Archives de la catégorie “En noir”

Jar city - La Cité des jarres

01oct

jar-city.jpgQuand les libraires du rayon polar vont au cinéma, que vont-ils voir ? (Quel suspense)… Des films policiers ! - Elémentaire, mon cher Watson, aurait dit Sherlock Holmes. Blague à part, ce week-end Karine et Véronique ont mis les pieds dans les salles obscures pour découvrir Jar City, un film islandais de Baltasar Kormakur, adapté du roman de Arnaldur Indridason traduit en français sous le titre La Cité des jarres (souvenez-vous, en mai dernier sur ce blog nous avions déjà évoqué cet auteur à l’occasion du Prix du Polar Européen). Dialogue entre libraires cinéphiles…

 

Véronique : - Qu’as-tu pensé de cette adaptation ?

 

Karine : - Je l’ai trouvée très fidèle au souvenir que j’en ai du roman, lu à sa sortie en 2005, d’autant plus qu’Indridason en est le co-scénariste !

- Je l’ai lu juste avant d’aller au cinéma et j’ai eu le sentiment que tout correspondait au livre, y compris la lumière crépusculaire, l’image sombre, reflet de la rudesse du climat et du pays. Une certaine mélancolie imprègne tant les paysages que les personnages, mais on n’en sort pas pour autant déprimé.

- J’ai aimé le grain de l’image, brut - j’ai trouvé que cela allait bien avec les rapports âpres qu’entretiennent les personnages entre eux, notamment Erlendur et sa fille (entre parenthèses, j’imaginais tout à fait Eva ainsi) - cela donne un film noir bien écrit et très prenant…

- On peut noter des différences de détails. Dans le film, on ne fait pas mention de l’intrigue secondaire concernant la jeune mariée qui disparaît lors de sa noce et sera retrouvée par Eva dans un squat. Par contre, une scène ne figure pas dans le livre : celle qui provoque le dégoût chez les spectateurs qui regardent Erlendur savourer une tête de mouton, plat typiquement islandais !

 

- Des scènes m’ont marquée, à l’image de moments forts : Erlendur entouré de bocaux de formol dans lesquels baignent des organes humains, l’exhumation du cadavre de la petite fille dans le cimetière…

 

- J’ai apprécié l’ambiguïté des personnages qui ne sont pas lisses mais ont des failles qui les rendent attachants : Erlendur peut se révéler impulsif mais il sait aussi se montrer affectueux envers Eva, notamment la dernière scène silencieuse et très émouvante entre eux…

 

- Tous ces ingrédients en font un polar bien rythmé qui donne envie de se plonger dans la suite des aventures du commissaire Erlendur Sveinsson, soit  La femme en vert qui est en projet d’adaptation par le même réalisateur !

 

Les délices du brouillard

26sept

davis.jpgrichard_harding_davis.jpgOn ne rendra jamais assez grâce à un éditeur discret qui oeuvre depuis des années au service d’une littérature exigeante en rééditant des merveilles oubliées ou dédaignées : sous la couverture bleue ou noire d’Ombres, il nous a offert moult redécouvertes et tirer de la poussière de fameux auteurs. Jean-Paul Archie nous propose ce mois-ci de découvrir (n’allons pas faire croire que nous le connaissions…) dans ses “Classiques de l’aventure et du mystère” un petit bijou américain, à la fois hommage au genre du livre d’enquête et parfaite réussite dans le domaine. Paru en 1901, Dans le brouillard de Richard Harding Davis se situe dans le Londres fantomatique du smog et se présente comme une variation sur le thème du crime parfait, sauf qu’ici nous atteignons au sommet de celui-ci pour une raison que le suspens m’interdit de dévoiler. Tout se passe dans un des ces clubs londoniens dont les britanniques ont le secret : on y croise des hommes conscients de leur élection et de leurs privilèges et qui cultivent avec raffinement l’art de garder pour eux seuls des histoires haletantes. Ce soir-là, Londres connaît un brouillard d’anthologie, ambiance propice aux crimes les plus infâmes. Le double-meurtre que vont successivement évoquer les narrateurs qui se suivent autour d’un alcool chatoyant a la particularité de s’être commis quelques heures plus tôt, son actualité est d’autant plus brûlante que chaque témoin a de nouvelles révélations à faire sur ses circonstances, ses acteurs et la résolution de son mystère. Le piquant de ce petit roman tient à son rythme, toujours soutenu, et à l’idée qui nous fait galoper derrière ce micro-décaméron policier : car c’est la curiosité qui en est le principal ressort, celle du dénommé Andrew, homme d’Etat en vue qu’on attend semble-t-il au Parlement pour un débat de première importance et qui ne parvient jamais à se résoudre à quitter les lieux tant qu’on a une histoire croustillante à lui servir (il a trop lu Conan Doyle…) et ce soir-là, justement, elles ne vont pas manquer. Comme promis on ne dévoilera pas le moindre fil de cette petite merveille où un américain, mieux qu’un anglais lui-même, s’insinue dans un genre pour mieux l’illustrer. Une heure de plaisir assurée au coeur du brouillard londonien le plus épais…

Un dernier baiser (The last goodbye)

19sept

James c Michael GallacherNous apprenons ce matin le décès de James Crumley… Nous sommes touchés, nous n’étions pas peu fiers de l’avoir reçu, par deux fois, dans nos murs… Représentant de l’école du Montana, génération Jim Harrison, James Crumley manie la tendresse et la poésie  dans de grands romans noirs, entre Texas et Montana, entre immensité des territoires et férocité des hommes. La violence, on la découvre avec ses deux personnages cultes : Sughrue, que l’auteur considérait comme son double littéraire, vétéran de la guerre du Viêtnam (sujet du premier livre de Crumley, Un pour marquer la cadence), gros buveur et sacré cogneur et Milodragovitch, privé lui aussi, plus rêveur, plus “gentil”, mais tout aussi porté sur la boisson et les substances illicites.

Finalement, que dire de plus : chez Crumley, tout est bon à prendre, aucun de ses romans (essentiellement publiés chez Gallimard) ne présente de failles : de Dernier baiser à Folie douce,  les deux attachants et déjantés enquêteurs de Meriwether (lire Missoula, Montana) courent après des fantômes ou leurs démons, on ne sait jamais vraiment, et finissent par rétablir une certaine justice (sic) à coups de poings et d’armes automatiques. Le point d’orgue de leurs virées meurtrières se trouve dans Les Serpents de la frontière, où les deux compagnons s’unissent pour lutter contre un gang de trafiquants de drogue mexicains.

Pour clore en beauté, le début (magnifique, on ne s’en lasse pas…) de La Danse de l’ours  :

L’automne avait été exceptionnellement long et clément pour l’ouest du Montana. La neige n’était tombée que deux fois, et si légèrement que tout avait fondu avant midi. Au mois de novembre, nous avions eu trois semaines d’été indien d’une tiédeur si enivrante que tout le monde, même nous autres indigènes, semblait en avoir oublié que l’hiver approchait. Mais dans le canyon du Torrent de l’Enfer, où j’habite, quand la brise matinale montait de l’eau glaciale et faisait bruire le feuillage desséché et jauni des peupliers et des saules, on sentait l’haleine de février, le mois que les Indiens appellent la Lune des Enfants qui Pleurent dans les Huttes : février, le coeur aride et gelé de l’hiver, criant famine. 

R.I.P, Jim.

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La dernière enquête de Henry Rios

10sept

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MICHAEL NAVA clôt sa série

        mettant en scène

son avocat gay Henry Rios

         à Los Angeles

 

 Vient de paraître la septième enquête de la série : Les défroques du coeur - on s’en réjouit - mais qui sera la dernière - on s’en désole ! Car on regrette que son auteur ait décidé de mettre un point final aux aventures de son personnage, Henry Rios, personnage attachant et sensible, spécialisé dans les affaires judiciaires mettant en cause la communauté homosexuelle. Comme son auteur, Rios est d’origine hispano-américaine, précisément Chicano, dans un environnement dominé par les Anglo-Saxons et qui, plus est, homosexuel - et donc confronté à la fois au racisme et à l’homophobie. Les romans policiers de Michael Nava - il a lui-même longtemps été avocat au barreau de San Francisco et sait donc de quoi il parle - ont à coeur de dénoncer les mécanismes de l’appareil judiciaire américain, et notamment de l’Etat de Californie, que l’on imaginerait moins sectaire envers les gays - à tort. Rejet, oppression, homophobie, y sont aussi monnaie courante qu’ailleurs…

Dans ce dernier opus, Rios est victime d’un infarctus en pleine plaidoirie et hospitalisé d’urgence. Contraint au repos, il dresse un bilan de sa vie  -  notamment les années passées avec Josh, son compagnon que le sida a emporté - et, se rapprochant de sa soeur, va découvrir un secret familial qu’il était loin de soupçonner… On retrouve avec plaisir toutes les qualités habituelles de M. Nava :  une plume fluide et sensible, alliée à une finesse d’analyse,  des personnages subtils, et des intrigues qui font la part belle à la psychologie.

Laissons le dernier mot à l’auteur - petite considération en forme de bilan sur son oeuvre  : “Mon association avec Rios s’est révélée l’une de mes plus durables relations. Sans le vouloir, j’en suis arrivé à rédiger la chronique de l’existence d’un homme qui n’est pas loin de mes contemporains gays. Et, ce faisant, j’ai peut-être aussi également écrit une sorte d’autobiographie spirituelle”.

 

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Faux semblants

22août

Masque Réflexion saisie au cours d’une conversation : “Tiens, Jacques Pierre Amette fait un polar” (lire Le Lac d’or, histoire de détective hard boiled)… On pourrait dire qu’il revient à ses premières amours, ayant usé, comme d’autres, de la vieille habitude du pseudonyme : souvenez-vous de Je tue à la campagne, d’un mystérieux Paul Clément. Derrière ces deux prénoms se cache justement Jacques-Pierre Amette, qui nous avait aussi livré Exit, sous le même pseudonyme, tous deux publiés à la “défunte” Série Noire - celle des petits formats.

Cette volonté de camouflage est traditionnelle chez les écrivains grands producteurs, en particulier chez les graphomanes en tous genres. Imaginer que Donald Westlake possède plus de trente “fausses identités” recensées fait frémir, alors que trois sont arrivées jusqu’à nous. Il s’agit de Tucker Coe et de Richard Stark, mais cette clef est éventée dans l’excellent Jimmy the kid (traduction nouvelle de V’la aut’ chose) où le maladroit Dortmünder et ses acolytes mettent en place un plan sans faille : il s’agit d’enlever un jeune héritier en s’inspirant d’un livre de… Richard Stark ! Qu’est-ce qu’on s’amuse…

Ce jeu de piste s’explique aussi par les nécessités économiques, les auteurs de la première moitié du vingtième siècle étant parfois payés comme des feuilletonistes du siècle antérieur. Frédéric Dard était un spécialiste du genre, comme l’attestent les multiples rééditions chez Fayard, sans compter sa pléthorique production sous le nom de San-Antonio ! Alors schizophrènes, ces auteurs, ou simplement intéressés ? Pas si simple : si les noms de Lauren Kelly, de Rosamund Smith et de Barbara Vine ne vous évoquent rien, ou pas grand chose, c’est assez normal. Les deux premiers dissimulent Joyce Carol Oates alors qu’elle signe de surprenants thrillers psychologiques, Barbara Vine, quant à elle, est tout simplement Ruth Rendell lorsqu’elle change de veine, mais l’éditeur français fait paraître tous ses titres sous le nom de… Ruth Rendell (ici, je vous l’accorde, c’est le monde à l’envers…). Ces changements de noms-là répondent à des critères artistiques (du moins, on l’imagine), tandis que d’autres ne veulent pas risquer l’opprobre et se commettre avec un genre mineur (ici, on vous l’accorde aussi, les barrières sont moins de mise, de nos jours)…

Ces fameuses barrières furent parfois politiques, on se souvient de Yasmina Khadra, se cachant sous un nom de plume à consonance féminine pour ne pas risquer sa vie en Algérie, ou d’Howard Fast, sur les listes noires MacCarthystes, racontant cette expérience dans Mémoires d’un rouge, et publiant à cette époque sous le nom d’E.V. Cunningham - le formidable Sylvia est écrit à cette période troublée par la chasse aux sorcières, évoquée aussi dans son remarquable Ange déchu.

Parmi quelques doubles mémorables, n’oublions pas de citer l’étrange John Amilanar, devenu John Amila, traduit par Jean Meckert, aussi connu sous le nom de Jean Amila. L’auteur des inoubliables Coups est aussi celui qui a commis Le Boucher des Hurlus. Pour le plaisir, mentionnons Dan Kavanagh, auteur de La Nuit est sale (Série Noire, R.I.P.) ou de Duffy (Actes Sud / Polar Sud), plus connu en France comme Julian Barnes.

Ah, le quizz sur le gâteau : Fausse Balle, de Paul Benjamin, ça vous évoque quelqu’un ?

Larry Brown, dernier hommage

13août

brown-usine.jpgVient de paraître dans la collection Folio policier l’ultime roman de Larry Brown L’usine à lapins - il n’y en aura pas d’autre puisque l’auteur est mort en novembre 2004. Larry Brown, nous, libraires, nous l’avons aimé. Alors, dans le rayon polar, sur un présentoir, nous avons mis en avant ses titres : ses cinq romans et ses deux recueils de nouvelles. Une petite place en forme d’hommage. Car chacun de ses livres nous rappelle de mémorables souvenirs de lecture.

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Son premier s’intitulait Sale boulot : un choc ! Le roman mettait en scène deux rescapés du Viêtnam, mutilés de guerre. Le livre est composé de leur dialogue l’espace d’une nuit, alors qu’ils partagent la même chambre d’hôpital. Terrible et poignant. C’est le prélude à une oeuvre placée sous le signe de la désespérance, de l’alcool, de la misère, de la prison - thèmes de prédilection de l’auteur. Ses personnages sont à la dérive, leurs destinées empreintes du sceau de la fatalité.

 

 

brown-joe.jpgJoe raconte l’histoire d’une famille en errance : la mère devenue folle, le père alcoolique, les enfants livrés à eux-mêmes, la faim… Tout l’univers de Larry Brown est là, qui met en scène des paumés, laissés pour compte de la société. En toile de fond : le Sud profond des Etats-Unis, avec ses “petits blancs”, l’ennui, le chômage. Le fils Gary, qui veut s’en sortir, va trouver un modèle : Joe, qui donne son titre au livre, Joe, qui l’embauche et qui va s’ériger en protecteur -peut-être une lueur d’espoir ?

 

 

brown-fay.jpgOn peut lire Fay comme un dyptique où Brown revient sur la famille Jones en prenant pour personnage principal l’une des deux soeurs de Gary - une adolescente obstinée dont on va suivre la destinée. Roman d’initiation, passage de l’adolescence à l’âge adulte, perte de l’innocence… Il y a quelque chose de Faulkner chez Brown - non seulement ce territoire géographique qu’ils ont en commun : celui du Mississippi - mais aussi ces frontières humaines floues où le bien et le mal se mêlent inextricablement.

 

brown-pere.jpgPère et fils est construit comme une tragédie sur fond de haine et d’alcool. Le début donne le ton car, à peine sorti de prison, Glen va commettre deux meurtres… Comme dans ses deux recueils de nouvelles Dur comme l’amour et Faire front, l’alcool est un motif récurrent dans l’oeuvre de Brown. Encore une histoire magnifique de paumés, empreinte d’humanité, par ce grand écrivain du Sud - faites passer le mot : il faut absolument lire Larry Brown !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Le Simenon hollandais…

06août

 

 

wetering-digue.jpgwetering-cadavre-japon.jpgwetering-sale-temps.jpgwetering-maria.jpgSavez-vous que le Simenon hollandais s’appelle Janwillem Van de Wetering ?

 

 

 

 

Ou, plus exactement : s’appelait… A conjuguer à l’imparfait - car Van de Wetering est décédé le 4 juillet dernier. A cette annonce, relayée par la presse, quelques amateurs éclairés et quelques curieux intéressés sont venus en visite sur le rayon Polar pour découvrir ses titres, tous publiés en France dans la collection Rivages/Noir. Van de Wetering est connu pour être l’auteur d’une série de romans policiers atypiques qui met en scène le duo Gripjstra et de Gier, flics à Amsterdam, que l’enquête amène souvent à voyager sous d’autres latitudes - sans doute parce que leur créateur a le goût du voyage… Le premier épisode de la série Le papou d’Amsterdam fait allusion à la Nouvelle-Guinée, les yakusas sont au coeur de l’intrigue du Cadavre japonais, dans Comme un rat mort l’enquête se déroule en Frise, province de Hollande bien particulière qui résonne comme une aventure initiatique en terre étrangère… Pour l’anecdote, après sa jeunesse passée à Rotterdam, Van de Wetering part vivre à l’étranger, il s’installe tour à tour au Japon, en Afrique du Sud, au Pérou, en Australie… Il a fini sa vie aux Etats-Unis, dans l’Etat du Maine - cadre qui l’inspira pour l’un de ses romans les plus fameux Le massacre du Maine, récompensé en 1984 par le Grand Prix de Littérature policière. Il a vécu dans des monastères et relaté son expérience spirituelle dans une trilogie bouddhiste Le miroir vide, Un éclair d’éternité, L’après zen - ce qui fait de lui le plus zen des auteurs de polars. Son oeuvre policière rend compte de sa pratique de l’art du détachement à travers des intrigues empreintes de philosophie, d’une ironie décalée et d’un sens de l’humour décapants que nous vous invitons donc à… méditer !

 

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Cheminons entourés de fantômes…

31juil

étant donnés - c. 2000 succession de Marcel DuchampJoie ! Il s’agit d’évoquer la réédition du premier livre de Jean-François Vilar, C’est toujours les autres qui meurent, chez Babel Noir, collection renaissante, pour notre plus grand plaisir. Hommage à Duchamp (Marcel), ce roman donne naissance à l’atypique Victor Blainville, photographe de son état (une espèce de private eye désabusé et militant - ses chats ont pour nom Radek, Zinoviev et Kamenev) et témoin privilégié des changements de Paris et de ce monde (de cette société, en fait). Illustrant parfaitement le renouveau du polar français dans les années 80, immergé dans l’art contemporain et la nostalgie définitive de mai 1968, période “révolutionnaire” révolue, que même la victoire de la gauche en 1981 ne fait pas oublier : le cynisme misanthrope est de mise chez Blainville, tempéré uniquement par son amour de l’art et des chats. Et de Rose, aussi, égérie insaisissable dont le côté passionné n’est pas sans rappeler Cash, la militante anarchiste du Nada de Manchette.

Ainsi commence la saga de Blainville, au rythme de ses escapades pédestres, nocturnes et souvent interlopes. Nous suivrons ensuite ses diverses aventures, toujours parisiennes, enfumées et alcoolisées, où les milieux de l’art côtoient les milieux politiques les plus divers, où le regard toujours acéré de Blainville ne permet aucune compromission : Les exagérés (Points), Bastille Tango (Babel/Noir) et le splendide Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (Fiction & Cie / Seuil) composent cette brillante série.

J.-F. Vilar - Cheminons entourés de fantômes au fronts troués

Le “nouveau Vargas”: un roman incertain ?

24juil

un-lieu-incertain.jpg La nouvelle était annoncée depuis quelques semaines, le monde se presse depuis le 25 juin pour s’emparer du “nouveau Vargas” qui s’annonce comme l’un des romans de l’été en passe de concurrencer les amateurs du fameux Millénium. Car qui aura l’audace de ne pas se réjouir d’un tel phénomène attendu impatiemment depuis deux ans avec Dans les bois éternels, soit le retour du plus attachant des commissaires, Jean-Baptiste Adamsberg ?

Dans ce onzième “rompol” (ainsi que l’auteure définit ses oeuvres), Fred Vargas aime de nouveau déployer ses talents de conteuse hors pair et réjouira avec certitude tous les passionnés de son univers subtilement décalé. Héritière d’un père membre du groupe surréaliste, elle-même toujours à la “trace” des indices dans son métier d’archéozoologue, elle nous convie une nouvelle fois dans une préhistoire enchanteresse, à la frontière du conte fantastique de tradition européenne. Car c’est bien en Europe que se situe cette sixième aventure de notre commissaire national antihéros impassible mais à l’intuition géniale, à rebours de la méthode déductive dans le typique roman à l’anglaise (Agatha Christie, Conan Doyle, Chesterton pour ne citer qu’eux). Dès le premier chapitre, le lecteur se trouvera en terrain conquis puisque Adamsberg qui doit partir à Londres participer à un colloque sur les flux migratoires sera quelque peu retardé par… la mise à bas et le sauvetage in extremis de la chatte de son voisin Lucio! On retrouve avec délectation cette “Vargas touch” unique qui allie fantaisie poétique et humour décalé tout en finesse depuis l’apparition d’Adamsberg dans L’homme aux cercles bleus (1990 chez Viviane Hamy, réédité en poche chez J’ai lu en 2002). En effet, de Londres où l’équipe d’Adamsberg (l’attachement aux personnages secondaires toujours bien fouillés) se trouve confrontée à une scène macabre de pieds coupés et… chaussés dans le cimetière de Highgate à la paisible banlieue parisienne où l’horreur atteint son apogée par la découverte du corps littéralement pulvérisé de Pierre Vaudel (mais sans effet vraiment “gore” pour autant ! ) amènera après une première partie assez longue à un voyage en Serbie bien plus rythmé. Là, Adamsberg fera le jour sur les deux affaires précédentes qui le conduiront sur la trace des liens de… son propre sang! mais chut… n’allons pas déflorer le secret plus avant !! Sachez seulement qu’une sombre et archaïque superstition de vampires rôde dans cette région hostile (néanmoins peuplée d’hôtes accueillants) et pèse dangereusement sur Adamsberg qui pourrait bien y laisser sa peau… Cette déambulation européenne sonnerait-elle la fin de notre brave

Petit échange sur le rayon polar, entre deux libraires : Véronique et Karine.

Karine - Je l’ai fini hier soir, j’étais à la fois triste de quitter Adamsberg et sa brigade mais tellement heureuse d’avoir retrouvé ma chère Fred Vargas !

Véronique - Tu ne trouves pas qu’elle se répète un peu ? Car la thématique ne m’a pas surprise, l’intrigue est schématique, destinée plutôt à plaire au grand public, même si je trouve qu’à partir du départ du commissaire en Serbie, l’intrigue prend du relief et devient plus prenante…

K - Moi, j’y adhère toujours, mais c’est vrai qu’on peut se lasser - ce qui n’est pas mon cas ! Grâce au charme de l’invraisemblance, elle réussit une fois de plus à nous mener avec bonheur dans son imaginaire inimitable.

V - Le début m’a tout de même surprise ! Ses allusions subtiles à la politique européenne en matière d’immigration sont audacieuses : pour ceux qui la trouveraient trop consensuelle, là j’ai découvert un engagement, une prise de risque pas évidente de prime abord.

K - Car comme à chaque fois, elle sait nous surprendre par une facette inédite qu’elle développe - ici Danglard tombe amoureux, ce qui n’est pas rien !

V - Elle nous divertit certes mais on l’aimerait plus incisive, non ?

K - Cela ne m’a pas gênée, j’étais séduite une fois de plus, et j’ai hâte de l’être encore et encore… Vivement déjà la prochaine fois !

Que les “mordus” se rassurent : Fred Vargas, malgré ou grâce à ce (sur)réalisme poétique qui tisse ses romans, réussit une fois de plus à nous mener bien plus loin qu’on ne l’aurait pensé de prime abord, dans les dédales de son écriture inimitable qui n’appartient qu’à elle seule… Et rien que pour cette singularité bienvenue dans le polar souvent “noir”, la sensibilité vargassienne a toute sa place…

Pulp(e) : secouez !

10juil

Dope - sara granLecture d’été : un pulp ? Non,deux! Détectives manipulés, ambiance enfumée, ombre de la deuxième guerre mondiale, deux titres sortent du lot et se hisse avec aisance (presque) au niveau des grands du genres (Hammett, Chandler, Cain, Mc Coy et consorts).

Sara Gran avec Dope (chez Sonatine) livre un modèle du genre : Joséphine, ex-junkie, devient détective privée, et sa première “vraie” affaire la replonge dans son tumultueux passé, alors qu’elle est chargée de retrouver la fille d’un riche avocat et se retrouve au centre d’une manipulation bien plus vaste… Cette plongée dans le New-York des bas-fonds, où drogue, prostitution et petite délinquance font bon ménage nous entraine dans de sombres magouilles qui vont révéler à Joséphine que l’enfer est pavé de bonnes intentions… Grâce à une écriture serrée, dense, rythmée, Sara Gran, pour cette première traduction, livre un coup de maître !

Même époque, côte ouest, dans Shadow boxer (Fayard Noir) : Billy Nichols est journaliste à l’Inquirer, de San Francisco. Surnommé “Mister Boxe”, ce chroniqueur sportif est plongé dans le monde interlope des combats truqués, du racket (combien d’anciens boxeurs dans ce particulier commerce?) et autres malversations diverses, du détournement de fonds à l’extorsion pure et simple, sans oublier de sulfureuses affaires de moeurs… Et 1948, pour Billy Nichols, est une sale année : afin d’éviter un chantage, il se retrouve à aider Burney Sanders, qu’il a contribué à faire incarcérer*… De femmes fatales en rebondissements, le San Francisco du brillant Eddie Muller** n’est pas de tout repos. Pour preuve, cette sentence de Billy Nichols, dans l’un de ses articles :

Certains pourraient être tentés de penser que les matches sont truqués. Ils ont tort : c’est la vie qui est truquée“.

Grâce à ces deux auteurs, on renoue avec plaisir avec un genre à la fois daté et irrémédiablement moderne (que dire des tentatives de Coover - Noir -, du Pulp de Bukowski ou encore de l’hommage constant fait par Tarantino, dont le plus évident reste Pulp Fiction) et dont l’attrait ne s’est jamais démenti depuis la création de ces petits fascicules bon marché, où les héros hard-boiled se disputaient les femmes fatales

* Lors du premier épisode des aventures de Billy, Mister Boxe (Fayard Noir)

** E. Muller a aussi commis un formidable livre sur l’âge d’or du cinema noir intitulé Dark City (Clairac Editeurs)

Dark City

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