Archives de la catégorie “En noir”

L’interprétation du mal

08fév

 

Paru aux Etats-Unis en 1996 et récompensé par un Edgar Poe Award (équivalent américain de notre Grand prix de littérature policière), Au lieu-dit Noir-Etang est un de ces parfaits romans noirs à côté duquel il eût été dommage qu’un de ses éditeurs français (Gallimard et ici, Le Seuil) ne le traduise pour ses lecteurs de plus en plus nombreux.  Pourtant, Thomas H. Cook n’est pas un néophyte dans la vaste sphère du polar en majorité américaine : né en 1947, ses romans sont traduits depuis 1981 dans la Série noire (son troisième, Haute couture et basses besognes est encore disponible dans la mythique collection, courez vite avant épuisement !) puis, après un détour aux éditions L’Archipel (4 romans dont deux disponibles dans la collection Livre de poche), Gallimard et Le Seuil se partagent la notoriété grandissante et méritée de ce grand romancier. Pour le connaître, nulle crainte d’un livre à lire avant l’autre puisque contrairement à la majorité des auteurs policiers ses 17 romans sont parfaitement indépendants, nul personnage récurrent mais une grande maîtrise de l’art de la narration, une écriture d’une rare élégance, des motifs obsédants mais qu’il sait à chaque fois renouveler en profondeur, preuve que la signature d’un écrivain de cette trempe est peut-être de réécrire à chaque fois le même livre sans que jamais le lecteur ne ressente l’impression d’un déjà dit ou vu (à propos de l’histoire) ou d’un déjà lu (à propos du style). Et les auteurs qui lassent leurs lecteurs finalement déçus des mêmes personnages et des mêmes « recettes » trop prévisibles  sont légion dans l’univers du polar qui demande à surprendre pour tenir en haleine…

Au contraire, Thomas H. Cook apporte du « sang frais » à chaque publication que nous attendons et dévorons avec le même plaisir. Rappelez-vous les éloges que nous lui avions déjà tressés lors de la sortie de quelques-uns de ses précédents titres comme Les feuilles mortes. Parallèlement à la publication de ce nouvel opus, vous pouvez lire Les leçons du mal qui vient de paraître en format de poche chez Points et que nous avions déjà défendu l’an dernier sur ce blog.

Au lieu-dit Noir-Etang, à l’instar de plusieurs romans de Thomas H. Cook, navigue entre le passé et présent,  la narration du drame qui s’y est déroulé étant assurée par Henry, adolescent (voix qu’affectionne particulièrement l’écrivain) et témoin privilégié d’une « folle passion amoureuse » forcément destructrice au moment des faits entre 1926 et 1927. Devenu une cinquantaine d’années après un vieil homme solitaire, il confesse être à jamais marqué par l’horreur et incapable de partir de sa ville natale Chatham en Nouvelle-Angleterre (sud-est de Boston). Tel était pourtant son plus ardent désir lorsqu’il fut un élève de Chatham School, institution dirigée de main de maître par son père si guindé et austère qu’il semble se (con)fondre parfaitement dans le tableau de cette province étriquée et puritaine et en cela méprisé secrètement par ce fils aux aspirations plus hautes. La brèche va s’ouvrir avec l’arrivée de deux nouveaux professeurs lors de cette rentrée scolaire de 1926:  Mlle Elizabeth Channing qui enseigne les arts plastiques capte de suite l’attention de Henry en lui insufflant un vent d’indépendance propice aux rêveries d’un ailleurs incarné par la mémoire de son père , écrivain voyageur qu’elle accompagna et dont elle fera lire à cet élève assidu le passionnant journal de ses pérégrinations dans le monde. Elle ne sera pas la seule à partager Milford Cottage bordé par le fameux étang : Leland Reed, professeur de lettres être lui-même épris de liberté, emménage un peu plus loin avec sa femme et leur petite fille Mary. Dès le début réside la savante maîtrise du romancier qui sait jouer avec les sauts dans le temps, doser notre attente et nos pressentiments, toujours entretenus et savamment dissipés au fur et à mesure de la narration. Le lecteur se trouve dès le départ mis en position de savoir qu’un drame de l’adultère s’est joué un an plus tard, grâce à la position de témoin privilégié de l’adolescent et aux dépositions d’un procès inculpant Mlle Channing, sans pour autant émousser le suspense (de quoi est-elle accusée ? qui sont les morts évoqués?) qui s’est joué dans les profondeurs des souvenirs qui remontent progressivement à la surface de la mémoire d’un vieil homme qui n’a jamais pu connaître l’amour à cause des retentissements personnels cette « affaire de Chatham School ». Happé par une vérité complexe qui gît au fond des eaux verdâtres de cet étang fatal, le lecteur endosse passionnément la peau d’un détective qui rouvrirait avec Henry les archives laissées en héritage par ce père qu’il avait si mal compris à l’époque. Le jugement moral sur les apparences, les préjugés sur les êtres et les évènements, les relations complexes père/fils (déjà présentes dans Les feuilles mortes), les illusions romantiques de l’enfance balayées par l’adulte devenu (on pense là à Seul le silence de R.J Ellory), les ambiguïtés de la vérité sont quelques unes des réussites majeures de ce roman noir et des thèmes chers de l’auteur hanté par la question du soupçon et par la réflexion autour de l’interprétation du mal. Qu’a donc vraiment vu Henry au Noir-Etang ce jour-là ?

Remarquablement construit comme une tragédie (5 actes d’ une tension en crescendo jusqu’à la révélation vraiment finale) , ce roman fait notamment penser à La lettre écarlate de Hawthorne (« l’écharpe rouge de Mlle Channing flottant derrière elle comme un tissu couvert de sang » – page 347) tant l’atmosphère viciée de cette petite ville qui condamne à cette époque l’adultère jugé comme un crime aussi grave que le meurtre s’acharne contre les amants. Leur désir de fuite à bord d’un voilier que construit M. Reed avec l’aide de Henry rendrait ce roman terriblement et exclusivement romantique puisque l’amour fou se finit dans un « tourbillon de morts » : meurtres, suicides, folie. Le talent de Thomas H. Cook est alors d’insuffler à cette trame ultra classique et littéraire (Elizabeth est comparée à Mme Bovary et, avec Leland, au couple Catherine/Heathcliff des Hauts de Hurlevent de Emily Brontë) une ambiguïté propre au genre noir et qui ne sera levée qu’à condition que le lecteur soit très attentif aux dernières pages du roman. Là affleure très subtilement « une » vérité à peine dicible du « noir secret » qui engloutit tous les personnages, et avec eux le lecteur qui refermera le roman, fasciné.

Un bloc de haine

10oct

Voici un excellent roman noir sur fond de politique française – un coup de maître de Jérôme Leroy à la Série Noire !

La violence dans les banlieues à explosé. Très vite les principales agglomérations sont touchées. Le ministre de l’intérieur du gouvernement de droite est dépassé. Celui qui s’est évertué à faire de sa politique un fac-similé d’extrême droite, ne voit plus d’autre solution que de leur céder quelques postes ministériels. Des pourparlers s’engagent entre le gouvernement et Agnès – qui a succédé à son père à la tête du Bloc Patriotique – la nuit va être longue. Pour l’heure le message est clair dans le parti d’extrême droite, à l’image de la nouvelle ligne politique imposée par la dirigeante, il faut s’assagir. Le gouvernement est clair lui aussi, pas de pourparlers sans que la tête de Stanko, le chef des Deltas, la milice du parti, ne tombe. Cette nuit, les négociations doivent aboutir. Antoine, mari d’Agnès, gendre du vieux, attend le retour de sa femme. Vodka, télévision et souvenirs pour patienter. Beaucoup de souvenirs. Depuis le temps qu’il est au Parti, ce qui correspond à sa rencontre avec Agnès et son arrêt en Hypokhâgne, il peut en faire sa genèse. Tant du côté des officiels, des dirigeants et de leurs luttes internes entre différentes mouvances, que du côté plus méconnu du grand public, celui des différents services de « sécurité » et de leurs manigances, manifestations et exactions. Mais de ce côté-là, Stanko a plus de chose à raconter. C’est son domaine, sa chasse gardée depuis qu’il a pris la tête du service. Ce soir, dans la chambre sordide dans laquelle il s’est réfugié, lui aussi a tout le temps d’y repenser. Le groupe Delta est à ses trousses, une unité d’élite qui n’a peur de rien, composée de membres qu’il a lui-même formés et recrutés. Ses gars. Tant d’années à faire le sale boulot du parti, pour être ainsi remercié. Mais finalement ça n’a pas d’importance,  ce qui compte pour lui c’est le Parti,  et surtout Antoine et Agnès.

Le Bloc,  vous l’aurez compris, c’est le Front National, et si quelques noms changent, beaucoup d’éléments de ce roman très maîtrisé, semblent plus que vraisemblables…

Article signé Benjamin

Le grand retour de Jerry Stahl

23sept

Manny Ruppert, ex-flic, anciennement marié, mais pas tout à fait ancien toxicomane, ne roule pas sur l’or… Alors, quand on lui propose de se lancer sur une affaire, il ne peut pas vraiment se permettre de refuser ! Surtout que le vieux commanditaire s’est montré plutôt persuasif. Difficile de contester lorsque que l’on se retrouve bloqué entre les pieds d’un déambulateur !  Son idée était que Manny intègre la prison de Saint Quentin en se faisant passer pour un thérapeute, et une fois là-bas vérifier l’identité d’un détenu, un homme qui serait ou qui est véritablement Joseph Mengele, « l’ange de la mort », celui qui hante la mémoire de nombreux juifs dont bientôt celle de Manny.

Avec Anesthésie générale, son dernier roman, Jerry Stahl frappe fort, et ça va faire mal. Par son ton et son histoire le livre fait mal à l’Amérique. Plus noir que déjanté, le nouveau Stahl nous mène aux frontières de la folie, pour explorer cette société ultra-conservatrice américaine sous ses diverses formes. La réapparition de Mengele, ou plutôt sa constante présence est prétexte à révéler le racisme latent de cette société, quasiment institutionnalisé tant les célébrités partageant ses idées sont nombreuses : présentateurs de talk-show, évangélistes, politiciens, ou biologiste. Le mal est et a toujours été présent dans la société américaine – il aurait même inspiré les nazis et la réciproque fonctionne aussi, la récupération de leurs scientifiques à la fin de la guerre le prouve bien.

Un livre provoquant, dérangeant et dénonciateur à la fois, qui nous entraîne dans les abimes de l’univers carcéral, de la société américaine et de l’esprit de l’anti-héros de Stahl, et les uns comme les autres sont d’un noir abyssal. Un livre que l’on pourrait rapprocher de ceux de Hilsenrath.

Article signé Benjamin

 

 

L’offense de Francesco De Filippo

14sept

Gennaro ne rêve pas de faire carrière, de devenir quelqu’un d’important ou de gagner beaucoup d’argent. Son petit travail lui permet de nourrir correctement sa famille et cela lui suffit. En revanche, dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut et quand le parrain de la mafia locale vous réclame, on accourt un point c’est tout… ou l’on repart les pieds devant, au choix.
Au début, les responsabilités sont minimes, bien qu’il soit difficile pour le protagoniste de comprendre toutes les stratégies employées par les camorristes pour arriver à leur fin. En revanche, à force de côtoyer des êtres malfaisants et sans scrupules, leurs actes se normalisent et font partie du quotidien. Gennaro qui était la douceur incarnée se transforme en monstre bien malgré lui.
Dans un univers où la prostitution, la drogue et la violence sont monnaie courante, comment parvenir à se protéger et à garder son âme intacte ? Inutile de fuir car la mafia sait toujours où se trouvent ses hommes. Inutile d’essayer de la doubler car sa vengeance serait terrible. Alors ?
Écrit dans un style des plus particuliers, mais pas désagréable – le traducteur d’Andrea Camilleri a essayé du mieux qu’il a pu de retranscrire le langage populaire Napolitain – Francesco De Filippo nous offre avec l’Offense un merveilleux roman policier, publié aux éditions Métailié, qui nous entraîne au cœur de la mafia italienne.

Le sanctuaire du vice

06août

1275 âmes, c’est le nombre d’habitants de mon patelin. Je suis bien placé pour le savoir. Pour sûr ! C’est moi qui en suis le shérif. C’est pas le panneau qui dit «Pottsville 1275 hab. » à l’entrée du village qui me contredira. Shérif, vous me direz, c’est pas un mauvais travail, t’as qu’à croire…  « Je me tracasse. J’ai des ennuis par-dessus la tête. » J’en perds l’appétit, et le sommeil. Mais je prends de bonnes résolutions, dernièrement j’ai même « décidé que je ne savais foutre ce que je pourrais bien faire. » Je suis un peu comme qui dirait le Bartleby de la ville. « Je préfèrerais ne pas ». Je préfèrerais ne pas avoir à me mêler des affaires des autres. Je suis pas un mauvais bougre mais bon… Disons que je veux juste éviter de me frotter « à ceux qui ont de quoi se payer une carte d’électeur ». Les autres « les gens de couleur, ou bien de la pauvre racaille de Blancs » à la limite je pourrais. Vous devez vous demander comment je peux rester à mon poste. C’est simple. Qui dans ce patelin aurait intérêt à ce que je mette à besogner ? Tous « des soulauds, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopiaux », du coup, ils « se rendaient compte qu’en élisant mes concurrents, ils n’auraient plus beaucoup l’occasion de rigoler ». Des gens comme vous et moi, quoi, faits à l’image de Dieu, « ce qui me fait penser que j’aimerais pas le rencontrer par une nuit sans lune, celui-là ! »

     Voilà, vous commencez à comprendre dans quel monde je vis. Maintenant, j’en retourne à mes affaires c’est que j’ai du pain sur la planche. Entre la Rosa, la Myra, et Amy, les affaires qu’il faut que j’arrive à éviter, et conserver mon poste, j’ai pas de temps à perdre avec vous, je suis pas là par hasard moi, je dois servir le Seigneur.

     Dans 1275 âmes, il n’y a pas de place pour les sentiments ni pour la demi-mesure, à l’image de son narrateur et du monde qui l’entoure. Ce livre, comme son personnage principal, est profondément caustique, désabusé, porteur de tous les vices mais sans jamais manquer de lucidité sur l’état du monde et de l’humanité. Bon nombre de nos comportements y sont exposés : corruptibilité, individualisme, hypocrisie…

     Bien que non dénué d’humour, ce livre est véritablement poisseux. Il suinte le vice. Mais pour autant, on aurait réellement tort de s’en priver. Un livre à ingurgiter, digérer, avant de le ranger dans sa bibliothèque non loin d’un bon Faulkner, Sanctuaire par exemple.

- Cynisme :            + + +

- Romantisme :    -

- Fatalisme :          + + +

- Espoir :                -

- Corruption :         + + +

- Humour :             +

- Lâcheté :             + +

- Beauté :               -

- Vice :                    + + +

- Hypocrisie :        + + +

Un blog de Benjamin.

Mort de rire (ressuscité)

03août

Que vous soyez sable ou canapé, laissez-vous tenter par un polar bien allumé ! Comme l’année dernière, nous vous avons, cette année encore, préparé une sélection de polars bien déjantés. Des intrigues complètements loufoques, des personnages totalement barjots… en bref, une sélection qui vous fera vous poiler pendant que vous vous faites dorer !

Comment voler une banquede Donald Westlake (Ou tout autre Dortmunder, ça fonctionne à tous les coups contrairement aux combines de notre anti-héros). Le nouvel objectif de cet opus : le braquage d’une banque. Mais point de cagoules, de prise d’otages, et de menaces. L’idée de génie de Dortmunder, le cerveau (disjoncté) de la bande est d’embarquer la banque puisque celle-ci est provisoirement installée dans un mobil home. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple… 

 

Savages, de Don Winslow, ou l’art de dire non, voire carrément Fuck you ! (c’est selon). Mais on ne s’exprime pas en ces termes face à n’importe qui, encore moins face à la reine du cartel de Baja. Ceux qui ont prononcé ces mots, des petits dealers d’herbes, vont l’apprendre à leurs dépens. Un polar où la sauvagerie règne mais où l’humour (grinçant ou non) n’est jamais loin. 

 

 

Car, de Harry Crews, vous montre dans un roman complètement baroque, ce qu’il peut advenir d’un bouseux en quête de célébrité. Que faire quand toute sa vie tourne autour des voitures pour laisser une trace en ce bas monde ? Pourquoi ne pas en manger une ? Un roman déjanté et corrosif qui vous laissera un goût amer dans la bouche, écrit par celui qui est considéré (à juste titre) comme le maître du grotesque américain.

 

 

 

Un petit boulot, de Ian Levison, ou comment jeter un œil acerbe et cynique sur la société américaine et plus particulièrement sur le monde du travail (ou de l’absence de travail), thème cher à cet auteur. Lorsqu’un homme se retrouve au chômage et se révèle être un inadapté au monde de l’entreprise, il lui reste toujours la possibilité de se trouver une nouvelle vocation. Tueur à gage en est une. Après tout, il n’y a pas de sot métier. Humour caustique au rendez-vous !

 

The blonde, de Duane Swierczynski, dont les romans (puisque c’est aussi le cas de A toute allure) se lisent bien plus vite que son nom tant le rythme qu’il a su y insuffler et l’originalité de l’intrigue nous portent. The blonde, c’est l’histoire d’une femme blonde, vous l’aurez deviné. Le genre de femme difficile à approcher. Mais Swierczynski aime bien prendre ses lecteurs à contre-pied. La blonde est avenante. La raison est simple : si elle se retrouve à moins de trois mètres de quelqu’un elle meurt. Difficile donc de la lâcher ! Pour ce livre complètement dingue, c’est pareil.

 

La bouffe est chouette à Fatchakulla, de l’énigmatique Ned Crabb, pour un polar qui l’est tout autant. Dans un village ou la consanguinité fait des ravages jusque dans l’espèce animale, qui accuser lorsque des personnes disparaissent avant d’être retrouvées déchiquetés ? Hannibal Lecter ? Vous êtes bien loin du compte ! Pour en savoir plus, plongez-vous dans ce polar complètement loufdingue.

 

 

 

Queue de poisson, de Carl Hiassen, un autre venu de Floride, à l’image de Tim Dorsey (à croire que le soleil de Floride déchaîne l’imagination de ses auteurs). Queue de poisson est un livre indispensable, que l’on aurait pu classer au rayon « art de vivre » puisque celui-ci vous expliquera de la manière la plus ludique qui soit, comment vous débarrasser d’un mari volage ou d’une femme encombrante !

 

 

 

Enfin, en guise de pense-bête, n’oubliez pas que sont à venir à la rentrée de septembre (pour mieux supporter la reprise ; ils pensent à tout chez Rivages), les nouveaux titres de ces grands allumés que sont Jerry Stahl et Tim Dorsey, intitulés respectivement Anesthésie générale et Cadillac Beach. En attendant, nous avons évidemment ressortis leurs anciens polars : A poil en civil Stingray shuffle,  Triggerfish twistHammerhead ranch motelFlorida roadkill. Humour déjanté à réserver à un public averti.

 

Le genre de livres à vous faire passer pour fou auprès de tous ceux qui sont autour de vous quand vous le lirez !


Kill Devin

15juil

la-nuit-de-tomahawk.jpg

Frank Temple III, est le fils et petit-fils de Frank Temple 1 et 2, deux hommes décorés par le gouvernement pour leurs hauts faits d’armes. Mais si le grand-père est mort au combat, le père, lui, est revenu du Vietnam. Devenu tueur à gage notoire puis s’étant suicidé suite à une dénonciation d’un de ses complices, il laisse à son fils un héritage lourd à porter. Difficile d’avoir une vie normale lorsque on a un nom qui évoque de tels événements et une éducation qui s’est résumée à un entrainement au close combat. Malgré les sept ans qui le séparent désormais de ce suicide et de la vie nomade qu’il s’est choisi pour s’en éloigner, le fantôme de son père ne cesse de le hanter.

Jusqu’au jour où Ezra, un ancien camarade de son père, lui annonce la réapparition de Devin Matteson, l’homme qui a dénoncé son père, le responsable de son suicide. Pour Frank, l’heure n’est désormais plus au refoulement du passé :  au contraire, celui-ci est désormais prêt à l’assumer. Guidé par un profond désir de vengeance, son nouvel objectif est clair, retrouver Devin et le tuer !

A travers La nuit de Tomahawk, Michael Koryta délaisse son duo de détectives privés Lincoln Perry et Joe Pritchard – que nous avions  tant appréciés dans La mort du privé, Et que justice soit faite et Une tombe accueillante -  pour nous livrer un thriller plutôt classique, mais non dénué de subtilités notamment dans le traitement psychologique des personnages et des relations pères-fils. Si l’intrigue peut avoir un air de déjà vu, les nombreux rebondissements, le rythme nerveux, l’ambiance sombre et  inquiétante que l’auteur parvient à insuffler à son roman, nous tient en haleine jusqu’au dénouement final.

Simple mais redoutablement efficace !

(signé Benjamin, le benjamin du rayon Polar)

Tenir ou mourir

05juil

derniers-retranchements.jpg« C’est épouvantable mais c’est comme ça : faut s’adapter ou mourir » (page 47)

« [...] tenir, oui, tenir, pour continuer à se battre, pour ne pas être entraînés dans la fosse septique du merdier global parce qu’un patron ou quiconque aurait décidé de tirer la chasse. » (page 156)

Les personnages campés par Hervé Le Corre  ne sont pas de ceux qui (ré)confortent le lecteur, et c’est pour cette puissance d’ébranlement que nous aimons tant son univers littéraire ici découpé en dix nouvelles noires qui sont autant de variations sur un même rythme obsédant, dix chapitres « coups de poing » d’un roman global qui aurait tout aussi bien pu s’intituler les coeurs déchiquetés (titre de son précédent roman notamment lauréat du mérité Grand Prix de Littérature policière en 2009), ou encore Les effarés (un de ses trois premiers romans paru à la Série noire, désormais disponible en format poche en coédition Pleine page/L’ours polar).

Si le lecteur reconnaît dans quelques-uns de ces récits de vie un paysage familier, la ville de Bordeaux et ses alentours, nulle intention régionaliste qui flatterait son ego car que ce soit la rencontre avec Jessica (la mère emmurée dans une souffrance silencieuse puis explosive  dans la première nouvelle), Sandra (la mère au foyer naufragée qui va passer à l’acte de manière imprévisible) ou avec les anonymes qui peuplent d’autres histoires, tous sont inoubliables dans cette énergie du désespoir qui  les anime et va faire basculer à jamais leurs destins. Nous pensons ici au mari blessé et blessant à son tour dans « Partir », à l’ouvrier licencié qui par amour et révolte va tuer son DRH, cristallisation de sa haine personnelle et collective (« L’arrestation qui vient »), mais aussi au père meurtri suite à la la découverte de son fils coupable du pire (« Se taire »). Et comment oublier le combat ultime du vieil homme, fidèle à sa promesse d’amour, dans la plus longue et certainement la plus émouvante nouvelle intitulée « Dernier jour » ? Malgré la forte empreinte réaliste du contexte socio-économique pour ces personnages animés par la colère ou la résignation, car confrontés au chômage, à la fermeture des usines, à l’injustice de la mondialisation, ou aux (fausses) promesses d’un ailleurs ou d’un lendemain plus glorieux, Hervé Le Corre sait renouveler le  »roman naturaliste« , a contrario du veilleur de nuit écrivain dans la quatrième nouvelle (« La nuit porte conseil ») en portant un regard acéré (engagé ?) sur les « tranches de vie de (ses) contemporains« .

Si les décisions prises dans leurs « derniers retranchements » ne sont pas celles que la morale ou la société approuveraient, force est de constater que leurs luttes, grandes ou petites, muettes ou à grand renfort de policiers, sont à l’image de cette « chienne de vie » (selon le titre de la deuxième nouvelle du recueil) qui les accable, de ce monde chaotique qui ne les épargne pas, alors quitte à en payer le prix fort… Sans aménité ni rédemption aucune (on l’aura compris !), ces portraits sont portés par la poignante humanité qu’a su leur insuffler leur créateur. Si on sort sonné d’avoir accompagné ces hommes et femmes sans héroïsme ni exemplarité, c’est d’avoir partagé un regard pétri de tendresse et de courage posé un instant sur eux. Hervé Le Corre invente pour chacun un dispositif narratif et d’écriture originaux (voir notamment les nouvelles « Il paraît » ou « La troisième personne ») qui permet de voir de l’intérieur et d’épouser ces vies brisées qui tentent, malgré tout, de se relever. Evitant l’angle de vue surplombant ou condescendant (qui jugerait, s’apitoierait ou moraliserait), le lecteur est au contraire partie prenante de leurs histoires, sommé de prendre acte de leurs errements et de leurs sursauts, image inversée du personnage d’écrivain qui, dans la nouvelle intitulée « La nuit porte conseil », est emmuré dans sa tour de papier et sera puni de son aveuglement et de son indifférence « pour n’avoir pas voulu connaître des autres l’évitable douleur« , celle qui ne peut « se taire » et qui fait entendre par delà le gouffre son incroyable fureur de vivre :  » on s’est trouvés et on a eu la force de s’accrocher et de se tenir [...] On a tenu debout. On n’est jamais retombés » (page 181)

N.B : si vous voulez savoir si Hervé Le Corre peut être ou non poussé dans ses « derniers retranchements », notez dès à présent que vous pourrez le rencontrer le jeudi 29 septembre à 18h à la librairie Mollat !

L’Apocalypse selon Topin

17juin

tito3.jpgUne cohorte de manifestants. Une procession de fous de Dieu qui se flagellent. Des anarchistes qui brandissent leurs drapeaux noirs en scandant Dieu est mort ! Une métropole envahie de déchets et de rats. Une crise sans précédent. Roman d’anticipation, vision post-apocalyptique, dystopie ?

Non, un Paris quasiment actuel. Une France en proie à une grave crise économique (peut-être celle que nous vivons). Des éboueurs qui tiennent le piquet de grève. Un taux de chômage inégalé. Une population pétrifiée, résignée.

C’est dans cet univers que nous plonge Tito Topin dans son dernier roman. Un roman sombre, profondément sombre, comme vous l’aurez compris. Le prétexte pour nous mener dans cet univers ? Les tribulations d’un vieillard. Kubitschek, puisque c’est son nom (et aussi celui d’un piètre président brésilien), est un cynique, voire un misanthrope. L’homme n’est pourtant pas vraiment à plaindre. Dans une société où le chômage a dépassé le seuil des 18% mais où l’on se réfère davantage aux fluctuations du CAC 40, lui, mène une vie confortable dans un appartement luxueux. Un appartement qu’il partage avec sa fille et sa bonne. Pourtant, il est seul. Ses anciens camarades sont tous morts ou ne tarderont pas à l’être. Il ne peut même pas espérer être nostalgique pour reprendre foi en la nature humaine. Son passé est aussi sombre que le peu d’avenir qui lui reste. Mais ne nous y trompons pas, le vieillard est gaillard. Ou un ancien gaillard. Un révolutionnaire, ou plutôt un trafiquant d’armes repenti, embourgeoisé même. Ses soirées, il les passe au casino. Un croupier, ancien camarade des luttes passées et inachevées, s’occupe de blanchir et faire fructifier ses économies. Mais lorsque ce casino se fait braquer par des hommes cagoulés, la police le trouvant sur les lieux le croit l’instigateur de ce fait d’arme. La routine de Kubitschek est désormais ébranlée.  Le fossile va devoir se régénérer. Heureusement, il a tout de même réussi à identifier un des braqueurs, une vieille connaissance, un traître. Désormais, il est bien décidé à retrouver l’homme et lui faire la peau. Reste plus qu’à recréer sa bande. Comment faire? La plupart sont désormais morts ou impotents. Mais Kubitschek est bien déterminé à mener cette enquête à son terme.

Nous retrouvons dans Des rats et des hommes la plume affûtée de Tito Topin, dans ce roman qui à l’image de son précédent, Parfois je me sens comme un enfant sans mère, nous offre une vision très pessimiste voire post-apocalyptique, une vision qui à l’image des personnages est profondément cynique et et grinçante. Un roman noir sans concession.

 

Benjamin

Fantômes du passé

09juin

moonlight-mile.gifEnfin une nouvelle enquête de Patrick Kenzie et Angie Gennaro! Et pas des moindres : Amanda McCready, la petite fille de Gone baby Gone a encore disparu…

Patrick travaille pour une grande entreprise d’enquêteurs employés, la plupart du temps, par des clients fortunés qui piétinent sans problème les principes moraux que Patrick a toujours  suivi. Mais la crise est passée par là et ce travail lui est nécessaire. Enchainant des enquêtes pour le compte des nantis, Patrick est plutôt découragé. Jusqu’au jour où le passé resurgit en la personne de Beatrice McCready. Beatrice a beaucoup vieilli et paraît complètement déboussolée. Elle veut à nouveau solliciter l’aide de Patrick. Douze ans auparavant, Patrick et sa partenaire, Angela  Gennaro, avaient été engagés pour retrouver la nièce de Beatrice, Amanda, alors âgée de quatre ans. Les deux enquêteurs avaient finalement réussi à retrouver la petite fille au prix de leur conscience et de nombreuses vies au sein de la police, impliquée dans l’affaire.

Aujourd’hui Amanda a 16 ans et depuis quelques semaines elle a à nouveau disparu de chez elle. Beatrice ignore si la jeune fille a voulu fuir un foyer minable et une mère toxicomane ou si elle s’est à nouveau fait enlever. Patrick est plutôt tenté de refuser cette affaire mais Angie, encore troublée par la tournure que les événements ont pris douze ans plus tôt, le pousse à accepter.

Patrick et Angie croient pouvoir rattraper les erreurs du passé et aller au secours de la petite fille qu’ils ont connu ; mais depuis douze ans la vie n’a pas épargné Amanda et la jeune fille n’a plus rien d’innocent…

Dans Moonlight Mile Kenzie et Gennaro ont changé, ils ont vieilli et leur excitation d’autrefois s’est mué en lassitude. Pourtant nous éprouvons toujours autant de plaisir à retrouver ces deux détectives écorchés vif. Dennis Lehane est resté maître dans l’art de la manipulation, nous trainant de-ci de-là jusqu’au dénouement final toujours aussi explosif. Sa maîtrise des personnages est toute aussi brillante alliant finesse psychologique et justesse de ton. Un livre captivant et réjouissant qu’on referme comme on l’ouvre : avec fébrilité.

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur