Archives de la catégorie “En noir”

Tenir ou mourir

05juil

derniers-retranchements.jpg« C’est épouvantable mais c’est comme ça : faut s’adapter ou mourir » (page 47)

« [...] tenir, oui, tenir, pour continuer à se battre, pour ne pas être entraînés dans la fosse septique du merdier global parce qu’un patron ou quiconque aurait décidé de tirer la chasse. » (page 156)

Les personnages campés par Hervé Le Corre  ne sont pas de ceux qui (ré)confortent le lecteur, et c’est pour cette puissance d’ébranlement que nous aimons tant son univers littéraire ici découpé en dix nouvelles noires qui sont autant de variations sur un même rythme obsédant, dix chapitres « coups de poing » d’un roman global qui aurait tout aussi bien pu s’intituler les coeurs déchiquetés (titre de son précédent roman notamment lauréat du mérité Grand Prix de Littérature policière en 2009), ou encore Les effarés (un de ses trois premiers romans paru à la Série noire, désormais disponible en format poche en coédition Pleine page/L’ours polar).

Si le lecteur reconnaît dans quelques-uns de ces récits de vie un paysage familier, la ville de Bordeaux et ses alentours, nulle intention régionaliste qui flatterait son ego car que ce soit la rencontre avec Jessica (la mère emmurée dans une souffrance silencieuse puis explosive  dans la première nouvelle), Sandra (la mère au foyer naufragée qui va passer à l’acte de manière imprévisible) ou avec les anonymes qui peuplent d’autres histoires, tous sont inoubliables dans cette énergie du désespoir qui  les anime et va faire basculer à jamais leurs destins. Nous pensons ici au mari blessé et blessant à son tour dans « Partir », à l’ouvrier licencié qui par amour et révolte va tuer son DRH, cristallisation de sa haine personnelle et collective (« L’arrestation qui vient »), mais aussi au père meurtri suite à la la découverte de son fils coupable du pire (« Se taire »). Et comment oublier le combat ultime du vieil homme, fidèle à sa promesse d’amour, dans la plus longue et certainement la plus émouvante nouvelle intitulée « Dernier jour » ? Malgré la forte empreinte réaliste du contexte socio-économique pour ces personnages animés par la colère ou la résignation, car confrontés au chômage, à la fermeture des usines, à l’injustice de la mondialisation, ou aux (fausses) promesses d’un ailleurs ou d’un lendemain plus glorieux, Hervé Le Corre sait renouveler le  »roman naturaliste« , a contrario du veilleur de nuit écrivain dans la quatrième nouvelle (« La nuit porte conseil ») en portant un regard acéré (engagé ?) sur les « tranches de vie de (ses) contemporains« .

Si les décisions prises dans leurs « derniers retranchements » ne sont pas celles que la morale ou la société approuveraient, force est de constater que leurs luttes, grandes ou petites, muettes ou à grand renfort de policiers, sont à l’image de cette « chienne de vie » (selon le titre de la deuxième nouvelle du recueil) qui les accable, de ce monde chaotique qui ne les épargne pas, alors quitte à en payer le prix fort… Sans aménité ni rédemption aucune (on l’aura compris !), ces portraits sont portés par la poignante humanité qu’a su leur insuffler leur créateur. Si on sort sonné d’avoir accompagné ces hommes et femmes sans héroïsme ni exemplarité, c’est d’avoir partagé un regard pétri de tendresse et de courage posé un instant sur eux. Hervé Le Corre invente pour chacun un dispositif narratif et d’écriture originaux (voir notamment les nouvelles « Il paraît » ou « La troisième personne ») qui permet de voir de l’intérieur et d’épouser ces vies brisées qui tentent, malgré tout, de se relever. Evitant l’angle de vue surplombant ou condescendant (qui jugerait, s’apitoierait ou moraliserait), le lecteur est au contraire partie prenante de leurs histoires, sommé de prendre acte de leurs errements et de leurs sursauts, image inversée du personnage d’écrivain qui, dans la nouvelle intitulée « La nuit porte conseil », est emmuré dans sa tour de papier et sera puni de son aveuglement et de son indifférence « pour n’avoir pas voulu connaître des autres l’évitable douleur« , celle qui ne peut « se taire » et qui fait entendre par delà le gouffre son incroyable fureur de vivre :  » on s’est trouvés et on a eu la force de s’accrocher et de se tenir [...] On a tenu debout. On n’est jamais retombés » (page 181)

N.B : si vous voulez savoir si Hervé Le Corre peut être ou non poussé dans ses « derniers retranchements », notez dès à présent que vous pourrez le rencontrer le jeudi 29 septembre à 18h à la librairie Mollat !

L’Apocalypse selon Topin

17juin

tito3.jpgUne cohorte de manifestants. Une procession de fous de Dieu qui se flagellent. Des anarchistes qui brandissent leurs drapeaux noirs en scandant Dieu est mort ! Une métropole envahie de déchets et de rats. Une crise sans précédent. Roman d’anticipation, vision post-apocalyptique, dystopie ?

Non, un Paris quasiment actuel. Une France en proie à une grave crise économique (peut-être celle que nous vivons). Des éboueurs qui tiennent le piquet de grève. Un taux de chômage inégalé. Une population pétrifiée, résignée.

C’est dans cet univers que nous plonge Tito Topin dans son dernier roman. Un roman sombre, profondément sombre, comme vous l’aurez compris. Le prétexte pour nous mener dans cet univers ? Les tribulations d’un vieillard. Kubitschek, puisque c’est son nom (et aussi celui d’un piètre président brésilien), est un cynique, voire un misanthrope. L’homme n’est pourtant pas vraiment à plaindre. Dans une société où le chômage a dépassé le seuil des 18% mais où l’on se réfère davantage aux fluctuations du CAC 40, lui, mène une vie confortable dans un appartement luxueux. Un appartement qu’il partage avec sa fille et sa bonne. Pourtant, il est seul. Ses anciens camarades sont tous morts ou ne tarderont pas à l’être. Il ne peut même pas espérer être nostalgique pour reprendre foi en la nature humaine. Son passé est aussi sombre que le peu d’avenir qui lui reste. Mais ne nous y trompons pas, le vieillard est gaillard. Ou un ancien gaillard. Un révolutionnaire, ou plutôt un trafiquant d’armes repenti, embourgeoisé même. Ses soirées, il les passe au casino. Un croupier, ancien camarade des luttes passées et inachevées, s’occupe de blanchir et faire fructifier ses économies. Mais lorsque ce casino se fait braquer par des hommes cagoulés, la police le trouvant sur les lieux le croit l’instigateur de ce fait d’arme. La routine de Kubitschek est désormais ébranlée.  Le fossile va devoir se régénérer. Heureusement, il a tout de même réussi à identifier un des braqueurs, une vieille connaissance, un traître. Désormais, il est bien décidé à retrouver l’homme et lui faire la peau. Reste plus qu’à recréer sa bande. Comment faire? La plupart sont désormais morts ou impotents. Mais Kubitschek est bien déterminé à mener cette enquête à son terme.

Nous retrouvons dans Des rats et des hommes la plume affûtée de Tito Topin, dans ce roman qui à l’image de son précédent, Parfois je me sens comme un enfant sans mère, nous offre une vision très pessimiste voire post-apocalyptique, une vision qui à l’image des personnages est profondément cynique et et grinçante. Un roman noir sans concession.

 

Benjamin

Fantômes du passé

09juin

moonlight-mile.gifEnfin une nouvelle enquête de Patrick Kenzie et Angie Gennaro! Et pas des moindres : Amanda McCready, la petite fille de Gone baby Gone a encore disparu…

Patrick travaille pour une grande entreprise d’enquêteurs employés, la plupart du temps, par des clients fortunés qui piétinent sans problème les principes moraux que Patrick a toujours  suivi. Mais la crise est passée par là et ce travail lui est nécessaire. Enchainant des enquêtes pour le compte des nantis, Patrick est plutôt découragé. Jusqu’au jour où le passé resurgit en la personne de Beatrice McCready. Beatrice a beaucoup vieilli et paraît complètement déboussolée. Elle veut à nouveau solliciter l’aide de Patrick. Douze ans auparavant, Patrick et sa partenaire, Angela  Gennaro, avaient été engagés pour retrouver la nièce de Beatrice, Amanda, alors âgée de quatre ans. Les deux enquêteurs avaient finalement réussi à retrouver la petite fille au prix de leur conscience et de nombreuses vies au sein de la police, impliquée dans l’affaire.

Aujourd’hui Amanda a 16 ans et depuis quelques semaines elle a à nouveau disparu de chez elle. Beatrice ignore si la jeune fille a voulu fuir un foyer minable et une mère toxicomane ou si elle s’est à nouveau fait enlever. Patrick est plutôt tenté de refuser cette affaire mais Angie, encore troublée par la tournure que les événements ont pris douze ans plus tôt, le pousse à accepter.

Patrick et Angie croient pouvoir rattraper les erreurs du passé et aller au secours de la petite fille qu’ils ont connu ; mais depuis douze ans la vie n’a pas épargné Amanda et la jeune fille n’a plus rien d’innocent…

Dans Moonlight Mile Kenzie et Gennaro ont changé, ils ont vieilli et leur excitation d’autrefois s’est mué en lassitude. Pourtant nous éprouvons toujours autant de plaisir à retrouver ces deux détectives écorchés vif. Dennis Lehane est resté maître dans l’art de la manipulation, nous trainant de-ci de-là jusqu’au dénouement final toujours aussi explosif. Sa maîtrise des personnages est toute aussi brillante alliant finesse psychologique et justesse de ton. Un livre captivant et réjouissant qu’on referme comme on l’ouvre : avec fébrilité.

Californie, cannabis et tronçonneuse

01juin

savages.jpgFuck you : deux mots qui composent le premier chapitre. Deux mots qui ont la fâcheuse tendance de sortir régulièrement de la bouche de Chon, ancien marine reconverti dans la production d’herbe. À ses côtés, Ben le scientifique pacifiste. Les deux font la paire. Si Ben est bouddhiste, Chon lui, penche pour le nihilisme. En dehors de leur petit trafic et du trio qu’ils forment avec O(phelia), un pur produit de la société californienne que les deux truands se partagent, rien ne l’importe. L’herbe que produit Ben, la meilleure du marché, leur assure la grande vie, planante et confortable. Une vie paisible qui va rapidement être ébranlée. La cause : Elena Hernan, chef du cartel de Baja bien décidée à étendre son territoire et donc récupérer le trafic juteux des deux amis. Dans un milieu où le pouvoir est fragile et surtout lorsqu’on est une femme, il est nécessaire de savoir se faire respecter. Ses méthodes ? Sauvages. Vraiment sauvages. Exemple : L’e-mail que recevra Chon. Une vidéo montrant des gens, apparemment peu enclins à la coopération, se faire décapiter à la tronçonneuse. Le but du cartel ? Il est clair. Imposer ses conditions aux deux producteurs d’herbes. La réponse de Chon, inévitable : Fuck you ! Deux mots, une erreur. Une grosse erreur. Surtout qu’Elena Hernan en fait une affaire personnelle. Bad trip en vue.

Don Winslow, à travers son écriture sèche et déstructurée, nous offre un polar nerveux qui balance entre humour et haute tension. Le tout sans oublier de porter un regard acerbe sur la société américaine et notamment sur la Californie. Une zone frontalière où règne un  racisme tangible. Une frontière qui sépare Mexicains et Américains. Les sauvages des civilisés. Reste à savoir qui cela désigne le mieux. Ce n’est pas l’auteur de cette tuerie qui vous apportera la réponse. Un indice : « Les hommes nous enseignent la manière de les traiter. »

En bref ? Un livre captivant, à consommer sans modération.

Et si vous êtes en manque, en attendant l’adaptation d’Oliver Stone, rabattez-vous sur La griffe du chien son précédent roman qui traite de manière plus approfondie et très documentée du milieu de la drogue aux États-Unis.

 

article signé Benjamin, petit nouveau sur le rayon Polar

 

Coup de maître pour Lemaître !

08avr

cadresnoirs1.jpgAvec Cadres noirs, paru il y a quelques jours en poche, Pierre Lemaître (connu notamment pour l’excellent Robe de marié et plus récemment Alex) a frappé fort !

Anéanti par 4 années de chômage sans espoir, Alain Delambre,  cadre de 57 ans, est prêt à tout pour retrouver un emploi et par là même sa dignité bafouée. Alors quand un employeur accepte enfin d’étudier sa candidature en lui proposant une procédure de recrutement un peu particulière, il ne se doute pas que cette expérience va le mener loin, très loin !

Je ne vous en dirai pas plus ici sous peine de vous dévoiler l’intrigue mais sachez que la métamorphose du personnage principal au fil des pages est terrifiante…  Si, au début de l’histoire, on ne peut que compatir à la situation  et aux souffrances d’Alain, il va vite devenir bien pire que les pires salauds qu’il dénonçait au départ allant jusqu’à dénigrer et ruiner sa propre famille.

Parfaitement amorale, la vision de l’auteur sur le monde du travail est sans concessions et traduit très justement le mal être des salariés et les difficultés d’accès à l’emploi, particulièrement des plus âgés, dans nos sociétés contemporaines ultra compétitives.

Pierre Lemaître nous offre ici un polar au suspense implacable qui ne vous laisse aucun répit !

Hélène

 

La vie e(s)t son contraire

04avr

 » Les Leçons du Mal recrée un mode de vie qui a disparu : celui du Sud des Etats-Unis avant les mouvements des droits civiques. L’ordre social dominant s’était bâti autour de divisions de classes et de races où la vieille aristocratie détenait le pouvoir et se sentait la noble obligation de donner en retour aux communautés sur lesquelles elle exerçait sa domination. J’ai voulu créer un tel personnage, l’investir d’un acte de noblesse, puis raconter comment cet acte bien attentionné tourne affreusement mal. Les Leçons du Mal raconte en quoi pareille bonne fortune peut être à double tranchant, et à quelles imprévisibles atrocités elle peut mener. Pour moi, ç’a été un retour à mes origines, à la fois en tant qu’homme et en tant qu’écrivain, et l’un de mes voyages littéraires les plus émouvants.« 

thomas-cooh-les-lecons-du-mal.jpgTel est l’éclairant propos de l’écrivain Thomas H. Cook sur son dernier roman, Les leçons du Mal, publié pour la première fois aux éditions du Seuil et dont il convient de souligner l’élégance de la nouvelle présentation de sa collection « Policiers » (rabats, couverture effet glacé avec qualité photo du meilleur effet). Pourtant, pour les amateurs de littérature policière (fidèles -et autres - du rayon), le nom de Thomas H. Cook n’est pas totalement inconnu puisque nous conseillons volontiers sa vingtaine de titres parus précédemment chez l’Archipel, Gallimard (« Série noire ») puis en format poche (collection Folio ou Livre de poche) : notamment  Les feuilles mortes (dernier paru chez Folio en 2010) a été l’objet d’un de nos coups de coeur en 2008. Attention toutefois à ne pas le confondre avec le spécialiste américain de thrillers médicaux (Robin Cook) et son second homonyme, l’Anglais Robin Cook !  Non seulement l’oeuvre de Thomas H. Cook ne présente pas de personnages récurrents (c’est un fait qui commence à être rare dans la vaste sphère du polar), mais rares sont les déçus qui s’arrêtent à un seul de ses romans… A s’en tenir aux seuls titres de son ample bibliographie, ils évoquent fort bien l’univers de cet écrivain, chacun pouvant servir de modèle aux autres :  Les ombres du passé, Les liens du sang (à paraître en mai chez Folio), La preuve de sang, Interrogatoire résonnent déjà par les thèmes communs, leurs époques (les années 1950 ou 1960 par exemple pour Interrogatoire, La preuve de sang et Les rues de feu ), leur géographie (le Sud des Etats-Unis, dont est issu Thomas H. Cook né en 1948) et leur puissance romanesque.

En 1954, la ségrégation règne toujours dans l’état du Mississipi (région du Delta) comme partout ailleurs sur le sol américain. Si elle épargne bien entendu les familles aristocrates du quartier des Plantations dont est issu Jack Branch, il n’en est pas de même pour les classes défavorisées du quartier des Ponts auprès desquelles il donne des cours au lycée de Lakeland sur les personnifications du Mal. Entouré de l’ illusion d’être né du « bon côté » grâce à un père (lui-même ancien enseignant) auréolé du prestige et de la splendeur passée, toutefois conscient de sa dette et de son devoir d’aider au mieux ses élèves à se hisser hors de leurs conditions, Jack va se prendre d’affection pour le plus faible d’entre eux. C’est bien ce rêve romantique qui va se transformer en cauchemar eveillé, puisque son héroïsme va réveiller de vieux fantômes sans nul doute plus nuisibles que les secrets qui protégeaient (faussement mais vitalement) les apparences. La devise aristocratique transmise par son vénéré père, « Veneratio sileo vera«  (l’honneur est dans la vérité) peut mener au pire : telle pourrait être la conclusion de l’amer enseignement de Jack à son protégé, le paria Eddie Miller, connu pour être le fils du « Tueur de l’étudiante » lui-même élève du père de Jack… La jolie Sheila n’a t-elle pas disparu le soir où Eddie la raccompagnait chez elle, dans la vieille camionette marron qui servit à Luther Ray Miller à enlever Linda retrouvée sauvagement assassinée douze ans plus tôt  ? L’habile construction de ce roman mêle subtilement trois narrations en parallèle et tient le lecteur informé en avance sur les personnages, leurs faits et leurs conséquences fatales. Digne d’une tragédie antique qui punit l’orgueil (« hybris »), la soif de savoir (on pense ici à l’aveuglement d’Oedipe ignorant que le meurtrier sur lequel il enquête n’est autre que lui-même) et maudit la lignée porteuse du crime originel, le double héritage (celui du père d’Eddie et, en miroir, celui de Jack) refait peu à peu surface grâce aux interrogatoires des témoins et aux nombreux allers-retours entre le passé (1942) le présent des faits (1954) et le futur, ce présent de la narration pour Jack, devenu un maître déchu aussi âgé et esseulé que le fut son père. Les révélations tardives sur les secrets de famille donneront certes un sens au drame complexe qui se noue (autour de la délicate et centrale question de l’hérédité), mais alourdiront la Faute des pères transmise aux fils qui tenteront alors une échappatoire (« catharsis ») pour se défaire du Mal qui les ronge, cette « funeste emprise » des ombres du passé.


Le titre du blog fait référence au dialogue qui ouvre le chapitre 27 et peut servir de morale à cette « leçon » et fable  romanesque :

« - La vie est l’inverse du mythe de la Création, affirma mon père (…)

- Que veux-tu dire ? demandai-je (…)

- Ce mythe commence dans les ténèbres et finit dans la lumière. La vie, c’est le contraire. »

 

Patricia MacDonald à Bordeaux

08mar

A l’occasion de la parution de son dernier roman policier au suspense toujours impeccable, Une nuit, sur la mer (aux éditions Albin Michel) Patricia MacDonald nous a fait le plaisir de pousser pour la première fois les portes notre librairie le 23 février dernier. Ravie de rencontrer son public (son oeuvre est plus connue en Europe qu’aux Etats-Unis) en majeure partie féminin, quelle ne furent pas la surprise pour ses fans venus en nombre entendre l’auteur américaine s’exprimer en français, comme vous pouvez vous en rendre compte en visionnant cette vidéo d’entretien qu’elle a bien voulu nous accorder avant la conférence qui a suivi dans nos salons (cliquez sur ce le lien pour la réécouter).

Bang bang bang

02mar

a-toute-allure.jpg

Si le nom de l’auteur - quasi imprononçable sans achopper, c’est dire qu’il mérite de ne pas être oublié - ne vous parle pas encore, ne vous inquiétez pas car il ne s’agit que de son second roman et saluons ici le talent de sa traductrice Sophie Aslanides qui nous a aussi permis de découvrir de nouvelles plumes prometteuses comme Craig Johnson ou encore Ron Carlson. A toute allure paraît un an après celui qui a propulsé Duane Swierczynski  (alors plutôt habitué à l’univers des bandes dessinées en tant que scénariste) dans le monde du genre policier avec The blonde, remarquable et remarqué  par la presse et les libraires unanimes pour louer le mélange loufoque de la noirceur (humour noir de rigueur, bien entendu), les hommages appuyés au « pulp« , à la science-fiction et au thriller d’action le plus frénétique. Entre une créature forcément fatale, empoisonneuse modernisée « high tech » puisqu’infestée de nano particules qui lui imposent de ne pas se tenir éloignée d’un être humain sans risque d’exploser et un agent secret très spécial au funeste dessein de vengeance, Jack Eisler se risquait au pire dans un compte à rebours aussi haletant (il lui faut retrouver au plus vite la blonde séductrice, seule détentrice de l’antidote au poison qu’elle disait avoir versé dans son verre de whisky) que rocambolesque.

Pour son second titre traduit (en réalité écrit avant The blonde), l’écrivain américain nous amène, tels que le titre et la couverture le promettent à la perfection, dans une atmosphère encore explosive qui « prend » dès les premières pages : le lecteur est de suite happé dans la folle action qui se poursuit au cours des 300 pages du livre, puisque le roman s’ouvre très efficacement par le casse d’une banque de Philadelphie  et la fuite échevelée des braqueurs qui va suivre. Ici le personnage principal se nomme Lennon et, comme Jack dans le précédent opus, a la fâcheuse tendance de se trouver « au mauvais endroit au mauvais moment » puisque sitôt les 650 000 dollars placés bien au chaud dans la camionnette qu’il a pour tâche de conduire (il a spécialement été recruté pour cette excellence-là), un accident provoqué par des mafieux armés jusqu’aux dents va forcer un destin et sa nature par essence imprévisibles. Non-violent, il lui faudra se sauver plusieurs fois d’une mort à chaque fois déjouée, tout en se révélant un sacré dur-à-cuire et un tueur redoutable dans l’usage insoupçonné de sa force de frappe : cette quasi invincibilité renforce son caractère exceptionnel de « héros » et la réjouissance invraisemblance dans laquelle baigne les romans de Duane Swierczynski toujours à la limite des genres et prenant le contre-pied systématique des attentes du lecteur lui-même amené bien plus loin que le scénario initial. De nombreux ennemis à la poursuite du butin et de sa tête vont se dresser sur son chemin en trois jours (l’écrivain semble maîtriser l’unité d’action depuis The blonde qui était condensée 48 heures) : faux complices, vrais traîtres, ex-flic ripoux, mafieux russe et italiens, tous aussi demeurés que dangereux criminels et autres réjouissances musclées.

L’adrénaline et la testostérone règnent donc sans restriction, mais vous l’aurez compris avec un rafraîchissant sens de l’humour vraiment bienvenu dans ce monde de brutes. Ces thèmes et ce style ne sont pas sans rappeler un autre grand nom d’écrivain célèbre pour avoir inventé le personnage de braqueur malchanceux le plus sympathique et attachant de la littérature policière, John Dortmuder, mais surtout son double noir, le braqueur Charlie Parker sous le pseudonyme de Richard Stark , derrière lequel se cache le grand et regretté Donald Westlake. Le clin d’oeil d’hommage est assumé par Duane Swierczynski  puisque lors de sa cavale Patrick Selway Lennon se donne pour se sortir d’un fâcheux coup du sort l’identité de son auteur de chevet favori… Donald Stark dont les initiales D.S risquent fort d’être revendiquées par ce digne héritier (lui aussi publié par les mêmes éditions de polar Rivages) dont vous aurez désormais tout intérêt à retenir le nom… ou le surnom.

Serena l’enragée

27jan

serena.jpgUn pied au paradis nous avait conduits dans l’enfer blanc et sec d’un fait divers de l’Amérique d’après-guerre : un roman puissant qui faisait penser au meilleur de Cormack McCarthy multipliant points de vue et diachronie de la narration. Un bel uppercut qui demandait à confirmer le punch de son auteur, Ron Rash, dont nous attendions avec fébrilité le nouvel opus. Le voilà, et il envoie du bois ! On nous abreuve de romans forestiers vantant avec une larme souvent amère les joies sublimes de la vie au milieu des bois, du bonheur de têter les souches, de l’ivresse de gambader comme une biche loin des fumées humaines. Certains en ont même fait un fonds de commerce éditorial  : natural writing nous dit-on, et voilà que le marketing que l’on dédaignait du bout du pied vous remonte le long du mollet… Avec Rash, les bons sentiments ont été enfermés au fond d’une remise et on a jeté le cadenas. L’héroïne de son livre porte la culotte et le couteau qui l’accompagne ; elle monte à cheval un aigle au poing ; elle parie avec les hommes et tant pis pour eux s’ils perdent ; elle pourchasse de sa haine le moindre de ses ennemis et c’est sanglant ; elle porte la vengeance en étendard et se moque de la justice des hommes. La forêt, elle la traverse pour la déboiser, l’anéantir, en tirer tout ce qui est possible avant de s’attaquer à un nouveau territoire. Le mari qu’elle s’est trouvée est condamné à la fascination et malheur à lui si le batard qu’il a conçu avant de la connaître grandit. Il y a longtemps, très longtemps, qu’on n’avait découvert une telle figure féminine, fille du feu qui brûle ce qui lui résiste et survit aux flammes d’un enfer qu’elle sait attendre, sereine. Sur fond de crise économique des années 30 où la misère est tellement sordide qu’on guette la mort des bûcherons pour prendre leurs places, Serena plante un décor sans cesse bouleversé par le travail destructeur de l’homme qui anéantit son monde au nom du seul profit, ce n’est pourtant pas un manifeste contre l’argent-roi, les pourris qui se gobergent sur le dos d’un prolétariat sans la moindre tentation politique. Le manichéisme oppose plutôt le Bien, représenté par des êtres frustes qui ont plus l’instinct de celui-ci que son idée, au Mal, incarné par une créature qui ne se justifie jamais, installée à une table rase qu’elle nettoie d’un revers terrible. Entre les deux, comme dans les comédies élisabéthaines, un groupe de parleurs, drôles et fatalistes, qui commentent l’action en espérant y échapper, des frôleurs de mort dont l’heure viendra, ce qui rend leurs répliques encore plus grinçantes. Voilà un roman sur lequel on risquerait vite d’être bavard. Un libraire s’étant proposé de rédiger un coup de coeur sur le site, nous n’avons donc pas fini d’évoquer ce livre, la première bonne baffe de la rentrée.

Flipo n’est pas flippant

07déc

flipo.jpg

baudelaire1.jpeg

 

 

 

Vous cherchez un petit polar léger et drôle à offrir à Noël ? Flipo, Georges de son prénom, devrait vous combler avec cette première enquête mettant en scène la commissaire Viviane Lancier : La commissaire n’aime point les vers, publiée aux Editions de la Table Ronde. La commissaire, et pas le commissaire, car Viviane Lancier ne s’en laisse pas compter, elle mène son équipe à la baguette, et tient à cette touche féminine. « Dans son équipe, la mixité c’était Viviane. Viviane et ses hommes. La gentille, la teigneuse, la bosseuse, c’était elle. Elle, la commissaire : Viviane tenait beaucoup à ce la, et se moquait des bons usages. » Le commissariat navigue donc au gré des humeurs de sa commissaire, lesquelles tiennent souvent à ses tentatives de régimes divers et variés, qui lui réussissent plus ou moins mal. Elle houspille à tort et à travers son jeune lieutenant, Augustin Monot, nouveau venu dans l’équipe, un tendre naïf, littéraire, plein de bonne volonté et de zèle, qu’elle s’efforce de prendre en défaut – mais le bougre au sourire scout a de la ressource et arrive à la prendre de court (et la commissaire n’aime pas ça). Mais comme dit le proverbe : qui aime bien châtie bien… On l’aura compris, le charme de ce roman policier tient surtout à son humour et à ses personnages hauts en couleur. L’humeur de la commissaire en prend un coup avec l’enquête qui s’annonce : l’agression d’un vieux clochard – selon un témoin, un jeune a voulu lui arracher sa besace – la tête du vieil homme a heurté un réverbère, il décède peu après à l’hôpital des suites du traumatisme crânien. Comme le fait remarquer la commissaire, l’affaire est louche : « Vous iriez chasser la sacoche d’un clodo, en plein milieu d’un pont ? Plutôt que le sac à main d’une grande bourgeoise qui sort de chez Chanel, ou le portefeuille d’un touriste en terrasse aux Deux Magots ? »

 La besace ne contient rien de remarquable : quelques affaires de toilette, un recueil de poèmes de Victor Hugo, quelques euros,  une galette et une mystérieuse lettre adressée à… l’Académie Française ! La commissaire décide d’apporter elle-même l’enveloppe à cette légendaire institution des Lettres. Bien lui en prend, car dès lors les événements se précipitent : le pli contient un sonnet signé Baudelaire, un poème inédit qui, si la chose se confirmait, pourrait expliquer l’agression du clochard. Intervient alors toute une galerie de personnages : un graphologue, un collectionneur, et même… une voyante ! L’auteur s’amuse beaucoup à secouer ce panier de crabes, et le lecteur, qui n’est pas en reste, rit de bon coeur – à recommander sans modération aux neurasthéniques, pour le plaisir des zygomatiques !


 


Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur