgfannykeats.jpgCette véritable leçon d’amour est d’abord et aussi d’art car la jeune Fanny conquiert le coeur de son voisin d’abord par le verbe et l’esprit, demandant qu’il lui enseigne les secrets de sa poésie. Ce film s’inscrit ainsi parfaitement dans la tradition de l’amour courtois, platonique (symbolisé par la cloison entre leurs chambres) qui tente de s’affranchir des obstacles mais y succombe finalement… superbement.

Le film aura fait tirer force larmes à quelques cinéphiles du rayon conquises par cette impossible passion corsetée par les conventions de la société anglaise (John Keats, poète incompris et vivant dans la misère, ne pouvait espérer épouser une jeune femme d’une classe sociale supérieure). La tuberculose finira par l’emporter en 1821 en exil à Rome, où, paraît-il, il composa son dernier poème intitulé « To Fanny » et qui résonne telle une ultime et amère leçon de romantisme pour la destinataire, dans la version filmée : la mort du poète ne peut mettre fin à la vie de sa poésie qui seule demeure prisonnière du souvenir et du secret de leur désir. C’est au tour donc du spectateur et lecteur de se plonger dans les quelques recueils (Endymion, HypérionLes Odes, Seul dans la splendeur, Sur l’aile du phénix) et correspondances qu’il reste de cet amour, absolu aussi éphémère et aérien que la poésie et la beauté fragile des papillons que Fanny voudrait garder mais qui finissent par périr (présage funeste pour Keats) tout en gardant présent à  l’esprit les magnifiques couleurs et émotions suscitées par ce film, enchantement esthétique et frisson poétique à tous points de vue.

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Avoir du nez pour Camus

05jan

Sylvie et CamusCamus, Camus, Albert Camus, il va être bien difficile d’y échapper à notre grand homme que menace l’ombre inquiétante de la panthéonisation. La France aime les célébrations, les anniversaires, les chiffres décimaux et elle se souvient toujours de sa vieille passion pour les illustres écrivains. Avant d’être honteusement récupéré par des politiciens qui l’auront à peine lu, dépêchons-nous de relire ce romancier en lui préférant ces admirables textes courts, de replonger dans l’essayiste en pardonnant au dramaturge. Albert Camus a encore beaucoup à nous dire malgré ce demi-siècle d’éloignement et le bouleversement de notre société, agitée désormais par d’aitres soubresauts. On lira avec profit le texte rédigé pour notre site par l’excellent Dominique Rabaté qui a participé au Dictionnaire Camus et à qui quelques centaines de signes suffisent pour faire le point. Pour n’être pas en reste, la librairie Mollat va donc accompagner l’événement en consacrant au Prix Nobel une grande vitrine et une table où seront visibles les principales oeuvres le concernant. Michel Lafon, plus rompu à l’art du best-seller qu’à celui de la littérature proprement dite, a réussi avec l’album consacré à Camus par sa fille Catherine, un bel objet plein de dévotion qui redonne sa place à l’homme avant le mythe, et le succès a été au rendez-vous, preuve s’il en était besoin de l’incroyable attachement porté à un homme par un public qui se reconnaît en lui bien plus volontiers que dans de grandes figures d’intellectuels qui semblent souvent coupés du réel.

Et pour le plaisir, Sylvie, grande lectrice de Camus lorsqu’elle avait quinze ans, en train de monter la vitrine…


Jammin’ in the vitrines

16déc

deux musiciens devant la vitrine LittératureLe froid n’ayant ni refroidi ni les ardeurs de nos clients qui viennent en nombre acquérir de quoi réchauffer leurs âmes avides ni fait renoncer la musique à s’élever dans l’air glacé, nous avons pu profiter des rifs très reggae cet après-midi d’un duo dont les volutes de vapeur venaient se cogner doucement à notre grande vitrine. Alors, petit clin d’oeil à nos animateurs jamaïcanophiles, voici la photo de ces deux musiciens ardents et courageux : Olivier Philippe et Frédéric Moussy interprétant un succès du grand Bob Marley. Jah !

Trois flammes savantes

10déc

Marie NDiaye interrogée par Dominique RabatéMarie NDiaye est une coureuse de fond. On le soupçonne tout au moins à la lecture du programme de sa semaine qui va la voir traverser la France de part en part pour rencontrer son public, auréolée de ce Goncourt qui astreint ses lauréats à la rude épreuve des conférences-signatures. Elle nous a fait la joie de revenir nous voir pour s’entretenir avec Dominique Rabaté qui connaît particulièrement bien son oeuvre (qu’on se souvienne de son livre chez Textuel) avant de signer pour les aficionados de toujours et ceux qui le découvrent depuis quelques mois stupéfaits. Vous pourrez écouter le podcast de cette rencontre et moins regretter d’avoir loupé le tram, vous être trompé de jour ou avoir renoncé devant l’affluence. Et puis il vous reste la chance de lire ou relire ce magnifique Trois femmes puissantes qui confirme sa place éminente dans notre littérature.

Maigret voit rouge, Simenon écrit noir

26nov

Quelques notes d’une musique qui devrait rappeler aux plus cinéphiles (sinon aux plus mélomanes…) une des innombrables adaptations cinématographiques des aventures peu aventureuses du Commissaire Maigret, quelques notes en guise d’introduction à Pierre Assouline qui s’est prêté très aimablement à notre demande de parler sans filet devant notre caméra. Pour beaucoup Assouline c’est une voix (qu’on pense à sa série d’émissions sur le grand Homme de Liège cet automne), une plume (tous les jours que Dieu fait il publie un billet sur son blog La République des Livres, le plus célèbre de France) qui va du roman à l’essai en passant par la biographie, pour quelques uns donc aujourd’hui pendant une courte séance de trois minutes ce sera aussi un visage. Mais si Maigret voit rouge (c’est le titre du film que cette musique accompagne) Simenon, de l’avis de son biographe qui a tout lu de lui et ce n’est pas une petite entreprise, voyait noir et son oeuvre tout entière peut être placée sous le signe de la tragédie. En quelques minutes l’auteur de ce très étonnant livre qu’est L’Autodictionnaire (pas un mot qui ne soit de l’homme à la pipe à l’exception d’une lumineuses préface) réussit à nous faire comprendre pourquoi son auteur de prédilection continue de fasciner. Ceux qui ont pu assister à la conférence de Pierre Assouline se sont réjouis de son art de raconter un homme hors du commun qui vivait caché, un père de famille inattendu et attentif, un auteur fort d’une oeuvre riche dont la fausse simplicité ne cache pas la profondeur, mais ils ont pu découvrir qu’il ne tombait pas dans le piège de la béatification, reconnaissant la faiblesse littéraire de la fin de sa vie d’écrivain où il se répand dans son magnétophone, avouant volontiers que Maigret a nui à l’audience et à la reconnaissance de son créateur. Vous pourrez désormais réécouter cette rencontre sur nos podcasts.

Quant à Pierre Assouline, nous le retrouverons dans un an, peut-être deux, avec son prochain roman qui promet d’être audacieux et surprenant.

Mise en boîte

23nov

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Vous aimez le fantastique et le cinéma ? Foncez voir The Box, véritable petit bijou du genre, vous allez a-do-rer !

 

Votre libraire est sorti enchanté de sa séance, captivé d’un bout à l’autre, scotché  dans son  fauteuil, et titillé sur la fin par un nom apparaissant au générique : Richard Matheson… Grand maître du fantastique, à l’imagination incroyable, en un mot, génial Matheson ! Si l’on vous sussure à l’oreille quelques-uns de ses titres, nul doute que l’un d’entre eux ne manquera pas de se rappeler à votre bon souvenir : L’homme qui rétrécit, Je suis une légende, Duel, Hypnose, Le jeune homme, la mort et le temps, Au-delà de nos rêves, Les seins de glace, La maison des damnés  La plupart ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques, signées par exemple Steven Spielberg, Georges Lautner, Jack Arnold, Francis Lawrence, Vincent Ward, David Koepp…

Après enquête, il s’avère que The Box s’inspire bien d’une nouvelle de Matheson, dont le titre original Button, Button, a été traduit en français par Qu’y a-t-il dans la boîte ou par  Le jeu du bouton. Ce fut un véritable défi que de la dénicher au milieu des quelque deux cents nouvelles écrites par Matheson, prolifique en la matière, autant dire une goutte d’eau dans l’océan. On la trouve dans le recueil Au bord du précipice et autres nouvelles publié dans la collection Etonnants Classiques chez Flammarion et dans le tome 3 des Nouvelles (1959-2003) disponible en J’ai Lu. C’est une nouvelle très courte, à peine 6 pages, et votre libraire, étonné, s’est demandé comment elle pouvait donner lieu à un film long de presque deux heures !

Chapeau au scénariste, Richard Kelly, qui a aussi réalisé The Box et qui a su inventer, à partir de la nouvelle, un univers cinématographique inquiétant, insolite, étoffant l’idée originale de Matheson par l’ajout de détails, tout en en respectant l’esprit, du grand art !…  Venons-en à l’histoire elle-même : imaginez que vous receviez une étrange boîte munie d’un bouton, et que l’on vous propose d’appuyer sur le dit bouton,  geste qui, vous dit-on, déclenchera dans le même temps « la mort de quelqu’un que vous ne connaissez pas » et vous assurera en retour de recevoir une somme qui fait rêver… Vous commencez à cogiter et c’est là que le doute s’immisce et que l’histoire bascule dans le fantastique. Raisonnablement, appuyer sur un bouton n’a jamais tué personne. Mais si on se met à y croire, jusqu’où cela peut-il aller ? Sans parler de l’appât du gain, qui peut inciter à appuyer sur le bouton. Et la morale, dans tout ça ? La logique du fantastique est souvent de pousser jusqu’à l’inéluctable une situation, et voilà que le spectateur ou le lecteur pousse insidieusement la porte derrière laquelle se cache une quatrième dimension…

En s’amusant à pointer les différences entre le film et la nouvelle, votre libraire découvre que le début est déjà autre : dans la nouvelle, Mme Lewis (interprétée à l’écran par Cameron Diaz) découvre un paquet déposé sur le seuil tandis que dans le film le couple Lewis est réveillé en sursaut au petit matin par un coup de sonnette…  Le personnage qui apporte la boîte, Mr Steward,  est très inquiétant à l’écran, une partie de son visage a été arrachée, il fait peur ; Norma Lewis souffre dans le film d’un handicap, son pied est déformé, alors que sous la plume de Matheson elle n’a rien de singulier. Dans le film, le couple est uni et solidaire dans la décision qu’ils vont prendre, tandis que dans la nouvelle Norma agit sans l’accord de son mari, mais chut, n’en disons pas plus pour ne pas gâcher le suspense… Alors que Matheson construit sa nouvelle sur le sens moral d’Arthur, le film, lui, repose tout du long sur une totale ambiguïté. La chute de la nouvelle tombe comme un couperet, tandis que le film propose une autre fin, sans négliger le propos de Matheson, glissé subtilement dans le déroulement de l’histoire. Le moins que l’on puisse dire c’est que Richard Kelly a réussi avec brio sa mise en boîte !

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Ecrire/Rêver

19nov

picot2.JPGsl370390.JPG   Comment faire découvrir et unir la création artistique et poétique contemporaines, souvent réputées hermétiques, insensées? C’est le pari osé mais ô combien stimulant et vivant que nous offre chaque année le festival Ritournelles (voir ici le dossier de la programmation) organisé par la directrice de la Permanence de la littérature, Marie-Laure Picot, dans un souci d’accessibilité et de qualité. Preuve nous en a été donnée puisque la journée de mardi dernier fut entièrement consacrée au théâtre Molière à la thématique retenue pour la dixième édition de cette manifestation : écrire/rêver. A la manière du S/Z de Barthes, la réflexion fut menée sur les deux versants et les nombreuses influences réciproques dont se nourrissent l’inconscient et la littérature. N’oublions pas, comme l’a rappelé la critique Marie-Mai Corbel, que la trouvaille freudienne du divan est aussi un détournement du sofa, à la base « siège » associatif, régressif et créatif du… lecteur !

 Les invités, d’horizons variés (peinture, poésie, philosophie, psychanalyse) et croisés (certains combinent ces pratiques ou ont suivi une analyse et imprègnent leurs récits de cette expérience comme Marianne Alphant dans Petite nuit ou Leslie Kaplan dans Le psychanalyste) permettaient un échange passionnant (le rêve d’écrire, l’impossible réel visé par la poésie, les rêves envisagés comme ressource infinie de la littérature et comme  idéal de structure narrative) car non cloisonné, ponctué avec brio par les lectures d’une comédienne.

La littérature du passé n’a pas été en reste puisque hier mercredi, Liliane Giraudon nous a convié à une relecture de Montaigne, Montesquieu et Mauriac (les fameux « 3 M » de Bordeaux) dans son dernier livre, Biogres. Sur notre site, vous pourrez bientôt (ré)entendre cette conférence.

Pour un artiste, le rêve peut consister à faire oeuvre à partir du rêve d’un personnage de roman, telle Véronique Aubouy qui a conçu le projet démesuré de filmer pendant trente ans des centaines d’individus en train de lire  A la Recherche du temps perdu dans des lieux souvent insolites (une usine, un cimetière, par exemple). Vous pouvez vous-mêmes devenir spectateur jusqu’à demain vendredi de cet étrange et fascinant dispositif en libre accès au premier étage du théâtre Molière. Pour la clôture de ces Ritournelles, vous pourrez encore en profiter  ce 20 novembre à 12h30 pour y admirer les performances mêlées de l’écrivain et chorégraphe Sabine Macher et de la poète et performeuse Gwenaëlle Stubbe.

 

Haenel au cercle Interallié

18nov

Yannick Haenel cliché C.Hélie (copyright)Dernier des prix littéraires de l’automne et même repoussé d’une semaine cette année pour ne pas trop passer inaperçu comme cela est souvent le cas pour les lauréats de ce prix, l’Interallié a désigné aujourd’hui un auteur que nous apprécions fort et que nous avions reçu il n’y a pas si longtemps dans nos salons pour une passionnante conférence que vous pouvez retrouver ici : Yannick Haenel a signé avec son Jan Karski un ouvrage composite et passionnant qui non seulement interroge une figure oubliée de l’Histoire, ce résistant venu témoigner du massacre des Juifs et que nul ne voulut entendre mais encore conçoit une fiction qui passe par le réel, voire le documentaire pour mieux se plonger dans la subjectivité d’un être humain devenu figure et symbole. C’était assurément un des livres majeurs de cette rentrée et nous nous réjouissons de ce prix très mérité.

L’occasion de reproduire ici l’article modeste (du 10 août dernier) que nous lui avions consacré sur ce blog :

Choc de cet été, livre bouleversant, sensation certaine de l’automne, le prochain livre de Yannick Haenel a toutes les raisons de susciter un émoi véritable lors de sa sortie. D’autant qu’il succède aux Mémoires de Claude Lanzmann, best-seller remarquable mais pas si inespéré que ça, et qui nous a rappelé l’importance de son film Shoah dont il nous décrivait l’édification. Jan Karski est une des figures marquantes de ce film, c’est un polonais de l’ombre qui s’est vu confier la mission de faire le lien entre la Résistance de son pays et son gouvernement en exil. C’est à ce titre que deux représentants de la communauté juive l’ont supplié de devenir le messager d’une information cruciale et monstrueuse : les nazis sont en train d’exterminer les Juifs d’Europe et personne ne fait rien ; il faut que les Alliés réagissent. Karski va donc suivre ces deux hommes en enfer, pénétrant dans le Ghetto en pleine agonie, profondément bouleversé par le spectacle de ces morts vivants en train d’agoniser debout, par ces femmes portant des nourrissons qu’elles ne peuvent nourrir, par ces jeunes officiers SS qui font un carton sur des malheureux en traversant les rues. Presque incapable de décrire ce qui lui a été donné de voir trente ans plus tard devant la caméra de Lanzamnn et dont il devait témoigner absolument, il se souvient du long calvaire d’un homme que personne ne voulait écouter. Alors pourquoi avoir intitulé roman ce qui pourrait passer pour un essai et qui commence comme tel. Pourquoi, alors que la courte première partie est une paraphrase interprétative (et très fine, sans pathos) de ce que l’on a vu dans Shoah, alors que la deuxième partie est une reprise du livre de Jan Karski lui-même paru en 1948, confier à la fiction le soin de prendre le relais de l’analyse ?  C’est tout l’enjeu du très intelligent Haenel qui nous avait déjà soufflé (et fatigué aussi un peu, avouons-le) avec son Cercle : il a confiance dans la puissance de la fiction, dans sa capacité à creuser dans ce qui nous est donné comme le réel et le tangible en osant un monologue de Karski devenu narrateur et où peut se dire l’indicible : « on a laissé faire l’extermination des juifs ». Ce scandale monstrueux qu’on a nié afin de s’installer dans cette « confortable » haine du coupable qui permet d’effacer ou d’atténuer les complicités retrouve par la voix d’un témoin en qui l’horreur ne s’efface pas toute sa puissance : terrible magie de la voix littéraire. Cet homme que les mensonges d’état n’empêchent plus de dormir est poursuivi par « la voix des morts », atrocement conscient que « les ténèbres absorbent petit à petit chaque détail de (s)a mémoire, c’est pourquoi (il) continue à veiller ».

Qu’une Rentrée Littéraire avec tout son fatras de petites histoires sans importance et d’ego surdimensionnés s’honore d’un tel livre a de quoi nous rassurer. Faisons lui honneur le moment venu.

Le Wepler à Yanvalou

17nov

Lyonel TrouillotLyonel Trouillot, s’il a eu droit à un bel accueil critique, n’a semble-t-il pas eu le succès public que nous lui prédisions ou plutôt lui espérions. Son dernier livre, Yanvalou pour Charlie, confirme cependant tout le bien que l’on peut penser du travail de cet écrivain haïtien qui n’a pas oublié qu’il était aussi poète et que sa colère pouvait prendre des accents magnifiques quand sa langue se mêlait de la pétrir. Le jury du Prix Wepler, un prix indépendant non soumis, lui non plus, au « devoir de réserve » lui a été décerné hier et ce n’est pas qu’un lot de consolation, c’est une manière de souligner la très haute qualité de son roman édité par Actes Sud. Heureusement Lyonel Trouillot n’aura de compte à rendre qu’à lui-même et si les communicants politiques qui exploitent avec un art consommé de la provocation le débat sur l’identité nationale tiquent une nouvelle fois sur ce lauréat (rappelons que La Poste, pas encore privatisée, soutient ce prix littéraire…), gageons que cette fois-ci ils sauront se faire plus discrets voire carrément silencieux comme M.Mitterrand a su en donner l’exemple il y a peu. Le silence des incultes vaut largement le bruit des critiques.

Nous reproduisons ici le petit article que nous avions consacré à ce livre.

Si l’on consulte la bibliographie de Lyonel Trouillot, on constate non seulement sa richesse (quinze livres) mais  encore son « ancienneté » : trente ans déjà que cet auteur haïtien de 53 ans nourrit une oeuvre riche et diverse qui va de la poésie en créole au roman. Mais cela fait à peine plus de dix ans que nous pouvons le lire, depuis qu’Actes Sud a édité sa Rue des pas-perdus, l’imposant comme une des fortes voix de l’univers caribéen. Fervent et inspiré, il possède un style que son expérience lui permet désormais de plier en fonction de ses personnages. Ainsi le héros de son dernier roman, Yanvalou pour Charlie, qui vient de paraître, se pare du nom un rien pompeux de Mathurin D. Saint-Fort et son monologue, qui ouvre le livre, est celui d’un jeune homme suffisant, ambitieux qui a renié en le transformant en initiale ce prénom qui trahit sa condition d’origine : Dieutor, qui sent la glèbe et la pauvreté. Ce jeune avocat a un plan de carrière et le verbe tranchant, et quelques pages suffisent à nous le rendre odieux jusqu’au moment où une faille va se faire jour dans cette mécanique sociale trop vite rêvée. Un certain Charlie, gamin de quatorze ans, débarque à l’étude « pour foutre le bordel dans (s)a vie, réveiller les morts et les bons sentiments ». Et cette vision étrange d’une société haïtienne de riches et de parvenus (on se demande même au début si on est bien à Port-au-Prince) se craquelle soudain sous le flot de paroles du petit qui vient réclamer de l’aide, question de vie ou de mort. Succédant alors à cette première voix, vont s’élever celles, plus fortes, plus troublantes, plus intenses des autres protagonistes de cette quadriphonie : Haïti c’est aussi cette misère terrible, ces enfants livrés à eux-mêmes qui n’ont plus comme ressource qu’une croyance absurde en la violence et Mathurin voit renaître en lui le Dieutor enfoui, regagnant dans la souffrance l’impossible origine. Quelques jours de cohabitation avec Charlie qui s’est installé chez lui vont provoquer une mue définitive, la prise de conscience de la folie de ce pays où les O.N.G. permettent de faire carrière, où l’on vit dans les poubelles, où l’on abandonne des enfants à la bonne volonté de gens qui n’en peuvent plus, où l’on crève dans l’indifférence. Trois voix – dont celle, bouleversante de Charlie, puis celle d’un de ses compagnons d’infortune – vont ainsi être chargées de nous faire comprendre le bouleversement de Mathurin redevenu Dieutor et c’est dans ces parties que Lyonel Trouillot va donner à son propos l’ampleur stylistique dont il est capable, entonnant un « yanvalou », chant haïtien de célébration de la terre meurtrie, ouvrant même en final un pan de lumière par la voix d’une femme de retour dans la vie du héros. Ecrivain d’un tout petit pays à la dérive, il prend dès lors la puissance des auteurs qui ont l’univers pour horizon.

Vargas Llosa honoris causa

07nov

De quoi Mario Vargas Llosa, honoré, causera après son honoris causa ? Nous le saurons samedi prochain puisqu’il est le prestigieux invité d’un colloque qui lui est consacré à Bordeaux. Si son emploi du temps ne lui permettra pas de faire un tour dans notre librairie, on peut espérer cependant qu’il passera devant la vitrine que nous lui avons consacré. Et puis n’ayant peur de rien et surtout pas de son espagnol (car il parle parfaitement français…) nous tenterons d’aller l’interviewer, caméra au poing (ou au pied) afin de faire profiter à tous les fidèles de notre blog de son déplacement dans notre ville. Mais n’anticipons pas trop. Il nous reste une semaine pour peaufiner nos questions et autant de jours pour gamberger…
Mario Vargas LLosa (source wikipédia)
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