Archives de la catégorie “De l’inédit”

Ritournelles littéraires

15déc

 Pourquoi lire les classiques, demandait sérieusement Italo Calvino il y a quinze ans.

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? , nous proposait un brin ironique Pierre Bayard en 2007.

Deux questions fondamentales pour le lecteur devant la perplexité des bibliothèques qui s’offrent à lui, si bien que tout choix est un renoncement. Face à cet abîme, bien des auteurs s’instituent guides, relais de  ces textes qui leur ont préexisté, les font exister et qui grâce à eux en appelleront d’autres tout aussi infinis. Car parier faire oeuvre de création originale n’est pas chose aisée quand il s’agit de s’attaquer à des incontournables, c’est-à-dire « payer sa dette » comme aime le rappeler Liliane Giraudon qui avait déjà rendu hommage à certains grands classiques (Robert Walser, Tsvetaïeva, Sappho, Pouchkine, par exemple) ou contemporains (Danielle Collobert) dans Mes bien-aimé(e)s (Inventaire/Invention éditions) et qui réitère aujourd’hui la démarche envers ceux qui l’ont gardé vivante dans Biogres. Ce texte, commande du festival contemporain Ritournelles (la manifestation s’est déroulée du 10 au 20 novembre 2009) qui vient de fêter ses dix ans et en coédition le Centre François Mauriac de Malagar, se compose des portraits successifs des trois fantô »M« es familiers qui habitent le patrimoine bordelais, tout en revisitant le genre biographique ici compressé (d’où le curieux titre de ce recueil, Biogres) .

 

Il était tout aussi risqué de mettre en scène une obsession livresque telle que La Recherche afin d’ en restituer une matière vivante la plus innovante qui dépasse l’impossibilité apparente attachée à ce monument sacré. C’est pourtant le coeur de la formidable entreprise  lancée il y a quinze ans par la réalisatrice Véronique Aubouy en filmant la lecture intégrale de Proust par des lecteurs du monde entier. Cette expérience inédite fut visionnable tout au long du festival Ritournelles et peut toujours se consulter sur le site de V. Aubouy ainsi que sa version Internet (auquel peut s’inscrire tout un chacun qui en dispose librement) joliment intitulé Le Baiser de la matrice.

Par delà l’ambition de tels  projets puisque Véronique Aubouy pense en avoir fini vers 2033, soit une ampleur de 40 années de lectures filmées et Liliane Giraudon  qui peut redonner vie à d’autres auteurs phares de son panthéon personnel, ces textes (un film étant aussi entendu comme un texte qui s’écrit sur pellicule) sont des autoportraits éclatés, démultipliés dont le nombre (infini, donc) ne signale que l’impossible réel à capturer, une manière toujours de rejouer le vieux mythe personnel de l’écrivain faisant écho à ses propres spectres familiaux tels qu’évoqués par Liliane Giraudon dans l’interview. Chez Véronique Aubouy, la caméra devient l’objet-miroir qui permet la mise en abyme de chaque lecteur, révélant son lien intime et singulier au texte, soit la (re)mise en jeu (je) perpétuelle d’une manie, sa recherche de la Recherche … ou comment s’en débarasser !

Au final, ces deux objets insolites qui dépoussièrent les clichés afférents à ces hommes et textes illustres peuvent plaire aux  amateurs de curiosités littéraires. Liliane Giraudon donne à son travail  la jolie formule « vivrelireécrire » mais nous sommes sûrs que Véronique Aubouy ne désavouerait pas ce néologisme, ni le nombre de lecteurs  qui n’en auront jamais fini avec ces Oeuvres qui nous hantent durant toutes nos vies démultipliées grâce aux livres.

Deux inédits de Barthes

26fév

barthesjournaldeuil3.jpgLe Journal de deuil  trône en bonne place dans la vitrine critique que nous venons de consacrer à Roland Barthes. Un événement que cet inédit, paru à titre posthume – des notes de la main de Barthes, écrites après la mort de sa mère. Pour l’occasion, nous avons ressorti La Chambre claire, ouvrage sur la photographie, qui tourne justement autour de  la figure centrale de la mère – écrire sur elle pourrait se lire comme une tentative de sortir du deuil… En même temps que le poignant Journal de deuil  paraissent chez Christian Bourgois les Carnets du voyage en Chineune curiosité datant de 1974 et jamais publiée. Pour l’occasion, les nouveautés pullulent : un beau récit de Jean Esponde Roland Barthes, un été (Urt 1978), dans la collection de poches Titre reparaît le Pourquoi j’aime Barthes de Alain Robbe-Grillet, ainsi qu’une jolie petite anthologie de Questions aux Editions Manucius dans un format tout blanc,  sans oublier Le Magazine Littéraire qui consacre ce mois-ci tout un dossier à Barthes.

Sur la table où nous lui rendons hommage, nous prenons plaisir à (re)feuilleter les grands classiques barthésiens : l’indémodable et merveilleux  Fragments d’un discours amoureux à lire et à relire, les cinq tomes des oeuvres complètes au Seuil qui se déroulent chronologiquement, et de nombreux livres de poches accessibles à toutes les bourses : Le degré zéro de l’écriture,     Mythologies, Système de la mode, le Plaisir du texte, L’Empire des signes, Roland Barthes par Roland BarthesDans les coulisses universitaires, les publications des cours et séminaires au Collège de France intéresseront les plus curieux : Comment vivre ensemble, Le Neutre, La préparation du roman I et IIces deux derniers existent en Cédérom mp3, où l’on entend la voix de Barthes…

Sur Barthes enfin, l’indispensable colloque de Cerisy Prétexte : Roland Barthes Cerisy 1977 , l’essai que lui a consacré Eric Marty Roland Barthes le métier d’écrireLes derniers jours de Roland B. par Hervé Algalarrondo, le collectif Vivre le sens avec la participation de Carlo Ginzburg, Marie-José Mondzain, Michel Deguy, Antoine Culioli et Georges Didi-Huberman, ou encore les pages que lui consacre Susan Sontag dans L’écriture même : à propos de Barthes, à qui nous laisserons le mot de la fin : « Pédagogue, homme de lettres, moraliste, philosophe de la culture, connaisseur des idées fortes, mémorialiste protéen de sa propre vie… parmi toutes les notabilités intellectuelles qui sont apparues en France depuis la Deuxième Guerre mondiale, Roland Barthes est celui dont l’oeuvre est, j’en suis persuadée, la plus sûre de durer ».

 

 Pour en savoir plus, cliquez ici pour retrouver notre dossier consacré à Barthes.

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Un inédit de Jean-Luc Coudray : voyage habité vers Mars

17juin

Planète MarsJean-Luc Coudray, l’auteur du tout récent Dialogues avec Satan, ne nous en a pas voulu de le suspecter d’un commerce avec le diable, ni de notre honteuse dénonciation de ses chevauchées nocturnes à travers la ville endormie dans lesquelles il doit puiser son étrange inspiration. Il sait aussi, on le lui a dit, que nous le défendions avec constance, certains de son talent unique et de son humour intelligent et paradoxal. A notre demande de nous offrir, pour ce jeune blog, un petit texte inédit, il n’a pas hésité longtemps : un bref colloque avec ses démons familiers et voilà que nous arrive ce petit texte stellaire et impertinent. Nous espérons qu’il vous donnera envie d’aller goûter à la saveur universelle de ses courts récits dont voici un merveilleux exemple.
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VOYAGE HABITÉ VERS MARS

Pour le premier voyage habité vers la planète Mars, les autorités pensèrent au Major. Son insensibilité psychologique le protégerait de la panique ou de la dépression pendant les longs mois de trajet dans le vide. Sa paranoïa lui assurerait la vigilance nécessaire pour repérer toute intrusion extraterrestre dans le programme. Son dévouement à la hiérarchie était plus fiable que les moteurs de fusées les plus sophistiqués. Bon soldat, servile et courageux, il était de ceux sur qui les États peuvent investir. Il partit seul, accompagné de robots à roulettes, sous l’œil permanent d’une caméra, dans le rien que l’on nomme espace, confiné dans un astronef aussi oppressant qu’un sous-marin. Pendant que des équipes aux salaires importants rectifiaient, depuis la Terre, seconde après seconde, sa trajectoire, les télévisions de la NASA montraient le major, tantôt ronflant bruyamment, obligeant les terriens à couper le son, tantôt feuilletant des magazines pornographiques qui troublaient les techniciens. Au bout de quelques mois, le major avait grossi, dormait quatorze heures par jour, baillait le reste du temps, se bâfrait de choucroutes lyophilisées et fixait la caméra avec les yeux globuleux d’un crapaud dont l’apesanteur aurait modifié l’ADN. Quand l’engin se posa sur le sol martien, le Major dormait et ne descendit pas. À l’engueulade de la Terre, il répondit en menaçant d’atterrir au retour à Cuba. Après plusieurs jours, la retransmission télévisuelle montra le Major ouvrir la porte de l’aéronef, se rouler dans le sable de Mars la mitraillette à la main, se cacher derrière une dune, effacer ses traces. Il avait reprogrammé les robots qui le couvraient en tirant dans toutes les directions. L’une des balles toucha la caméra et l’image s’éteignit. Lorsque, un an plus tard, le Major revint sur Terre, le Président de la République lui posa immédiatement la question :

“Y a-t-il de la vie sur Mars ?

- Il y en avait.” répondit le Major.

Un inédit de Claude Bourgeyx

07juin

Des gens insensés  C.BourgeyxClaude Bourgeyx nous fait souvent l’amitié de passer dans nos rayons, l’oeil à l’aguet, la malice toujours prête à jaillir, curieux de ce qui paraît, de ce que nous aimons, loin de la figure de l’écrivain blasé que son palmarès lui autoriserait. Très connu pour ses textes pour enfants (on le lit dans les écoles), célébré pour ses pièces de théâtre qui ont connu de grands succès notamment lorsque le regretté Claude Piéplu ou la pépiante Anémone triomphèrent sur scène, il est aussi romancier et nouvelliste, un genre ingrat dans nos contrées parce que peu lu mais un genre majeur car il exige une maîtrise parfaite de la distance et ne supporte pas l’alentissement toléré par le genre romanesque. Paru il y a deux jours à peine, son dernier recueil, Des gens insensés autant qu’imprévisibles, au Castor Astral, vient réjouir ce printemps qui n’en finit pas de larmoyer une pluie sinistre. Nous aurons très vite l’occasion d’en reparler ici lorsqu’avec regret nous en aurons tourné la dernière page, et ce que nous avons lu, déjà, nous comble une nouvelle fois et ce d’autant plus que le sujet en est l’écriture…et ses plus ou moins glorieux à-côtés.

Pour aujourd’hui, c’est plutôt une surprise que nous a réservée Claude Bourgeyx à qui nous avions demandé s’il se verrait nous adresser un petit inédit pour ce jeune blog. Parole tenue et à quelle vitesse puisque nous avons trouvé dans notre boîte aux lettres ce délicat petit texte sur l’innocence enfantine revisitée par un connaisseur. Ce n’est donc pas sans une certaine fierté et avec un plaisir très grand que nous vous le proposons avec l’espoir qu’il vous conduise sans délai à venir vous procurer sur notre site ou sur notre table (coup de coeur).

 

 

 

Salon du Livre pour la jeunesse (fiction)

 

Les enfants. Il y a de tout chez les enfants, faut pas croire ! Grande variété. Enfants gentils, teigneux, triples buses, purs esprits, singes savants, sauvages instinctifs, cerveaux à bonne température, serpents à sang froid… Il y a de tout, vraiment. C’est comme celle-là, l’autre jour : fillette de bonne famille, genre bonne élève, propre sur elle, regard franc, dans ses yeux une lumière céleste. Elle s’avance dans ma direction.

- Vous voulez bien me dédicacer votre livre, s’il vous plaît ?

Elle me tend son exemplaire. Je dégaine mon stylo, me fends de quelques mots serviles. Faut plaire au client ! Elle en profite pour faire son intéressante :

- Moi je pense que c’est facile d’écrire un livre. On remplit une page, puis une deuxième, puis une troisième, et ainsi de suite, et si on est persévérant on va jusqu’à cent, au moins.

Facile, écrire un livre ? Se prend pour qui, cette merdeuse, avec ses airs de femme savante ? Je vais la calmer vite fait, moi !

- Voyons, quel âge as-tu ? À mon avis une petite dizaine d’années. Tu as commencé par avoir un an, et puis tu en as eu deux, et puis trois, et ainsi de suite. À chaque anniversaire, une bougie supplémentaire sur le gâteau, c’est bien cela ?

Elle paraît ne pas comprendre où je veux en venir. Je conclus :

– Pourtant, même si tu te veux persévérante, tu n’es pas assurée d’atteindre tes onze ans… Tu as donc raison, écrire un livre c’est facile. Bien plus facile que vivre centenaire.

Alors son visage s’assombrit et les oiseaux de paradis qui nichaient dans ses yeux s’envolent tous à la fois.

Chez les écrivains aussi il y a de tout. Faut pas croire!

Un inédit d’Alain Gluckstein l’autobiographe

22mai

Neschoco et Kellogomiel

 

On espérait bien en lançant ce blog qui mobilise beaucoup d’énergie et de passions au sein des équipes Littérature et Poches de Mollat qu’il nous permettrait des rencontres, des échanges, des découvertes, des innovations. Eh bien, nous voici déjà comblés puisque nous avons la joie de recevoir d’Alain Gluckstein, superbe auteur dont nous vantions il y a peu les grandes qualités à l’occasion de la sortie de Ton Autobiographie chez Folies d’encre, un texte inédit, jeu littéraire chiffré qui fait écho à cet opus fameux et que vous pouvez donc découvrir en exclusivité sur ce blog. Nous formons le double espoir qu’il incite les amateurs d’excellente littérature à se précipiter sur Ton Autobiographie et qu’il encourage d’autres auteurs à se manifester, ce qui serait notre plus belle récompense. Un merci sincère et admiratif à Alain Gluckstein qui, on n’en doute pas, n’a pas fini de réapparaître sur ce blog…

1. C’est fou, quand on y pense, les gens qui s’adressent à toi, des gens que tu ne connais ni de loin ni de près et à qui tu n’as jamais rien demandé. Dès tout petit, le gars qui fabrique les céréales de ton petit déjeuner veut savoir, par exemple, si tu es prêt à grandir avec Neschoco qui est bourré de vitamines et de fibres naturelles ou si tu as bien ta collection de bonshommes Kellogomiel au complet, pas un qui manque. Tu as sept ans, tu as dix ans, tu n’es pas réveillé, tu hoches la tête tout seul devant ton bol de trucs qui croustillent. Il est trop tôt encore pour que tu aies réintégré tout à fait ta personne que déjà on la tire par la manche jusque dans les allées du magasin universel.

2. Les gazettes pour adultes, du moins, te vouvoient, la plupart du temps, sauf quand il veulent faire jeune. Ils te disent comment retrouver ton poids de jeune fille en trois semaines, choisir une action humanitaire, faire une jolie table pour Noël ou, pardon, pardon pour le Tibet, établir ton horoscope chinois personnel. Tu ne réussis pas ton petit bout d’existence, après ça, c’est que tu ne sais pas lire.

3. Un jour, supposons, un directeur de journal te commande un texte à placer entre « Votre barbecue allégé » et « Vous avez tous les atouts en mains », un texte pour montrer aux gens comment raconter leur vie. Le titre serait « Votre autobiographie en sept leçons ». Tu es pauvre. Tu recherches la gloire. Tu acceptes. C’est plus difficile que « Ton barbecue allégé », parce qu’il existe un nombre limité de recettes de barbecues allégés et en principe une infinité de vies humaines à raconter. Tu vas donc écrire une autobiographie universelle dans laquelle les anecdotes puisées au sein de ta propre existence ne figureront qu’à titre d’exemple.

4. Par exemple.

5. L’avantage du « tu » est qu’en français courant, il équivaut souvent à un « on ». Les gens qui racontent une histoire le savent bien. Par exemple : la phrase « tu es pauvre » supra ne s’adresse pas à un lecteur pauvre ou que tu supposes tel, ni même, dans une sorte de dialogue schizophrénique, à toi-même qui serais pauvre. « Tu es pauvre » signifie : « imaginons quelqu’un de pauvre ». Ton Autobiographie, c’est l’autobiographie de n’importe qui.

6. Or il se trouve que tu es justement, de tous les écrivains disponibles sur le marché actuellement, le plus à même d’écrire l’autobiographie de n’importe qui car au moment de passer en revue les moments obligés du genre, ton nom, ta famille, ton corps, ton métier, tu te rends compte que rien, absolument rien dans ta vie ne la distingue dans le continuum des êtres et des choses terrestres. A mesure que tu avances dans l’histoire, tu te dépouilles de ce que tu croyais être les éléments constitutifs de toi, si bien qu’à la fin tu n’existes plus du tout.

7. Tu n’existes plus, mais le livre existe, lui. Plus long qu’un article de gazette, et plus long même que la gazette elle-même. Quand tu étais petit, en colonie de vacances, un moniteur t’avait appris à faire un bonhomme en entourant un ballon de baudruche de bandes de plâtre mouillées. A la fin si le ballon crève, le bonhomme reste. Unique et irremplaçable comme chaque existence humaine. Ce n’est pas dans ta boîte de Kellogomiel que tu en trouveras des pareils.

- Alain Gluckstein

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