Archives de la catégorie “En poésie”

Mystérieux Saint-John Perse…

30oct

saint-john.gif    Il fallait bien une biographie pour tenter de cerner la personnalité du poète aux multiples identités, Saint-John Perse, alias Alexis Léger, alias Alexis Saint-Léger Léger - dont il est notoire que les oeuvres complètes, éditées dans la prestigieuse collection de Gallimard la Bibliothèque de la Pléiade, sont commentées … par lui-même, en même temps qu’il s’amuse à réécrire sa vie au gré de son imagination… La liberté et la fantaisie vont bien au poète - Saint-John Perse a l’art de ne rien se refuser et de s’inventer en génial mythomane. C’est dire le défi d’écrire une biographie sur le personnage !

saint-john.jpg    Renaud Meltz, Maître de conférences en Histoire, a réussi son pari : il nous donne à savourer plus de 800 pages passionnantes où il fait la part des choses, réunissant pour la première fois la vie du diplomate et celle du poète. Cette biographie se lit comme une véritable enquête sur un homme singulier, en même temps qu’un tableau d’une époque, tant d’un point de vue social que politique.

 Diplomate, Saint-John le sera tant en politique qu’en littérature : alors qu’il a obtenu le poste de Secrétaire général du Quai d’Orsay, il s’avoue secrètement en désaccord avec la politique menée par le général de Gaulle et manoeuvre contre lui en coulisses…  Il use de son influence afin d’obtenir le Prix Nobel de littérature, qui lui sera décerné en 1960. Douze ans plus tard, de son vivant, la publication de ses oeuvres complètes dans la Pléiade consacre définitivement le poète. Il ne manquait qu’une biographie de cette qualité pour éclairer les mystères de Saint John Perse - voilà qui est fait !

 

Hier l’oiseau veuve

24oct

flo.jpgHier l’oiseau veuve est le premier recueil de poèmes publié de Florence Vanoli. La précision “publié” s’impose, car des mots, Florence en a plein la tête, ses valises en sont remplies, des mots de toutes sortes, de quoi garnir des étagères entières : des carnets de poèmes, des ébauches de romans, des pièces de théâtre - elle se dit marquée par sa rencontre avec Peter Brook au Théâtre des Bouffes-du-Nord, quand elle était adolescente - de multiples textes qui n’attendent qu’un souffle d’air ascendant pour prendre leur envol… Car cette jeune femme a plus d’une corde à son arc, et toujours un projet d’avance - quand elle n’écrit pas, elle monte des spectacles, se lance dans des performances poétiques et musicales - elle est d’ailleurs en train d’enregistrer un CD de ses poèmes - à ses heures elle est aussi traductrice, et, dans le cadre de son association culturelle Mots et Merveilles, anime des ateliers… d’écriture !

 

Bordeaux est son port d’attache mais l’écriture n’ayant pas de frontières, c’est un éditeur espagnol qui accueille ses mots dans cette édition bilingue (français/espagnol). Dans une langue étonnante, résolument moderne, à la syntaxe déstructurée, elle donne à entendre des fulgurances poétiques, des déflagrations de l’âme. Sa voix a la beauté singulière des météores, torturée, surgie de nulle part. Quelques extraits choisis de son recueil, à lire - en attendant une rencontre programmée dans notre librairie, ce sera le vendredi 9 janvier 2009 à 18 heures, au 91 rue Porte-Dijeaux - nous aurons en effet le plaisir de l’accueillir, de la voir, et surtout de l’entendre dire, ou plutôt jouer, ses poèmes avec les musiciens qui l’accompagnent…

 

flooiseau.jpg

Un homme seul

marche mordant le ciel

les cendres

 

un peu le vent peine

 

marche

un homme mordant le ciel seul

                                                                     les cendres

 

                                                                     j’habite un nuage à peu près

 

                                                                     seul marche le ciel

                                                                    mordant l’homme à terre

                                                                    les cendres

 

                                                                    l’oiseau veuve

 

Une merveilleuse anthologie

28août

Le 35ème volume de la collection Merveilleux que publient les éditions Corti consiste en une anthologie poétique, atypique, insolite, féérique - un formidable voyage au coeur de la mémoire des peuples.

techniciens.jpgBrassant contes, légendes, textes fondateurs, Les Techniciens du sacré invitent le lecteur à une remontée dans le temps et dans les cultures : “Chants maoris ou altaïques, cérémonies indiennes, épopées et louanges d’Afrique, hymnes d’Egypte ou du Pérou, cosmogonies d’Asie centrale, du pays Dogon, d’Australie, légendes d’Irlande et de Chines, inscriptions sumériennes, rites de possessions, définitions aztèques, poèmes en prose esquimaux… Tout un corpus exemplaire de textes “traditionnels”, de toutes provenances géographiques et temporelles”. Il est bien difficile de choisir quelques lignes parmi cette somme de plus de six cent pages qui, étonnamment, n’a rien à envier à la poésie moderne ou contemporaine - en voici quelques extraits, pour donner à rêver…

 

CHANT DU CHEVAL DU DIEU DE LA GUERRE (Indiens Navajos)

Je suis le fils de la femme à la Conque Blanche

De leurs voix ils m’appellent

Je suis le fils du Soleil

De leurs voix ils m’appellent

Je suis l’Enfant Turquoise

De leurs voix ils m’appellent !

 

LES ETOILES (Indiens Passamaquoddy)

Puisque nous sommes les étoiles. Puisque nous chantons.

Puisque c’est par notre lumière que nous chantons.

Puisque nous sommes des oiseaux de feu.

Puisque nous déployons nos ailes dans le ciel.

Notre lumière est une voix.

 

SE TENIR IMMOBILE/LA MONTAGNE (Chine)

Montagnes serrées les unes contre les autres :

Image de l’IMMOBILITE.

 

Extrait du VELADA DE MINUIT (Indiens Mazatèques)

Je suis la femme de la grande expansion des eaux

je suis la femme de la mer divine

je suis une femme de la rivière

la femme de l’eau qui coule

une femme qui examine et qui cherche

une femme de mesure et de mains

une femme de grande mesure

 

CHANT FUNEBRE (Indiens Papago)

Dans la grande nuit mon coeur s’éteint

Sur moi les ténèbres marchent à grand bruit

Dans la grande nuit mon coeur s’éteint

 

OMBRE (Indiens Mayas)

Où un cheval trouve-t-il de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Où le bétail trouve-t-il de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Où les oiseaux trouvent-ils de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Telle est la raison de l’ombre.

Pour tous les animaux, et même pour les hommes.

Ombre.

navajo.jpgazteque.jpgmaya.jpg

 

 

 

 

 

 

 

“Un des plus grands poètes” s’est définitivement tu avant-hier

12août

mahmoud-darwich.jpg Un jour je serai ce que je veux.Un jour je serai une idée qu’aucun glaive ne porte

A la terre désolée, aucun livre …
Une idée pareille à la pluie sur une montagne
Fendue par la pousse d’un brin d’herbe.
Et la force n’aura pas gagné,
Ni la justice fugitive.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai oiseau et, de mon néant,
Je puiserai mon existence. Chaque fois que mes ailes se consument,
Je me rapproche de la vérité et je renais des cendres.
Je suis le dialogue des rêveurs.
J’ai renoncé à mon corps et à mon âme
Pour accomplir mon premier voyage au sens,
Mais il me consuma et disparut.
Je suis l’absence. Je suis le céleste
Pourchassé.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serais poète
Et l’eau se soumettra à ma clairvoyance.
Métaphore de la métaphore que ma langue
Car je ne dis ni n’indique
Un lieu. Et le lieu est mon péché et mon alibi.
Je suis de là-bas.
Mon ici bondit de mes pas vers mon imagination …
Je suis qui je fus, qui je serai
Et l’espace infini me façonne, puis me tue.
(Extraits du poème Murale- Actes Sud, 2003, traduit de l’arabe par Elias Sanbar)

Poète de l’exil qu’il connut en éternel réfugié depuis son enfance, il n’est certes pas besoin de revenir plus avant sur la biographie de Mahmoud Darwich : la presse et les hommages rendent actuellement assez compte de l’engagement de cet homme à sa terre-mère mais qui n’avait, comme il le répétait si bien dans ses entretiens et ses oeuvres, de “pré-texte” que le nom de Palestine (voir La Palestine comme métaphore- Sindbad/Actes Sud, 1997 et ses derniers Entretiens sur la poésie- Actes Sud, 2006). Attachons-nous donc plutôt à garder de cette voix, intime et universelle, celle du poète de l’amour qu’il célèbra tant dans l’exaltation d’une patrie, (Origine perdue que sa prose poétique ne cessa, comme tant de confrères, de déplorer et d’appeler de ses voeux) que d’une figure féminine plurielle à la fois refuge, consolation et irréductiblement Autre (réminiscence de sa première passion avec Rita, jeune Juive): rapellons pour cela Le lit de l’étrangère (Actes Sud, 2000) qui chantait si justement “l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme”…Mahmoud Darwich possédait une conscience aiguë de son statut de symbole, de “légende vivante” (pour un peuple acquis à sa cause) mais qu’il vivait paradoxalement à la fois comme une reconnaissance, une nécessité mais avant tout comme une imposture, car il ne déclarait volontiers de patrie que sa “langue” qu’il tentait à chaque ouvrage et recueil publiés en France chez Actes Sud (principalement), Minuit et en poche dans la collection Poésie/Gallimard (voir notamment sa première anthologie, La terre nous est étroite et autres poèmes 1966-1999 avec sa préface et de nombreux inédits) de renouveller tant du point de vue thématique que formel: poète donc, avant tout…

Pour s’en convaincre (s’il était besoin) une nouvelle fois, écoutons-le ici dans le discours de dédicace de son dernier recueil paru en 2007, Comme les fleurs d’amandiers ou plus loin où le poète répond, à sa manière, à la célèbre question d’ Adorno (est-il encore possible d’écrire un poème après Auschwitz?) et qui résonne toujours pour lui, pour nous tous ainsi: “est-il encore possible d’écrire un poème en notre époque de sauvagerie?”. Voici donc une des réponses possibles du Poète (et de la poésie):

Est-il encore possible d’écrire un poème ?
Comment peut-on être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ?
Comment peut-on à la fois contempler et s’engager ?
Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ?
Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ?
Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence.
Sans doute la poésie est-elle capable aujourd’hui de recouvrer son évidence, après qu’elle s’en soit éloignée dans une abstraction qui risque d’aboutir à la feuille blanche. La poésie n’explicite que son contraire. C’est le non-poétique qui nous donne à voir le poétique.
La poésie est-elle capable, aujourd’hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ?
Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine écrasant l’évidence de la vie
.
En dépassant l’aspect extérieur des choses, en chipant la lumière tapie dans l’obscurité, en désespérant du désespoir, la poésie nous garantit contre la haine et la fureur. Sa fragilité crie, afin de nommer. Elle blesse, sans faire couler le sang.

Un inédit de Thierry Metz

20juin

metz.jpgLes éditions bordelaises Pleine Page viennent de publier un inédit de Thierry Metz (1956-1997) Tout ce pourquoi est de sel. Le recueil, qui paraît dans la collection L’un dans l’autre - qui porte bien son nom - met en regard les mots du poète et les tableaux de Marc Feld. A l’origine du livre, un coup de coeur de Thierry Metz qui, s’étant rendu dans l’atelier du peintre, découvre son oeuvre, et éprouve quelque chose comme la reconnaissance d’un cheminement commun - qui lui donne envie d’écrire sur sa peinture.

Les mots de Metz résonnent face à la couleur et aux traits - à la sensibilité de l’un, répond en miroir le pinceau de l’autre. Quelle émotion d’entendre à nouveau la voix singulière de Metz, épurée, fragile et belle, voix qui s’est tue sur un suicide, silence définitif et clos. On se souvient des premiers livres du poète : Journal d’un manoeuvre, fragments arrachés au quotidien d’un chantier, et du chant contenu des Lettres à la bien-aimée.

Quelques fragments de ce dernier opus, à lire avec les yeux, et à relire à voix haute, pour s’en imprégner :

 

Pourquoi.

L’audience des feuilles.

Sur ce qui est.

Autrement qu’il en est.

Tout ce pourquoi est de sel.

 

Ecrire ne sera qu’entendre l’eau et le feu

aligner sur la feuille

l’abstinence de chaque mot

ainsi

cette brûlure au seuil du cahier.Thierry Metz

 

 

Ivresses de Marvin

07mai

arbre et rivièrePour la deuxième année, dans le cadre des “Mardis de Montaigne” (le Lycée) en ce six mai 2008, a été décerné le prix du Concours de Poésie ouvert à dix classes de seconde. Ouvert à tous et ayant reçu une belle participation, ce concours est animé par des professeurs. Le Jury est constitué d’autres professeurs, de documentalistes mais aussi d’élèves d’autres niveaux et d’un libraire de Mollat.

Le lauréat se nomme Marvin Subercaze, il a lu devant une belle assemblée son poème que nous reproduisons ici en exclusivité. S’agit-il des prémices d’une belle carrière au service des muses ou du témoignage des beaux feux que l’adolescence vibrante peut déployer quand il est question de laisser parler ses sentiments ? Nous l’ignorons encore. Il a été cependant offert à notre “représentante” de faire la connaissance d’un trio de jeunes gens émouvants et convaincus, dont ce fameux Marvin qui a bien voulu nous dire, en quelques mots pudiques qui il était. Radiographie rapide d’un garçon de son temps et d’un enfant de son siècle (car il avoue aimer Musset…), il nous confirme ce que nous croyons savoir, qu’un poète sommeille en chaque musicien, dut-il écouter du Marilyn Manson (qu’il arbore sur son tee-shirt, ce qui permit à notre jurée de savoir qui était Marilyn Manson…) et se trouver à la tête d’un futur groupe de “death metal” (Insanity, tout un programme pour quatre apprentis rockers…). Agé de seize ans, cet élève d’une section d’Arts plastiques avoue apprécier aussi Baudelaire et Apollinaire, ces rimes en -air s’accordant bien avec son goût pour les thrillers…Et pour nous intriguer un peu plus, il avoue son narcissisme, son côté schizo organisé, se plaisant à l’ambiguité et ravi de trouver dans l’écriture un exutoire à ce qui pèse et entrave son coeur.

Mais l’heure s’affiche sur nos écrans, cette suite inquiétante de zéros qui annonce le milieu de la nuit et sert de titre à ce fameux poème récompensé ce jour. Nous vous laissons le découvrir et l’apprécier.

 

00 : 00 : 00

C’était un étrange soir d’hiver

Elle venait d’entrer par derrière.

Ses pas résonnaient ;

Elle chantonnait un doux air schizophrénique.

Ses pas approchaient ;

Voici l’heure de la confession pathétique.

J’aperçus son corps répugnant,

Rampant comme un serpent.

Tout à coup, dans un élan héroïque,

Elle se dressa, se déshabilla,

Et entama un chant mélancolique.

Elle persista à s’approcher de ma gorge brûlante,

Je la saisis par une réaction inconsciente,

Mais ce fut trop tard;

Elle venait de me transpercer par son dard…

Voici venue la Fin ;

Inclinez-vous devant votre impuissance.

Le venin se répand : je flanche.

Mes muscles se paralysent:je me soumets.

Une pilule,puis deux:je rêve.

Un baiser:je meurs.

Si Satan règne aux enfers,

Elle en est sa correspondante en personne….

Mon frère,nous en sommes tous les artisans,

Tout comme nous en sommes les victimes.

La souffrance par la douceur,

Telle est sa vocation,

Tel est son dicton.

Sur Terre et en Enfer,

Au paradis ou dans son lit,

Ce serpent répond au même nom.

Il suffit de l’appeler;

Amour

 

 

Marilyn Manson

Les deuxième et troisième prix ont été décernés à Alice Chudzinski pour De Profundis et Koutar Hirsane pour “Souvent seule,…”

Bruits du temps

28avr

Poèmes de Czernovitz  Laurence TeperEn ce mois d’avril nait une nouvelle collection (de poésie, de plus !), Bruits du temps chez l’éditrice Laurence Teper. Laurence Teper qui, depuis 2003, calmement (trente titres à son catalogue), crée peu à peu un univers culturel original. Bruits du temps se donne comme ambition de nous faire découvrir et lire des oeuvres poétiques étrangères dans leur ancrage géographique, historique et politique, dans la résistance qu’elles opposent au lieu et à la période. Laurence Teper, ancienne éditrice de livres scolaires chez Nathan, ancienne enseignante, se fait pédagogue en poésie… Elle accompagne la traduction de ces textes poétiques avec des cartes, des photos et des petits essais biographiques. Des chemins de traverse qui nous laissent le temps d’apprivoiser des auteurs et leurs mots. Le premier opus Poèmes de Czernowitz. Douze poètes juifs de langue allemande (traduits et présentés par François Mathieu) inaugure la collection. Douze poètes nés entre 1898 et 1924 qui sans former une “école”, ont constitué un ensemble original dans l’histoire littéraire européenne : Rose Ausländer, Klara Blum, Paul Celan, David Goldfeld, Alfred Gong, Alfred Kittner, Alfred Margul-Sperber, Selma Meerbaum-Eisinger, Moses Rosenkranz, Ilana Shmeli, Immanuel Weissglas, Manfred Winckler. Tous ont vécu dans “la Petite Vienne”, Czernowitz en Bucovine, dans la première moitié du siècle. Czernowitz qui jusqu’en 1914 étonne les voyageurs occidentaux par sa liberté, sa tolérance et sa modernité. Après la chute de l’empire Austro-hongrois et son annexion par la Roumanie, sa situation se dégrade et l’antisémitisme croît. La multiplicité des langues parlées au sein de la ville va se réduire au roumain, qui devient obligatoire. De juin 40 à juillet 41, Czernowitz est sous domination soviétique, avant d’être à nouveau roumaine puis sous la férule de l’Allemagne nazie. Un concentré de la déflagration de l’Europe centrale… Cette anthologie montre comment ces poètes ont dû trouver dans le monde et surtout à travers leurs poèmes une fissure où ce(s) désastre(s) (perte d’un lieu, d’une identité, déportations et mort des êtres aimés…) puissent s’intégrer.

1_czernovitz_platz.jpgLes prochains titres prévus sont : Toge Sankichi, Poèmes de la bombe (traduit du japonais par Claude Mouchard), Victor Krivouline, Poèmes de Leningrad (traduit du russe par Hélène Henry), et Poèmes de Harlem (anthologie traduite de l’américain par Valérie Rouzeau).

Jaccottet chantre majeur

24avr

Philippe Jaccottet C’est à la rencontre, voire (pensez-y !) à la fréquentation d’une « vieille dame » indigne à laquelle nous vous invitons aujourd’hui sur ce blog. Loin de ses “procès” ou de ses rumeurs apocalyptiques, nous tenterons de se faire le relais régulier de son actualité la plus diverse.

Comment, vous ne savez pas de qui s’agit-il? Cessons là tout mystère ! Avare, elle donne pourtant sans conter, tantôt « muse sacrée » ou « lascive » offerte à qui ose en caresser le rêve (pour les Romantiques, notamment) elle nous charme secrètement sans rien perdre de ses précieux attraits. Politiquement incorrecte, proprement à contretemps car défiant les années avec une vivacité telle qu’on serait en droit de se demander, à l’instar d’une de ses voix contemporaines, Christian Prigent : A quoi bon encore des poètes ? (P.O.L, 1996)

Posons nous un instant sur un de ses discrets et pourtant chantre majeur, Philippe Jaccottet, à l’occasion de la sortie de son dernier recueil aux éditions Gallimard, Ce peu de bruits

clip_image002.jpgIci, nulle emphase, ni rhétorique, ni même une quelconque initiation ne sont nécessaires afin d’entendre le murmure de sa présence fragile mais inflexible, gage d’un lyrisme à peine effacé mais intact, car encore et sans cesse « de ce monde et pour ce monde ». Au soir de sa vie, au sein de la nature intacte de Grignan (son unique espace de création possible), Jaccottet parvient de nouveau à nous éblouir des sombres éclats de sa poétique, à mi-chemin entre prose et poésie, entre vie intensément éclairée par la grâce des poètes (qu’il traduit et dont il nourrit intensément sa propre oeuvre de poète, soit: Homère, Thomas Mann, Leopardi, Ungaretti, Musil, Hölderlin… ainsi que Rilke dont sa traduction des Elégies de Duino vient de paraître aux éditions La Dogana) et lucidité face à l’ombre grandissante promise par la disparition de ses poètes et amis (André du Bouchet…). Malgré l’indéniable mélancolie qui imprègne son écriture certes “crépusculaire” (ce depuis la fin des années 1940, soit ses premiers textes) comme le définit Pierre Assouline qui lui consacre un bel article , Jaccottet se défend de tout enfermement dans un nihilisme stérile tout en se reconnaissant à mi-mots dans les ultimes et lumineuses notes du Journal de Kafka (KAFKA, comme il nomme avec “vénération” le maître) qui sonnent tant à l’image de celles de ce noble héritier.

Voici quelques extraits de cette parole oraculaire visant définitivement à l’épure, soit au silence que sa suite impose à son tour:

Ecrire simplement “pour que cela chantonne”. Paroles réparatrices; non pour frapper, mais pour protéger, réchauffer, réjouir, même brièvement. […]

Jusqu’au bout, dénouer, même avec des mains nouées.” (pages 58-59)

Sentiment de la fin du monde hors duquel je ne pourrais plus respirer.” (page 71)

Sans doute est-ce dans ces conditions désastreuses qu’il faut réaffirmer ce qu’on aura vu dans l’ordre de la lumière avant la catastrophe.” (page 95)

Il faut désembuer, désencombrer, par pure amitié, au mieux: par amour. Cela se peut encore, quelquefois. A défaut de rien comprendre, et de pouvoir plus.” (page 53)

 

 

Pour aller plus loin et écouter Jaccottet interviewé le 17/04/08 dans l’émission « Affinités électives » sur France Culture

 

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