Archives de la catégorie “En poésie”

Homero Aridjis – coup de coeur poétique venu du Mexique

16mar

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C’est le Printemps des Poètes, le soleil est de retour !

 

Soleil mexicain en cette saison du Printemps des Poètes avec Les poèmes solaires  de Homero Aridjis publiés aux éditions du Mercure de France. Citons un extrait de la belle préface signée Yves Bonnefoy : « … quand je lis Homero, je me remémore aussi ces crânes de cristal d’art précolombien qui font de la mort une présence, unissant de même façon que certaines langues ou certaines oeuvres la plénitude solaire et celle, à égalité, du néant : le plus sensuel de l’être au monde et la nuit totalement noire. Homero est très assurément de son pays, qui est à la fois de langue indienne et espagnole. Il l’est comme Octavio Paz. Il l’est par un apport essentiel à cette conscience de soi dont il faut préserver la salutaire inquiétude ».

Les thèmes universels de l’amour et de la mort sont au coeur de l’oeuvre du Mexicain, tant dans sa prose – il est l’auteur de romans, notamment historiques, qui l’ont fait connaître : 1942, les aventures de Juan Cabezon de Castille,  Mémoires du Nouveau Monde,  La Légende des soleils – que dans sa poésie, sur fond de mythologie et de légendes. Avec Aridjis on voyage dans le temps de l’Histoire, dans l’espace, dans l’immensité envoûtante et mystérieuse du désert mexicain – la nature et l’écologie sont une de ses préoccupations – dans la violence des hommes, et dans la rédemption amoureuse. Au fil du temps, sa langue tend vers l’épure – une voix recueillie qui se donne à entendre :

AUTOPORTRAIT A SIX ANS

Une vitre séparait le mont Altamirano

de mes mains.

 

Une porte tenait éloignée la salle de classe

de l’escalier qui se précipitait vers le village.

 

Tous désiraient participer à la classe d’espagnol :

le moineau, les pierres, le frêne et l’azur du ciel.

 

Mon crayon dessinait la maîtresse campagnarde :

sa robe râpée, ses chaussures béantes.

 

J’apprenais à lire comme on apprend à être :

toi, moi, père, frère, l’ombre sur le mur.

 

POEME AU SOLEIL

Ô tournesol voyant,

ô graine jaune, ton nom tient dans une syllabe, dit le poète.

 

Ô père des mythologies,

le rêve de la lumière produit des formes, dit le peintre.

 

Si l’oeil n’était pas solaire,

comment pourrait-il voir la lumière, dit le poète.

 

Sur la grande pyramide de Gizeh, le Soleil se lève chaque jour,

à l’orient de tes yeux la nuit se pose chaque matin, dit le poète.

 

POUVOIRS DE LA LUMIERE

Maintenant éveille-toi

avec la lumière dans les yeux.

 

Dis les choses maintenant

avec la lumière sur les lèvres.

 

Pars maintenant vers le monde

avec la lumière du tout hier. 

 

aridjis1.jpg       Avant la parole

quand dans les entrailles de la nuit

il n’y avait pas d’oiseau

ni arbre

ni poisson

ni fleuve

ni Soleil

dans le ciel nocturne

feulait 

le jaguar

 

 

Juan Manuel Roca – coup de coeur poétique venu de Colombie

13mar

 

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 C’est le Printemps des poètes, les nouveautés fleurissent !

L’occasion ou jamais de faire des découvertes. En voici une de taille, avec cette magnifique anthologie Voleur de nuit, du poète colombien Juan Manuel Roca – auteur reconnu, récompensé par de nombreux prix et publié en France pour la première fois – remercions  au passage les Editions Myriam Solal pour leur beau travail ainsi que le traducteur (admirable),  François-Michel Durazzo. Il y a quelques jours, l’auteur et son traducteur étaient à Bordeaux, à l’Institut Cervantes, pour une rencontre lectures. La langue de Roca parle d’elle-même – quelques bribes choisies valant mieux qu’un long article, à savourer :

 

CANTATE DU PAYS SAUVAGE

Chaque jour, comme si je descendais d’un bateau

Dont les rames sont le rêve,

Je retourne au même lieu à la langue sauvage.

Quand le vent ouvre les portes battantes de l’hiver,

Je peux voir l’éclair dessiner

Son escalier sur le tableau noir du ciel,

Ou bien j’écoute le naufrage de l’eau dans les ruisseaux.

 

            CARTE POSTALE DE NULLE PART

Des tulipes poussent

Dans le parc

Où les femmes marchent

Avec une légèreté de nuage.

 

Les couteaux n’ont pas

Envie de blessures

Ni faim de peau.

 

BOUTEILLES A LA MER

Dans la petite chambre où je vis

Comme Jonas dans le ventre d’un cétacé,

Je pense :  peut-être les poèmes sont-ils

Des messages envoyés par un naufragé,

Des bouteilles de cris pauvrement écrits

Qui vont peut-être de la mer des silences

Aux plages de l’oubli.

Mais voici que je lance une bouteille, une autre,

Une encore, habitée par mes peurs.

Dans la petite chambre où je vis

Comme Jonas dans le ventre d’un cétacé

Il reste peu de bouteilles du naufrage.

 

L’ANGE ASSIEGE

Dans les rues de la ville habitait mon coeur kidnappé. Je voyais des hommes coiffés d’un borsalino, des hommes bruyants entrer et sortir de bordels et de tripots.

Je perdis peu à peu l’innocence et, avec mes ailes, la folie des voyages. Je n’en suis pas sûr, mais je crois que c’est le balayeur du quartier qui m’a dit qu’une nuit, au milieu de mouches mortes et de seringues usagées, il avait trouvé mon sourire. L’innocence, comme une gare balayée par le vent, m’avait abandonné, et avec lui mes ailes.

Dans les rues de la ville habitait mon coeur kidnappé, ange assiégé qui ne voulait pas revoir le paradis.

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Juan Manuel Roca, poète et journaliste, est né à Medellin, Colombie, en 1946.



Hommage à Hélène Mohone

10mar

mohonecannibale.jpgRendez-vous demain mercredi 11 mars à 18h dans les Salons Mollat pour aller à la rencontre  de l’oeuvre d’une poétesse bordelaise, Hélène Mohone. Non pas tant que cette célébration ait un lien direct avec la onzième édition du  « Printemps des poètes » qui se déroule en ce moment partout en France (manifestation du 2 au 19 mars et pour lequel le thème retenu est « en rires »), car ici la festivité de circonstance côtoie la tristesse de la célébration : cela fera en effet près d’un an (le 3 avril, exactement) que cette auteur(e) a rejoint pour toujours le mont Olympe, et laisse orphelins ses lecteurs (et) amis parmi lesquels cinq d’entre eux viennent de nous – lui – apporter leurs très émouvants témoignages grâce à la mince plaquette récemment sortie de chez l’éditeur bordelais La Cabane et simplement intitulée : Pour Hélène Mohone. Evocations plurielles (cinq auteurs) de son travail d’écriture mais également de l’amie fidèle dont la disparition n’a heureusement pas emporté le legs discret de quelques textes qui seront, espérons-le pour l’occasion, amplement lus et entendus derrière l’émotion des souvenirs qui affleureront certainement…

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Si le territoire d’un poète est avant tout sa langue, l’univers de Hélène Mohone puise son inspiration dans son itinéraire singulier qui est d’abord inscription géographique :  née à Bordeaux en 1959, ses premières années se déroulent principalement en Afrique (Cameroun, Sénégal), plus tard en Roumanie et Nouvelle-Calédonie. De cette première manière d’ « habiter le monde en poète » (selon la belle  métaphore d’Hölderlin), elle  livre  en 2006 un récit poétique L’enfant africaine (L’Amourier) . Ce retour aux origines, vers ce « désert inhabité » (mouvement et énigme même de toute écriture) est d’autant plus dense et poignant (le sous-titre, « corpus triste« , en porte le symbole) qu’il fut marqué du sceau de l’inéluctable, destin tôt inscrit dans sa chair qui eut à combattre sa vie durant contre une maladie qui aura raison d’elle, trop vite, et fera écho à son tour à son destin de poète :  »Le corps est palimpseste. On écrit et puis ça s’efface alors on ré-écrit encore, en-corps« , rappelle avec justesse Marie Delvigne .

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Le grand ami Jean-Luc Coudray signe à l’occasion de cet hommage la première et vraiment magnifique  remémoration  de cette consoeur, touchant par là aussi au secret de son art pour lequel il s’agit de trouver une voix unique qui peuplera fugacement l’univers et y inscrira trace la plus indélébile possible : « L’écriture n’est pas trace mais origine. La parole poétique n’est pas mémoire mais source« . Hélène tourne autour de l’écriture en goûtant à tous les arts (chant lyrique, peinture, sculpture, photographie, et « surtout le cinéma » qui lui procura  quelques ultimes instants de répit) avant de confier plusieurs écrits à des revues et de se lancer dans la rédaction de pièces de théâtre qu’il reste à publier, dont Si Près de Champs et Le Chemin, déjà forts de « la question de l’empreinte et de la mémoire« . Son dernier recueil, de loin, (publié par l’Atelier de l’agneau le premier trimestre 2008) dit déjà cette absence (délivrance) à la limite de l’indicible, de l’insignifiable, mais encore plus proche et bouleversante que jamais.

« [...] nommer l’instant de vie avant la disparition« , énonça-t-elle dans L’Enfant africaine (page 59): quel (plus digne?) secret assigner à la poésie et confier à une écriture tout entière dédiée à ce travail vain mais noble de Sisyphe ?

Rappelons en dernier lieu et en guise d’ouverture Le coeur cannibale, premier recueil de poèmes publié en février 2003 par William Blake & co. édit : le déjà proche Claude Chambard avait  perçu (percé) et loué, derrière l’ « étrange » d’une « oeuvre débutante«  la « langue rare, économe, chantante, proche de l’imprécation, scandée comme une danse des origines [...] » , «  un livre qui ne parle pas à tort et à travers, mais, au contraire, resserre sa langue lentement autour de ce qui est essentiel en elle, en nous, ce qui nous fonde, nous empêche de disparaître » (pages 28-29).

L’impression d’une voix d’une grande force ne nous quitte pas en effet à la lecture de son oeuvre, la présence intermittente de la douleur renforçant le sentiment du vécu, d’une urgence à accueillir jusqu’à son terme la brièveté de la  vie,  celle irriguant ensuite l’ensemble de sa « mince mais dense » création même pour ceux (car j’en fais partie) qui ne l’ont pas connue mais qui, la découvrant, peuvent témoigner à leur tour de l’intensité poétique de ses fulgurations en prose telle que celle-ci, recueillie dans Torpeur (page 18 ; La Cabane, 2007) :

10

(fille à la douleur)

fille du crâne du père sortie sanglée cuirasse déjà prête à

combattre petite arbalète à la douleur à l’ouverture des flots

cérébraux fille d’immortel à la grande fissure des familles

elle embrasse la fiction

au père dédiée n’écoute que le choc des luttes les carènes

séparées des solides flottes elle participe de tout complot des

incendies et l’empêchement des fuites

les grandes populations ont péri dans le corps du père

fille laiteuse à l’arc-boutant des épiphanies aux confins de

l’Atlas elle brille soudain par la lame à l’accrue des massacres

fille surgie du crâne du père à l’embellie des nuits d’été pour

vaincre non pour aimer « 

Ou encore :

« L’histoire finit mal… L’histoire finit bien. Rien de bien ne finit. Tout s’achève et l’absence dure », en avertit-elle au seuil de L’Enfant africaine, à quoi se répond la superbe dédicace  qui clôt Le coeur cannibale:

 » A ceux qui m’aiment, pour la vie et non pour la mort. »

On tâchera de ne pas oublier.

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Quelques jours déjà, l’Oiseau Veuve

19jan

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Petit souvenir de la rencontre avec Florence Vanoli, dans l’espace polar réorganisé pour l’occasion : soutenue par une batterie et une guitare, Florence Vanoli déclame ses texte (on peut l’entendre ici), comme habitée, susurrant puis haussant le ton. Le public, nombreux et attentif, est rapidement conquis par la conviction et la présence du trio, et l’espace résonne de ses textes forts et sombres. Nous avions déjà évoqué sa poésie et ses multiples activités dans cet article, nous avons donc eu le plaisir de la voir évoluer en chair et en os, entourée de livres…

 

 

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Eros, cet énergumène…

12déc

       « Viens, mon espoir, toujours trop loin

Formons un seul corps dans ce coin…

Oh ! Que ta bouche est douce à prendre,

A boire, à mordre… Qu’elle est tendre

Avec la mienne ; et quelle extrême

Caresse intime elles se font…

Quoi de plus simple quand on s’aime

Que de fondre ce qui se fond

En un fruit de l’Autre et du Même?

[...]

Laisse-moi reprendre à ta bouche

Pour surprendre une autre saveur

Ma langue prête à la ferveur…

Elle a sucé comme une mangue

Longuement ta suave langue,

Mais le temps vient d’un fruit plus doux

Ce rubis d’entre tes bijoux

De mon doigt plus ne se contente…

Ouvre vite… ouvre tes genoux

Ouvre à mon oeuvre, ô palpitante…

Que ma langue vienne chérir

Et de douceur faire périr

Ce que déjà ma lèvre effleure,

Cette grotte où le plaisir pleure. »

paul-valery-loviton.jpegAprès avoir murmuré à votre Dame ces quelques vers, achevez votre effet en lui laissant deviner quel en est l’auteur. Peut-être Baudelaire, … Aragon ou … Apollinaire? Non, point… La solution ne réside pas même dans une anthologie de textes érotiques car cet écrivain, quoique l’une des gloires du Panthéon classique, était jusque là considéré comme un poète hermétique, incarnation d’un « esprit français » plutôt austère. Dès l’âge de 21 ans (soit en 1892), celui-ci érigea en intransigeante vertu l’étude de l’esprit humain et renonça à « taquiner la Muse », réelle (il refusa toute passion amoureuse) et imaginaire (il sacrifia la poésie). Seules trois exceptions peu lyriques (La Jeune Parque en 1918, Cimetière marin en 1920 et Charmes en 1922) et sa non moins célèbre Soirée avec Monsieur Teste achevèrent de faire de lui le « Bossuet de la IIIème République« , c’est dire le peu de place accordé aux épanchements autres qu’intellectuels. Or, en 1938, lorsque Paul Valéry joindra un premier poème (il en enverra 150) à une des lettres (plus d’un millier recensées) destinée à sa dernière inspiratrice Jeanne Loviton (de son nom de plume Jean Voilier), il révéla que le masque était bien tombé :

       « La gloire ne m’est plus qu’un étrange malheur.

Je laisse évanouir mes volontés savantes«   (Sonnet à Narcissa)

Ainsi, au soir de sa vie publique faite d’honneurs, du haut de sa chaire de professeur au Collège de France et d’Académicien, qui aurait pu imaginer plus envoûtant que cet « appel mystérieux d’abîmes » qui lui fera créer ces vers enfiévrés ? Quoi de plus romanesque que de croire que sous l’habit officiel étriqué d’ « Ennemi du Tendre«  se dissimulait un coeur vieillissant se découvrant palpitant pour une jeune femme (il avait 67 ans, elle 35) qui le fera « mourir d’amour » (comprenez de chagrin) comme tout héros romantique se doit ? Car conformément à la tradition pétrarquiste qui imprègne ce double recueil inédit, Corona et Coronilla, la dédicataire est autant le remède que le poison, celle qui opère un retour aux forces vives et à la poésie tout autant que celle qui condamne violemment son amant, le dimanche 22 avril 1945, jour de Pâques, à la rupture brutale. Amer, Paul Valéry en souligne alors l’ironie tragique : « Ce jour de la Résurrection qui fut pour moi celui de la mise au Tombeau » et la terrible désillusion : « Mais il ne faut croire à personne et ne fonder sur aucun coeur« , avant d’expirer, vaincu, quelques mois plus tard. Le récit de cette liaison a récemment fait l’objet de deux éclairages biographiques qui viennent compléter le bonheur de cette parution: Paul Valéry de Michel Jarrety (livre de référence de ce spécialiste du poète) et le Portrait d’une femme romanesque, Jean Voilier de Célia Bertin.

La métamorphose a le mérite de nous faire découvrir sous un jour pour le moins nouveau ces poésies amoureuses, tantôt libertines, tantôt « élégiaques » parmi les plus touchantes, ce qui fait (enfin) accéder Paul Valéry au rang des poètes « aimés« comme le précise Bernard de Fallois, éditeur et signataire de la postface de la présente édition. Ce qui persiste de ces charmantes pièces, quoique très classiques dans la forme mais étonnamment puissantes, c’est cette certitude de l’Amour fou (voir le titre d’André Breton sorti en 1937, année de la rencontre Valéry/Loviton) qui bouleversa et concilia la chair et l’esprit d’un homme. Confondant en un même mouvement, femme aimée, création poétique et passion, il lui/leur dédia encore ces mots :

« Tu es harmonie, mon amour… Le métier de poète fait découvrir le secret de cet ordre caché. Je vois que tu es de la nature d’un poème : j’entends de ceux où le simple rapprochement des mots a une vertu magique. Ta voix et tes yeux agissent de concert, comme un accord.

Voilà ce qu’il faudrait que fixât Corona ».

Soixante-trois ans après, le voeu de Valéry a été entendu : lisons donc ses textes comme « le miel de [s]on dernier breuvage« , ultime « flambeau » d’un Tombeau heureusement exhumé.

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Bon appétit en poésie !

05déc

« Dédaignons la mouillette

Et la côte au persil.

Crépite sur le gril,

ô ma fine andouillette !

Certes, ta peau douillette

Court un grave péril.

Pour toi, ronde fillette,

Je défonce un baril. »

Charles Monselet

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En cette période de fêtes, où les plaisirs de la table sont pour certains au coeur des préoccupations tandis que pour d’autres, il sera plutôt question de savoir comment ne pas engraisser pendant ces repas fastueux, il était presque indispensable de rendre hommage aux poètes de la bonne chère.

Car il existe bel et bien une poésie gastronomique et c’est Kilien Stengel, passionné de gastronomie et enseignant dans les métiers de l’hôtellerie et de la sommellerie, qui a eu la bonne idée de construire cette anthologie drôle, ludique et poétique. Quelle joie en effet de se retrouver autour d’une table et partager un bon repas, ou bien de se promener dans un marché où toutes les odeurs se mêlent.

Dans cette anthologie, on croisera au hasard des victimes du réveillon, l’épicier du coin, le glouton, un ivrogne. On nous expliquera l‘art de diner en ville, la naissance de Pantagruel, le remède contre la peste, le déjeuner au soleil. Enfin, les gourmands pourront déguster de la bisque, un chou gras, du melon, des haricots homicides, un menu saintongeais, des crêpes de blé noir, la cancoillotte et l’inévitable dinde aux marrons.

Après cela, avec le ventre rond comme un ballon, vous prendrez bien un petit digeôt devant un bon feu de cheminée, en compagnie de Ronsard et Boris Vian, de Rostand et Cendrars et de La Fontaine et Verlaine.

 

« Toi seule satisfait mes sens inapaisés

Ta langue est un fondant,tes dents sont des amandes.

Viens, je détaillerai tes voluptés gourmandes.

Apparais-moi, je vais te manger de baisers ! « 

Léon Guillot de Saix

Mystérieux Saint-John Perse…

30oct

saint-john.gif    Il fallait bien une biographie pour tenter de cerner la personnalité du poète aux multiples identités, Saint-John Perse, alias Alexis Léger, alias Alexis Saint-Léger Léger – dont il est notoire que les oeuvres complètes, éditées dans la prestigieuse collection de Gallimard la Bibliothèque de la Pléiade, sont commentées … par lui-même, en même temps qu’il s’amuse à réécrire sa vie au gré de son imagination… La liberté et la fantaisie vont bien au poète – Saint-John Perse a l’art de ne rien se refuser et de s’inventer en génial mythomane. C’est dire le défi d’écrire une biographie sur le personnage !

saint-john.jpg    Renaud Meltz, Maître de conférences en Histoire, a réussi son pari : il nous donne à savourer plus de 800 pages passionnantes où il fait la part des choses, réunissant pour la première fois la vie du diplomate et celle du poète. Cette biographie se lit comme une véritable enquête sur un homme singulier, en même temps qu’un tableau d’une époque, tant d’un point de vue social que politique.

 Diplomate, Saint-John le sera tant en politique qu’en littérature : alors qu’il a obtenu le poste de Secrétaire général du Quai d’Orsay, il s’avoue secrètement en désaccord avec la politique menée par le général de Gaulle et manoeuvre contre lui en coulisses…  Il use de son influence afin d’obtenir le Prix Nobel de littérature, qui lui sera décerné en 1960. Douze ans plus tard, de son vivant, la publication de ses oeuvres complètes dans la Pléiade consacre définitivement le poète. Il ne manquait qu’une biographie de cette qualité pour éclairer les mystères de Saint John Perse – voilà qui est fait !

 

Hier l’oiseau veuve

24oct

flo.jpgHier l’oiseau veuve est le premier recueil de poèmes publié de Florence Vanoli. La précision « publié » s’impose, car des mots, Florence en a plein la tête, ses valises en sont remplies, des mots de toutes sortes, de quoi garnir des étagères entières : des carnets de poèmes, des ébauches de romans, des pièces de théâtre – elle se dit marquée par sa rencontre avec Peter Brook au Théâtre des Bouffes-du-Nord, quand elle était adolescente – de multiples textes qui n’attendent qu’un souffle d’air ascendant pour prendre leur envol… Car cette jeune femme a plus d’une corde à son arc, et toujours un projet d’avance – quand elle n’écrit pas, elle monte des spectacles, se lance dans des performances poétiques et musicales – elle est d’ailleurs en train d’enregistrer un CD de ses poèmes – à ses heures elle est aussi traductrice, et, dans le cadre de son association culturelle Mots et Merveilles, anime des ateliers… d’écriture !

 

Bordeaux est son port d’attache mais l’écriture n’ayant pas de frontières, c’est un éditeur espagnol qui accueille ses mots dans cette édition bilingue (français/espagnol). Dans une langue étonnante, résolument moderne, à la syntaxe déstructurée, elle donne à entendre des fulgurances poétiques, des déflagrations de l’âme. Sa voix a la beauté singulière des météores, torturée, surgie de nulle part. Quelques extraits choisis de son recueil, à lire – en attendant une rencontre programmée dans notre librairie, ce sera le vendredi 9 janvier 2009 à 18 heures, au 91 rue Porte-Dijeaux – nous aurons en effet le plaisir de l’accueillir, de la voir, et surtout de l’entendre dire, ou plutôt jouer, ses poèmes avec les musiciens qui l’accompagnent…

 

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Un homme seul

marche mordant le ciel

les cendres

 

un peu le vent peine

 

marche

                                                                     un homme mordant le ciel seul

                                                                     les cendres

 

                                                                     j’habite un nuage à peu près

 

                                                                     seul marche le ciel

                                                                    mordant l’homme à terre

                                                                    les cendres

 

                                                                    l’oiseau veuve

 

Une merveilleuse anthologie

28août

Le 35ème volume de la collection Merveilleux que publient les éditions Corti consiste en une anthologie poétique, atypique, insolite, féérique – un formidable voyage au coeur de la mémoire des peuples.

techniciens.jpgBrassant contes, légendes, textes fondateurs, Les Techniciens du sacré invitent le lecteur à une remontée dans le temps et dans les cultures : « Chants maoris ou altaïques, cérémonies indiennes, épopées et louanges d’Afrique, hymnes d’Egypte ou du Pérou, cosmogonies d’Asie centrale, du pays Dogon, d’Australie, légendes d’Irlande et de Chines, inscriptions sumériennes, rites de possessions, définitions aztèques, poèmes en prose esquimaux… Tout un corpus exemplaire de textes « traditionnels », de toutes provenances géographiques et temporelles ». Il est bien difficile de choisir quelques lignes parmi cette somme de plus de six cent pages qui, étonnamment, n’a rien à envier à la poésie moderne ou contemporaine – en voici quelques extraits, pour donner à rêver…

 

CHANT DU CHEVAL DU DIEU DE LA GUERRE (Indiens Navajos)

Je suis le fils de la femme à la Conque Blanche

De leurs voix ils m’appellent

Je suis le fils du Soleil

De leurs voix ils m’appellent

Je suis l’Enfant Turquoise

De leurs voix ils m’appellent !

 

LES ETOILES (Indiens Passamaquoddy)

Puisque nous sommes les étoiles. Puisque nous chantons.

Puisque c’est par notre lumière que nous chantons.

Puisque nous sommes des oiseaux de feu.

Puisque nous déployons nos ailes dans le ciel.

Notre lumière est une voix.

 

SE TENIR IMMOBILE/LA MONTAGNE (Chine)

Montagnes serrées les unes contre les autres :

Image de l’IMMOBILITE.

 

Extrait du VELADA DE MINUIT (Indiens Mazatèques)

Je suis la femme de la grande expansion des eaux

je suis la femme de la mer divine

je suis une femme de la rivière

la femme de l’eau qui coule

une femme qui examine et qui cherche

une femme de mesure et de mains

une femme de grande mesure

 

CHANT FUNEBRE (Indiens Papago)

Dans la grande nuit mon coeur s’éteint

Sur moi les ténèbres marchent à grand bruit

Dans la grande nuit mon coeur s’éteint

 

OMBRE (Indiens Mayas)

Où un cheval trouve-t-il de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Où le bétail trouve-t-il de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Où les oiseaux trouvent-ils de l’ombre ?

A l’ombre d’un arbre.

Ombre.

Telle est la raison de l’ombre.

Pour tous les animaux, et même pour les hommes.

Ombre.

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« Un des plus grands poètes » s’est définitivement tu avant-hier

12août

mahmoud-darwich.jpg « Un jour je serai ce que je veux.Un jour je serai une idée qu’aucun glaive ne porte

A la terre désolée, aucun livre …
Une idée pareille à la pluie sur une montagne
Fendue par la pousse d’un brin d’herbe.
Et la force n’aura pas gagné,
Ni la justice fugitive.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serai oiseau et, de mon néant,
Je puiserai mon existence. Chaque fois que mes ailes se consument,
Je me rapproche de la vérité et je renais des cendres.
Je suis le dialogue des rêveurs.
J’ai renoncé à mon corps et à mon âme
Pour accomplir mon premier voyage au sens,
Mais il me consuma et disparut.
Je suis l’absence. Je suis le céleste
Pourchassé.

Un jour je serai ce que je veux.

Un jour je serais poète
Et l’eau se soumettra à ma clairvoyance.
Métaphore de la métaphore que ma langue
Car je ne dis ni n’indique
Un lieu. Et le lieu est mon péché et mon alibi.
Je suis de là-bas.
Mon ici bondit de mes pas vers mon imagination …
Je suis qui je fus, qui je serai
Et l’espace infini me façonne, puis me tue.« 
(Extraits du poème Murale- Actes Sud, 2003, traduit de l’arabe par Elias Sanbar)

Poète de l’exil qu’il connut en éternel réfugié depuis son enfance, il n’est certes pas besoin de revenir plus avant sur la biographie de Mahmoud Darwich : la presse et les hommages rendent actuellement assez compte de l’engagement de cet homme à sa terre-mère mais qui n’avait, comme il le répétait si bien dans ses entretiens et ses oeuvres, de « pré-texte » que le nom de Palestine (voir La Palestine comme métaphore- Sindbad/Actes Sud, 1997 et ses derniers Entretiens sur la poésie- Actes Sud, 2006). Attachons-nous donc plutôt à garder de cette voix, intime et universelle, celle du poète de l’amour qu’il célèbra tant dans l’exaltation d’une patrie, (Origine perdue que sa prose poétique ne cessa, comme tant de confrères, de déplorer et d’appeler de ses voeux) que d’une figure féminine plurielle à la fois refuge, consolation et irréductiblement Autre (réminiscence de sa première passion avec Rita, jeune Juive): rapellons pour cela Le lit de l’étrangère (Actes Sud, 2000) qui chantait si justement « l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme »…Mahmoud Darwich possédait une conscience aiguë de son statut de symbole, de « légende vivante » (pour un peuple acquis à sa cause) mais qu’il vivait paradoxalement à la fois comme une reconnaissance, une nécessité mais avant tout comme une imposture, car il ne déclarait volontiers de patrie que sa « langue » qu’il tentait à chaque ouvrage et recueil publiés en France chez Actes Sud (principalement), Minuit et en poche dans la collection Poésie/Gallimard (voir notamment sa première anthologie, La terre nous est étroite et autres poèmes 1966-1999 avec sa préface et de nombreux inédits) de renouveller tant du point de vue thématique que formel: poète donc, avant tout…

Pour s’en convaincre (s’il était besoin) une nouvelle fois, écoutons-le ici dans le discours de dédicace de son dernier recueil paru en 2007, Comme les fleurs d’amandiers ou plus loin où le poète répond, à sa manière, à la célèbre question d’ Adorno (est-il encore possible d’écrire un poème après Auschwitz?) et qui résonne toujours pour lui, pour nous tous ainsi: « est-il encore possible d’écrire un poème en notre époque de sauvagerie? ». Voici donc une des réponses possibles du Poète (et de la poésie):

« Est-il encore possible d’écrire un poème ?
Comment peut-on être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ?
Comment peut-on à la fois contempler et s’engager ?
Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ?
Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ?
Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence.
Sans doute la poésie est-elle capable aujourd’hui de recouvrer son évidence, après qu’elle s’en soit éloignée dans une abstraction qui risque d’aboutir à la feuille blanche. La poésie n’explicite que son contraire. C’est le non-poétique qui nous donne à voir le poétique.
La poésie est-elle capable, aujourd’hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ?
Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine écrasant l’évidence de la vie
.
En dépassant l’aspect extérieur des choses, en chipant la lumière tapie dans l’obscurité, en désespérant du désespoir, la poésie nous garantit contre la haine et la fureur. Sa fragilité crie, afin de nommer. Elle blesse, sans faire couler le sang.« 

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