Archives de la catégorie “Mémorable”

Sillage en rafale

24juin

Pierre Mac Orlan, Thomas Hardy, Ivan Tourgueniev, Camillo Boito

 

 

Joli tir groupé pour la petite maison parisienne Sillage, petite mais sans complexe face aux grands noms qu’elle aligne avec constance depuis sa création. Partisan d’une ligne graphique épurée qui fait seulement varier la couleur du “s” initial, l’éditeur sort sous sa blanche couverture quatre chefs-d’oeuvre, rien de moins, sauvés du relatif (quoique temporaire sans doute) oubli auquel leurs maisons d’origine les condamnaient.

 

 

Par ordre de taille (critère objectif qui nous évite le risque du podium), nous avons tout d’abord Senso de Camillo Boito, un livre sublimé par la caméra de Visconti en 54 qui nous plonge dans la Venise autrichienne du XIX° siècle avec une histoire de délicieuse et implacable vengeance de femme bafouée. Si les images viscontiennes s’imposent à nous, ce court roman offre sa grâce qui témoigne du renouveau de cette littérature italienne fin de siècle (le livre date de 1883).

 

 

Tout aussi célèbre, Dimitri Roudine, évadé pour quelques temps du catalogue de Stock où il a tellement rosi dans la petite cosmopolite qu’il a disparu des étagères, nous revient dans la traduction d’origine. Là encore il est question de passion et personnage beau parleur : le héros de Tourgueniev, ce Polonais dont on saisit mal les mobiles et que l’on soupçonne des pires intentions à l’égard des jeunes filles, cache peut-être un grand coeur. Ne lui manque-t-il pas cependant le lieu et l’heure pour éprouver sa bravoure autrement que dans la conquête de salon ? L’éditeur nous dit que ce livre “marqua durablement” le jeune Henry James, on le croit volontiers.

 

 

Plus épais, un grand roman de Thomas Hardy, à notre avis le plus grand des Victoriens (mais le débat est ouvert…) : Le Maire de Casterbridge , épuisé en folio et repris dans sa traduction d’époque (doit-on s’y fier ? de 1922 et signée Philippe Neel, elle prête à la suspicion des traductions de l’époque parfois un peu légère sur l’intégrité du texte mais sa finesse la sauve du doute) renaît pour le plus grand bonheur des défenseurs et inconditionnels de l’auteur de Tess d’Urberville dont nous sommes. S’il n’est sans doute pas le meilleur des romans de Hardy, il possède assurément un vibrato et une puissance peu commune. L’an passé Corti avait sauvé de l’oubli Le retour au pays natal qui s’ouvrait par une ahurissante scène d’exposition, travail d’orfèvre qui soufflait le lecteur conquis par un champ de vision multiplié. Avec cet autre roman, Hardy confirme sa puissance de feu en nous imposant un anti-héros dérangeant parce qu’échappant au manichéisme auquel nous aimerions le réduire. Le genre de livre à lire à la campagne, à l’abri d’un chêne centenaire.

 

 

Et pour finir un célèbre auteur français fort méconnu que tout le monde pense avoir lu à un moment ou un autre mais sans en être certain. Pierre Mac Orlan est désormais étudié par des collégiens (ah ! ce bon chien jaune…) ou des adultes traversés par la nostalgie des rêves d’adolescent, c’est fort bien mais c’est terriblement injuste. Pour preuve cet épais et courageux volume qui réunit pas moins de cinq romans (La maison du retour écoeurant, Le Rire jaune, La Clique du café Brebis, La Bête conquérante et Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin, le tout réuni sous le titre Le Rire jaune et autres textes) des débuts de l’écrivain (entre 1911 et 1920) où se fait encore sentir le poids des influences mais aussi tout le génie de cet auteur caméléon à l’aise dans tous les genres tant qu’il est question de liberté. Grâce à Sillage, inutile de courir les bouquinistes pour rassembler ces titres, compagnons idéaux d’un été aventureux. D’autant que c’est le précieux et hyper cultivé Sylvain Goudemare qui en a établi l’édition critique. Indispensable, vous dit-on…

 

Bref, avec ce quartett de chefs d’oeuvre, Sillage fait acte de salubrité littéraire et nous l’en remercions.

Salade de Krudy

05juin

Gyula KrudyOn peut croire Michel Ohl, le barde d’Onesse, fin connaisseur des vents de l’Est qui viennent souffler jusqu’à sa porte depuis de nombreuses années, lorsqu’il avoue sans hésiter que le plus grand des écrivains hongrois est Gyula Krudy et qu’il est regrettable qu’on le lise si peu. Sporadiquement des éditeurs se souviennent en quelle haute estime le tiennent ses compatriotes et notamment combien Sandor Marai, désormais auteur de best-sellers posthume, lui est reconnaissant (il a d’ailleurs écrit un ouvrage, encore inédit en français, où il paie sa dette à son ami). Et pourtant, la fréquentation de ce grand nom est faible quand Kosztolanyi ou Karinthy père et fils ont suscité un intérêt soutenu et beaucoup de publications ces dernières années. Il faut dire que Krudy leur ressemble peu, il est d’une autre époque, moins soucieuse de renouveau que cette fine équipe de la revue Nyugat qui transforma en profondeur les lettres magyares avant la deuxième guerre mondiale. Plus poétique, plus onirique, un rien nostalgique aussi de cette étrange époque de grandeur que connut la Hongrie à la fin du XIX° siècle, mais sans penchant pour l’épopée car ses héros sont banals en apparence, il s’invita une véritable Comédie Humaine avec près de quatre-vingts romans et des centaines de récits et chroniques (qu’on ne cesse de retrouver d’ailleurs) dispersés tout au long de sa vie (1878-1933). Et de cette imposante masse littéraire, nous ne connaissons qu’une très petite partie au gré des rares traductions parues chez nous depuis vingt ans. Il faut donc rendre hommage à l’excellente et jeune maison Cambourakis d’avoir initié une très élégante collection hongroise (1) dans laquelle vient de paraître Les beaux jours de la rue de la Main-d’Or, recueil de nouvelles à la gloire de cette Budapest que personne n’a mieux dépeinte que Krudy, une ville mythique et rêvée traversée par des figures qui s’agitent, s’inquiètent ou s’ébattent. Si la nostalgie n’est jamais absente, c’est qu’elle traverse toute son œuvre comme si G.K. était l’héritier d’un Age d’or dont il ne serait qu’un faible écho : sa préface au recueil, en plus d’être un petit bijou de dérision, est très instructive car elle nous rappelle qu’il se tournait plus volontiers vers le passé, cette époque de lenteur et de contes, que vers l’harassant présent. Publié en 1916, en pleine guerre, ces Beaux jours n’ont pourtant rien de furieux, ils semblent s’abstraire de la folie d’un monde qui se détruit, réfugiés derrière les hautes murailles de l’imaginaire. Lire Krudy c’est d’ailleurs à chaque fois renouveler l’expérience du retrait, c’est changer de vitesse, et cela explique sans doute pourquoi ses rares lecteurs sont fervents et surtout pourquoi…ils sont si rares. “Les rêves sont des gouttes de sang” écrit-il dans une des nouvelles, ces “chères fripouilles” qu’il poursuivra toute son existence, elles habitent son œuvre et lui donnent cette étoffe si particulière. On aura donc tout intérêt à écouter la parole de Michel Ohl : il faut lire Gyula Krudy !
(1) On y trouve deux textes de Milan Füst (Précipice et Histoire d’une solitude) et un Frigyes Karinthy (Reportage céleste de notre envoyé spécial au Paradis)

Benchley, encore!

30mai

Robert Benchley  Remarquable, n’est-ce pas ?Non, ce n’est pas une manie ! Non, nous ne sommes pas obsessionnels de ces auteurs hilarants qui mériteraient de séjourner à l’année sur les tables de nuit des plus désespérés de nos contemporains ! Non, la fine équipe qui préside aux destinées de Monsieur Toussaint Louverture, secte littéraire imprimophile dirigée par le mystérieux Dominique Bordes (le seul éditeur qui revendique haut et fort dans les pages de ses livres le droit d’inscrire son nom sans en avoir fait sa raison sociale) ne nous a pas soudoyés afin que les premiers nous annoncions à grands cris la naissance de leur dernier chérubin ! Non, le fait qu’il y ait une ahurissante surprise circulaire et brillante cachée derrière le rabat de la quatrième de couverture ne nous paraît pas l’argument commercial suprême qui convaincrait le plus avaricieux des amateurs de beau livre d’abandonner à son libraire 16, 50 euro (je ne m’en étais moi-même pas rendu compte et j’ai cru défaillir en découvrant cette impensable concession à la modernité dissimulée sous l’orange de ce beau livre imprimé à chaud sur du papier Trucard o felt de 300 grammes, me félicitant néanmoins de n’avoir pas voulu emprunter quelque avion dont on m’eut interdit l’accès après l’intense sonnerie que je n’aurais pas manqué de provoquer en franchissant le portique de détection, au risque de déclencher une fureur parfaitement inutile, etc…) ! Non, non et non, ni manie, ni obsession, ni concession, ni concussion, juste un intense plaisir à répéter sur ce blog (cf billet du 3 mai) qu’il faut enfin lire Robert Benchley qui réussit le tour de force d’être le plus drôle des écrivains américains d’avant-guerre sans cesser d’être drôle après-guerre, qui a le don de se moquer de lui aussi bien que de son voisin, du président des Etats-Unis ou de son percepteur, d’autant que le lire dans une édition d’une telle qualité transforme ce plaisir en délicieux vice bibliophilique. Si l’on en juge par la pondération dont fait preuve cet éditeur terrorisé à l’idée de faire un tirage trop important (syndrome connu sous le nom de “terreur du carton dans le couloir d’entrée de la maison”), ce Remarquable, n’est-ce pas ? a toutes les chances d’être épuisé à grande vitesse. Alors précipitez-vous, nos réserves n’y suffiront sans doute pas.

Ses bibliothèques

28mai

Varlam ChalamovCertains livres sont tellement fins qu’on pourrait presque se soupçonner de ne pas les avoir vus passer et se rassurer ainsi à bon compte. Les éditions Interférences dirigées avec ferveur par Sophie Benech qui a traduit à elle seule la moitié du catalogue, est une maison rare très inspirée par un fort vent d’est et qui, en une vingtaine de titres parus avec une irrégularité de bon aloi, s’est forgée une identité réelle qui nous fait désormais regarder avec attention ses découvertes. D’où notre culpabilité d’avoir si souvent frôlé Mes bibliothèques de Varlam Chalamov sans prendre le temps de nous y arrêter. Cinquante pages à peine sauvées de ce néant que l’écrivain russe longea pendant si longtemps, cinquante pages pour nous raconter l’impossible conquête de la plus grande des libertés, ce luxe impensable dont nous oublions souvent la nécessité : posséder une bibliothèque, des livres à soi, à lire et relire à tout instant. Chalamov n’a quasiment rien publié de son vivant, il a passé des dizaines d’années au goulag (la Kolyma dont il fut le plus grand écrivain et dont les Récits ne paraîtront en Russie qu’à la fin des années 80), en exil, dans la misère ; il est mort en hôpital psychiatrique, et jamais, jamais il n’a pu posséder cette bibliothèque. Alors quand on découvre le récit modeste et intense de sa connivence interdite avec les livres, les aléas de sa vie de prisonnier condamné à des bibliothèques ineptes, forcé de se cacher pour lire, magnétisé par la découverte d’un fonds unique dans un lieu perdu, à bout de force mais revigoré par une malheureuse page, porteur d’un seul livre de Grine comme viatique, on comprend le sens de sa phrase : “les livres, c’est un monde qui ne nous trahit jamais” car ils furent ses seuls alliés dans un monde déserté par le sens. “Les livres sont des êtres vivants”, nous dit cet homme revenu du pays de la mort blanche, ils sont notre immortalité et ce que nous avons de meilleur en notre vie. Quand ces mots, si brefs et simples, sans emphase, sont écrits par un écrivain d’une telle puissance, étranger à tout milieu, toute pose ou posture, ils prennent un relief troublant qui doit nous faire regarder les livres qui nous entourent d’une autre manière, à la fois plus responsable et plus modeste. Un livre, un seul, peut sauver une âme. Mes bibliothèques de Chalamov, ce mince opus qui va disparaître au cœur de vos étagères, mérite qu’on n’ignore pas sa finesse.

varlam Chalamov Mes bibliothèques

Bonheurs chimériques

24mai

Gabriel Fauréla-ville-de-mirmont.jpgOn s’en étranglerait presque de joie… Jean de La Ville de Mirmont, l’un de nos combats anciens, fait une fois encore l’actualité éditoriale. Grasset, la vénérable maison de la rue des Saints Pères, et qui fut l’éditeur (posthume, car il édita ses oeuvres, nous semble-t-il, à compte d’auteur) du jeune homme ressort dans sa rouge collection de semi-poches L’Horizon chimérique augmenté des Dimanches de Jean Dézert et des Contes. On notera d’abord que c’est le Mirmont poète qui a été retenu et moins le romancier ou le conteur, c’est un point de vue peu fréquent ces temps-ci où passer pour poète n’est pas un gage de succès. Marcel Schneider nous offre pour l’occasion une préface dans laquelle il souligne l’abîme qui sépare le romancier et le poète : “autant le premier nous provoque, autant le second nous émeut”. Le plaçant dans le ligne directe de Baudelaire qui a nourri toute une génération (plus que Rimbaud encore très méconnu à l’époque), lui attribuant avec justesse le qualificatif de romantique (avec la précision qu’il s’agit d’une union du génie et de la liberté, de la satire et de l’humour, de l’imagination et de la rêverie), il lui reconnaît un profond inassouvissement, un souci du style qui détruit l’image facile du petit employé de préfecture, une dilection profonde pour l’ironie désinvolte. Il reconnaît surtout la dette posthume de Jean à l’égard de Gabriel Fauré qui fit de l’Horizon chimérique son “chant du cygne”, un sommet de la mélodie française (”ce qu’il a composé de plus personnel et de plus émouvant”). La belle et très connue préface de François Mauriac, chant d’amitié et de regret, est également reprise dans cette édition aux Cahiers Rouges qui nous permet désormais de disposer de pas moins de quatre éditions différentes de Jean Dézert (en comptant donc Champ Vallon et ses œuvres complètes, La Petite Vermillon de la Table ronde et la toute récente des Editions Cent pages - et pour les plus malins, car elle est officiellement épuisée, celle de…L’Horizon chimérique, maison bordelaise fondée par Jacques Sargos qui se devait d’honorer sa maison par un volume de Jean de La Ville de Mirmont), ce qui, pour un auteur réputé si méconnu n’est déjà pas si mal…

 

M comme Mauriac

17mai

Dictionnaire François MauriacLes Français auraient la manie des dictionnaires, vice ancien qui nous condamnerait aujourd’hui à Larousse ou aux petits Robert ? Grand bien nous fasse, les bonheurs alphabétiques sont sans fin pour qui sait tourner les pages. On trouve aujourd’hui des dictionnaires sur à peu près tout, même en littérature où pendant quelques années Flammarion proposa de courts abécédaires, imagés et sans souci d’exhaustivité. Le risque est pourtant grand de découper en petits morceaux un auteur, de le séquencer, il faut pour cela avoir affaire à un auteur dont la richesse de pensée et de création permet une abondante moisson. Eric Des Garets s’est lancé ce défi ou plutôt, comme il le racontait hier aux attentifs auditeurs de la conférence qu’il donnait dans les salons Mollat, il accepté que le lui lancent les éditions du Festin, maison aquitaine qui depuis quelques temps fait une incursion heureuse dans le domaine littéraire (Petit dictionnaire Mauriac). Le résultat est à la hauteur non seulement de ce que les “mauriaciens” pouvaient en attendre mais encore du public qui n’a gardé du grand auteur de Malagar qu’une vision parcellaire et parfois caricaturale, tantôt romancier de la grâce, tantôt journaliste engagé, au pire contempteur des moeurs de province…Le grand atout du livre est précisément cette multitude d’entrée qui nous fait pénétrer dans tous les aspects de cet homme qui fut tour à tour et en même temps romancier, poète, essayiste, biographe, chroniqueur, polémiste et…propriétaire. On y découvre ceux qui comptèrent dans ses années de formation, ses amis, ses inspirateurs, ses ennemis, la place prépondérante de la foi dans son parcours, certains de ses renoncements, quelques unes de ses victoires, et plus on parcourt ce livre qu’on lit de telle sorte qu’on risque en manquer des passages plus on réalise qu’on ignore énormément de cet écrivain plus moderne que jamais (même si E.Des Garets n’aime guère parler de l’”actualité” d’un écrivain). On conseillera donc avec insistance ce “petit” dictionnaire, utilement complété par la conférence bientôt en ligne sur Mollat.com. Et pour ceux que le sujet intéresse, l’actualité nous offre un livre sur François Mauriac à Malagar, entretiens très intéressants du même Eric Des Garets avec le dernier fils de Mauriac, Jean.

Bernanos astral

12mai

Georges BernanosL’occasion va nous être donnée ce mois-ci de parler non pas d’un Bernanos mais de deux, le premier, Georges, celui que tout le monde connaît ou devrait connaître fait l’actualité car le Castor Astral, vénérable maison bordelaise de haute qualité (nous parlions plus tôt sur ce même blog du dernier livre de Georges Kolebka, auteur astral mais d’une autre galaxie) se lance dans la réédition de son œuvre romanesque, le second, Michel, son fils, parce que ressort enfin aux bons soins de l’excellente collection La Petite Vermillon de La Table Ronde son chef d’œuvre La Montagne morte de la vie (sortie le 29 mai). Deux Bernanos, deux écrivains très différents pour un patronyme impressionnant.
Mais concentrons-nous pour l’heure sur le premier. Sans vouloir tomber trop dans l’anecdotique, on peut légitimement s’étonner qu’un auteur d’une telle importance, en Pléiade depuis de nombreuses années, se voit réédité chez un éditeur méconnu (injustement d’ailleurs) du grand public, même celui dit “cultivé”. Ainsi Plon ne serait plus l’éditeur de Georges Bernanos… Indiscrets, nous avons interrogé l’un des responsables du Castor, Marc Torralba, qui ne fait pas mystère que ce sont les héritiers eux-mêmes emmenés par Gilles le petit-fils, par l’intermédiaire de leur avocat (dont la femme est libraire à Paris, elle avait sans doute repéré l’excellent travail de redécouverte sur Bove notamment et la qualité de la collection Les Inattendus voire peut-être aussi la présence du fils Michel que nous évoquions : La Forêt complice) qui les ont contactés, convaincus que désormais on a plus de chance d’être défendu par un petit que par un gros.

Les deux premiers livres qui nous parviennent sont à la hauteur des grands espérances des bernanossiens : qualité de l’objet (rabats, maquette originale) ; qualité des préfaces inédites : pour Les Grands cimetières sous la lune Michel del Castillo, pour Sous le soleil de Satan Sébastien Lapaque dont on se souvient de l’excellent ouvrage (Georges Bernanos encore une fois, coll. Babel). Le premier, qui date de 1938, est son célèbre pamphlet anti-franquiste rédigé dans la colère à l’annonce des horreurs commises par les troupes du futur Caudillo et d’autant plus marquant qu’il émane d’un catholique farouche, plutôt monarchiste mais écœuré par la bourgeoisie triomphante : une leçon de style et de droiture que devraient méditer nos pamphlétaires contemporains aux petits pieds. Le second, connu d’un grand nombre de lecteurs à la suite du succès controversé du film de Maurice Pialat (souvenez-vous du fameux “je ne vous aime pas non plus” du réalisateur face aux imbéciles sifflets) dont on retrouve en bandeau les personnages (Depardieu sur Bernanos, cela fait toujours étrange, mais en soutane…), est le tout premier roman du grand écrivain, un livre qu’on lui annonçait voué à un échec certain tant son thème (la rédemption et la lutte du bien et du mal) passait pour austère et qui fit un triomphe (100 000 exemplaires) : imagine-t-on aujourd’hui un tel élan sur un tel sujet ? Nous n’oserons pas nous lancer même dans un semblant d’analyse de ces chefs- d’œuvre, leurs préfaces remplissant parfaitement cet office. Insistons seulement sur ce mystère qui veut qu’un auteur de cette dimension ait paru trop peu rentable à son éditeur historique pour qu’il ne lui consacre plus qu’une faible énergie (l’Omnibus a vite disparu du fonds). Dans un article du Monde, Alain Beuve-Méry rappelle que Georges Bernanos lui-même avait quelques doutes sur son éditeur, mais n’est-ce pas oublier qu’il n’est pas un auteur qui n’est à se plaindre de celui à qui il confie son travail ? Il rappelle aussi que le domaine public se rapproche (dans dix ans) et qu’il n’est que temps de mettre au point et sans anarchie une édition de qualité. Ne rêvons pas, les tirages n’atteindront pas des sommets, mais quel joie (un mot bernanossien entre tous) de pouvoir offrir à nouveau ces titres indispensables. Et préparez-vous aux superlatifs quand Monsieur Ouine viendra pointer son regard (peut-être d’ici la fin de l’année, nous dit l’éditeur) car nous tenons ce livre pour un chef-d’œuvre ABSOLU.

Derrière les barreaux

05mai

Georges Arnaud  Schtilibem 41

Les amateurs de faits divers n’ont pas oublié l’incroyable histoire à laquelle fut mêlé l’écrivain Georges Arnaud (1917-1987), célébrissime à la suite du succès du Salaire de la peur, et qui, bien avant cette gloire littéraire, passa près de deux ans en prison durant la deuxième guerre mondiale dans l’attente d’un jugement où il risquait rien moins que sa tête. A l’époque, il n’était qu’un jeune homme cherchant sa voie plus ou moins docilement, recherchant surtout de quoi assouvir son goût pour les plaisirs sans les moyens adéquats. Fils de famille, jouisseur invétéré, il avait peu d’excuses et carrément pas d’alibi à produire quand on l’arrêta pour un triple meurtre atroce au coeur du Périgord à Escoire, d’autant que le jeune homme toujours sur les lieux du crime ne semblait pas manifester une émotion à la hauteur de la barbarie déployée (n’a-t-on pas dit qu’il chantonnait ?) : trois membres de sa famille massacrés à la serpe, son père Georges Girard, sa tante et une domestique (certains parlent même du chien, fumeuse information jamais vérifiée comme beaucoup dans cette ténébreuse histoire). Les circonstances de ce crime sans témoin et sans effraction le menèrent tout droit en prison avant un incroyable procès en 1943 où le célèbre avocat Maurice Garçon parvint non seulement à sauver sa tête mais à le faire acquitter. Dans l’attente de son jugement, il croupira en prison, sans doute convaincu de ne plus en sortir sinon pour un bref dernier voyage. Et c’est peut-être là, dans cette antichambre de la mort que sa vocation d’écrivain le touchera. On ne saura pourtant jamais le fin mot de l’histoire, Gérard de Villiers prétendra d’ailleurs avoir obtenu sur le tard du suspect idéal des aveux. Vous pouvez retrouver sur le site de France Culture une passionnante émission sur ce que l’on a appelé “l’Affaire d’Escoire”.
Mais revenons à notre actualité puisque les bordelaises et excellentes éditions Finitude ont eu l’idée de rééditer avec le soin qu’on leur connaît le court livre Schtilibem 41, préfacé par Pierre Mac Orlan (une préface qui n’en est pas une mais une belle initiative tout de même) et qui, sans être le récit de son expérience de taulard, en est surtout la furieuse expression, le cri de révolte d’un homme qu’on a voulu briser et qui trouve dans l’écriture un exutoire cinglant. Georges Arnaud a choisi d’utiliser l’argot, cet idiome des irréguliers, et de le mélanger à un style haché, heurté, à même de témoigner de la violence qui règne derrière les hauts murs. “Schtilibem” veut d’ailleurs dire prison.
Exemple de cet emportement et de cette rage, de cette musique grinçante qui parcourt tout le livre :
“C’est toquard une taule, c’est nu, sale froid ; un grand hall, verrière vitrée de trois étages, un donjon fortifié par en dedans - tout est à l’envers ici. Autour du donjon, les trous noirs, peuple qui grouille, c’est nous ; peuple qui fouille le noir et n’en retire jamais que dalle ; peuple qui n’y voit pas clair et ça vaut mieux pour lui.
Peuple des taulards qui tournent en rond l’un suivant l’autre dans le demi-noir des salles communes. Tous les taulards en piste, piquez le dix, frangins, tournez. La vie sans fin, mais ça n’existe pas à côté de ce que nous savons faire. Voyez-nous tourner, bagottant, gambergeant, croule les ans, nous y userons notre sang, tout le sang par en dedans, à bagotter, à tourner, gamberger.”
Et si vous ignorez le sens de “bagotter”, reportez-vous au glossaire de fin de volume, petite mine d’or argotique et alphabétique qui vous permettra de ponctuer de tours bien sentis votre canaille conversation. Livre aussi bref que coupant, effilé comme une lame, Schtilibem 41 a l’acidité des fruits trop verts. Sans doute cette verdeur dont Arnaud ne se débarrassera jamais, toujours prêt à la rixe, au combat, à défendre la cause perdue, à se laisser remettre les menottes honnies pour qu’on l’entende.
On annonce pour bientôt un épais Omnibus de tous les romans de sa plume : le purgatoire du beau Georges aurait-il enfin pris fin ?
L’affaire Girard  Albin Michel
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