Archives de la catégorie “Hors les murs”

Sagan et Saint Laurent, un dimanche de pluie

02juin

Françoise SaganModeste contribution aux commentaires qui accompagneront la disparition d’Yves Saint Laurent, nous voudrions juste évoquer en écho et grâce à une autre figure en pleine actualité, Françoise Sagan, qui prendra bientôt au cinéma les traits de Sylvie Testud (d’une troublante ressemblance) ce petit texte retrouvé par L’Herne (qui s’est d’ailleurs lancé dans une édition effrénée d’inédits pour alimenter sa collection Carnets (pas moins de sept titres…)) et inclus dans le volume La petite robe noire. Ces deux “maigrichons” comme elle l’écrit ne s’était jamais vraiment croisé, malgré cette vision, que nous avons tous et qui s’imposait alors de la jeune Françoise vêtue de YSL, et il fallut attendre l’initiative d’un célèbre magazine pour qu’ils fassent enfin connaissance. C’est cette rencontre, un Yves Saint Laurentdimanche après-midi pluvieux, que F.S. nous raconte, et l’analyse qu’elle en fait, sa façon de noter que tous deux depuis des décennies “travaillent comme des chiens” et “portent sur leurs épaules des charges et des responsabilités terrifiantes” nous les rend soudain plus proches et si semblables. Car tous deux ont vécu avec ce poids, cette menace d’être finis, usés, et pourtant cette capacité à renaître. C’est une Sagan admirative finalement qui sortira de cette rencontre face à un être qu’elle découvre “lucide, passionné, intransigeant et généreux”.

Au moment d’entendre force hommages et louanges, ce petit texte d’une disparue toujours aussi vive fera le bonheur de quelques uns.

Ivresses de Marvin

07mai

arbre et rivièrePour la deuxième année, dans le cadre des “Mardis de Montaigne” (le Lycée) en ce six mai 2008, a été décerné le prix du Concours de Poésie ouvert à dix classes de seconde. Ouvert à tous et ayant reçu une belle participation, ce concours est animé par des professeurs. Le Jury est constitué d’autres professeurs, de documentalistes mais aussi d’élèves d’autres niveaux et d’un libraire de Mollat.

Le lauréat se nomme Marvin Subercaze, il a lu devant une belle assemblée son poème que nous reproduisons ici en exclusivité. S’agit-il des prémices d’une belle carrière au service des muses ou du témoignage des beaux feux que l’adolescence vibrante peut déployer quand il est question de laisser parler ses sentiments ? Nous l’ignorons encore. Il a été cependant offert à notre “représentante” de faire la connaissance d’un trio de jeunes gens émouvants et convaincus, dont ce fameux Marvin qui a bien voulu nous dire, en quelques mots pudiques qui il était. Radiographie rapide d’un garçon de son temps et d’un enfant de son siècle (car il avoue aimer Musset…), il nous confirme ce que nous croyons savoir, qu’un poète sommeille en chaque musicien, dut-il écouter du Marilyn Manson (qu’il arbore sur son tee-shirt, ce qui permit à notre jurée de savoir qui était Marilyn Manson…) et se trouver à la tête d’un futur groupe de “death metal” (Insanity, tout un programme pour quatre apprentis rockers…). Agé de seize ans, cet élève d’une section d’Arts plastiques avoue apprécier aussi Baudelaire et Apollinaire, ces rimes en -air s’accordant bien avec son goût pour les thrillers…Et pour nous intriguer un peu plus, il avoue son narcissisme, son côté schizo organisé, se plaisant à l’ambiguité et ravi de trouver dans l’écriture un exutoire à ce qui pèse et entrave son coeur.

Mais l’heure s’affiche sur nos écrans, cette suite inquiétante de zéros qui annonce le milieu de la nuit et sert de titre à ce fameux poème récompensé ce jour. Nous vous laissons le découvrir et l’apprécier.

 

00 : 00 : 00

C’était un étrange soir d’hiver

Elle venait d’entrer par derrière.

Ses pas résonnaient ;

Elle chantonnait un doux air schizophrénique.

Ses pas approchaient ;

Voici l’heure de la confession pathétique.

J’aperçus son corps répugnant,

Rampant comme un serpent.

Tout à coup, dans un élan héroïque,

Elle se dressa, se déshabilla,

Et entama un chant mélancolique.

Elle persista à s’approcher de ma gorge brûlante,

Je la saisis par une réaction inconsciente,

Mais ce fut trop tard;

Elle venait de me transpercer par son dard…

Voici venue la Fin ;

Inclinez-vous devant votre impuissance.

Le venin se répand : je flanche.

Mes muscles se paralysent:je me soumets.

Une pilule,puis deux:je rêve.

Un baiser:je meurs.

Si Satan règne aux enfers,

Elle en est sa correspondante en personne….

Mon frère,nous en sommes tous les artisans,

Tout comme nous en sommes les victimes.

La souffrance par la douceur,

Telle est sa vocation,

Tel est son dicton.

Sur Terre et en Enfer,

Au paradis ou dans son lit,

Ce serpent répond au même nom.

Il suffit de l’appeler;

Amour

 

 

Marilyn Manson

Les deuxième et troisième prix ont été décernés à Alice Chudzinski pour De Profundis et Koutar Hirsane pour “Souvent seule,…”

Les quais du polar - rencontre avec George P. Pelecanos

29avr

Georges PelecanosLa mission était simple : se rendre dans la capitale des Gaules pour y rencontrer un auteur, lui dérober des confidences et regagner les bords de Garonne sans éveiller de soupçon. Nanti de mon Nagra dissimulé dans un sac rouge, j’ai donc sauté dans le tram puis embarqué dans le Bordeaux - Lyon destination Quais du Polar, manifestation internationale autour du roman policier.

À cette occasion, le prix Point du roman policier européen était remis à Arnaldur Indridason pour son quatrième roman traduit de l’Islandais, L’homme du lac, aux éditions Métailié, lors de la soirée d’inauguration du Festival, dans une péniche sur les Quais de Rhône.

La soirée s’annonçait bien remplie : rencontre et prise de rendez vous avec George P., invité d’honneur du Festival, retrouvailles avec Dominique Sylvain, elle aussi invitée, qui signera le lendemain l’ensemble de ses livres et que nous avions accueillie à la librairie. La nuit fut courte, tenaillé que j’étais par l’inquiétude. Allais-je m’en sortir sans dommage ?

Palais de Bondy, quai de Saône, samedi matin : impossible de reculer, l’interview à « podcaster » de George Pelecanos allait avoir lieu et il m’était difficile de dissimuler : votre serviteur était impressionné de se retrouver face à cette sommité. L’entretien commença, le bonhomme était plein d’humour, direct, avenant, très à l’aise (lui!). Un quart d’heure de considérations sur son univers noir et violent, sur l’humanité de ses personnages… Comment ne pas avouer que son dernier titre, Les Jardins de la mort, était tout simplement remarquable ? Nos routes se séparèrent, moi Nagra en main, lui programme en tête : interventions lors des débats, signatures, charcuteries locales…

Déboussolé, je me retrouvai au milieu du Palais de Bondy bondé, en plein paradis du polar, dans une Babel obsédée par le crime. Je devais trouver une autre victime et me souvins que Dominique Sylvain, quelque part, subissait les assauts de sa notoriété grandissante et qu’il me faudrait m’imposer pour lui arracher des réponses. Je la jouai modeste et parvins à lui soutirer quelques considérations sur la littérature, l’ambiance du Salon, et son prochain roman (qui devrait paraître en 2009)…Le Nagra se remplissait, mon stress diminuait. La mission paraissait accomplie.

Arriva le dimanche (avec son changement d’heure, étrange concept que mon horloge interne se refusait à admettre coincée qu’elle était sur l’heure d’hiver). Je m’offris un petit bonus, un extra, une cerise sur le gâteau du week-end et coinçai Aurélien Masson (éditeur à la Série Noire) et Antoine Chainas, auteur du remarquable Versus, roman cru et désespéré, dont l’étonnante timidité me désarçonna. Aux antipodes de son personnage, finalement…et preuve que ma naïveté à imaginer les auteurs de polar comme des caïds et des fous valait bien un beau voyage. Au retour la Garonne me parut plus tranquille.

Pour retrouver cette interview exclusive, cliquez ici !

Les chemins de Santiago

15avr

Santiago RoncaglioloAvril rouge. Pouvait-on trouver meilleur titre pour parler de cette rencontre ? Santiago Roncagliolo était mardi l’invité de l’Institut Cervantes de Bordeaux, son livre venait tout juste de nous parvenir en ce début d’avril venteux et nous allions l’écouter sans aucun a priori puisque jusqu’alors c’était pour nous un inconnu. Récit d’un soir :

Jeune, sympathique et plein d’humour, Roncagliolo est venu nous présenter son premier roman traduit en français, Avril rouge. Il s’est exprimé pour l’essentiel en espagnol mais n’a pas hésité à ponctuer sa communication de passages dans notre langue.

Avant de parler plus avant de ce superbe thriller politique, dont il a d’ailleurs découvert l’édition française sous nos yeux avec une curiosité et une joie non dissimulées, quelques mots sur ce jeune auteur encore peu connu en France.

Né au Pérou en 1975, il a passé une grande partie de sa vie hors de son pays natal. Il a d’abord connu une période d’exil au Mexique, où sa famille s’est réfugiée sous la menace du gouvernement militaire de Lima. De retour dans la capitale péruvienne au milieu des années 1980, la peur fait rapidement partie de son quotidien dans la mesure où le Sentier lumineux, ce groupe terroriste communiste particulièrement actif est connu pour la violence de ses actes. Comme il nous l’explique, les coupures de courants, les alertes à la bombe étaient loin d’être isolées au cours de son adolescence. En 1999, il devient fonctionnaire au sein du bureau des Droits de l’Homme, ce qui l’amène notamment à visiter des prisons et à enquêter sur la disparition de personnes. Il croit alors profondément en la loi. [Avis aux lecteurs, Avril rouge est ainsi beaucoup plus autobiographique qu’il n’y paraît.] Un an plus tard, il s’installe en Espagne, d’abord à Madrid, où il se trouvera lors des attentats du 11 mars 2004, puis à Barcelone, où il réside actuellement avec sa femme, avec qui il devrait partager le bonheur d’être parent d’ici peu.

Ses œuvres de jeunesse comprennent des contes pour enfant, une pièce de théâtre intitulée Tus amigos nunca te harían daño. Avant de publier son premier roman en 2004, Pudor, porté à l’écran par Tristan Ulloa et dont la traduction française est prévue au Seuil pour 2009, il est pour un temps le nègre de plusieurs maisons d’édition et traduit André Gide et Jean Genet. Avril rouge remporte en 2006 le Prix Alfaguara.[1] En 2007 paraissent Jet Lag, un essai autobiographique, et La cuarta espada, qui n’est autre qu’un essai journalistique sur Abimael Guzmán Reynoso, le leader du Sentier lumineux. A l’heure actuelle, il travaille pour un certain nombre de journaux espagnols et latino-américains, dont le quotidien El País.

Dans Avril rouge, le substitut du procureur qui répond au nom « ronflant » de Félix Chacaltana Sáldivar, un homme qui croit dur comme fer en la loi et en l’ordre, est confronté à un meurtre qui se révèle rapidement être le premier d’une petite série. En pleine Semaine Sainte, dont les manifestations religieuses à Ayacucho sont à l’échelle de celles de Séville, avec la population touristique que cela implique, ce petit fonctionnaire caractérisé par sa solitude et son manque d’ambition se retrouve à mener une enquête qui va l’amener à revoir sa vision du monde. S’agit-il d’une résurgence de l’activité du Sentier lumineux, comme il le pense dès le début ?

Comment Santiago Roncagliolo a-t-il été amené à faire des événements politiques qui ont secoué son pays natal pendant deux bonnes décennies le théâtre de son nouveau roman ?

Après avoir écrit Pudor, il a essayé d’écrire un autre roman dans la même veine mais cela s’est avéré impossible. Comme il nous l’explique, il écrit pour donner du sens aux choses, à ses expériences « para buscar un sentido y no una verdad. »[2] En particulier, l’apparition d’un terrorisme extra-étatique avec notamment les attentats de Madrid en 2004 semble avoir rendu nécessaire une forme d’écriture cathartique. La peur, non seulement pour sa vie, mais pour la vie de ses proches, cette peur si familière qu’il croyait si lointaine, voilà qu’elle revenait brutalement le tirailler. Il avait besoin d’écrire sur toute cette violence pour avancer.

Pourquoi Roncagliolo s’est-il senti plus à l’aise avec la forme du thriller pour évoquer la question du terrorisme au Pérou ? Pourquoi cette histoire où s’affrontent deux personnages-type – le perdant et le psychopathe – et où le premier, le substitut du procureur Félix Chacaltana Sáldivar, finit, malgré ses réticences, par mener l’enquête alors qu’il aimerait pouvoir passer du temps dans le sanctuaire de sa mère ou en compagnie de la jeune et mystérieuse Edith ?

Santiago Roncagliolo explique d’une part, son choix par son goût pour les thrillers, qu’ils soient littéraires (il cite notamment la bande dessinée From Hell d’Alan Moore) ou cinématographiques (comme Le Silence des agneaux). D’autre part, il invoque sa volonté de mettre de la distance avec tous ces événements politiques, et de ne pas condamner une partie plutôt qu’une autre. Alors qu’il aurait forcément pris parti en écrivant un essai historique, le choix du roman lui permet d’adopter une certaine neutralité. Grâce à un superbe travail sur la psychologie de ses personnages, il démontre comment n’importe quel être humain peut être amené à faire des choses inhumaines. D’ailleurs, à la parution de son livre, il a recueilli les réactions de membres des deux parties – des membres du Sentier lumineux et des policiers. Chacun tint à le remercier pour la façon dont il les avait traités dans son roman, alors même qu’ils s’attendaient à être abondamment jugés et critiqués. D’ailleurs, il se rappelle avec un sourire que son livre devint rapidement un best-seller dans les établissements pénitenciers. Il ne s’agissait donc pas de faire un reportage sur le Sentier lumineux – cela viendrait par la suite et s’intitulerait La cuarta espada. Cependant, l’écrivain s’est évidemment inspiré de la réalité, qu’elle soit politique (le personnage d’Edith doit par exemple son nom à une célèbre martyre – Edith Lagos – tuée en 1982) ou autobiographique.

Au centre de ses préoccupations réside essentiellement la question de l’ambiguïté morale de la guerre. Une interrogation est revenue presque comme un leitmotiv tout au long de sa communication : « ¿ Quiénes son los buenos y quiénes son los malos en una guerra ? » Qui sont les bons et qui sont les méchants dans une guerre ? Il insiste – pour mieux la remettre en question – sur notre propension toute naturelle à considérer les meurtres commis par ceux que l’on considère comme faisant partie du bon côté comme nobles et nécessaires, tandis que les autres, eux, sont d’emblée horribles et il ne fait aucun doute qu’ils ont été perpétrés par de véritables assassins. Mais – faut-il vraiment le rappeler ? – rien n’est aussi simple. « La vida no es en blanco y negro. Es decir, que lo blanco nunca es tan blanco, pero lo negro sí que es tan negro, y peor »[3] avait-il déclaré dans son discours à l’occasion de la remise du Prix Alfaguara.

Le choix de la forme n’a pas été sans lui poser de problème, nous confie-t-il. Ainsi, la plus grande difficulté pour lui a été de cacher l’identité de l’assassin jusqu’à la fin. Paradoxalement, il avoue ne pas avoir déterminé qui tiendrait ce rôle avant la moitié de son livre…

Qui plus est, l’un des grands défis de ce roman étant de jeter un éclairage sur les raisons profondes qui ont motivé des actions a priori impossibles à légitimer, l’auteur s’est efforcé de conférer une certaine dignité à tous ses personnages. De toute évidence, ce fut loin d’être facile.

Enfin, Roncagliolo a soulevé une dernière difficulté, liée au genre du roman basé sur des faits historiques. En effet, tandis que c’est un pan de la littérature qui a toujours été très développé dans la culture anglo-saxonne, les écrivains sud-américains avaient beaucoup moins l’habitude de se servir d’évènements historiques comme pivots narratifs. Cette remarque est d’autant plus vraie que la lutte anti-terroriste contre le Sentier lumineux est toujours un sujet tellement sensible qu’une frange importante de la population se réfugie dans le déni.

Cela contribue donc à l’originalité de ce roman, un thriller politique superbement mené écrit par un auteur que l’on compare déjà au grand Vargas Llosa.

Avril Rouge


[1] Instauré en 1965 par la maison d’édition éponyme, ce prix est décerné jusqu’en 1972 à des auteurs majoritairement espagnols. Après une très longue interruption, il est de retour en 1998 et depuis lors, son attribution concerne de façon plus probante d’ensemble des écrivains du monde hispanophone.
[2] Pour chercher du sens, et non une vérité.
[3] La vie n’est pas en noir en blanc. C’est-à-dire que le blanc n’est jamais très blanc, mais le noir, lui, est toujours très noir, voire pire.

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