Archives de la catégorie “Dans les poches”

L’encre de Jaccottet

13jan

« Je me redresse avec effort et je regarde :

il y a trois lumières, dirait-on.

Celle du ciel, celle qui de là-haut

s’écoule en moi, s’efface,

et celle dont ma main trace l’ombre sur la page.

 

L’encre serait de l’ombre.

Ce ciel qui me traverse me surprend.

 

On voudrait croire que nous sommes tourmentés

pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment

  l’emporte sur ces envolées, et la pitié

noie tout, brillant d’autant de larmes

que la nuit. »

 

Après la magnifique anthologie en deux volumes de la poésie du XXème siècle (parue en 2002 puis 2005 chez La Dogana) que Philippe Jaccottet consacra aux poètes francophones puis européens, Gallimard a eu l’excellente idée de publier directement en format de poche un large choix  de textes dans l’oeuvre abondante de cet auteur publié depuis plus de cinquante ans chez l’ éditeur centenaire, et récompensé l’an passé par le prestigieux prix Schiller (voir notre blog) ou encore, quoique plus anecdotique mais symbolique, par son inscription en 2011-2012 au programme du bac de français. Et quoi de plus délicat et pertinent que de demander à l’intéressé lui-même de procéder à cette sélection qui embrasse tant ses poèmes que sa prose poétique, sans oublier la somme de notes consignées depuis 1954 dans les quatre carnets de La Semaison. Les six sections structurant ce florilège figurent bien entendu des jalons dans le parcours d’une vie vouée à la création,  mais révèlent autant de trouées de lumières sur laquelle l’ombre et le froid gagnent peu à peu, inexorablement.  Cependant rien ne semble entamer à plus d’un demi-siècle de distance  la contemplation de la nature arpentée dans sa retraite de Grignan. Son fascinant mystère qui accompagne les longues marches et les rêveries de ce voyageur infatigable relance interminablement l’étonnement et le désir d’y apposer des mots, à l’image de la « lumière incompréhensible » de fleurs rencontrées qui partagent alors le même langage que la poésie dont elles traduisent l’exact écho, la juste métaphore :  «  Si elle était moins une énigme, elle éclairerait moins ».

 

 

 

La musique de l’amour

05jan

Jusqu’où peut-on aller par amour ? Cette question, à laquelle il n’y a pas une mais de multiples réponses, est au cœur même de La double vie d’Anna Song. Le narrateur, Paul, revient sur la passion amoureuse qui l’a toute sa vie durant lié à Anna, pianiste virtuose dont le talent n’a été que très tardivement reconnu grâce à l’enregistrement d’une centaine de CD qu’elle a mené à bien alors même qu’elle était atteinte du cancer qui allait l’emporter. Son producteur et mari Paul Desroches accomplit un dernier geste d’amour du vivant de sa compagne pour que la célébrité qu’elle a placée comme le but ultime de sa vie lui soit enfin acquise et ce, à jamais, de par la splendeur des enregistrements qui deviennent après sa mort l’objet d’un véritable culte. Anna Song devient dès lors une véritable icône et rejoint les plus grands interprètes de l’histoire de la musique dans le coeur des critiques unanimes. Son destin est celui d’une étoile trop vite éteinte, son courage émeut, sa beauté éclaire toutes les photographies sur lesquelles elle apparaît. S’il est question de double vie, vous comprendrez que je ne peux en dire plus pour ne rien dévoiler de ce qui se cache derrière la légende…

Minh Tran Huy tisse les fils de son roman  avec le talent de conteuse qu’on lui connaît depuis le très beau La princesse et le pêcheur. Le Vietnam apparaît là encore comme le pays chimérique des origines et du fantasme tel un paradis désormais inaccessible, tandis que les thèmes  de la désillusion et du secret s’entremêlent dans de troublants leitmotiv…

Les mélomanes éclairés se souviendront peut-être de l’affaire Joyce Hatto qui a inspirée la romancière (et sans doute dès lors, auront-ils une idée très précise de ce que l’on peut faire par amour). La double vie d’Anna Song, œuvre de pure fiction, s’empare du fait divers tout en s’interrogeant sur ce qui fait la notoriété d’un artiste, quel qu’il soit.

 

 

Le bonheur immatériel

29nov

Dans les quartiers cossus de Londres vit un couple comme tant d’autres, Mr et Mrs Ransome, quinquagénaires légèrement collés  montés (jugez vous-même cette couverture très à propos). Un soir, rentrant de l’opéra après une représentation de Cosi fort décevante, ils découvrent avec stupeur qu’ils ont été cambriolés.

Les malfrats ont porté un soin tout particulier à leur crime. L’appartement est entièrement vide, il ne reste plus aucun meuble : tapis, plinthes et papier toilettes ont également été dérobés. Complètement dépouillés, les Ransome tentent tant bien que mal de continuer le cours très tranquille de leurs existences. Mais, il faut bien le dire, ce cambriolage donne à Mrs Ransome l’opportunité de faire de nouvelles expériences. En effet, Madame démontre de meilleures qualités d’adaptation que Monsieur. Forcée de trouver de nouvelles occupations, étant donné que ses activités de femme au foyer se sont considérablement réduite, Mrs Ransome découvre l’épicerie pakistanaise de son quartier et avec elle, une toute nouvelle gastronomie ; ayant fait l’acquisition d’un vieux poste de télévision, elle découvre l’existence des émissions de « talk shows » américains. De petites découvertes en grandes remises en question, Mrs Ransome commence à apprendre une vie plus légère, dégraissée des contingences matérielles de son univers petit bourgeois et étriqué.  Son mari, en revanche, reste hermétique à toute forme de modification dans sa vie. Mrs Ransome est bel et bien la seule à percevoir ce cambriolage comme un échappatoire providentiel et salvateur. C’est d’ailleurs cette toute nouvelle perspective des choses qui permettra à Mrs Ransome de découvrir le fin mot de cet étrange cambriolage…

Faussement méditatif et vraiment drôle, La mise à nu des époux Ransome donne à Alan Bennett, auteur de La reine des lectrices, une nouvelle occasion de faire rire ses lecteurs avec son style inimitable et des situations toujours plus originales. A lire, que l’on soit ou non victime de cambriolage!

Blanche neige…

09nov

De même que Sukkwan Island, cet « explosif » de David Vann sorti en poche voilà deux mois, La Vigilante est un livre terrible et grandiose, où le froid est absolu, où la démence se fait le danger de chaque page, et où le bonheur, s’il existe, reste un songe. De même il nous faut en parler ; de même il vous faudra le lire.

Le récit s’ouvre sous la menace d’une première neige pour Dyers Corner et les alentours. Un hiver accablant se prépare. Jamie Hall, jeune vagabonde, frêle orpheline de dix-sept ans, découvre un enfant ligoté à un arbre. Alors, elle défait les nœuds, libère le garçon.

Jamie habite ici, provisoirement elle le sait, avec Damon. Sa mère est morte il y a peu et dans son dénuement total, son égarement complet, elle est venue, en premier lieu avant de poursuivre sa route, sur la terre de naissance de celle qu’elle vient de perdre. Jamie y a fait la connaissance heureuse de Margaret, celle de Galen. Mais les flocons qu’on annonçait, tels un doux prélude du pire à venir, enfin surgissent.

Damon, parce que sa poule ne le séduit plus tant, que le whisky se fait rare, abandonne la partie. La jeune fille restée seule avec son chien va affronter la faim, va éprouver ce froid qui s’insinue partout et n’aura que peu de gens comme appui. Enfin, le secours qu’elle a ingénument apporté au garçon ligoté sera l’élément déclencheur d’une sinistre traque, et l’objet vraisemblable de la vengeance de ceux qui en avaient décidé autrement.

D’une écriture magnifique, qu’on ramène à l’éclat de la neige qu’elle évoque, Melanie Wallace nous entraîne, nous attache. Ses personnages sont bruts, ils ne connaissent que la survie, mais de sa plume cette fatalité est rendue fascinante et (on hésite à le dire) belle. Ce livre a bien quelque chose de la poudreuse tassée dans la main, rassemblée en une boule bien dure, et au cœur de laquelle est fiché un caillou qui marquera douloureusement la joue de son destinataire.

Qui de vous la tendra le premier ?

Camille

To be or not to be…cinéphile?

06oct

Exit les stars hollywoodiennes, les happy end et les paillettes de la grande machine qu’est devenu le cinéma ; avec ce malicieux Petit éloge du cinéma, Jean-Jacques Bernard retrace tout une vie du cinéma français à travers son expérience de cinéphile et d’homme.

Slalomant habilement d’un point de vue à l’autre, d’un bouleversement à l’autre, l’auteur aborde toute les facettes d’un cinéma complexe dont les rouages sociaux, technologiques et émotionnels ont laissé des marques indélébiles sur les spectateurs que nous sommes tous. Bien sûr, aux travers des ces récits enchassés, on devine aisément la figure de l’auteur en jeune cinéphile obsédé, trainant sa solitude d’une salle obscure à l’autre. De cette partie, on retient la nostalgie d’une époque révolue car Bernard le dit haut et fort  :  « Commençons par dire que le cinéma est mort, ça mettra à l’aise. » Cela a le mérite d’être clair et disons-le, cela donne envie d’en savoir un peu plus ; parce que le cinéma est mort, oui; mais non. Derrière cette phrase provocatrice mais pas tout à fait fausse, l’auteur exprime la nouvelle identité d’un nouveau cinéma toujours en mouvance. En effet, la réalité du métier quand on est pas une célébrité : les fameux intermittents du spectacle qui accumulent les petits contrats et les galères en tentant de respecter les codes implicites et parfois dégradants de la profession. Les changements apportés par les nouvelles technologies ont aussi transformé une certaine vision du cinéma. La VHS puis le DVD ont longtemps déplu aux cinéphiles les plus conservateurs qui pensaient que ces nouveaux formats tueraient à petit feu le cinéma dans ce qu’il a de plus sacré…Vrai ou pas, quoi qu’il en soit le cinéma et toujours là, Le blu-ray est arrivé, ainsi que la 3D.

Toutes ces transformations, Bernard les évoque avec une grande précision et une grande justesse en dépit de la brièveté de cet éloge et malgré l’évidente ironie de son style inimitable c’est avec une grande tendresse pour le cinéma « d’aujourd’hui » que l’on referme ce petit livre.

Rêve de liberté et de mort.

21sept

Septembre sera le mois Murakami ou ne sera pas ! Alors que paraissent chez Belfond les deux premiers tomes de 1Q84 ; Sommeil,  une petite nouvelle de l’auteur japonais, vient de sortir en poche chez 10/18. Déjà parue dans le recueil L’éléphant s’évapore, le texte est ici accompagné des illustrations bleues et argentées de Kat Menschik.

Dans le Japon moderne, une jeune femme, mère de famille et épouse modèle mène une vie réglée comme du papier à musique. Mariée à un dentiste qu’elle qualifie volontiers de « laid », elle partage son temps entre ses courses, son fils et les tâches ménagères. Chaque matin elle part faire ses courses, chaque midi elle prépare le déjeuner de son mari et l’écoute discourir sur les problèmes du cabinet, chaque après-midi elle va chercher son fils à l’école puis prépare le diner. Cette vie pourtant paisible ne lui laisse que peu de temps pour elle-même.

L’existence de la jeune femme est étrangement bouleversée lorsque, pendant dix-sept nuits elle ne trouve pas le sommeil. Cette insomnie se manifeste de façon inhabituelle car, à aucun moment durant ces dix-sept jours, la jeune femme n’éprouve le besoin de dormir et ne ressent jamais le moindre élan de fatigue. Toutes les nuits s’étend devant elle un temps libre de tout. Elle décide alors de se plonger à nouveau dans Anna Karénine, lecture de jeunesse dont elle n’a gardé que quelques bribes de souvenirs.  Dès les premiers mots, la femme est happée par le texte et ne lâche le livre qu’aux premières lueurs du jour, au moment de préparer le petit déjeuner familial. De ces insomnies et de cette nouvelle passion pour Anna Karénine, elle ne souffle mot à son mari, inconscient que la vie de sa femme vient de changer.

Secrètement et joyeusement la jeune femme va attendre ses nuits pour  savourer lecture, cognac, chocolat et pensées intimes. Au travers de  ces nuits et de leurs plaisirs délicieux et non coupables les failles existentielles de la jeune femme, si imperceptibles qu’on les croit inexistantes, vont se révéler, doucement, cruellement.

Comme toujours la subtilité de l’écriture de Murakami est trompeuse; en dressant le portrait d’une femme qui trouve dans ses insomnies le bonheur de sa solitude, il mène à la peur irrépressible du vide et de la mort…

Sommeil, en quelques pages, sème le doute sur le rêve et la réalité et la symbolique de la mort prend tour à tour des aspects oniriques ou effrayants. Mais Murakami y parle aussi, entre les lignes, de la passion dévorante de la lecture, de ce besoin presque physique qui accapare le lecteur, ne se souciant plus que de son livre qui devient son seul univers.

On sort de ce Sommeil comme d’un rêve, envouté et troublé.

Le « pur bonheur » selon Georges Bataille

17sept

Francis Marmande devrait rappeler mardi 20 septembre prochain lors de la conférence programmée au 91 rue Porte-Dijeaux autour de son essai Le pur bonheur (éditions Lignes) l’anecdote de sa découverte de Bataille en 1962 : à 17 ans, venant acheter J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, le libraire lui a tendu sous papier kraft discret un autre livre interdit,  L’histoire de l’oeil. Georges Bataille (né en 1897) venait de disparaître, et bouleversait à jamais l’avenir du futur spécialiste (devenu également musicien de jazz et professeur), si bien qu’il confesse cinquante ans plus tard n’avoir pas encore épuisé l’oeuvre du grand écrivain auquel il a déjà consacré deux essais et édité les trois derniers tomes de ses Oeuvres Complètes chez Gallimard (12 tomes dans la collection « Blanche »). Rien de plus éloigné a priori de la pensée complexe de Bataille, enfermée dans les préjugés d’illisibilité et de noirceur, que cette notion de « pur bonheur » ! Pourtant, on apprend grâce à Francis Marmande que cette expression était de Bataille lui-même qui avait prévu à la fin de sa vie de rassembler sous cet intitulé certains de ses textes. L’essayiste rappelle la réponse que le principal intéressé avait prévu à cette objection :

On me tient pour l’ennemi du bonheur. C’est juste, si par « bonheur » on entend le contraire de la passion. Mais si le bonheur est une réponse à l’appel du désir et si le désir est le caprice même, alors le bonheur seul est la valeur morale.

Notons que deux des célèbres écrits de Georges Bataille, La part maudite et L’Erotisme, respectivement publiés aux éditions de Minuit en 1949 et 1957, sont désormais (enfin !!) disponibles au format et prix de poche dans la collection « Reprise » (chez Minuit). Le lecteur curieux pourra retrouver le texte daté de 1933 intitulé « la notion de dépense »soit en ouverture de cette réédition de La part maudite, soit dans un petit volume à part publié récemment aux éditions Lignes et postfacé par Francis Marmande.

Le pur bonheur est une invitation à (re)lire Bataille à la lumière de tous les possibles et de tous les excès que brasse son oeuvre située à la croisée de disciplines qui intéressent et interrogent notre monde : morale, philosophie, économie, histoire, anthropologie, psychanalyse, sociologie, art. La rencontre mardi prochain à 18h de Francis Marmande sera certainement l’occasion pour lui de nous expliquer la fascination qu’exerce cette pensée hors-limites qui apparaît toujours si éminemment transgressive, libre et en cela promesse d’un  »bonheur » à partager.

 

Une bouteille à la mer

15sept

Le dernier roman de Chahdortt Djavann est bien ce qu’on appelle un texte coup de poing. Les quelques 120 pages que l’on lit d’une traite, presque en apnée, nous plongent au coeur de l’Iran et de tous les intégrismes.

La muette est le témoignage d’une jeune fille que l’on sait condamnée à la pendaison dès les premières phrases. Depuis sa toute petite cellule, elle revient sur son passé, se remémore l’enchaînement des  différents menus évènements qui ont finit par  la conduire à sa perte: une mère très croyante et obsédée par les qu’en dira-t-on, une tante muette qui brule d’amour pour son beau-frère, un Mollah tout puissant et particulièrement cruel.

On ne sait si ce témoignage est véridique, mais s’il est une pure invention romanesque il demeure un texte particulièrement engagé et un reflet de la terrible condition des femmes en Iran. Chahdortt Djavann -qui est rappelons- le une iranienne  qui a décidé très jeune de quitter son pays- se fait ici porte parole de la condition féminine iranienne. S’il est engagé, le texte est aussi particulièrement touchant et l’écriture tout en sobriété et en délicatesse de l’auteur devient une petite musique qui résonne un long moment dans notre tête.

Tout doucement s’en aller…

13sept

Que faire de notre vie une fois notre inutilité au monde pointée du doigt soudain, que lentement nous sommes mis à l’écart, que de façon visible nous ne valons plus rien. Que faire du temps qui reste, de ce sablier qui n’a toujours pas dit son dernier mot, versé son dernier grain, quand même les autres le voient vide, déjà. De cette Parque qui s’approche en restant loin, de ces souvenirs qu’avec peine on retient, de ce corps qu’on ne sait plus porter, de cette solitude que l’on doit supporter : que faire ?

Monsieur Songe ignore cela, mais il cherche, croyez bien, tant et plus qu’à la fin les décisions qu’il a quasiment prises ne sont plus à mettre en œuvre : bien souvent la journée a passé, dans le spectacle d’une mer lisse et les bienfaits d’une douce brise, sans qu’il ait pu déterminer s’il valait mieux…ou pas.

Certes, à avancer cela on croirait que l’ouvrage que nous vous présentons n’a pas vraiment sa raison d’être lue, puisque visiblement il ne s’y passe rien. Ce serait faire une erreur capitale, passer à côté de centaines de petites formules et de moments divins. Reprenons les choses à leur début, si vous le voulez bien.

Monsieur Songe a claqué la porte, un jour, de la ville et de la société : sur le bords de la mer il a pris ses quartiers. De tous temps célibataire, indépendant, il n’a que sa vieille bonne à qui faire des misères. Celle-ci, d’ailleurs, le lui rend tellement bien que ce qui n’est qu’un tir vire souvent à la guerre. Monsieur Songe a ses colères, donc, puis il a son jardin, et sa nièce qui ne le visite que de trop rares fois. Il fait son marché en n’achetant jamais rien, il écrit en pointillés des mémoires singulières et des romans mort-nés, et se pose des questions du matin jusqu’au soir. Décortiquant les choses comme il fait du homard, tout devient le sujet de sa drôle d’analyse. Philosophe dans l’âme, angoissé par nature, ce n’est pas une raison que sa vie soit de la même essence que la mer d’huile qu’il voit au loin : il réfléchit sur tout, et du soir au matin.

On rit souvent de l’incongruité de ses pensées qu’il note dans un carnet, on en remarque autant de fois la justesse, mais c’est la tendresse que l’on ressent pour le héros qui prime. Dans le récit de ces jours calmes, reposants, on découvre un vieillard attachant, naïf, plein de jeunesse de cœur derrière des exigences et des manies légitimes à son âge.

Lassitude, monotonie : chassez ces termes de votre esprit, Robert Pinget a l’art du détail qui devient important, celui de faire du divertissant avec du banal, de l’unique avec du presque rien. Drôles et pleines de sens, ses phrases restent, elles s’invitent dans nos propres carnets mentaux. Et l’on comprend bien vite que Monsieur Songe, ce personnage qu’il a si bien créé est bien plus le symbole de la vie qui persiste que de la mort qui point.

Camille

Témoin d’une guerre

09sept

Le petit roi est mort ce jour-là, ou presque. Le jour où il a enfoncé son poing dans la crème chantilly de son gâteau d’anniversaire, le jour où sa mère a claqué la portière de sa voiture et l’a laissé là, chez ce grand-père taiseux et tendre qu’il connaissait à peine. « C’est un soir d’août, roussi de chaleur, qui donne envie de pleurer » et Mathieu, 12 ans, tente de comprendre ce qui ne peut s’expliquer, cet exil contraint, forcé, pour deux ans lui dit-on, peut-être davantage, qu’il n’a pas mérité mais dont il se sent coupable. Dans « ce repli de terre pauvre », sa mère l’a abandonné à l’amour maladroit mais réel d’un vieil homme. Loin désormais de la guerre qui a jeté ses parents l’un contre l’autre dans des scènes si violentes qu’elles le visitent encore comme à l’improviste, en invités mal-venus, ce petit témoin d’un conflit qui n’était pas le sien trouve un refuge tout relatif dans ces vastes paysages où il s’essaie à de nouveaux pouvoirs, martyrisant et torturant les animaux, enflammant une poule, éventrant un rat d’eau, ou donnant un poussin trop naïf à dévorer vivant au cochon, tandis qu’au collège, quand les forêts auront été mises à nu par l’automne, le pauvre Parrot, trop faible, lui servira de bouc émissaire et absorbera sa violence.

Mathieu Belezi fait trembler son lecteur : d’émotions, de beauté, de frissons. Pas une émotion faite de bons sentiments, jamais, mais celle qui ose dire la violence de l’enfance, son désir de chair, de passion, de mort et de puissance. Il ose le cru, le sang et l’orage, mêlés à la beauté  simple des étoiles et des feuilles nouvelles. Il y a chez cet auteur une plume que beaucoup pourraient lui envier, singulière, ardente, de celle qui vous fait regretter de tourner la dernière page mais vous donne le bonheur de vous accompagner longtemps.

ps : et s’il fallait vous convaincre que Mathieu Belezi est un auteur d’exception qui a conquis nos yeux de lecteurs, c’est ici.

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