Archives de la catégorie “Mémorable”

Malaquais à bon port

30sept

malaquais.jpgA la mort de Norman Mailer, il y eut de peu de commentateurs pour souligner l’importance dans sa vie d’un auteur français dont le renom n’est pas aussi élevé qu’il le mériterait. Jean Malaquais que, grâce aux Editions Phébus du temps où Jean-Pierre Sicre présidait à sa glorieuse destinée, on a pu redécouvrir (Les Javanais) est mort en 1998, dix ans avant celui dont il fut le traducteur et le mentor, et il restait à rééditer ses nouvelles publiées de façon éparse puis éditées en 1944 aux Etats-Unis (Editions de la Maison Française), ce qui n’est pas la meilleure façon de se faire remarquer, et qu’il était pour le moins difficile de se procurer. On se souvenait d’avoir lu dans un vieux numéro de la NRF un splendide texte où il était question de tracteur : le voici de nouveau lisible pour d’autres lecteurs que les amateurs de bouquinistes (Garry). Et il est accompagné d’une série d’une qualité exceptionnelle qui confirme la place que devrait tenir ce discret personnage dans les Lettres du XX° siècle. Le monde déliquescent que nous dépeint Malaquais dans Coups de barre, à paraître au Cherche-Midi, cet émigrant polonais (de son vrai nom Vladimir Jan Pavel Malacki) installé dans cette ville ouverte qu’était Marseille, s’incarne dans des personnages souvent au bout du rouleau, pressé par le manque mais prêts à l’aventure au bord de cette Méditerranée pleine de promesses. Et l’ironie, cette politesse qui reste aux désespérés pour ne pas sombrer dans le mépris de soi, affleure dans chaque nouvelle, elle côtoie le sordide et le magnifique. Pour l’un des héros, c’est l’achat d’une montre, escroquerie à la petite semaine, qui va se révéler, in extremis, providentiel. Pour un autre c’est la terrible accusation du meurtre de Mimiq dont il va falloir se laver, bouffonnerie tragique parfaitement menée à son terme. Car ce qui séduit chez Malaquais, c’est cette parfaite économie de moyens qui permet de réussir les nouvelles et d’entrainer une lecture que rien ne doit interrompre. Très habile, il capte notre attention et tisse sa toile narrative. On comprend dès lors pourquoi il fit une telle impression sur le jeune Norman Mailer, ambitieux débutant qui se fit vite un ami de celui qui allait le traduire (Les nus et les morts) et qui écouta tout au long d’une amitié qui dura cinquante ans ses conseils avisés, même lorsque Malaquais renonça à écrire. Leur correspondance paraîtra simultanément dans une traduction de Jean-Pierre Carasso : elle éclaire d’une précieuse lumière le parcours des deux hommes, l’un monstre sacré de la littérature mondiale, rouleau compresseur prêt à en découdre, l’autre, voix discrète mais sûre de ses jugements, grand écrivain trop vite relégué au troisième rang dont on célèbre, sans tapage le centenaire.

On trouvera un passionnant site consacré à Jean Malaquais : http://malaquais.org

Chesterton, again and again

29sept

chesterton2.jpg“Aucun écrivain, peut-être, ne m’a procuré autant d’heures heureuses que Chesterton” : cette phrase, que nous ferions volontiers nôtre si elle n’était d’un grand écrivain, traduit simplement l’intense plaisir qu’il y a à devenir le lecteur de cet auteur inclassable et l’évidente fidélité qu’on lui voue dès lors qu’on le découvre. Nous avions déjà parlé ici (à vrai dire dès que l’occasion se présente, nous en profitons) de l’actualité de Chesterton qui, depuis qu’il est dans le domaine public, n’a plus à souffrir (ou moins…) de l’indifférence de ses éditeurs, assis sur un trésor qu’il n’exploitait guère : un Omnibus sur le Père Brown, un recueil aux éditions Ombres, un autre à L’Age d’homme et à L’Arbre vengeur. Enfin, de quoi se mettre sous la dent. Eh bien , la moisson continue ! Panama ayant entrepris de rééditer la mythique collection animée par Borges chez Franco Maria Ricci, La Bibliothèque de Babel, le volume qu’avait consacré le génial argentin à l’un de ses auteurs favoris était sur la fameuse liste et il revoit le jour : L’Oeil d’Apollon est un recueil de six nouvelles où l’on retrouve l’inénarrable Père Brown aux prises avec des mystères que sa logique poétique et catholique va résoudre en un rien de temps. Certes ceux qui auraient fait l’acquisition de l’Omnibus printanier n’y gagneront rien puisque tout Brown est désormais accessible. On pensera donc aux collectionneurs, aux nostalgiques de ce temps où un grand auteur se faisait plaisir en établissant la liste de ses incontournables. On regrettera néanmoins qu’une aussi belle idée soit gâchée irrémédiablement par une accumulation de coquilles qui nous fait penser qu’une excellente maison comme Panama a oublié de s’adjoindre les services d’un relecteur. Peu importe le flacon ? Pas si sûr…

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Deux Twain valent mieux qu’un tu l’auras

16sept

Mark TwainOn se disait, c’est fichu : les enfants grandissent et on n’a pas trouvé le moyen de leur faire lire Tom Sawyer (avec un peu de chance ils auront échappé à la version animée japonaise, mais c’est une piètre consolation), et comme les préjugés ont la vie longue, on pense que Mark Twain, ce n’est plus trop le moment. A dire vrai, on ne se disait rien du tout : on est simplement passé à côté de Mark Twain et il n’y a eu personne, non, personne, pour nous en faire le reproche. C’est pourquoi, quand le duo Tristram a surgi, programme au poing, avec dans une main Les aventures de Tom Sawyer et dans l’autre Aventures de Huckleberry Finn, notre sang n’a fait qu’un tour, notre cœur a bondi, nos poumons ont cherché de l’air, etc…, bref, une multitude de signaux physiques qui ne trompent pas nous ont averti que l’événement était de taille et qu’une possible rédemption nous était offerte : le temps de lire Twain était venu ! D’autant qu’avec Bernard Hoepffner aux commandes de la traduction, aucun doute ne devait poindre sur la qualité du texte.

A côté des vedettes comme Richard Ford ou Thomas Pynchon, d’une modernité visible et affirmée attirant tous les regards et les compliments, voici donc nos deux volumes désormais disponibles au milieu des nouveautés et tout sauf vieillots. Car si l’histoire nous projette dans l’état du Mississipi du milieu du XIX° siècle, au cœur d’un petit village qui grandit le long du fleuve, si l’ambiance est celle d’une communauté soudée autour de son église presbytérienne, si les gosses ont droit à des roustes de leur maître sans que cela suscite la moindre plainte (si ce n’est celle des enfants, peu épargnés), si le lynchage a cours sans émotion, bref si tout respire le temps révolu d’une société où les classes sont bien affirmées, comment se fait-il que nous n’ayons jamais l’impression de respirer de la poussière, aussi noble fut-elle ? C’est assez simple : Mark Twain est tout bonnement un auteur moderne, un de ceux qui restent lorsque se sont écroulés depuis longtemps les décors qui l’ont vu apparaître. Son art admirable de raconter se double d’une technique narrative impressionnante : retours en arrière, ellipses, suspens, mise en scène, art de la chute, sens aigü du comique, maîtrise des effets, capacité à décrire un personnage en quelques mot, il y a tout chez Twain. Le résultat est que l’on a aucun moyen de renoncer à sa lecture, que l’on se surprend à rire carrément, que l’on repousse le moment de se coucher (le vrai test…) et qu’on se désole que le roman ne fasse qu’à peine plus de 300 pages. Véritable leçon de littérature, Les aventures de Tom Sawyer offre simultanément plaisir de l’intrigue (et les rebondissements ne manquent pas avec ces garnements qui simulent leur mort, sauvent des innocents, hantent les cimetières, se perdent dans des grottes, recherchent des trésors, tombent amoureux en quelques secondes, etc…) telle que le roman feuilleton du XIX° siècle savaient en trousser (qu’on se souvienne du génie de Dickens et de l’engouement ahurissant des lecteurs de l’époque pour ses écrits) et admiration devant tant de métier. Se passionner pour les aventures d’un drôle de gamin, on n’aurait pas cru cela encore possible en ces temps de scepticisme conquérant. On comprend mieux dès lors l’importance de la dette des auteurs qui suivront à son égard : magicien du roman, Mark Twain possède un don qui lui vaut une éternité, fragile certes, mais une éternité tout de même, celle des génies de la littérature.

“Un bon écrivain est un écrivain mort”

06sept

Paul-Jean TouletAu nom de Paul-Jean Toulet, peu de gens, même cultivés, réagiront.

Au son de ces vers :

Dans Arles, où sont les Aliscans

Quand l’ombre est rouge sous les roses

Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses

Lorsque tu sens battre sans cause

Ton coeur trop lourd

Et que se taisent les colombes

Parle tout bas si c’est d’amour

Au bord des tombes

les réactions se feront plus vives. On a entendu ces vers merveilleux mais on ignore tout de leur auteur. C’est le destin posthume de Toulet, cet immense écrivain, béarnais d’origine (ce qui lui permet de voir son patronyme orner le fronton de collèges, large gloire) que de rester méconnu ou apanage des amateurs de littérature fin-de-siècle. Frédéric Martinez, déjà auteur d’un livre sur un autre méconnu Maurice Denis, a eu la superbe idée de s’attaquer à ce vide illégitime et nous convie à une rencontre qui rend justice à ce styliste hors pair et voyageur de talent. Mais ce livre “n’est pas une biographie. C’est l’histoire d’un poème.”

Le prologue d F.Martinez joue la carte du lapidaire pour mieux nous renvoyer à notre méconnaissance :

“P.-J.Toulet naquit à Pau en 1867.
il mourut à Guéthary en 1920.
Il écrivit des livres. Le plus célèbre d’entre eux, Les Contrerimes, fut publié après sa mort. Dans ce recueil de poèmes amers et brefs, il sut imposer un style personnel tissé de classicisme et d’irrévérence. Contemporain de Proust, Apollinaire, Toulet fut une figure du Paris 1900, un opiomane notoire et le chef de file de l’école fantaisiste.” Ou comment résumer, réduire, compresser un destin en faisant fi d’un mal de vivre qui le poussa à ce raffinement suprême, cette élégance qui séduit à chaque fois.

Né dans “un pays âpre et harmonieux”, PJ comme le surnomme son biographe, orphelin à la naissance, va mener une vie où les parfums et les nostalgies de l’enfance s’inviteront sans cesse, enfance voyageuse (il vivra notamment à Maurice) d’un garçon choyé des femmes et qui sent naître tôt sa vocation d’écrivain. On n’aura pas le culot de reprendre le fil de ce travail qui impressionne par son exactitude jamais excessive et par une finesse et une retenue qui n’interdisent pas la sincérité. On croyait connaître Toulet et on ne cesse d’en apprendre. D’autant que la parti pris des très courts chapitres donne un rythme qui fait souvent défaut aux biographes bien intentionnés mais dévorés par leur sujet. Frédéric Martinez aime l’auteur et le “partage” sans cette dilection des happy few pour l’isolement ou l’élévation au rang de mythe, un statut auquel Toulet, on peut s’en louer, n’aura pas droit. Au sortir de ces 350 pages qui filent, on n’éprouve plus qu’une envie, filer dans sa bibliothèque et replonger dans les oeuvres complètes du fantasque béarnais, car elles existent et c’est une chance dont il ne faut pas oublier de se féliciter.

Prends garde à la douceur des choses, Tallandier, 20 €

Nuala O’Faolain s’en est allée loin de ses “chimères”

21juil

Nuala O’Faolain

Un ultime roman paraîtra le 25 août prochain sous le titre Best love Rosie faisant suite à l’inoubliable Chimères (tous deux publiés par Sabine Wespieser) inspirée de la propre histoire de cette grande dame de lettres irlandaise qui vient de nous quitter. Lorsque Rosie retrouve, à Dublin, la tante qui l’a élevée à la mort de sa mère, une vieille dame indigne appelée Min, cette dernière pourtant âgée de 70 ans, alcoolique à ses heures et lasse d’une vie terne, décide de partir à son tour pour New-York afin de démarrer une autre vie. S’ensuivra un chassé-croisé téléphonique des plus cocasses entre elles deux. Restée seule à Dublin, Rosie entreprend de restaurer une vieille bicoque au bord de la mer, héritage de ses parents, pour vivre en pleine nature, entourée de ses animaux. C’est prétexte à une méditation sur des questions d’ordre existentiel qui lui sont chers : comment intégrer dans une vie qui semble avoir de moins en moins d’épaisseur passée la cinquantaine, l’idée de vieillir, d’être seule, en manque d’amour, comment accepter de n’être plus dans la facilité des rencontres, de n’être plus courtisée, sollicitée, sinon de manière ponctuelle ? Des pages magnifiques qui nous bouleversent d’autant plus qu’elles n’auront plus d’écho. Le meilleur hommage à rendre à Nuala O’Faolain, c’est de la lire, de la relire, ou de la découvrir, car elle demeurera une écrivaine de référence, une féministe de valeur.

Et pour finir, citons-la, ce sera la meilleure façon d’illustrer son dernier livre:

“Ne pouvais-je envisager mon propre automne comme une saison riche de couleurs”?

“Plus beau que moi, meilleur que lui”

04juil

Frédéric RouxFrédéric Roux dont on a pas mal parlé en ce début d’année lorsqu’est sorti son magnifique roman L’Hiver indien chez Grasset, salué largement par la presse, fait de nouveau parler de lui en ce début d’été à Bordeaux mais de manière plus discrète (si l’on veut) puisqu’il est cette fois-ci à l’honneur pour l’exposition du CAPC consacré à Présence Panchounette, collectif d’artistes qui sema une joyeuse pagaille à Bordeaux pendant vingt ans à partir des années 70 et qui, après avoir été consciencieusement évité par tous gagne aujourd’hui une reconnaissance qui a de quoi faire sourire. Mais c’est le Frédéric Roux écrivain qui nous intéresse ici puisque cette actualité nous permet d’évoquer l’un de ses plus saisissants romans dont, ayant appris l’imminente rupture (bref, faut se dépêcher, après ce sera plus dur), nous nous sommes pressés de refaire une pile. Mal de père est paru il y a plus de dix ans, son souvenir nous reste cependant très présent : souvenir d’avoir énormément ri, d’avoir été saisi par sa violence jamais gratuite pour évoquer la figure paternelle, souvenir d’un style surtout. Enfant chétif dans l’ombre de parents doués pour la vie, devenu adulte et se préparant à cette condition d’orphelin au milieu d’une génération d’écrivains qui transforment en tombeaux la mort du père, bordelais accroché à sa ville comme un coquillage sur un rocher qu’il abhorre, le protagoniste de Mal de père regarde s’éteindre la flamme du chef, de celui qui régnait sur un bazar dont il était le maître, aimé d’une femme qui avait préféré renier son fils que laisser croire qu’elle pût le préférer à son époux. Les morts sont laids, répète-t-il, la mort aussi et pourtant quand elle est racontée avec une verve aussi noire, on se réjouit qu’il y ait des écrivains, vivants et rageurs comme Roux, pour nous le rappeler, avant d’être épuisés…

Sillage en rafale

24juin

Pierre Mac Orlan, Thomas Hardy, Ivan Tourgueniev, Camillo Boito

 

 

Joli tir groupé pour la petite maison parisienne Sillage, petite mais sans complexe face aux grands noms qu’elle aligne avec constance depuis sa création. Partisan d’une ligne graphique épurée qui fait seulement varier la couleur du “s” initial, l’éditeur sort sous sa blanche couverture quatre chefs-d’oeuvre, rien de moins, sauvés du relatif (quoique temporaire sans doute) oubli auquel leurs maisons d’origine les condamnaient.

 

 

Par ordre de taille (critère objectif qui nous évite le risque du podium), nous avons tout d’abord Senso de Camillo Boito, un livre sublimé par la caméra de Visconti en 54 qui nous plonge dans la Venise autrichienne du XIX° siècle avec une histoire de délicieuse et implacable vengeance de femme bafouée. Si les images viscontiennes s’imposent à nous, ce court roman offre sa grâce qui témoigne du renouveau de cette littérature italienne fin de siècle (le livre date de 1883).

 

 

Tout aussi célèbre, Dimitri Roudine, évadé pour quelques temps du catalogue de Stock où il a tellement rosi dans la petite cosmopolite qu’il a disparu des étagères, nous revient dans la traduction d’origine. Là encore il est question de passion et personnage beau parleur : le héros de Tourgueniev, ce Polonais dont on saisit mal les mobiles et que l’on soupçonne des pires intentions à l’égard des jeunes filles, cache peut-être un grand coeur. Ne lui manque-t-il pas cependant le lieu et l’heure pour éprouver sa bravoure autrement que dans la conquête de salon ? L’éditeur nous dit que ce livre “marqua durablement” le jeune Henry James, on le croit volontiers.

 

 

Plus épais, un grand roman de Thomas Hardy, à notre avis le plus grand des Victoriens (mais le débat est ouvert…) : Le Maire de Casterbridge , épuisé en folio et repris dans sa traduction d’époque (doit-on s’y fier ? de 1922 et signée Philippe Neel, elle prête à la suspicion des traductions de l’époque parfois un peu légère sur l’intégrité du texte mais sa finesse la sauve du doute) renaît pour le plus grand bonheur des défenseurs et inconditionnels de l’auteur de Tess d’Urberville dont nous sommes. S’il n’est sans doute pas le meilleur des romans de Hardy, il possède assurément un vibrato et une puissance peu commune. L’an passé Corti avait sauvé de l’oubli Le retour au pays natal qui s’ouvrait par une ahurissante scène d’exposition, travail d’orfèvre qui soufflait le lecteur conquis par un champ de vision multiplié. Avec cet autre roman, Hardy confirme sa puissance de feu en nous imposant un anti-héros dérangeant parce qu’échappant au manichéisme auquel nous aimerions le réduire. Le genre de livre à lire à la campagne, à l’abri d’un chêne centenaire.

 

 

Et pour finir un célèbre auteur français fort méconnu que tout le monde pense avoir lu à un moment ou un autre mais sans en être certain. Pierre Mac Orlan est désormais étudié par des collégiens (ah ! ce bon chien jaune…) ou des adultes traversés par la nostalgie des rêves d’adolescent, c’est fort bien mais c’est terriblement injuste. Pour preuve cet épais et courageux volume qui réunit pas moins de cinq romans (La maison du retour écoeurant, Le Rire jaune, La Clique du café Brebis, La Bête conquérante et Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin, le tout réuni sous le titre Le Rire jaune et autres textes) des débuts de l’écrivain (entre 1911 et 1920) où se fait encore sentir le poids des influences mais aussi tout le génie de cet auteur caméléon à l’aise dans tous les genres tant qu’il est question de liberté. Grâce à Sillage, inutile de courir les bouquinistes pour rassembler ces titres, compagnons idéaux d’un été aventureux. D’autant que c’est le précieux et hyper cultivé Sylvain Goudemare qui en a établi l’édition critique. Indispensable, vous dit-on…

 

Bref, avec ce quartett de chefs d’oeuvre, Sillage fait acte de salubrité littéraire et nous l’en remercions.

Salade de Krudy

05juin

Gyula KrudyOn peut croire Michel Ohl, le barde d’Onesse, fin connaisseur des vents de l’Est qui viennent souffler jusqu’à sa porte depuis de nombreuses années, lorsqu’il avoue sans hésiter que le plus grand des écrivains hongrois est Gyula Krudy et qu’il est regrettable qu’on le lise si peu. Sporadiquement des éditeurs se souviennent en quelle haute estime le tiennent ses compatriotes et notamment combien Sandor Marai, désormais auteur de best-sellers posthume, lui est reconnaissant (il a d’ailleurs écrit un ouvrage, encore inédit en français, où il paie sa dette à son ami). Et pourtant, la fréquentation de ce grand nom est faible quand Kosztolanyi ou Karinthy père et fils ont suscité un intérêt soutenu et beaucoup de publications ces dernières années. Il faut dire que Krudy leur ressemble peu, il est d’une autre époque, moins soucieuse de renouveau que cette fine équipe de la revue Nyugat qui transforma en profondeur les lettres magyares avant la deuxième guerre mondiale. Plus poétique, plus onirique, un rien nostalgique aussi de cette étrange époque de grandeur que connut la Hongrie à la fin du XIX° siècle, mais sans penchant pour l’épopée car ses héros sont banals en apparence, il s’invita une véritable Comédie Humaine avec près de quatre-vingts romans et des centaines de récits et chroniques (qu’on ne cesse de retrouver d’ailleurs) dispersés tout au long de sa vie (1878-1933). Et de cette imposante masse littéraire, nous ne connaissons qu’une très petite partie au gré des rares traductions parues chez nous depuis vingt ans. Il faut donc rendre hommage à l’excellente et jeune maison Cambourakis d’avoir initié une très élégante collection hongroise (1) dans laquelle vient de paraître Les beaux jours de la rue de la Main-d’Or, recueil de nouvelles à la gloire de cette Budapest que personne n’a mieux dépeinte que Krudy, une ville mythique et rêvée traversée par des figures qui s’agitent, s’inquiètent ou s’ébattent. Si la nostalgie n’est jamais absente, c’est qu’elle traverse toute son œuvre comme si G.K. était l’héritier d’un Age d’or dont il ne serait qu’un faible écho : sa préface au recueil, en plus d’être un petit bijou de dérision, est très instructive car elle nous rappelle qu’il se tournait plus volontiers vers le passé, cette époque de lenteur et de contes, que vers l’harassant présent. Publié en 1916, en pleine guerre, ces Beaux jours n’ont pourtant rien de furieux, ils semblent s’abstraire de la folie d’un monde qui se détruit, réfugiés derrière les hautes murailles de l’imaginaire. Lire Krudy c’est d’ailleurs à chaque fois renouveler l’expérience du retrait, c’est changer de vitesse, et cela explique sans doute pourquoi ses rares lecteurs sont fervents et surtout pourquoi…ils sont si rares. “Les rêves sont des gouttes de sang” écrit-il dans une des nouvelles, ces “chères fripouilles” qu’il poursuivra toute son existence, elles habitent son œuvre et lui donnent cette étoffe si particulière. On aura donc tout intérêt à écouter la parole de Michel Ohl : il faut lire Gyula Krudy !
(1) On y trouve deux textes de Milan Füst (Précipice et Histoire d’une solitude) et un Frigyes Karinthy (Reportage céleste de notre envoyé spécial au Paradis)

Benchley, encore!

30mai

Robert Benchley  Remarquable, n’est-ce pas ?Non, ce n’est pas une manie ! Non, nous ne sommes pas obsessionnels de ces auteurs hilarants qui mériteraient de séjourner à l’année sur les tables de nuit des plus désespérés de nos contemporains ! Non, la fine équipe qui préside aux destinées de Monsieur Toussaint Louverture, secte littéraire imprimophile dirigée par le mystérieux Dominique Bordes (le seul éditeur qui revendique haut et fort dans les pages de ses livres le droit d’inscrire son nom sans en avoir fait sa raison sociale) ne nous a pas soudoyés afin que les premiers nous annoncions à grands cris la naissance de leur dernier chérubin ! Non, le fait qu’il y ait une ahurissante surprise circulaire et brillante cachée derrière le rabat de la quatrième de couverture ne nous paraît pas l’argument commercial suprême qui convaincrait le plus avaricieux des amateurs de beau livre d’abandonner à son libraire 16, 50 euro (je ne m’en étais moi-même pas rendu compte et j’ai cru défaillir en découvrant cette impensable concession à la modernité dissimulée sous l’orange de ce beau livre imprimé à chaud sur du papier Trucard o felt de 300 grammes, me félicitant néanmoins de n’avoir pas voulu emprunter quelque avion dont on m’eut interdit l’accès après l’intense sonnerie que je n’aurais pas manqué de provoquer en franchissant le portique de détection, au risque de déclencher une fureur parfaitement inutile, etc…) ! Non, non et non, ni manie, ni obsession, ni concession, ni concussion, juste un intense plaisir à répéter sur ce blog (cf billet du 3 mai) qu’il faut enfin lire Robert Benchley qui réussit le tour de force d’être le plus drôle des écrivains américains d’avant-guerre sans cesser d’être drôle après-guerre, qui a le don de se moquer de lui aussi bien que de son voisin, du président des Etats-Unis ou de son percepteur, d’autant que le lire dans une édition d’une telle qualité transforme ce plaisir en délicieux vice bibliophilique. Si l’on en juge par la pondération dont fait preuve cet éditeur terrorisé à l’idée de faire un tirage trop important (syndrome connu sous le nom de “terreur du carton dans le couloir d’entrée de la maison”), ce Remarquable, n’est-ce pas ? a toutes les chances d’être épuisé à grande vitesse. Alors précipitez-vous, nos réserves n’y suffiront sans doute pas.

Ses bibliothèques

28mai

Varlam ChalamovCertains livres sont tellement fins qu’on pourrait presque se soupçonner de ne pas les avoir vus passer et se rassurer ainsi à bon compte. Les éditions Interférences dirigées avec ferveur par Sophie Benech qui a traduit à elle seule la moitié du catalogue, est une maison rare très inspirée par un fort vent d’est et qui, en une vingtaine de titres parus avec une irrégularité de bon aloi, s’est forgée une identité réelle qui nous fait désormais regarder avec attention ses découvertes. D’où notre culpabilité d’avoir si souvent frôlé Mes bibliothèques de Varlam Chalamov sans prendre le temps de nous y arrêter. Cinquante pages à peine sauvées de ce néant que l’écrivain russe longea pendant si longtemps, cinquante pages pour nous raconter l’impossible conquête de la plus grande des libertés, ce luxe impensable dont nous oublions souvent la nécessité : posséder une bibliothèque, des livres à soi, à lire et relire à tout instant. Chalamov n’a quasiment rien publié de son vivant, il a passé des dizaines d’années au goulag (la Kolyma dont il fut le plus grand écrivain et dont les Récits ne paraîtront en Russie qu’à la fin des années 80), en exil, dans la misère ; il est mort en hôpital psychiatrique, et jamais, jamais il n’a pu posséder cette bibliothèque. Alors quand on découvre le récit modeste et intense de sa connivence interdite avec les livres, les aléas de sa vie de prisonnier condamné à des bibliothèques ineptes, forcé de se cacher pour lire, magnétisé par la découverte d’un fonds unique dans un lieu perdu, à bout de force mais revigoré par une malheureuse page, porteur d’un seul livre de Grine comme viatique, on comprend le sens de sa phrase : “les livres, c’est un monde qui ne nous trahit jamais” car ils furent ses seuls alliés dans un monde déserté par le sens. “Les livres sont des êtres vivants”, nous dit cet homme revenu du pays de la mort blanche, ils sont notre immortalité et ce que nous avons de meilleur en notre vie. Quand ces mots, si brefs et simples, sans emphase, sont écrits par un écrivain d’une telle puissance, étranger à tout milieu, toute pose ou posture, ils prennent un relief troublant qui doit nous faire regarder les livres qui nous entourent d’une autre manière, à la fois plus responsable et plus modeste. Un livre, un seul, peut sauver une âme. Mes bibliothèques de Chalamov, ce mince opus qui va disparaître au cœur de vos étagères, mérite qu’on n’ignore pas sa finesse.

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