Archives de la catégorie “En poésie”

L’encre de Jaccottet

13jan

« Je me redresse avec effort et je regarde :

il y a trois lumières, dirait-on.

Celle du ciel, celle qui de là-haut

s’écoule en moi, s’efface,

et celle dont ma main trace l’ombre sur la page.

 

L’encre serait de l’ombre.

Ce ciel qui me traverse me surprend.

 

On voudrait croire que nous sommes tourmentés

pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment

  l’emporte sur ces envolées, et la pitié

noie tout, brillant d’autant de larmes

que la nuit. »

 

Après la magnifique anthologie en deux volumes de la poésie du XXème siècle (parue en 2002 puis 2005 chez La Dogana) que Philippe Jaccottet consacra aux poètes francophones puis européens, Gallimard a eu l’excellente idée de publier directement en format de poche un large choix  de textes dans l’oeuvre abondante de cet auteur publié depuis plus de cinquante ans chez l’ éditeur centenaire, et récompensé l’an passé par le prestigieux prix Schiller (voir notre blog) ou encore, quoique plus anecdotique mais symbolique, par son inscription en 2011-2012 au programme du bac de français. Et quoi de plus délicat et pertinent que de demander à l’intéressé lui-même de procéder à cette sélection qui embrasse tant ses poèmes que sa prose poétique, sans oublier la somme de notes consignées depuis 1954 dans les quatre carnets de La Semaison. Les six sections structurant ce florilège figurent bien entendu des jalons dans le parcours d’une vie vouée à la création,  mais révèlent autant de trouées de lumières sur laquelle l’ombre et le froid gagnent peu à peu, inexorablement.  Cependant rien ne semble entamer à plus d’un demi-siècle de distance  la contemplation de la nature arpentée dans sa retraite de Grignan. Son fascinant mystère qui accompagne les longues marches et les rêveries de ce voyageur infatigable relance interminablement l’étonnement et le désir d’y apposer des mots, à l’image de la « lumière incompréhensible » de fleurs rencontrées qui partagent alors le même langage que la poésie dont elles traduisent l’exact écho, la juste métaphore :  «  Si elle était moins une énigme, elle éclairerait moins ».

 

 

 

Et si un mot pouvait changer une vie ?

24oct

« Ouvrir à tous la porte de la poésie sans en perdre l’incandescence »: tel est le beau projet porté par la toute dernière collection des éditions de poésie Bruno Doucey, « Embrasures », et qui s’ouvre notamment avec une publication de  Jeanne Benameur, Notre nom est une île. « Embrasure », « incandescence »  »ouverte à tous » sont des mots qui pourraient définir à la perfection le creuset dans lequel coule, limpide et brûlant, le feu poétique qui anime cet écrivain depuis de nombreuses années et qu’elle sait nous faire partager avec une épure, une justesse qui va droit au coeur, et sait le faire battre…

Car la poésie, elle n’a jamais cessé d’en écrire non seulement depuis l’originel (et épuisé) Naissance de l’oubli publié en 1989 chez Guy Chambelland (telle que l’auteur nous l’apprend dans la postface »L’exil le lien » de ce dernier texte ) mais également dans ses pièces de théâtre (régulièrement mises en scène) et dans ses romans rangés dans des collections  »jeunesse » (éditions Thierry Magnier pour la plupart) ou estampillés « adultes » jusqu’au merveilleux Les insurrections singulières (Actes Sud) qui, en janvier 2011, a converti nombre de lecteurs. Peu reviennent de cette expérience de lecture sans éprouver une énergie folle telle celle conquise par son héros narrateur : à 40 ans, l’usine dans laquelle Antoine est ouvrier s’apprête à délocaliser sa production au Brésil et sa compagne Karima vient de le quitter. Peu d’espoir s’offre à lui qui revient vivre dans la maison familiale, sauf qu’une « rage » qu’il a laissé sourdre depuis l’enfance résonne en lui. De cette révolte refoulée qui pourrait définitivement éclater en révolution collective avec ses collègues syndicalistes, Antoine va apprendre au fil d’un voyage initiatique (au Brésil à la rencontre de ses « frères » ouvriers et, parallèlement, dans les livres de son ami bouquiniste Marcel qui lui montre la voie) à  »oser » enfin sa propre langue qui fera vibrer son corps, ce « poème intérieur » et originel que Jeanne nous donne à lire dans Notre nom est une île, comme si Antoine avait pris la plume pour nous murmurer ces quelques vers :

« Les étoiles incrustées sous la chair

il faut vautour et rage

pour nous arracher

un peu

de ce qui brille

Et tant d’amour sans attente

pour garder la lumière« 

Ecoutant Jeanne Benameur, le lecteur se rend vite compte combien les catégories « romans », « théâtre » « jeunesse » sont des facilités qui ne tiennent  pas devant un travail face auquel ce sont avant tout les « mots nus«  (tels ces cailloux au fond des poches d’Antoine, semés par ses rencontres au fil de sa route – on rejoint par là la dimension du conte très chère à l’auteur) qui la guident sans savoir où ils vont l’emporter, sauf qu’à chaque fois, elle nous invite à ce précieux voyage immobile que seul nous autorise la lecture. Rares sont les livres de cette intensité là qui, embrassant à la fois l’intime et l’universel, peuvent embraser notre liberté à ce point, faire chavirer « l’ossature » et la « chair » rassemblés dans une écriture habitable qui « sépare et relie au monde«  , tout à la fois « exil et lien » devenus, enfin, partageables :

« Notre nom est une île

au voyage sans fin

par chaque bouche reliée

au coeur d’un autre nom

porté par l’océan le souffle du désert le cri

du nouveau-né

Nous sommes archipel

infini

dans le temps. »

J’veux du soleil !

07jan

anthologie-poetes-de-la-mediterranee.jpg

« Depuis toujours, j’ai rêvé d’une chanson

Dont les vers

Seraient comme les dunes en bordure de mer,

Edifiées sans rime ni raison «     Ismail Kadaré

 

Il serait prouvé que la diminution de l’ensoleillement pendant l’hiver favorise la déprime des plus vulnérables… A défaut de luminothérapie ou de vacances prolongées dans l’hémisphère sud, offrez-vous un voyage imaginaire sur les rives de la mer Méditerranée avec vingt-quatre escales comme autant de rencontres surprenantes. Du berceau grec des origines à la lointaine Europe de l’Est (Croatie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Albanie…) en passant par le Liban, la Palestine, l’Algérie ou le Portugal (sans oublier nos poètes français aussi inspirés par  »cette alliance étonnante entre la terre et la mer » selon Yves Bonnefoy qui signe une splendide préface à cette édition), ce sont cent un poètes vivants, de quatre générations différentes et accompagnés de leur texte original, soit pas moins de dix-sept langues (et cinq alphabets) qui viennent d’être réunis dans une anthologie aussi ambitieuse que réussie. Publié grâce à l’éditrice et traductrice d’origine égyptienne Eglal Errera dans la fameuse collection de poche Poésie/Gallimard et en collaboration avec Culturesfrance, pour un prix très raisonnable (950 pages, 12 euros), ce vaste panorama bilingue de la poésie mondiale et contemporaine n’a pas seulement le mérite de nous dépayser de la morosité ambiante (hivernale ou pas) : elle nous révèle combien, à mille lieux de considérations (géo)politiques ou de rêve de « consensus tièdes » entre nations, la création -poétique- ne s’embarasse de  »frontières » (linguistiques, culturelles, idéologiques), mais tente d’habiter l’inhabitable (selon le voeu du poète romantique allemand Hölderlin) . Avec pour seuls horizons leurs langues (ici respectées et restituées dans leur élan initial), le lecteur pourra bien entendu, y compris en se rendant au rayon poésie de la librairie qui met à l’honneur cette parution des Poètes de la Méditerranée ainsi que divers recueils des auteurs présents, reconnaître quelques noms familiers (Yves Bonnefoy, Jacques Roubaud, Bernard Noël, Jean-Pierre Siméon, ou le Toulousain Serge Pey) souvent francophones (Salah Stétié, AdonisAndrée Chedid, Tahar Ben Jelloun, Vénus Khoury-Ghata, Abdellatif Laabi)  mais, surtout, partir à la découverte d’écrivains (la plupart femmes…) pour beaucoup inédits en France : par exemple la poésie contestatrice de la Turque Gulten Akin, la Serbe Tanja Kragujevic (qui publie dans son pays Borges ou Sylvia Plath), l’Irakienne écrivant en hébreu Haviva Pedaya, l’Italienne et traductrice du français Patrizia Valduga, ou encore ce poème de la Slovène Erika Vouk qui semble unir en un même chant la voix de la mer et des hommes :

« Le long du lit tari / je cours et je t’appelle/toi qui es autre ; / qui ne sais rien des vagues / ruées sur les mots et la peau, / rien des marées / cruauté tendre, / rien de l’eau qui se perd en soi, / rien des charmes du sud, / rien de ce temps / qui fait de moi une autre. « 

 

Jean Daive : entre danse, musique et mots

13déc

   C’est à l’invitation du festival de littérature et d’arts contemporains Ritournelles proposant pour sa onzième édition des variations autour du « corps écrit » que le poète Jean Daive a opéré un détour devant notre caméra avant de rejoindre le duo formé par la danseuse de butô Naomi Mutoh et le guitariste Laurent Paris. Cette soirée de création le 24 novembre sur la scène du théâtre Molière faisait alors écho à la première collaboration de ces artistes lors du festival « Littérature en jardin » qui s’est tenu cet été près de Bordeaux : Jean Daive y lisait le dernier volet de son triptyque Trilogie du tempsLes Axes de la Terre, publié en 2001 chez POL, accompagné d’une performance musicale et chorégraphique en pleine nature. Il nous révèle ici combien les figures féminines, langage poétique et géographie intime se croisent dans son oeuvre pour tenter d’approcher l’énigme du corps ancré dans sa « partie de l’infini » qui a pour noms : Auteuil, Palerme, Vienne, New York ou encore Venise…

La couche d’Ausone

07sept

AusoneVoilà, c’est dit : le jeu de mot qui nous fait bien rire est désormais assumé sur ce site. Imaginer le grand poète gallo-romain Ausone en danger de disparition sur son lit n’est pas seulement une vision née d’un calembour mais le rappel que la postérité de cet écrivain a bien souffert et qu’il est heureux qu’on puisse aujourd’hui lire l’intégralité de son oeuvre. En octobre, le 7 précisément, paraîtra le fruit de longues années de travail pour Bernard Combeaud puisque sous la bannière des éditions Mollat et une sobre couverture grise typo, c’est tout le corpus de ce romain connu mais rarement lu qu’il sera donné de pouvoir acquérir. Très lu, très imité, très influent Decimi Magni Ausonii a sombré dans l’oubli au XVII ° siècle après un XVI° « ausomaniaque » et il faut le puissant pouvoir de séduction d’un château de Saint-Emilion portant son nom pour susciter et prolonger la curiosité aujourd’hui. Augustin venait d’Afrique du Nord, Sénèque était espagnol, les Gaulois eux n’ont que ce nom à glorifier, celui d’un passeur qui a lu Virgile mais qui, chrétien, nous parle d’un autre monde, d’une autre morale. Sa poésie n’est pas simple, elle respire la méditation jointe à un travail profond sur la langue. Il convenait donc qu’un valeureux se penchât enfin sur cette oeuvre dont la dernière traduction remonte à cent trente ans (et l’on sait ce qu’il en est du destin des traductions : elles vieillissent plus vite que les originaux) : qu’on le relise, qu’on le commente, qu’on l’admire, c’est tout ce qu’il demandait. Ce poète que tous à Bordeaux connaissent de réputation va ainsi gagner de nouveaux lecteurs, des érudits d’une part, c’est certain, mais aussi, on peut l’espérer, des « honnêtes hommes » soucieux de comprendre comment un écrivain aussi riche et aussi influent a pu, peu à peu, s’effacer. Ils seront heureux de découvrir ces vers, revivifiés, qui font honneur au passé de notre ville :

« Bordeaux est mon sol natal, avec sa brise clémente,                                                                 

son ciel doux, les dons généreux de son fertile humus,

son long printemps et sa brume aux jours nouveaux tiédissante.

Le fleuve où pénètre le flux, sous les vignes des côtes

écume et bout en affluant, prenant des airs de flot.

Elle offre aux yeux ses murs carrés, et ses tours sont si hautes                                               

que l’élan de leur cime aux cieux perce jusqu’aux nuées.

Admirez ses rues bien tracées, ses maisons alignées,

ses places d’une largeur digne d’en sauver le nom,

puis au droit des carrefours de ses portes les répons,

et dans la ville la fontaine où s’écoule le fleuve. »

Pour ceux que cette nouvelle réjouira, qu’il sache que le tirage sera limité à six cents exemplaires, ce qui est fort peu au regard des siècles. Quant à la couche d’Ausone, elle reste tiède, on s’en doutait…

30 ans sous le Cheyne, suite

20juil

expo30ans1.jpgA défaut de vous rendre à Paris à l’exposition rétrospective des 30 ans de la maison Cheyne  (du 12 au 31 juillet) ou aux fameuses « Lectures sous l’arbre » (du 17 au 22 août) au siège historique à Chambon-sur-Lignon au centre de la France, vous pouvez vous plonger dans la superbe anthologie Cheyne 30 ans 30 voix qui présente des extraits des auteurs phares ayant bâti et consolidé la maison d’édition en trois décennies, soit une « génération » comme s’amuse à le rappeler Jean-François Manier. Pour vous donner un aperçu de la diversité de ses auteurs et de leurs styles, nous avons choisi de vous présenter quelques unes de nos lectures favorites parmi les quelques trois cents titres que compte le beau catalogue Cheyne :

cosnay-langue-maternelle.gifLa Langue maternelle est le dernier ouvrage de Marie Cosnay paru dans la collection rouge  »Grands Fonds » dirigée par deux auteurs phares de la maison,  Jean-Pierre Siméon et Jean-Marie Barnaud. Ce récit familial ayant pour cadre les Pyrénées natales de l’écrivain défie toute linéarité, voire toute vraisemblance et, à vrai dire, déroute autant qu’il fascine. L’enterrement du père au début de la narration favorise la résurgence de souvenirs bruts liés à une enfance violente et honteuse, vécue sous les coups et les cris de ce tyran qui hérite bientôt de la langue maternelle jusqu’à étrangement devenir un « père féminin« . A la fin de ce long poème en prose fantasmatique, la métamorphose a gagné la narratrice atteinte d’hermaphrodisme, thème qui hante Marie Cosnay depuis Villa Chagrin (Verdier, 2006) et qui atteint ici son apogée dans la trouvaille et la naissance d’une langue « imprononçable« , « inconnue de tous » dont elle seule détient le secret et l’usage.

onzains-nuit-masson.jpgDans un style rappelant le lyrisme flamboyant du XIXème siècle (l’auteur est traducteur de nombreux auteurs romantiques), citons les Onzains de la nuit et du désir de Jean-Yves Masson qui nous plongent entre aube et soir dans un univers onirique proche du sacré dans lequel le divin est porté à hauteur du désir triomphant de l’homme : « le désir invente/ce qui peut-être en nous survivra à la nuit« . Le poète porte l’ambivalence et l’union des contraires puisqu’en lui se rencontrent à la fois la nuit et le désir, la mort et l’étreinte qui est la matière même de sa magnifique inspiration : « De nuit et de désir je fais un seul ouvrage,/ je couds la mort et l’ombre à la chair des vivants. / [...] Vivants et morts, arceaux d’un seul et même temple./ Notre désir, ce peu de flammes qui vacillent. »

gelle-je-te-nous-aime.jpgAlbane Gellé dans Je te nous aime nous invite à suivre l’histoire ordinaire d’un duo (père et fille ? mari et femme ?) dont la difficulté de communication est physiquement représentée sur l’espace de la page (alternance entre une page consacrée à « il, l’autre en miroir à « elle » et quelques lignes suffisent à chaque fragment fonctionnant comme autant de haïkus) jusqu’à la réunion possible enfin concrétisée par le passage au « je » et au « tu » qui signe la belle déclaration d’amour finale : « tu/parles mon silence tous mes éner/vements tu sais mes impatiences au/bout de la fatigue je ne me défends/plus j’entre dans notre langue long/temps je te nous aime ».

C’est également à cet assentiment général, ce « oui au monde, oui à la différence de l’autre » (Bonnefoy) à laquelle nous invite depuis 1980 (et encore espérons-le pour longtemps) les éditions Cheyne : n’est-ce pas là, en creux, le voeu poétique de toute véritable création ?

30 ans sous le Cheyne

19juil

couv_30ans.jpgNul doute qu’en qualité de poète Yves Bonnefoy a trouvé une des images les plus parlantes pour parler des éditions Cheyne qui fêtent cette année les 30 ans d’une solidité et d’une résistance peu communes en publiant exclusivement de la littérature de création (poésie et prose poétique), qui plus est contemporaine. Selon ce préfacier de renom à l’anthologie anniversaire Cheyne 30 ans, 30 voix qui vient de paraître à cette occasion, Bonnefoy compare les deux fondateurs de la maison toujours aux commandes, Jean-François Manier et Martine Mellinette, à d’opiniâtres chercheurs qui savent « reconnaître la mince paillette d’or dans les remous de l’eau qui passe par là« , signifiant par là que Cheyne défend avec une égale acuité ce métier d’artisans qui n’a que peu à voir (et à faire) avec les méandres d’une certaine industrie livresque.

Le choix d’un lieu volontairement à l’écart (Cheyne est le nom d’un lieu-dit situé en pleine campagne, entre la Haute-Loire et l’Ardèche) et d’une liberté totale (indépendance intellectuelle, économique, commerciale, technique) assurent une littérature de qualité que nous avons tenu à saluer en leur consacrant dans notre rayon une place de choix tout cet été sur une de nos tables (vous pourrez vous reporter également à notre dossier consacré à Cheyne). Car l’effet visuel des livres entièrement façonnés par les soins amoureux de l’éditeur-imprimeur-typographe se double d’un intérêt porté aux contenus tout aussi essentiel mais qui ne sacrifient pas là non plus aux modes : Cheyne refuse par exemple les textes purement formels pour s’attacher bien plus à une profondeur d’écritures proches de la palette d’émotions qu’elles suscitent.

lectures-sous-arbre.jpgVous pourrez admirer encore ce magnifique et rare travail, rencontrer les éditeurs, auteurs et artistes en poussant peut-être votre curiosité jusqu’à Paris puisque du 12 au 31 juillet se tient une exposition hommage à l’Orangerie du Sénat prolongée par des manifestations (lectures, concerts) au proche Jardin du Luxembourg. Et si votre âme de poète vous en dit, vous pourrez ensuite vous rendre à Chambon-sur-Lignon assister aux annuelles balades littéraires et  »Lectures sous l’arbre »(du 17 au 22 août 2010) qui prolongent le plaisir de l’aventure : voir le programme ici car les réservations sont nécessaires pour ces rendez-vous en pleine nature qui accueillent de plus en plus de monde.

Un de nos prochains blogs vous présentera trois ouvrages que nous aimons défendre et qui nous semblent représentatifs (parmi d’autres) de l’esprit qui souffle favorablement sous l’ombre de Cheyne…

L’Ascension de Philippe Jaccottet

31mai

jaccottet-grignan.jpgle-combat-inegal.gif

Le poète et traducteur suisse Philippe Jaccottet a reçu le jeudi de l’Ascension 13 mai 2010 la plus prestigieuse récompense littéraire de son pays d’origine, à savoir le Grand Prix Schiller. A l’occasion du couronnement amplement mérité d’une poésie aussi essentielle que discrète (à l’image de son auteur retiré depuis une cinquantaine d’années dans la campagne française, à Grignan), les éditions La Dogana – qui ont déjà publié certains de ses recueils : Libretto, Le bol du pélerin, Truinas, son anthologie en deux volumes des poètes d’expression française et européens ainsi que plusieurs de ses traductions dont Les Elégies de Duino de Rilke qui sont de nouveau disponibles -  viennent de faire paraître un livre-disque sophistiqué intitulé Le Combat inégal à la couverture cartonnée d’un rouge bordeaux profond, élégant à l’instar de son contenu.

Agrémenté de quelques illustrations (quatre photos de l’auteur et deux reproductions au fusain de son épouse et peintre Anne-Marie Jaccottet, dont le travail avait été salué l’an dernier à travers un magnifique livre d’art également publié par La Dogana), le bel ouvrage se distingue par trois hommages d’amis et écrivains, soit un texte du poète suisse Pierre Chappuis (notamment édité chez José Corti) et deux textes  bilingues du traducteur de Jaccottet en Italie Fabio Pusterla et du critique allemand Andreas Isenschmid. Voisins de sa constellation, ils brossent avec précision et concision quelques traits de la poétique de Jaccottet : effacement de l’homme et de son travail tout entier voué à la recherche d’une vérité proprement indicible qui gît au creux d’une réalité la plus directe (un paysage, un objet ou un détail prosaïque du quotidien). Retenons entre autres exemples le saisissement du moins connu de ces laudateurs, Andreas Isenschmid, à la découverte du poète il y a quinze ans, et qui pourrait concerner chacun de ses lecteurs  : « je me sentais léger et neuf et libre et comblé … Et il me semblait sentir que ces petits riens renfermaient en même temps une signification profonde [...] Une phrase que j’avais lue à la même époque dans le Voyage en Arménie d’Ossip Mandelstam me sembla décrire avec justesse cette expérience de lecture : ce fut « comme si l’on me hélait par mon nom » [...] « 

   Deuxième temps fort de cette publication : deux textes de Jaccottet, dont celui de réception du prix Schiller donnant le titre du présent ouvrage. L’écrivain s’adonne alors à un exercice rare en livrant quelques souvenirs de sa vocation à la découverte, adolescent, de « Rilke, Rimbaud, Mallarmé, Ramuz, Claudel, bientôt Hölderlin » dont il retiendra à jamais pour lui-même  »la quête, mais plus simplement l’accueil de certains signes venus du dehors, par surprise, mais reçus au plus profond de soi, comme les flèches de l’amour ; signes précieux entre tous, dès lors qu’ils semblent donner à notre monde, contre tout désespoir, une espèce de sens…« . Nous découvrons alors que « Le combat inégal » est le titre d’un de ses anciens poèmes qui (pré)figurait le hiatus entre le choix d’un(e) retrait(e) dans l’écriture et les signes d’un désordre extérieur menacé autant que menaçant, y compris pour l’exercice de son art.

L’écoute exceptionnelle de la voix enregistrée en janvier 2010 au château de Grignan de Philippe Jaccottet sur un compact-disque clôt en émotion cette magnifique édition et en est sans conteste l’atout majeur.  Sa lecture de quelques uns de ses poèmes et textes en proses empruntés à trois de ses recueils parus chez Gallimard (Après beaucoup d’années ; Et, néanmoins ; Ce peu de bruits)  révèle la profondeur d’une traduction (à proprement parler) de l’invisible au-delà du visible.  Un des extraits prononcé de son dernier recueil paru chez Gallimard en 2008, Ce peu de bruits (voir à cette occasion le blog qui lui était consacré) permet alors d’apprécier le sens de cette quête opiniâtre quand, du fond du ravin (cf. Notes du ravin - première partie), il appelait de même à des :

« paroles non pas pour les morts

(qui l’oserait désormais ?)

mais pour le monde et de ce monde. »

A la fin de son texte de circonstance, Jaccottet conclut en adoptant non la posture du « vainqueur » de ce combat vain mais celle à venir du « presque fantôme » dont la vigilance le conduit à espérer (et nous avec lui)  »une ou deux réserves de paroles qu’il rêverait lumineuses » et à poursuivre encore « un chemin dans la venue de la nuit« . Frêle rouge-gorge, « messager sans message » à la frontière du crépuscule et de l’aube, il nous fait entendre, émerveillés depuis une soixantaine d’années, la plénitude toujours limpide de son chant.

« A thing of beauty is a joy for ever »

22jan

keatsellroy1.JPG Les obsessions les plus noires côtoient parfois de nobles transports de l’âme… La vitrine consacrée à la visite lundi dernier de James Ellroy voisine avec l’inspiration romantique du moment puisque depuis le 6 janvier, parallèlement à la parution en traduction française de l’ultime volet  de la trilogie de l’écrivain américain, la librairie célèbre un événement poétique : la sortie du dernier film de Jane Campion, Bright Star, titre emprunté à une ode que John Keats dédia au début du XIXème siècle à sa jeune voisine Fanny Brawne.

 Inspiré des authentiques dernières années de la vie du poète anglais, soit entre 1818 et 1821, ce film renoue avec la grâce et le romanesque qui nous a fait bien entendu replonger dans l’atmosphère de l’inoubliable Leçon de piano (palme d’or du festival de Cannes en 1993). Ici, les notes de musique et les élans des corps sont merveilleusement spiritualisés dans les vers et les échanges épistolaires abondamment cités (John Keats, Lettres - parues chez Belin) sans y perdre au change ni verser dans le délicat écueil de la mièvrerie, puisque Jane Campion sait subtilement filmer la naissance d’un désir, inassouvi et néanmoins puissamment incarné.

fannylit.jpgfannykeats.jpgCette véritable leçon d’amour est d’abord et aussi d’art car la jeune Fanny conquiert le coeur de son voisin d’abord par le verbe et l’esprit, demandant qu’il lui enseigne les secrets de sa poésie. Ce film s’inscrit ainsi parfaitement dans la tradition de l’amour courtois, platonique (symbolisé par la cloison entre leurs chambres) qui tente de s’affranchir des obstacles mais y succombe finalement… superbement.

Le film aura fait tirer force larmes à quelques cinéphiles du rayon conquises par cette impossible passion corsetée par les conventions de la société anglaise (John Keats, poète incompris et vivant dans la misère, ne pouvait espérer épouser une jeune femme d’une classe sociale supérieure). La tuberculose finira par l’emporter en 1821 en exil à Rome, où, paraît-il, il composa son dernier poème intitulé « To Fanny » et qui résonne telle une ultime et amère leçon de romantisme pour la destinataire, dans la version filmée : la mort du poète ne peut mettre fin à la vie de sa poésie qui seule demeure prisonnière du souvenir et du secret de leur désir. C’est au tour donc du spectateur et lecteur de se plonger dans les quelques recueils (Endymion, HypérionLes Odes, Seul dans la splendeur, Sur l’aile du phénix) et correspondances qu’il reste de cet amour, absolu aussi éphémère et aérien que la poésie et la beauté fragile des papillons que Fanny voudrait garder mais qui finissent par périr (présage funeste pour Keats) tout en gardant présent à  l’esprit les magnifiques couleurs et émotions suscitées par ce film, enchantement esthétique et frisson poétique à tous points de vue.

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L’Île Equinoxe

29oct

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 L’Ile Equinoxe de Jean Fanchette rassemble  les différents recueils composant l’intégrale de son oeuvre poétique (de 1951 à 1991).

 

 Dans sa superbe préface, Jean-Marie Gustave Le Clézio dessine des parallèles entre Fanchette et Rimbaud  : le voyage,  l’exil, la vie vécue comme une aventure, la mémoire de l’enfance, l’absolu de la poésie, la quête d’une langue… « La parole de Jean Fanchette, malheureusement, a été interrompue – comme celle de Rimbaud – trop tôt.  Sa parole reste en suspens. Et c’est peut-être ça qui est le plus émouvant dans la lecture de ces poèmes.  C’est qu’il y a justement la remise en question de la poésie sur elle-même, la pensée qui ne s’achève pas, le mouvement qui ne connaît pas de fin, la vie qui n’a pas de destination finale ».

 

L’île Maurice, lieu de la naissance, fondatrice, rayonne comme un soleil au coeur de l’oeuvre.  En se promenant parmi les mots de Jean Fanchette, le lecteur découvrira au creux des pages  des splendeurs de paysages,  des lumières, des arbres, des oiseaux, des silences, des pierres, des coquillages, des naufrages,  rêvera à des douceurs nostalgiques, des temps arrêtés, des pluies salées, des brûlures, des archipels et des voix très anciennes, des musiques suspendues… Imprimée sur la page, la voix du poète résonne comme un chant dans le silence. Ecoutez. Lisez.

 

Vous viendrez, le temps défaisant le  chant des coqs rouges,

Vous viendrez.

Dans l’ombre vieille ensemble nous épellerons

Les dures syllabes de mourir.

 

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