Archives de la catégorie “Dans les poches”

La lourdeur ne fait pas mal…

08août

Quel trouble fête ! Au beau milieu de l’été, alors que tout le monde ne demande qu’à échapper à ses préoccupations, à oublier la lourdeur de son quotidien, voici qu’une libraire nous assène un coup violent avec ses conseils de lecture !

Malgré la légèreté que semblent réclamer tous les vacanciers en ce début de mois d’août, je m’obstine à vouloir parler de mes coups de coeur gris… Des romans dont on ne sort pas indemnes, mais qui sont de ceux qui laissent une impression profonde, désagréable peut être pour certains, mais tellement forte. Ce n’est pas sans un certain plaisir que je note quelques lignes sur ces romans, lus récemment ou plus lointains, mais qui ont tous laissé en moi une trace d’une infinie nostalgie. Non, il n’y a rien de malsain à lire le désespoir, l’horreur, l’évanouissement, l’absurdité ou le sentiment de culpabilité.

styron-sophie.jpgLe summum réside sûrement dans Le Choix de Sophie de Styron, dans lequel l’incarnation de l’horreur qu’a représenté l’holocauste, n’est pas un sujet rebattu tel un sujet à la mode, idéal pour monopoliser l’attention sur l’atrocité. L’art n’a rien d’irrévérencieux ou de dérisoire quand il s’attaque à de telles réalités, bien au contraire. Sophie, l’héroïne, n’est pas une victime “aussi impuissante qu’une feuille dans le vent, une simple tâche à l’instar des multitudes innombrables des autres damnés”. Ainsi, elle serait simplement apparue pathétique, une misérable épave rejetée par la tempête, sans le moindre secret d’être mis à jour, or, et le génie de Styron réside dans le fait qu’il insuffle à cette figure tragique une épaisseur particulière.

kafka-proces.jpgLe second roman dont je voulais parler est celui de Franz Kafka, Le Procès, qui, non sans lien, rejoint le premier. Après les miasmes de l’holocauste, c’est l’idée de culpabilité qui est au centre de ce livre. Tout comme ces milliers de personnes assassinées dans les camps, K. n’est coupable que de vivre. Son seul tort est d’avoir laissé s’introduire dans son quotidien deux hommes qui le pressentent et le questionnent. Mais il n’y a aucune réponse à apporter aux questions de ces hommes, ce sont celles de chacun de nous, celles qui, bien que tout le monde se les soit posées, demeurent en suspens, sans réponse. Dans son film, adapté du roman, Orson Welles semble pourtant y répondre et ce par le rire. Le film se termine sur le rire de K., un rire de ceux qui vous glace, un rire jaune qui révèle de façon cruelle le labyrinthe dans lequel chacun de nous est pris. Mais cette simple intrusion, cette petite faille dans la vie de K. est la porte ouverte à une poursuite sans fin, celle d’un homme qui, en définitive, tente peut-être d’échapper à la mécanique implacable de la vie, à son insoutenable absurdité.

duras-lol.jpgEnfin, c’est Le Ravissement de lol V. Stein de Marguerite Duras qui nous pousse à nous interroger sur l’équilibre fragile de nos vies. Cette jeune femme, qui voit un jour son fiancé en train de danser avec une autre qu’elle, disparaît littéralement. Plus qu’une disparition, c’est au sens littéral du terme un ravissement, dès lors Lol n’est plus, arrachée de chez les hommes, elle devient comme le V. de son nom, une ombre qui avance tendue vers des possibles dont elle ne fait pourtant rien, comme si les ailes du V de son nom restaient désespérément fermées à la vie.

Sur ces mots lourds, je vous souhaite une bonne lecture, qui loin d’être accablante ou triste, pousse irrémédiablement le lecteur à se questionner, à fouiller son propre coeur et parfois dans des recoins noirs qu’il préférerait oublier. Quant à moi, je me laisse emporter par la frivolité propre à l’été et n’ai plus qu’à enfiler un maillot et courir manger des glaces…

Double clé

05août

Le serrurier volantIl n’est plus rare qu’un auteur s’associe à un dessinateur pour faire oeuvre commune. La collection Folio nous offre quelques beaux exemples, à l’image de L’histoire de Monsieur Sommer de Patrick Süskind et de Catherine Certitude de Patrick Modiano, tous les deux illustrés par Sempé. Aujourd’hui, c’est au tour de Tonino Benacquista et de Tardi de se prêter au jeu. Et comme pour ses prédécesseurs, le résultat s’avère très convainquant.

Le serrurier volant, c’est Marc, un homme ordinaire, trentenaire, qui aspire à la tranquillité et se contente de peu et d’une vie quasi-solitaire. Employé sans histoire dans une compagnie de convoyage de fonds, sa vie va pourtant basculer le jour où il se fera braquer, lui et ses collègues, par cinq individus encagoulés. Seul survivant de ce guet-apens, il en ressortira profondément marqué tant physiquement que psychologiquement et décidera de devenir “serrurier volant”, c’est-à-dire un serrurier sans bureau ni horaires fixes. Cette nouvelle profession, qui va lui réserver bien des surprises et le placer dans des situations improbables, va déverrouiller peu à peu la porte de ses sentiments et lui redonner goût à la vie.

Les amateurs de Benacquista reconnaîtront bien sa patte. Le style, simple et efficace, au service d’une histoire sombre et toujours porteuse d’éléments de réflexion sur les aléas de la vie et notre part de libre-arbitre, fait qu’on retrouve toujours l’auteur de Quelqu’un d’autre avec beaucoup de plaisir. On sera aussi bien avisé de (re)lire Saga, un des autres excellents romans de Benacquista, qui dépeint le milieu corrompu des médias à travers quatre scénaristes qui n’ont rien à perdre.

Quant aux illustrations de Tardi, à qui l’on doit la série Adèle Blanc-Sec et l’adaptation de plusieurs romans de Léo Malet en BD, elles donnent un visage à ce pauvre héros ordinaire, et ajoutent un charme particulier à l’histoire. Notons la très bonne idée d’avoir inclus quelques croquis de son travail préparatoire en fin d’ouvrage, ce qui nous permet de mieux apprécier la démarche du dessinateur.

« Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous » (Saez) -suite-

30juil

virgin suicids coppola

Qui pourrait mieux nous parler d’un des nombreux glaçons qui a flotté à travers le monde que Mian Mian, jeune auteur chinoise, et son livre Bonbons chinois. Vous aviez faim, vous êtes servis ! À travers son roman, la jeune femme nous fait connaître une certaine jeunesse chinoise marginale, des années 90. Au repas pâtes, alcools, drogues (« la blanche cette voleuse qui vous pique tout ») accompagnés de rock, punk, pop chinoise, violon et électro (hardcore), sous les aléas des histoires amoureuses et du sexe. Mais, ici, on n’est pas dans un énième récit de « sex, drugs and rock and roll », on est pleinement dans la vie. Cette jeunesse sombre, en proie à de nombreux questionnements, n’est que l’image de la jeunesse en général. Ce qui importe ce sont les questionnements et les moyens d’y répondre qui sont ceux des différents narrateurs : Xiao Hong abandonne tout à 15 ans, après le suicide de sa meilleure amie ; son boy friend, guitariste, Saining vit entre la Chine, le Japon et l’Angleterre ; et plusieurs de leurs proches - en majorité pauvres - ; tous en quêtes d’amour et acteurs de ces lieux sombres où ils inventent leur propre poésie. L’art - écriture, musique - devient leur arme face aux hospitalisations, aux déchéances physiques et psychologiques. C’est dans une des langues des plus justes, des plus proches de cette réalité, sans aucun pathos, que Mian Mian nous livre une œuvre, sombre et poétique devant laquelle on reste sans voix.

Ah, mais vous, vous êtes du type voyageur, les rues chinoises vous étouffent ? Aucun problème. En route pour les grands espaces états-uniens avec pour guide Jack Kerouac et son chef d’œuvre Sur la route. Finies les guitares électriques, place au jazz. Finie la blanche, place au « thé ». Finis ces instants de vie où tout passe au ralenti, place aux excès de vitesse. L’auteur et son style des plus vifs, ne nous laissent pas souffler un instant. Pour faire face à la misère environnante et la perspective d’une vie où la joie s’estompe peu à peu, le narrateur - jeune écrivain -, sa bande de potes, et l’intrigant Dean Moriarty, « un gars de l’Ouest, de la race solitaire », passent plusieurs mois à parcourir l’Etat dans tous ses recoins, dans le seul but de ressentir, tels les jazzmen qu’ils écoutent toute la nuit, l’inégalable « it ». Place à une jeunesse sans le sou qui survit, grâce à l’abandon du principe qui veut que l’homme s’enferme dans un foyer, grâce à l’écrit, grâce à ce refus d’un système qui ne laisse pas place à la fougue, la vitesse, le dépassement de soi, les amitiés profondes et la vie.
Mais, vous la voiture ça vous rend malade, ça vous bloque la respiration ? Alors, rien de mieux que de reprendre son souffle, assis sur une branche, sous la brise méditerranéenne. Et pour vous faire la courte échelle, on peut demander au Baron perché d’Italo Calvino. Voltaire et son conte philosophique, Candide, a trouvé un sérieux rival, - qui a dit son maître ? Le 15 juin 1767, le jeune Côme Laverse du Rondeau, décide de vivre dans les arbres, sans jamais retoucher terre. Ce jeune noble est le symbole de tous ceux qui disent non aux règles, dans la perspective d’une vie meilleure et plus riche. Ici, on se démarque, on saute de branche en branche, on peut rencontrer son amoureuse sur un poney, une bande de voleurs de pommes, des pirates, des révolutionnaires, un terrible bandit lecteur de romans, et une famille espagnole exilée dans les arbres. Le livre de Calvino est, aussi bien un retour à la nature, qu’une utilisation des plus réussies de certains outils de la société.
elephant gus van sant

Après avoir tant voyagé, que diriez-vous de rentrer à la maison ? Pour cela il y a le fabuleux Fever de Leslie Kaplan. C’est-à-dire : un crime, deux adolescents, Alice, le hasard, la banalité du mal, la responsabilité, la peur, la mémoire, la culpabilité, l’amitié, et la fièvre de regarder au fond de soi. Attention, ici pas de thriller, on connaît les coupables dès la première page. On est face à cette jeunesse, née après un grand pan de l’Histoire, qui a décidé d’y faire face en l’étudiant, en y réfléchissant, et en y prenant part d’une certaine façon. Leslie Kaplan ne nous donne aucune clé, ce n’est pas son but. Pas plus que les chefs d’œuvres cinématographiques de Gus Van Sant (Elephant, Gerry, Last Days, Mala Noche -inspiré des mémoires de Walter Curtis-, Paranoid Park), Sofia Coppola (Virgin Suicides - dont on lira le roman original de Jeffrey Eugenides - Lost in Translation, Marie-Antoinette), Richard Kelly (Donnie Darko), Zach Braff (Garden State), et le particulier The Edukators par Hans Weingratner, pour ne citer qu’eux.

Plus qu’une chose à faire s’il m’est permis : lire.

La clé si on ne la trouve jamais - et heureusement -, est peut-être tout du moins effleurée dans quelques livres.

Et n’oubliez pas : « pingouins dans les champs, hiver méchant ».

« Puisqu’on est jeune et con, puisqu’ils sont vieux et fous » (Saez)

29juil

jason attends « Dis, dis, tu as lu le dernier article sur les jeunes dans le journal ? Tu as vu aujourd’hui tu es soit un techtonic killer, soit une racaille, soit un fashion, soit un roots, soit un gothique, soit un artiste, soit un fils à papa, soit un poisson rouge, soit un joueur de violon d’ingres… Mais voilà, tu vois, mon gros problème c’est que je ne suis dans aucune de ces catégories. Ça me fait peur. Ça signifie que je n’existe pas ? C’est embêtant quand même, j’aurais bien voulu vivre. Ah ? En fait ce sont les journalistes qui n’ont rien compris ? Ah ? Oui, c’est vrai, les adultes ne comprennent « jamais » rien aux jeunes, ce n’est pas nouveau. Mais alors je suis quoi ? »

Un pingouin, oui chers lecteurs, le jeune est un oiseau de mer, palmipède des régions arctiques à ailes courtes. Et du fait des problèmes climatiques actuels (sauvons les baleines, sauvons Pinocchio !), il se retrouve éparpillé, perdu sur des tonnes de glaçons à la dérive. Et parce qu’il a eu la malchance de ne pas sauter assez loin lorsque la glace a fondu, on le classe là où il ne veut pas être. Mais comme dirait Mark Maggiori - qui a par ailleurs publié l’agréable et prenant, Helmet boy, pour ceux qui écoutent Pleymo - : « Je rentre pas dans les cases, je ne rentrerai jamais dans vos cages ! », et le gentil volatile non plus. C’est donc toute une jeunesse de pingouins qui tente de se démarquer, pour vivre à sa guise. Ici, pas de règles, à part tenter d’être soi-même. Ce groupe de volatiles n’est pas nouveau. Il a traversé les siècles à sa façon, chaque génération a connu des modes, des mouvements artistiques, des guerres, des crises, des esquimaux… Et cette culture, ce malaise, il a essayé de les combattre, de s’y adapter, de les ignorer. Cette escadrille nommée underground, dangereuse, rebelle, pessimiste, fainéante, utopiste, fichue, s’est formée, et a appris à nager comme elle le pouvait. Parce que, vous aussi, vous en avez peut-être fait partie, ou parce que vous vous y intéressez, on a décidé de vous la faire connaître. Alors tous à vos bouées.

Plouf !jaosn attends

Ne me dites pas que vous avez encore bu la tasse? M’avez-vous écouté ? Arrêtez de vouloir les définir. C’est une maladie chez vous. Bien sûr qu’ils ont des points communs… mais aucun d’eux ne les gère de la même façon ! Trois notions peuvent les toucher, Le malaise dans la civilisation (Freud), La confusion des sentiments (Zweig), La pénombre des âmes (Schnitzler). Non, les pingouins ne sont pas tous suicidaires, que la WWF se calme, ils sont juste perdus. Ne vivent-ils pas dans une société qui leur échappe ? Que ce soit du point de vue politique, culturel, historique. Le cousin du manchot tire plusieurs boulets qui ne l’aident pas à flotter. Dans une période où les questionnements sont nombreux et imposants, éviter la noyade est un combat de chaque jour. Au menu, on arrête le poisson et les crevettes, on prend plutôt une part de tarte goût mort, amour, suicide, amitié, hypocrisie, mensonge, bonheur, liberté et toutes les saveurs classiques. Il paraît que qui dort dîne, ça marche sûrement dans les deux sens. Mais qui dit dîner, dit bon livre dans son lit avant de dormir, et c’est là que certains auteurs entrent en scène, dans leurs beaux maillots.

Parce que si on veut croiser ces jeunes sans qu’ils nous repèrent et qu’ils nous cachent leurs mondes, il ne nous reste que l’art et donc la littérature. Car tout bon explorateur se doit de posséder des livres qui lui indiqueront les glaçons à suivre et ceux à éviter. Et comme l’essence coûte de plus en plus cher, mieux vaut pouvoir se débrouiller pour ne pas avoir à faire demi-tour. On aura donc comme co-pilote Mian Mian pour la Chine, Jack Kerouac pour les Etats Unis, Italo Calvino pour l’Italie, et Leslie Kaplan pour la France. Mais la suite… demain!

Le livre des éloges

23juil

Alberto ManguelCe livre des éloges, tout simplement, est merveilleux. Alberto Manguel, amoureusement et passionnément lié à la lecture et aux livres, utilise l’éloge afin de transmettre et de partager son enthousiasme, sa curiosité sur divers aspects du monde. De l’Histoire de la lecture, au Journal d’un lecteur ou Dans la forêt du miroir (Essais sur les mots et le monde), toute son oeuvre offre une place essentielle à la littérature, en l’envisageant dans sa totalité. Il nous engage dans un acte généreux de lecture, de transmission d’une mémoire littéraire, se situant toujours dans l’échange avec l’autre. Ces 14 textes, d’un genre entre essai et fiction, ne nous obligent en rien à posséder des connaissances grandement littéraires. Ce sont de vraies pochettes surprises à l’intérieur desquelles on découvre des auteurs, des anecdotes, des souvenirs, des formats de livres, des lieux mais aussi une porte ouverte sur sa bibliothèque qui, comme il l’avoue, est une sorte d’autobiographie, chaque exemplaire dessinant une strate dans les âges de sa vie. C’est alors un vrai bonheur que de partager avec lui ses tentations littéraires ; sa défense des librairies et des libraires (sujets malmenés à l’avenir incertain) ; des livres de poches plus maniables (à l’heure du téléchargement) ; et de frayer avec son maître et ami : Borges. Goûter aux éloges de Manguel, c’est découvrir la richesse d’un auteur à la double culture (franco-argentine) dont “l’oeuvre-vie” est la littérature au-delà des frontières. Son texte sur la France est un vrai plaisir. A la manière d’un inventaire, Manguel l’argentin, énumère tout ce qui le relie à son image symbolique française : Mme Du Deffand y côtoie le ventre de Depardieu ; au dimanche matin à Dijon succède l’insupportable voix de Nicole Croisille. On y retrouve aussi le mot ” marjolaine”, les marchandes des quatre saisons, “la noisette”, et encore et toujours la passion de la langue.

 

Alberto Manguel, Le livre des éloges, L’Escampette

Un retour au monde des vivants

22juil

jean paul kauffmannOn a beaucoup parlé de l’écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann dans les années 80 puisqu’il a été retenu en otage pendant trois ans au Liban au moment de la guerre.

Auteur pour le moins éclectique - romancier et essayiste, il participe aussi à la rédaction du Havanoscope en tant que fondateur de « l’Amateur de cigares » - il signe avec La Maison du retour son roman le plus autobiographique. Ecrit à la première personne du singulier, la figure du narrateur se confond avec celle de l’écrivain qui revient sur la période qui a suivi sa captivité au Liban.

L’auteur est à la recherche d’une maison, un havre de paix, « la maison du retour » comme la maison du retour au monde, du retour à la vie. Et c’est dans les Landes qu’il finit par s’établir. Il a le coup de foudre pour une maison en ruines appelée « Les Tilleuls », un ancien repaire pour filles de joies fréquenté par les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Qu’importe son histoire, cette maison semble lui envoyer des ondes positives qu’il ne peut pas ignorer.

Ici commence l’histoire d’une véritable fusion avec cette propriété et la nature environnante. L’auteur campe au milieu des travaux et de même qu’il va apprivoiser les lieux, c’est lui-même qu’il va parvenir peu à peu à apprivoiser.

Pour les amateurs des Landes, vous trouverez dans ce roman de magnifiques évocations des paysages, du climat et de l’ambiance sauvage de cette région. Kauffmann dresse aussi un portrait ironique et très bien senti de la bourgeoisie de campagne.

La Maison du retour demeure avant tout un jubilant témoignage sur le bonheur d’être vivant. Sans jamais sombrer dans le pathos - la période de captivité au Liban est évoquée en creux finalement - l’auteur nous parle d’un retour à soi et au monde et nous invite par là même à réfléchir à notre propre univers personnel et à notre jardin secret.

Retour aux grands espaces

15juil

2007-09-13_norvege_cabane.jpg“Et si t’allais voir là-bas si j’y suis ?

…Ici l’espace s’étend sans aucune limite.

…Il suffit de regarder nos maisons pour constater que nous construisons contre l’espace, de même que nous buvons contre la souffrance et la solitude. Nous “remplissons” l’espace comme si c’était une coquille vide, avec des choses dont l’opacité nous empêche de voir ce qui est déjà là. “

La consolation des grands espaces, de Gretel Ehrlich.

Certaines lectures ont le don de vous inciter à interroger autour de vous vos voisins, vos amis, vos collègues sur un sujet tarabustant. Le très beau roman de G.Ehrlich a eu ce pouvoir puisqu’il m’a incité à aborder quelques libraires pris au hasard et à les interroger sur la notion de “retour à la nature”…Voici les résultats de ce petit questionnaire :

1- Avez vous déjà envisagé de tout quitter pour opérer un retour à la nature ?

C. : oui

 

O. : non.

 

R. : Oui, si j’étais étudiante…

 

D. : non, à moins que les villes disparaissent

 

E. : oui

2- Quel serait le lieu choisi pour ce retour à la nature ?

C. : le Cap de la Chèvre dans le Finistère

O. : le Grand Nord avec les inuits

R. : la Drôme

D. : la très très haute montagne, sans les inuits

E. : sur l’île d’Ouessant, pieds nus dans la Lande

3- Quel est le livre qui représente pour vous l’idée de retour à la nature ?

O. : Le petit bleu de la côte ouest, de Manchette et Le Gang de la clef à molette de Edward Abbey.

D. : La Montagne morte de la vie, de Michel Bernanos.

C. : La Fin du chant, de Galsan Tschinag pour les descriptions de vie au fil des saisons et le nomadisme des steppes mongoles

et La Consolation des grands espaces pour la recherche de solitude et le rude et magnifique travail de gardien de troupeau dans le Wyoming.

E. : Que ma joie demeure, de Jean Giono.

R. : Une Année à la campagne, de Sue Hubbell pour l’isolement volontaire de l’héroïne.

Une bibliographie sur ce thème :

Walden ou la vie dans les bois, de H.D. Thoreau. Gallimard, coll. l’Imaginaire : pour le journal quasi scientifique tenu par l’auteur

La Consolation des grands espaces, de Gretel Ehrlich. Coll. 10/18 : pour la beauté et la rudesse des grands espaces

Une Année à la campagne, de S. Hubbell. Gallimard Folio : pour la démarche d’isolement d’une femme à la campagne

La Maison du retour, de J.-P. Kauffmann, Gallimard, folio : pour la réflexion jubilatoire sur la joie d’être vivant.

Un été prodigue, de B. Kingsolver. Coll. Rivages

L’Enfant et la rivière, de Henri Bosco. Gallimard, folio : pour la découverte de la nature et de ses dangers par un enfant curieux

Feuilles d’herbe, de Walt Whitman. Gallimard, coll. Poésie : pour l’ôde à la nature et le transcendentalisme deWhitman

Les pieds dans la boue, de Annie Proulx. Rivages poche : pour les cowboys.

Mon Antonia, de Willa Cather. Rivages poche : pour la description de la dure réalité des pionniers et du mythe de la “frontière” symbolique et sans cesse repoussée.

Sisu sans soucis pour Paasilinna

07juil

Arto PaasilinnaAlors que la fin du monde approche, que les accidents nucléaires et les pénuries d’énergie se multiplient, et que nous sommes à la veille d’une troisième guerre mondiale, un étrange havre de paix et de prospérité demeure, quelque part au fin fond des forêts du Kainuu, en Finlande. C’est là qu’Eemeli Toropainen a érigé, à la demande de son grand-père, une église en bois copiée sur un ancien modèle. Très rapidement, une communauté villageoise se formera autour de l’église, qui vivra en adoptant les anciennes méthodes de subsistance, à l’écart de la grande crise internationale. Voilà comment se présente Le Cantique de l’apocalypse joyeuse, paru aux éditions Denoël, le dernier roman d’Arto Paasilinna, un écrivain finlandais qui manie l’humour et la causticité comme d’autres font grincer les craies pour leur seul plaisir. Car on sent bien un réel plaisir - on peut parler aussi de jubilation - dans l’acte d’écriture paasilinnienne, que l’on pourrait qualifier de décomplexée et de force tranquille. Cet état d’esprit, typiquement finlandais, a pour nom le “sisu”, terme sans équivalent français que l’on peut traduire approximativement par courage, ténacité, persévérance ou détermination. C’est en cela que Paasilinna ressemble beaucoup à ses personnages, le plus souvent des antihéros bourrus, déconnectés du monde, paresseux ou peu cultivés, mais qui s’adaptent aux différentes épreuves traversées et finissent par s’en sortir. Cette propension à ne pas se prendre au sérieux séduit beaucoup les Français, qui accueillent toujours les nouvelles parutions de cet auteur avec enthousiasme. Ce phénomène est encore plus spectaculaire en Finlande où il a vendu quatre millions de livres, dans un pays qui ne compte que cinq millions d’habitants !

C’est avec Le lièvre de Vatanen, road-movie écolo absolument hilarant, que l’auteur s’est fait connaître de par le monde. Cette histoire de journaliste qui plaque son job pour s’évanouir en pleine nature avec un lièvre blessé a posé les bases de son univers : la fable picaresque humouristico-écologique (excusez la formule plus qu’accrobatique, mais les lecteurs de Paasilinna comprendront…). Les romans qui suivront sont du même acabit : Le meunier hurlant, confessions d’un homme doucement frappé, qui hurle au clair de lune à la moindre contrariété ; Le fils du dieu de l’orage, qui a pour mission de reconvertir les Finnois aux Dieux ancestraux ; Prisonniers du paradis, sorte de Koh-Lanta pour de vrai ; La cavale du géomètre, ou les tribulations d’un géomètre amnésique ; La forêt des renards pendus, les aventures et les rencontres d’un malfrat qui, pour échapper à ses anciens complices, s’exile dans un milieu inhabité… en tout cas c’est ce qu’il croyait ! ; La douce empoisonneuse, un des romans les plus drôles de Paasilinna sur une grand-mère meurtrière malgré elle ; Petits suicides entre amis, l’histoire de deux suicidaires qui fondent un club de personnes désireuses d’en finir avec la vie ; Un homme heureux, la vengeance diaboliquement orchestrée par un ingénieur aspirant à la paix. Ces titres sont tous disponible en Folio. A noter enfin Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, sorte de cousin de Vatanen qui, lui, s’entiche d’un ours ! Ce dernier roman paraîtra en Folio début novembre. Nous aurons l’occasion d’y revenir sur ce blog.

Humour, causticité, fantaisie et écologie : un beau programme pour vos lectures d’été, non ?

Le cantique de l’Apocalypse joyeuse

L’ennui est un sport de combat

30juin

lennui.jpg“La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue”. Gustave Flaubert dans Madame Bovary.

Ah ! Quelle drôle de sensation quand il point dans nos têtes !

On est dimanche, repas de famille à Eysines ( ville de la pomme de terre). Il fait beau alors j’ai mis le store et j’ai obligé tout le monde à déjeuner dehors parce que je n’ai pas de jardin dans le centre ville et je veux donc en profiter. A l’heure du café, tout le monde somnole un peu, je m’installe sur un transat, je m’ennuie dans le jardinet, j’attends je ne sais quoi, le monde est étrangement flottant. Comment dire ? Cela n’est pas désagréable, il est même assez doux de s’enfoncer dans cet état de “chamallow”. Prendre le temps de s’ennuyer pour mieux rebondir après, se forcer à s’ennuyer pour mieux en profiter.

Alors, voici une petite sélection traitant de l’ennui mais pour autant pas ennuyeuse :

Pour l’ennui comme art de rien faire (avec joie), César Capéran ou la tradition de Louis Codet (collection Motifs) fera tout à fait l’affaire. Capéran est un gascon bon vivant qui a érigé l’inertie en art de vivre, et c’est tout à fait plaisant !

En revanche, si vous avez envie de vous ennuyer avec un frère et une soeur en Auvergne dans leur ferme et d’affronter leur quotidien ritualisé et vide, lisez Les Derniers indiens de Marie-Hélène Lafon. C’est noir et dur mais cela retranscrit tellement bien ce quotidien du néant…

Si vous recherchez l’ennui languissant, essayez ce roman magistral qu’est l’Amant de Lady Chatterley où notre belle héroïne s’ennuie ferme dans sa demeure et attend l’émoi et l’étincelle du désir se cachant au coeur du bois.

Alberto Moravia, traite également de ce thème éternel dans un roman réaliste s’intitulant l’Ennui (GF Flammarion), dans lequel le héros, un peintre raté narre le sentiment d’ennui qu’il définit comme une distance par rapport à la réalité. Rien ne le touche jusqu’à ce qu’il tombe amoureux… Affaire à suivre.

Enfin, en philosophie, Lars Svendsen analyse ce sentiment dans Petite philosophie de l’ennui. Après avoir passé une année sabbatique à ne rien faire, il analyse l’ennui dans le quotidien et sous toutes ses coutures historiques, culturelles et personnelles.

Il n’y a donc que l’embarras du choix et on peut découvrir toutes les facettes de cette sensation étrange, parfois amère et cruelle et parfois douce.

Un rigolosophe à deux-roues

26juin

Didier TronchetIl existe une catégorie d’hommes qui, n’ayant peur de rien, n’attendent pas les beaux jours ou l’engouement passager suscité par le Tour de France, pour prendre leur vélo et parcourir quelques kilomètres salvateurs. Ces hommes, ce sont les cyclistes urbains, qui affrontent quotidiennement et avec courage les éléments, qu’ils soient climatiques ou automobiles. Mais n’allez surtout pas croire que le cycliste, avec son allure débonnaire ou en lutte avec son engin à deux-roues, n’a pas le temps de méditer. Bien au contraire, il semble plus que jamais que la selle de vélo soit le lieu privilégié pour réfléchir sur sa condition et sur son environnement, si bien que l’on peut parler, à l’image du Petit traité de vélosophie de Didier Tronchet, de véritables “conquistadors cyclistes”, fomentant une sorte d’éthique vélosophique.

Didier Tronchet est un récidiviste. Il nous a déjà offert un Petit traité de footballistique, sympatiques chroniques promptes à décomplexer tous ceux atteints de footite aigüe et qui le vivent mal. Il est également dessinateur et scénariste de bandes-dessinées, qui versent souvent dans le cynisme et l’humour noir, à l’image de ses deux héros récurrents, Raymond Calbuth et Jean-Claude Tergal.

Dans son Petit Traité de vélosophie, qui vient de paraître en J’ai lu, Didier Tronchet nous livre ses réflexions sur la supériorité du vélo sur les autres modes de transport, n’en déplaise à l’ “homo voiturus”. Pas besoin de repasser trente fois dans la même rue pour se garer, une pollution atmosphérique et sonore égale à zéro, plaisir de remarquer des détails et des paysages que l’on n’aurait pas le temps de voir en voiture, la petite reine a décidément tout d’une grande ! Ce petit traité de vélosophie permet également de relativiser quant à l’apparition de certaines complications liée à la pratique du deux-roues. Le temps vire à l’orage ? Tant mieux, on appréciera d’autant plus le plaisir éternel du chocolat chaud en rentrant, tandis que les chaussettes fument sur le dossier de la chaise et que la pluie continue à clapoter contre les carreaux. Et puis le cycliste est naturellement immunisé contre le “syndrome de la Coccinelle de Monte-Carlo”, cette fureur incompressible qui s’empare de tout automobiliste s’apercevant que sa voiture est rayée, comme si sa voiture était vivante et qu’on s’était attaqué à un membre de sa famille. Quant à notre cher vélosophe, il n’est même pas sûr qu’il s’aperçoive d’une rayure profonde tant l’apparence de son vélo ne lui semble pas essentielle.

Vous l’aurez compris, ce petit traité est un condensé de réflexions inventives et drôles qui refont le monde du haut d’une selle. Une fois n’est pas coutume, nous espérons que l’actuelle prise de conscience collective quant aux grandes questions sur l’environnement rendra ce livre anecdotique et donc obsolète, et que les Vélib’ fleuriront dans une majorité de villes, signant ainsi la victoire des velomanes sur les homo voiturus.Petit traité de Vélosophie

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