Archives de la catégorie “Dans les poches”

Karoo boy roman de l’incandescence.

25sept

karooblacklaws.jpgblacklaws-2.jpgTroy Blacklaws a grandi au Cap et c’est tout cet univers qui imprègne son premier roman Karoo Boy.

Dans cet aérien et sensuel récit sur l’adolescence, l’auteur évoque les difficultés du passage à l’âge adulte.

Douglas, suite à la mort accidentelle de son frère jumeau voit son univers familial se briser en mille morceaux. Le père s’enfuit et Douglas quitte le Cap, son élément favori, la mer et le confort de son adolescence pour une bicoque dans la région reculée, cruelle et isolée du Karoo. Il va y découvrir l’intolérance, l’ignorance, la violence et le racisme. Autrement dit, la noirceur d’une époque. Malgré ce choc, il connaîtra également sous le soleil de plomb du Karoo, les balbutiements de l’amour et une solide amitié avec un vieil homme noir, victime des injustices de la ségrégation.

Comment se construire dans un pays ravagé ? Blacklaws aurait pu tomber dans le larmoyant, mais son style aéré et lumineux ainsi que la beauté et la sensualité de ses images nous transportent tout simplement et procurent des émotions inattendues. Sauvage et charnel, voici le récit d’une double déchirure, la violence politique de l’Afrique du Sud accablée par l’apartheid et le deuil d’un ado arraché à son frère jumeau. Déjà un beau succès un grand format, Karoo boy va pouvoir, sous la couverture des Points Seuil, gagner un nouveau public

D’autant que le deuxième roman de Blacklaws, Oranges sanguines, vient de paraître chez Flammarion.

Dans ce nouveau roman, autre évocation de l’Afrique du Sud de son enfance et de son adolescence, le narrateur campe à travers le personnage de Gecko, la figure d’un rebelle. Entre un père fermier et une mère infirmière aux idées libérales le jeune garçon affiche trés tôt ses idées contre la ségrégation raciale dont la pays tout entier est la victime ou le complice. Roman d’apprentissage, magnifique exploration de l’enfance puis du difficile passage à l’âge adulte, où le jeune homme n’aura de cesse, devenu soldat puis déserteur de militer et prôner ses idées de liberté Oranges sanguines est un livre vibrant qu’on a envie de conseiller malgré la rage sourde qui y trace son sillon. Fuyant le Cap pour Londres puis Copenhague sur les traces de son premier amour, Zelda, le héros ira jusqu’au bout de ses idéaux loin de sa famille et des tourments des années soixante-dix. Avec ce deuxième roman, Troy Blacklaws confirme qu’il est un écrivain sur lequel il faudra compter, la littérature sud-africaine comptant plus que jamais sur l’échiquier très riche des lettres anglo-saxonnes.

Lune de fiel

22sept

Zeruya ShalevOn peut être israélienne, être née dans un kibboutz, avoir été gravement blessée dans un attentat à Jérusalem, et ne pas parler de politique. La preuve avec Zeruha Shalev qui, contrairement à l’illustre triumvirat Grossman-Oz-Yehoshua, préfère décrire les remous de la vie de couple plutôt que pérorer sur les problèmes politiques inhérents à son pays. Et s’il est question de politique, c’est toujours avec finesse et subtilité, à travers une tension ambiante qui ne se nomme pas, l’omniprésence des gardes, la place où l’on s’assied dans les cafés, les regards inquiets.

Aujourd’hui en Folio, Thèra, qui est l’ultime volet d’une trilogie amorcée en 2000 avec Vie amoureuse, et poursuivie avec Mari et femme en 2002, s’aventure dans les territoires profonds de l’amour et des tumultes provoqués par la fin de la passion. Ella, aussi fragile que Thèra, l’île grecque éponyme jadis dévastée par une éruption volcanique, décide de mettre fin à dix ans de mariage. Mais ce qui aurait pu être une délivrance, une impression de liberté retrouvée, se mue rapidement en un sentiment d’angoisse et de repli sur soi. Entre le doute qui la dévore et la pression de ses proches, a-t-elle vraiment fait le bon choix ? Guili, son fils, comprendra-t-il un jour sa décision ? Et puisqu’il faut bien se reconstruire, Ella va faire la rencontre d’Oded, un psychanalyste qui va lui fournir quelques clés pour éclairer son comportement, ce qui va donner lieu à quelques pages d’une force et d’une justesse proprement saisissantes.

Zeruha Shalev a réussi le pari de nous livrer un très beau portrait de femme qui se cherche, versée dans une sorte de bipolarité qui la fait toujours douter de ses choix, en proie à des fluctuations incessantes. La prose est poétique, nerveuse, on y sent un souffle, entre inspiration et expiration. Comme peut l’être la vie, c’est toxique et doux à la fois, c’est donc terriblement authentique. La romancière israélienne sait mettre en scène des personnages qui nous ressemblent et qui vivent des situations qui peuvent être vécues dans toutes les villes du monde, c’est pourquoi elle rencontre un aussi grand succès tant dans son pays qu’à l’étranger. En trois romans, elle a su s’imposer parmi la nouvelle génération de la littérature israélienne, génération qui s’émancipe du passé pour proposer des thèmes plus universels, comme l’amour, la mort ou encore l’existence. A l’image de Orly Castel-Bloom, de Etgar Keret et de Alona Kimhi, Zeruha Shalev est une digne représentante de cette littérature israélienne qui se renouvelle et qui nous touche davantage. Nous y reviendrons sans doute régulièrement sur ce blog.Thèra, Folio

De la recherche à l’émerveillement

02sept

QoëletQu’ont en commun Louis XV, Madame de Sévigné et la Reine Marie II d’Angleterre ? Ces trois personnalités sont mortes de la même maladie : la variole. Appelée également “petite vérole”, comme pour minimiser les conséquences de cette épidémie, la variole fut pourtant le premier facteur de mortalité au XVIIIème siècle, tuant chaque année entre cinquante-mille et quatre-vingt mille personnes en France. Qoëlet, le premier roman de François de Gourcez, aujourd’hui en Livre de Poche, est ancré dans ce contexte difficile, où personne n’est à l’abri de ce terrible fléau. Pourtant, là où il aurait été facile d’écrire un roman sombre, prétentieux ou désabusé, François de Gourcez nous livre une vision flamboyante sur un thème qui n’a été que rarement abordé en littérature.

Jeune nobliau breton né au début du XVIIIème siècle, Qoëlet va quitter le manoir familial pour écumer les mers et assouvir sa soif de connaissance. Son épopée, qui le conduira de la Bretagne à Pondichéry, en passant par Paris et Edimbourg, lui permettra de lier amitiés et inimitiés, ainsi qu’affirmer son ambition de découvrir un vaccin contre la variole.

Ce roman historique est absolument remarquable. L’histoire, captivante et admirablement documentée, va de pair avec un style parfaitement maîtrisé. De la recherche à l’émerveillement, le parcours de vie du héros voyageur est subtilement truffé de référence à l’Ecclésiaste de l’Ancien Testament (rappelons que ce dernier a été écrit par un certain … Qohelet !!). Signalons également le site internet de l’auteur, qui offre la possibilité de visionner des images à mettre sur des noms cités dans le roman. L’initiative de l’auteur est plutôt originale et peut, pourquoi pas, ouvrir la voie à des propositions similaires.

Né en 1969 à Paris, François de Gourcez est diplômé en sociologie et en droit. Nous aurions aimé vous en dire davantage sur cet auteur, mais les renseignements le concernant sont maigres, si bien que la seule information certaine et incontestable que nous pouvons vous fournir, c’est que cet auteur est diablement talentueux et c’est bien-là le plus important à savoir. Retenez bien ce nom !

“Quand l’empereur était dieu”….

21août

peche OtsukaUn immense coup de cœur pour ce premier roman signé Julie Otsuka: Quand l’empereur était Dieu

L’auteur s’est ici inspiré de son histoire familiale pour nous livrer un récit tout en finesse. Elle nous parle d’une époque de l’Histoire des Etats-Unis que les romanciers ont jusque là très peu évoquée, celle de la période qui a suivi l’attaque de Pearl Harbour, et qui a contraint des milliers de citoyens américains d’origine japonaise à fuir le pays.

 

L’action débute à Berkley en Californie. Alors que le père de famille est arrêté au petit matin, en pantoufles et peignoir, le reste de la famille est sommé de fuir quelques mois plus tard. Déportés dans l’Utah en plein désert, la mère et les deux enfants vont passer trois ans durant dans des baraquements envahis par le sable. Des mois à vivre dans l’ennui et dans l’attente. Chacun vit la difficulté de la situation à sa manière. Julie Otsuka insiste sur les petits détails du quotidien qui permettent aux personnages de « tenir le coup » : la minutie avec laquelle la mère prépare leur départ, les rituels superstitieux du jeune frère pour tenter de garder la vie sauve à son père, le sable qu’on ne cesse de balayer et qui s’insinue partout.

 

L’auteur n’a pas souhaité donner de noms à ses personnages. Et c’est peut être aussi ce qui leur donne autant une dimension universelle. Leur témoignage, sans pathos ni apitoiement, résonne en nous de manière très forte. Le drame personnel est ainsi lié à l’Histoire collective. Le roman se lit comme une très fine réflexion sur le devoir de mémoire.

La plume fêlée

14août

Svetislav BasaraSvetislav Basara est un peu comme le Palafox d’Eric Chevillard : insaisissable, protéiforme, présentant de multiples visages, il échappe à toute tentative de classement. On compare l’auteur serbe avec de nombreuses personnalités - Kafka, Kusturica, Boulgakov, Pirandello, Nietzsche entre autres - mais l’impression que l’on reste quand même loin du compte demeure, si bien qu’on a vite fait de capituler. Car le lecteur avisé s’étonnera que plus il lit et essaie de comprendre cet auteur, plus le flou s’installe sur sa personne. Est-ce un fou, un génie, un provocateur, un bouffon, ou un visionnaire ? Le débat est ouvert, bien que tout le monde semble s’accorder sur un point : c’est absurde et c’est drôle.

Pour découvrir à prix doux cet auteur, les éditions 10/18 viennent de faire paraître Guide de Mongolie, un de ses livres les plus marquants. A noter qu’il est quand même difficile d’appeler ses livres “romans” tant la dénomination semble trahir la nature même de ses textes, à la croisée de la nouvelle, de l’essai, de l’autobiographie et du défouloir. On lui préfèrera plutôt le terme d’ “objet littéraire non identifié”. Guide de Mongolie ne déroge pas à la règle. Le narrateur - personnage fictif ou double de l’écrivain ? - est dépêché en Mongolie pour y rédiger un guide touristique et atterrit rapidement au bar de l’hôtel Gengis Khan, à Oulan-Bator. Lieu propice aux rencontres les plus improbables, il va successivement faire la connaissance d’un évêque hollandais perdu dans un rêve, d’un officier russe converti au bouddhisme, d’un mort-vivant libertin et même de l’énigmatique Charlotte Rampling. On discute, philosophe sur la vie, sur la guerre, mais surtout on boit beaucoup. Entre rêveries et ivresse, pour paraphraser Socrate, tout ce que l’on sait, c’est qu’on ne sait rien. La démarche ressemble étrangement à celle entreprise par Alain Mabanckou dans Verre Cassé, avec ses récits de personnages tous plus déments et avinés les uns que les autres. A la fois conte philosophique et satire politique, Basara souffle le chaud et le froid et fait preuve d’une autodérision explosive. On se dit alors que son univers loufoque sert la déconstruction d’une réalité sinistre, on pense bien sûr à la guerre qui a fait près de dix-mille victimes à Sarajevo et à qui est dédié ce livre.

L’actualité de cet auteur est riche puisque vient de paraître également, aux éditions Les Allusifs, Perdu dans un supermarché, une vingtaine de nouvelles toutes plus loufoques les unes que les autres, où l’on apprend comment réussir un crime imparfait parfait, ce que peut penser un homme qui est en train de chuter de la Tour Eiffel, ce qu’il se passe quand on est enfermé, de nuit, dans un supermarché, et bien d’autres situations tout aussi incongrues.

Du même auteur, à noter également Le miroir fêlé, paru en 10/18, une fable cynique et déroutante mettant en scène un jeune homme qui apprend que l’homme ne descend pas du singe mais du néant. Sa vision du monde va s’en trouver bouleversée, si bien que, pour lui, les êtres humains n’existent pas plus que les personnages du roman qu’il a inventés.

Attention ! Lire Basara peut se révéler addictif. Comme un feu d’artifice, ça part dans tous les sens, on ne comprend pas trop comment ça marche, mais c’est fascinant et on en ressort ragaillardi. La littérature serbe tient encore dans ses rangs un noble représentant.Guide de Mongolie, 10/18

La lourdeur ne fait pas mal…

08août

Quel trouble fête ! Au beau milieu de l’été, alors que tout le monde ne demande qu’à échapper à ses préoccupations, à oublier la lourdeur de son quotidien, voici qu’une libraire nous assène un coup violent avec ses conseils de lecture !

Malgré la légèreté que semblent réclamer tous les vacanciers en ce début de mois d’août, je m’obstine à vouloir parler de mes coups de coeur gris… Des romans dont on ne sort pas indemnes, mais qui sont de ceux qui laissent une impression profonde, désagréable peut être pour certains, mais tellement forte. Ce n’est pas sans un certain plaisir que je note quelques lignes sur ces romans, lus récemment ou plus lointains, mais qui ont tous laissé en moi une trace d’une infinie nostalgie. Non, il n’y a rien de malsain à lire le désespoir, l’horreur, l’évanouissement, l’absurdité ou le sentiment de culpabilité.

styron-sophie.jpgLe summum réside sûrement dans Le Choix de Sophie de Styron, dans lequel l’incarnation de l’horreur qu’a représenté l’holocauste, n’est pas un sujet rebattu tel un sujet à la mode, idéal pour monopoliser l’attention sur l’atrocité. L’art n’a rien d’irrévérencieux ou de dérisoire quand il s’attaque à de telles réalités, bien au contraire. Sophie, l’héroïne, n’est pas une victime “aussi impuissante qu’une feuille dans le vent, une simple tâche à l’instar des multitudes innombrables des autres damnés”. Ainsi, elle serait simplement apparue pathétique, une misérable épave rejetée par la tempête, sans le moindre secret d’être mis à jour, or, et le génie de Styron réside dans le fait qu’il insuffle à cette figure tragique une épaisseur particulière.

kafka-proces.jpgLe second roman dont je voulais parler est celui de Franz Kafka, Le Procès, qui, non sans lien, rejoint le premier. Après les miasmes de l’holocauste, c’est l’idée de culpabilité qui est au centre de ce livre. Tout comme ces milliers de personnes assassinées dans les camps, K. n’est coupable que de vivre. Son seul tort est d’avoir laissé s’introduire dans son quotidien deux hommes qui le pressentent et le questionnent. Mais il n’y a aucune réponse à apporter aux questions de ces hommes, ce sont celles de chacun de nous, celles qui, bien que tout le monde se les soit posées, demeurent en suspens, sans réponse. Dans son film, adapté du roman, Orson Welles semble pourtant y répondre et ce par le rire. Le film se termine sur le rire de K., un rire de ceux qui vous glace, un rire jaune qui révèle de façon cruelle le labyrinthe dans lequel chacun de nous est pris. Mais cette simple intrusion, cette petite faille dans la vie de K. est la porte ouverte à une poursuite sans fin, celle d’un homme qui, en définitive, tente peut-être d’échapper à la mécanique implacable de la vie, à son insoutenable absurdité.

duras-lol.jpgEnfin, c’est Le Ravissement de lol V. Stein de Marguerite Duras qui nous pousse à nous interroger sur l’équilibre fragile de nos vies. Cette jeune femme, qui voit un jour son fiancé en train de danser avec une autre qu’elle, disparaît littéralement. Plus qu’une disparition, c’est au sens littéral du terme un ravissement, dès lors Lol n’est plus, arrachée de chez les hommes, elle devient comme le V. de son nom, une ombre qui avance tendue vers des possibles dont elle ne fait pourtant rien, comme si les ailes du V de son nom restaient désespérément fermées à la vie.

Sur ces mots lourds, je vous souhaite une bonne lecture, qui loin d’être accablante ou triste, pousse irrémédiablement le lecteur à se questionner, à fouiller son propre coeur et parfois dans des recoins noirs qu’il préférerait oublier. Quant à moi, je me laisse emporter par la frivolité propre à l’été et n’ai plus qu’à enfiler un maillot et courir manger des glaces…

Double clé

05août

Le serrurier volantIl n’est plus rare qu’un auteur s’associe à un dessinateur pour faire oeuvre commune. La collection Folio nous offre quelques beaux exemples, à l’image de L’histoire de Monsieur Sommer de Patrick Süskind et de Catherine Certitude de Patrick Modiano, tous les deux illustrés par Sempé. Aujourd’hui, c’est au tour de Tonino Benacquista et de Tardi de se prêter au jeu. Et comme pour ses prédécesseurs, le résultat s’avère très convainquant.

Le serrurier volant, c’est Marc, un homme ordinaire, trentenaire, qui aspire à la tranquillité et se contente de peu et d’une vie quasi-solitaire. Employé sans histoire dans une compagnie de convoyage de fonds, sa vie va pourtant basculer le jour où il se fera braquer, lui et ses collègues, par cinq individus encagoulés. Seul survivant de ce guet-apens, il en ressortira profondément marqué tant physiquement que psychologiquement et décidera de devenir “serrurier volant”, c’est-à-dire un serrurier sans bureau ni horaires fixes. Cette nouvelle profession, qui va lui réserver bien des surprises et le placer dans des situations improbables, va déverrouiller peu à peu la porte de ses sentiments et lui redonner goût à la vie.

Les amateurs de Benacquista reconnaîtront bien sa patte. Le style, simple et efficace, au service d’une histoire sombre et toujours porteuse d’éléments de réflexion sur les aléas de la vie et notre part de libre-arbitre, fait qu’on retrouve toujours l’auteur de Quelqu’un d’autre avec beaucoup de plaisir. On sera aussi bien avisé de (re)lire Saga, un des autres excellents romans de Benacquista, qui dépeint le milieu corrompu des médias à travers quatre scénaristes qui n’ont rien à perdre.

Quant aux illustrations de Tardi, à qui l’on doit la série Adèle Blanc-Sec et l’adaptation de plusieurs romans de Léo Malet en BD, elles donnent un visage à ce pauvre héros ordinaire, et ajoutent un charme particulier à l’histoire. Notons la très bonne idée d’avoir inclus quelques croquis de son travail préparatoire en fin d’ouvrage, ce qui nous permet de mieux apprécier la démarche du dessinateur.

« Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous » (Saez) -suite-

30juil

virgin suicids coppola

Qui pourrait mieux nous parler d’un des nombreux glaçons qui a flotté à travers le monde que Mian Mian, jeune auteur chinoise, et son livre Bonbons chinois. Vous aviez faim, vous êtes servis ! À travers son roman, la jeune femme nous fait connaître une certaine jeunesse chinoise marginale, des années 90. Au repas pâtes, alcools, drogues (« la blanche cette voleuse qui vous pique tout ») accompagnés de rock, punk, pop chinoise, violon et électro (hardcore), sous les aléas des histoires amoureuses et du sexe. Mais, ici, on n’est pas dans un énième récit de « sex, drugs and rock and roll », on est pleinement dans la vie. Cette jeunesse sombre, en proie à de nombreux questionnements, n’est que l’image de la jeunesse en général. Ce qui importe ce sont les questionnements et les moyens d’y répondre qui sont ceux des différents narrateurs : Xiao Hong abandonne tout à 15 ans, après le suicide de sa meilleure amie ; son boy friend, guitariste, Saining vit entre la Chine, le Japon et l’Angleterre ; et plusieurs de leurs proches - en majorité pauvres - ; tous en quêtes d’amour et acteurs de ces lieux sombres où ils inventent leur propre poésie. L’art - écriture, musique - devient leur arme face aux hospitalisations, aux déchéances physiques et psychologiques. C’est dans une des langues des plus justes, des plus proches de cette réalité, sans aucun pathos, que Mian Mian nous livre une œuvre, sombre et poétique devant laquelle on reste sans voix.

Ah, mais vous, vous êtes du type voyageur, les rues chinoises vous étouffent ? Aucun problème. En route pour les grands espaces états-uniens avec pour guide Jack Kerouac et son chef d’œuvre Sur la route. Finies les guitares électriques, place au jazz. Finie la blanche, place au « thé ». Finis ces instants de vie où tout passe au ralenti, place aux excès de vitesse. L’auteur et son style des plus vifs, ne nous laissent pas souffler un instant. Pour faire face à la misère environnante et la perspective d’une vie où la joie s’estompe peu à peu, le narrateur - jeune écrivain -, sa bande de potes, et l’intrigant Dean Moriarty, « un gars de l’Ouest, de la race solitaire », passent plusieurs mois à parcourir l’Etat dans tous ses recoins, dans le seul but de ressentir, tels les jazzmen qu’ils écoutent toute la nuit, l’inégalable « it ». Place à une jeunesse sans le sou qui survit, grâce à l’abandon du principe qui veut que l’homme s’enferme dans un foyer, grâce à l’écrit, grâce à ce refus d’un système qui ne laisse pas place à la fougue, la vitesse, le dépassement de soi, les amitiés profondes et la vie.
Mais, vous la voiture ça vous rend malade, ça vous bloque la respiration ? Alors, rien de mieux que de reprendre son souffle, assis sur une branche, sous la brise méditerranéenne. Et pour vous faire la courte échelle, on peut demander au Baron perché d’Italo Calvino. Voltaire et son conte philosophique, Candide, a trouvé un sérieux rival, - qui a dit son maître ? Le 15 juin 1767, le jeune Côme Laverse du Rondeau, décide de vivre dans les arbres, sans jamais retoucher terre. Ce jeune noble est le symbole de tous ceux qui disent non aux règles, dans la perspective d’une vie meilleure et plus riche. Ici, on se démarque, on saute de branche en branche, on peut rencontrer son amoureuse sur un poney, une bande de voleurs de pommes, des pirates, des révolutionnaires, un terrible bandit lecteur de romans, et une famille espagnole exilée dans les arbres. Le livre de Calvino est, aussi bien un retour à la nature, qu’une utilisation des plus réussies de certains outils de la société.
elephant gus van sant

Après avoir tant voyagé, que diriez-vous de rentrer à la maison ? Pour cela il y a le fabuleux Fever de Leslie Kaplan. C’est-à-dire : un crime, deux adolescents, Alice, le hasard, la banalité du mal, la responsabilité, la peur, la mémoire, la culpabilité, l’amitié, et la fièvre de regarder au fond de soi. Attention, ici pas de thriller, on connaît les coupables dès la première page. On est face à cette jeunesse, née après un grand pan de l’Histoire, qui a décidé d’y faire face en l’étudiant, en y réfléchissant, et en y prenant part d’une certaine façon. Leslie Kaplan ne nous donne aucune clé, ce n’est pas son but. Pas plus que les chefs d’œuvres cinématographiques de Gus Van Sant (Elephant, Gerry, Last Days, Mala Noche -inspiré des mémoires de Walter Curtis-, Paranoid Park), Sofia Coppola (Virgin Suicides - dont on lira le roman original de Jeffrey Eugenides - Lost in Translation, Marie-Antoinette), Richard Kelly (Donnie Darko), Zach Braff (Garden State), et le particulier The Edukators par Hans Weingratner, pour ne citer qu’eux.

Plus qu’une chose à faire s’il m’est permis : lire.

La clé si on ne la trouve jamais - et heureusement -, est peut-être tout du moins effleurée dans quelques livres.

Et n’oubliez pas : « pingouins dans les champs, hiver méchant ».

« Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous » (Saez)

29juil

jason attends « Dis, dis, tu as lu le dernier article sur les jeunes dans le journal ? Tu as vu aujourd’hui tu es soit un techtonic killer, soit une racaille, soit un fashion, soit un roots, soit un gothique, soit un artiste, soit un fils à papa, soit un poisson rouge, soit un joueur de violon d’ingres… Mais voilà, tu vois, mon gros problème c’est que je ne suis dans aucune de ces catégories. Ça me fait peur. Ça signifie que je n’existe pas ? C’est embêtant quand même, j’aurais bien voulu vivre. Ah ? En fait ce sont les journalistes qui n’ont rien compris ? Ah ? Oui, c’est vrai, les adultes ne comprennent « jamais » rien aux jeunes, ce n’est pas nouveau. Mais alors je suis quoi ? »

Un pingouin, oui chers lecteurs, le jeune est un oiseau de mer, palmipède des régions arctiques à ailes courtes. Et du fait des problèmes climatiques actuels (sauvons les baleines, sauvons Pinocchio !), il se retrouve éparpillé, perdu sur des tonnes de glaçons à la dérive. Et parce qu’il a eu la malchance de ne pas sauter assez loin lorsque la glace a fondu, on le classe là où il ne veut pas être. Mais comme dirait Mark Maggiori - qui a par ailleurs publié l’agréable et prenant, Helmet boy, pour ceux qui écoutent Pleymo - : « Je rentre pas dans les cases, je ne rentrerai jamais dans vos cages ! », et le gentil volatile non plus. C’est donc toute une jeunesse de pingouins qui tente de se démarquer, pour vivre à sa guise. Ici, pas de règles, à part tenter d’être soi-même. Ce groupe de volatiles n’est pas nouveau. Il a traversé les siècles à sa façon, chaque génération a connu des modes, des mouvements artistiques, des guerres, des crises, des esquimaux… Et cette culture, ce malaise, il a essayé de les combattre, de s’y adapter, de les ignorer. Cette escadrille nommée underground, dangereuse, rebelle, pessimiste, fainéante, utopiste, fichue, s’est formée, et a appris à nager comme elle le pouvait. Parce que, vous aussi, vous en avez peut-être fait partie, ou parce que vous vous y intéressez, on a décidé de vous la faire connaître. Alors tous à vos bouées.

Plouf !jaosn attends

Ne me dites pas que vous avez encore bu la tasse? M’avez-vous écouté ? Arrêtez de vouloir les définir. C’est une maladie chez vous. Bien sûr qu’ils ont des points communs… mais aucun d’eux ne les gère de la même façon ! Trois notions peuvent les toucher, Le malaise dans la civilisation (Freud), La confusion des sentiments (Zweig), La pénombre des âmes (Schnitzler). Non, les pingouins ne sont pas tous suicidaires, que la WWF se calme, ils sont juste perdus. Ne vivent-ils pas dans une société qui leur échappe ? Que ce soit du point de vue politique, culturel, historique. Le cousin du manchot tire plusieurs boulets qui ne l’aident pas à flotter. Dans une période où les questionnements sont nombreux et imposants, éviter la noyade est un combat de chaque jour. Au menu, on arrête le poisson et les crevettes, on prend plutôt une part de tarte goût mort, amour, suicide, amitié, hypocrisie, mensonge, bonheur, liberté et toutes les saveurs classiques. Il paraît que qui dort dîne, ça marche sûrement dans les deux sens. Mais qui dit dîner, dit bon livre dans son lit avant de dormir, et c’est là que certains auteurs entrent en scène, dans leurs beaux maillots.

Parce que si on veut croiser ces jeunes sans qu’ils nous repèrent et qu’ils nous cachent leurs mondes, il ne nous reste que l’art et donc la littérature. Car tout bon explorateur se doit de posséder des livres qui lui indiqueront les glaçons à suivre et ceux à éviter. Et comme l’essence coûte de plus en plus cher, mieux vaut pouvoir se débrouiller pour ne pas avoir à faire demi-tour. On aura donc comme co-pilote Mian Mian pour la Chine, Jack Kerouac pour les Etats Unis, Italo Calvino pour l’Italie, et Leslie Kaplan pour la France. Mais la suite… demain!

Le livre des éloges

23juil

Alberto ManguelCe livre des éloges, tout simplement, est merveilleux. Alberto Manguel, amoureusement et passionnément lié à la lecture et aux livres, utilise l’éloge afin de transmettre et de partager son enthousiasme, sa curiosité sur divers aspects du monde. De l’Histoire de la lecture, au Journal d’un lecteur ou Dans la forêt du miroir (Essais sur les mots et le monde), toute son oeuvre offre une place essentielle à la littérature, en l’envisageant dans sa totalité. Il nous engage dans un acte généreux de lecture, de transmission d’une mémoire littéraire, se situant toujours dans l’échange avec l’autre. Ces 14 textes, d’un genre entre essai et fiction, ne nous obligent en rien à posséder des connaissances grandement littéraires. Ce sont de vraies pochettes surprises à l’intérieur desquelles on découvre des auteurs, des anecdotes, des souvenirs, des formats de livres, des lieux mais aussi une porte ouverte sur sa bibliothèque qui, comme il l’avoue, est une sorte d’autobiographie, chaque exemplaire dessinant une strate dans les âges de sa vie. C’est alors un vrai bonheur que de partager avec lui ses tentations littéraires ; sa défense des librairies et des libraires (sujets malmenés à l’avenir incertain) ; des livres de poches plus maniables (à l’heure du téléchargement) ; et de frayer avec son maître et ami : Borges. Goûter aux éloges de Manguel, c’est découvrir la richesse d’un auteur à la double culture (franco-argentine) dont “l’oeuvre-vie” est la littérature au-delà des frontières. Son texte sur la France est un vrai plaisir. A la manière d’un inventaire, Manguel l’argentin, énumère tout ce qui le relie à son image symbolique française : Mme Du Deffand y côtoie le ventre de Depardieu ; au dimanche matin à Dijon succède l’insupportable voix de Nicole Croisille. On y retrouve aussi le mot ” marjolaine”, les marchandes des quatre saisons, “la noisette”, et encore et toujours la passion de la langue.

 

Alberto Manguel, Le livre des éloges, L’Escampette

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