Archives de la catégorie “Mémorable”

R.I.P. Bernard Giraudeau

17juil

C’est avec regret que nous avons appris ce matin la disparition du comédien, réalisateur et écrivain Bernard Giraudeau. Né à La Rochelle en 1947, ce petit-fils de marin était également un grand passionné de mer, de voyages et d’aventures, comme en témoignent sa production littéraire. Si Le marin à l’ancre, Les dames de nage et Les hommes à terre, ont tous rencontré un certain succès, son dernier roman et sans doute le plus personnel de ses livres avait pour sa part été très remarqué par la critique. Cher amour se présente alors comme une lettre adressée à une mystérieuse Madame T., dans laquelle le narrateur se dévoile, évoquant les différentes vies qu’il a menées. « Mais derrière un horizon, il y en a toujours un autre, confie-t-il au magazine Evene. Alors un jour il faut savoir se poser, regarder autour de soi, et profiter en pleine conscience de ce qui nous est offert. C’est pareil avec l’amour. Il paraît toujours inaccessible ou illusoire… Mais il est là, prêt à nous envelopper. C’est nous qui ne savons pas le voir ou le provoquer. J’ai cherché l’amour un peu partout, mais je crois qu’aujourd’hui, je sais qu’il suffit d’être attentif, à l’écoute, et d’être amoureux des êtres. C’est aussi être amoureux de la vie. »

Nous avions eu plaisir à recevoir à la librairie cet homme à la fois simple et élégant dont la gentillesse et la combativité nous avaient frappés. Il était notamment venu pour une séance de dédicace l’année dernière, à l’occasion de la sortie de Cher amour et d’une bande dessinée intitulée R97, les hommes à terre. Fruit d’une étroite collaboration avec son ami l’illustrateur Christian Cailleaux, cet ouvrage sera complété par la parution en octobre des Longues traversées, album qui reprendra le personnage de Théo.

Pourquoi vous n’avez lu aucun de ses livres

10mai

Marcel BenabouOn peut se le demander effectivement. Le nom de Marcel Bénabou ne vous dit rien ? C’est dommage. Il faut avouer que l’homme ne fait rien pour une gloire qu’il mériterait pourtant grâce à ce seul livre aujourd’hui réédité Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres originellement paru dans la collection « Textes du XX° siècle » (P.U.F.) de Maurice Olender devenue depuis, et avec le succès que l’on sait « La Librairie du XX° siècle » au Seuil qui abrite notamment quelques perles de Georges Perec. On ne cite pas ici Perec par hasard car Marcel Bénabou, comme feu son compère du CNRS appartient à l’OULIPO, l’OUvroir de LIttérature POtentielle dont Queneau, Calvino ou Roubaud sont les plus célèbres représentants et qui ont donné à la contrainte en littérature quelques uns de ses chefs d’oeuvre. Secrétaire définitivement provisoire de cette association d’auteurs et de scientifiques, il occupe donc un poste stratégique. Nulle contrainte pourtant en apparence dans cet héroïque récit (qui sera d’ailleurs suivi par Jette ce livre avant qu’il soit trop tard, paru dans la collection d’un autre célèbre oulipien, Paul Fournel, lorsqu’il dirigeait « Mots ») qui met en scène un « héros » (mais s’agit-il à proprement parler d’un héros, rien n’est moins sûr) dévoré par une obsession : écrire un roman. Roman sur le roman, épopée de la procrastination active, analyse désopilante du métier d’écrivain Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres est un « work in progress » sans équivalent, à la fois confession masquée et aveu d’une faiblesse qui se transforme en force. Si comme le souligne Lichtenberg repris par Bénabou (qui a l’art de l’exergue) « trois saillies et un mensonge font un écrivain », l’auteur nous oblige, l’air de rien, à nous interroger sur cette lancinante question : qu’est-ce qui fait que certains se sentent écrivains ? D’où vient cette vocation torturante ?  M.B. a pris la parti de sourire des innombrables réponses qu’il a pu imaginer tout au long de sa carrière de non-écrivain.Et ce sourire, contagieux, nous vaut un livre qu’il ne faut surtout pas jeter, quand bien même il serait trop tard pour devenir … écrivain.

Mon village à l’heure allemande

12avr

village heure allemandeMon village à l’heure allemande

Le titre, me direz-vous, n’est pas franchement séduisant… Quant à la couverture…

Et pourtant, il ne s’agit pas d’un énième roman du terroir mais bel et bien d’un vrai chef-d’oeuvre, une histoire tout en subtilité portée par un style hors du commun. Goncourt 1945, tout de même!

On est en 1944, le débarquement est tout proche, on le sait, mais pour les habitants du petit village de Jumainville, l’issue du  conflit est loin d’être envisagée. Chacun vit au jour le jour, englué dans un quotidien plutôt étouffant : le couvre-feu, les tickets de rationnement, Radio Londres écoutée en douce, mais aussi les querelles de clochers entre résistants et collabos.

Le roman se lit ainsi comme une véritable chronique des ces jours de guerre côté civil. Et on y croise toute une kyrielle de personnages hauts en couleurs : il y a Melle Vrin, vieille bigote et commère hors pair, il y a « la Germaine », tenancière du café du village au franc-parler légendaire bien décidée à ne pas se laisser impressionner par les occupants et par la gent masculine, et il y a une poignée d’hommes, qui évoluent cahin-caha dans ce marasme.

Tous vont parler chacun à leur tour, et c’est bien là le tour de force de Jean-Louis Bory : parvenir à se fondre dans la peau de tous ces personnages, sonder l’intimité de chacun et leur donner véritablement corps devant nous.

Nous voilà donc immergés dans cette époque si particulière et littéralement transportés par ce jeux de polyphonie qui mêle gouaille, humour et poésie. Un roman digne d’un film de Mankiewicz !

le book, coco

07avr

Un coco de génieCette façon de citer Borges à tout propos est parfois un rien amusante : le pauvre argentin francophile donne parfois l’impression d’avoir inventé la littérature du XX° siècle à lui tout seul et représente une sacrée caution pour les éditeurs en mal de références chic pour leur quatrième de couverture… Voilà qui est un peu méchant pour commencer à évoquer un charmant petit livre redécouvert par Tristram, un peu méchant mais si Un coco de génie, qui ressort aujourd’hui orné d’une magnifique couverture comme savent les faire ces brillants éditeurs, est réjouissant, on a du mal à y voir autre chose qu’un divertissement très réussi et pas « une vertigineuse réflexion sur le génie littéraire » anticipée avec vingt ans d’avance… Louis Dumur n’a pas écrit Le Quichotte, c’est certain, mais une comédie de province comme on savait en trousser au début du XX° siècle, moqueuse et capable de mener une idée amusante jusqu’à son extrémité. C’est François Caradec qui évoquait volontiers ce roman, regrettant qu’aucun lecteur avisé ne s’en empare (et on peut vous assurer qu’il est introuvable chez les bouquinistes pour l’avoir traqué pendant des années…). Un an après sa mort, son voeu est exaucé (mais quel dommage de ne pas l’avoir signalé sur la couverture où le nom de Jean-Jacques Lefrère qui a tendu l’oreille aux propos de Caradec est bien présent…). Alors quid de ce coco-là ? L’action se déroule dans la Nièvre, pays tranquille où notre héros, Loiseau un peu moqueur,  débarque pour goûter aux joies simples de la vie de province. Admis dans un petit cercle où l’on se pique de faire de la musique et d’écouter des vers, il entend avec stupéfaction le fils d’un commerçant local déclamer des phrases sublimes. Charles Loridaine n’est pas de ces érudits reculés sur lequels on tombe par hasard, et Frédéric Loiseau le comprend vite. Il brûle de découvrir comment ce petit homme falot récite, sans une once de malice et sans même se livrer à une vulgaire supercherie, devant un parterre conquis mais incapable de mesurer la beauté de ce qu’il entend :  du… Victor Hugo, du Lamartine, du Shakespeare qu’il croit sincèrement avoir inventé au réveil de nuits inspiratrices. La révélation de l’histoire, improbable et nocturne quoique franchement amusante, tordra le cou aux supputations du narrateur et emportera l’adhésion de ceux qui aiment rire. De là à parler de Borges, on aura compris qu’on n’est pas convaincu. Mais pourquoi se priver de deux heures délicieuses, sans références littéraires ?

Réveillez la somnolence

18jan

Jean-Pierre Martinet en chemiseGrâces soient rendues aux Editions Finitude qui, au mépris de toute ambition commerciale, ont ressuscité il y a quelques années, Jean-Pierre Martinet et s’en trouvent désormais fort aise puisque les critiques et les lecteurs ont suivi. Jérôme est en train de se tailler une place de classique maudit contemporain, ce qui n’est pas donné à beaucoup de livres malgré les efforts désespérés de quelques beaux esprits torturés. Ceux qui l’ont connu lorsqu’il respirait encore ne se privent plus désormais de le faire savoir, s’en glorifiant, oublieux malgré tout de leur totale absence d’efforts pour le faire relire. Saint Jean-Pierre Martinet en quelque sorte qui vient de rejoindre le firmament des grands oubliés…

Pour compléter enfin notre vision de ce grand auteur libournais (l’association Libourne/grand auteur a toujours quelque chose de troublant… mais on annonce bientôt un Boulevard Martinet dans la noble sous-préfecture), on va pouvoir se précipiter sur la réédition de son premier roman, La somnolence, paru en 1975 chez Jean-Jacques Pauvert et qu’il était quasiment impossible de se procurer. Mieux qu’un coup d’essai, il s’agit véritablement de la matrice de l’oeuvre future, tous ses thèmes s’y expriment, tous ses démons y font une apparition, comme si ensuite ses autres créations relevaient du cousinage infini. L’héroïne est ce qu’on appellerait généralement une « vieille folle », Martha Krühl, septuagénaire entêtée de solitude qui évolue dans un monde qui n’est qu’à elle. La frontière entre le réel et l’imaginaire est très ténue, la déambulation de cette prisonnière d’elle-même répondant à une logique difficile à percer : elle erre dans un monde de coton, inquiétant et familier, qui fait barrage avec cette vie vraie qui n’a aucune espèce de valeur. Cette enfant éternelle qui a cessé de vouloir comprendre le fonctionnement du temps pense que bientôt son cauchemar sera terminé et elle dévide devant nous un long monologue, lente chute de sable qui paraît l’engloutir. La préfacière de cet inquiétant roman, Julia Curiel, qui officie chez Léo Scheer (l’éditeur qui s’est offert la plus coûteuse des danseuses, une revue littéraire), signe un texte inspiré qui marque intelligemment et sans trop d’emphase (c’est un peu le problème avec les découvreurs tardifs de Martinet, ils font dans une hyperbole qui est aussi désastreuse que le silence terrible qui accueillit en son temps les textes de Martinet, ululant au génie oublié)  en quoi cet auteur nous est vraiment contemporain, moins marqué par le laminage des années 70 qui faisait peser sur la forme romanesque une suspicion dévastatrice. On invitera donc les curieux à la lire attentivement avant de s’immerger dans cette oeuvre qui ressemble souvent à la définition que Martha fait elle-même du monde :  « un bordel étouffant, dirigé par un tenancier ivre ». Bienvenue dans les brumes alcoolisées et folle du misérable et inspiré Jean-Pierre Martinet.

Avoir du nez pour Camus

05jan

Sylvie et CamusCamus, Camus, Albert Camus, il va être bien difficile d’y échapper à notre grand homme que menace l’ombre inquiétante de la panthéonisation. La France aime les célébrations, les anniversaires, les chiffres décimaux et elle se souvient toujours de sa vieille passion pour les illustres écrivains. Avant d’être honteusement récupéré par des politiciens qui l’auront à peine lu, dépêchons-nous de relire ce romancier en lui préférant ces admirables textes courts, de replonger dans l’essayiste en pardonnant au dramaturge. Albert Camus a encore beaucoup à nous dire malgré ce demi-siècle d’éloignement et le bouleversement de notre société, agitée désormais par d’aitres soubresauts. On lira avec profit le texte rédigé pour notre site par l’excellent Dominique Rabaté qui a participé au Dictionnaire Camus et à qui quelques centaines de signes suffisent pour faire le point. Pour n’être pas en reste, la librairie Mollat va donc accompagner l’événement en consacrant au Prix Nobel une grande vitrine et une table où seront visibles les principales oeuvres le concernant. Michel Lafon, plus rompu à l’art du best-seller qu’à celui de la littérature proprement dite, a réussi avec l’album consacré à Camus par sa fille Catherine, un bel objet plein de dévotion qui redonne sa place à l’homme avant le mythe, et le succès a été au rendez-vous, preuve s’il en était besoin de l’incroyable attachement porté à un homme par un public qui se reconnaît en lui bien plus volontiers que dans de grandes figures d’intellectuels qui semblent souvent coupés du réel.

Et pour le plaisir, Sylvie, grande lectrice de Camus lorsqu’elle avait quinze ans, en train de monter la vitrine…


Un trimestre dans la gêne

02déc

Trois mois payésLe nom de Marcel Astruc n’évoquera sans doute pas grand chose à quiconque. Celui de son fils sans doute plus, puisque Alexandre Astruc imposa son nom dans les milieux de la Nouvelle vague avant de s’essayer à la littérature. C’est donc une vraie redécouverte que nous offre Le Dilettante avec la réédition d’un livre connu des seuls spécialistes, Trois mois payés, un livre pour temps de crise qui nous permet de suivre les déambulations d’un brave garçon mis au chômage et qui, muni de quelques mois de salaire, organise son existence, tire des plans, s’invente un avenir avant de déchanter peu à peu, personnage à la Emmanuel Bove, déclassé mais certain cependant qu’un destin l’attend. Le charme incontestable de ce roman tient moins à son aspect témoignage sur les conséquences de la crise de 29 que sur la façon de nous entrainer à la suite d’un garçon méticuleux qui a du mal à admettre que la dégringolade peut être définitive et que rien ne prémunit du naufrage : ni l’assurance ni l’espoir. Nous allons ainsi le suivre dans ces tentatives pour redevenir quelqu’un, arnaqué par un gros bonhomme qui a vite saisi tout ce qu’il pouvait obtenir de cette naïveté dissimulée sous de la fierté, embarqué dans une spéculation hasardeuse qui ne lui permettra que quelques jours de suffisance, incapable d’aimer car c’est un luxe. C’est lui qui raconte et il ne nous cache rien de ses répugnances, de ses affectations, de ses rêveries qui prennent souvent cependant différentes nuances de ce gris qui imprègne tout son récit. On ne s’étonnera pas que l’éditeur et redécouvreur de Forton, Bove ou Calet (voire Gadenne) soit en terrain de connaissance avec ce Marcel Astruc car c’est l’expérience littéraire, minimale mais parfaitement tenu, qui séduit ici, et non pas une volonté de faire de la littérature prolétarienne, de militer, de laisser libre cours à une colère. On recommandera donc à tous ceux qui se plaignent de nos contemporains un peu affectés et coincés dans des postures auxquelles on ne croit guère d’acquérir ce roman étonnant. Ils n’en sortiront pas galavanisés, ça non, mais ils auront goûté au charme après tout pas si fréquent d’un univers maîtrisé.

PS : par contre la postface, très peu d’intérêt…dommage.

Fais pas l’Mariolle, on t’dit

27nov

louchetracs1.jpgBon, un titre pareil, c’est un peu facile pour évoquer la réédition par La Manufacture des livres des Louchetracs, de Jean Mariolle (si t’es pas trop cave, t’avais direct capté l’argument), édité en 1969 par Marcel Duhamel, alors dabe de la Série Noire et ravi de récupérer ce « témoignage » du fonctionnement de la truanderie parisienne. Pour Mariolle, se présentait une belle occasion de mettre à profit les heures passées à écrire en prison (il a visité la taule avec le statut de braqueur). Des accents d’André Héléna (autre grand oublié, même si l’anar de Leucatte n’avait pas le passé de Mariolle), des relents de Simonin, et une bonne histoire, solide comme un coffiot dernier cri.

D’abord, y’a Max – monsieur Maxime pour son garagiste – qui sort du trou, avec la sérieuse envie d’en découdre (avec la maison poulaga) et de se refaire la cerise, comme on dit. Et peut enfin retrouver ses collègues, et Mado, sa gagneuse et principale source de revenu lors des « moments calmes ». Ensuite, il s’agit de monter un casse (pas n’importe lequel : LE CASSE !) qui demande une équipe solide, des vrais hommes, quoi, et un plan sans faille : pour ça, on peut compter sur le Vieux, qui vit comme les honnêtes gens pour éviter de retourner en prison, et qui est toujours l’instigateur de plans impeccables… L’opportunité se présente, et bien, d’ailleurs : prévoyant, le vieux s’est acoquiné avec un couple, gardiens de leur état. Le gros lot tombe, et on propose une place en or au couple, dans l’immense bijouterie Mallay, véritable pays de cocagne pour nos malfrats, mais aussi inexpugnable qu’attirante. Pour préparer ce gros coup, il faut du temps et de la discrétion, qualités que possède très mollement Pierrot, l’un des affreux associés. Rincé, Pierrot tente un coup avec d’autres complices, mais se fait appréhender, mettant en péril le travail d’orfèvre imaginé par le vieux…

Pour tout dire, cette typique série noire des années 60 a un goût un peu désuet, mais totalement délicieux et ravira les amateurs de Simonin, de Giovanni ou de Bastiani, sans oublier, pour les autres, une belle leçon d’argot, qui pallie au manque de La Méthode à Mimile, d’Alphonse Boudard, épuisée depuis longtemps (et qui a servi à votre humble serviteur, comme vous l’aurez remarqué !).

Mort, où est ta victoire ?

27oct

Vanité par Philippe de ChampaigneLes délicates et intelligentes éditions du Sonneur ont eu l’excellente idée de border de noir un des petits livres de leur collection pour nous faire part de leur joie d’avoir redécouvert un lugubre petit trésor naturaliste signé du maître du genre Zola. Soixante-quinze pages lues d’un souffle, comme si c’était le dernier, cinq histoires édifiantes de mort, la mort simple et nue de ceux qui n’ont rien, la mort plus tourmentée de ceux qui laissent derrière eux une famille et surtout un pécule ou une situation. Nous sommes bien entendu avec ce vieil Emile dans la caricature la plus féroce mais son talent est de réussir à la transcender pour faire de ces modèles universels des cas singuliers, nous démontrant que jusque dans la terre la société divise les hommes et les condamne à l’injustice. Inégaux dans la mort ? Sans doute mais rassemblés dans l’oubli qui recouvre chaque trépassé. Seule consolation, on ne laisse pas grand chose derrière soi, à peine quelques regrets, dissipés dans le mauvais vin pour les plus pauvres, devant le notaire pour les plus avares ou la boutique fermée « pour cause de décès »… Zola n’a guère confiance en l’éternité où le sarcasme n’a pas sa place, il n’a pas plus confiance dans l’humanité où la compassion paraît bien mince et fragile : il voit seulement des créatures s’agiter vainement devant le spectre qui nous attend et repartir de plus belle dans une ronde qu’on trouve soudain bien dérisoire. Mais l’exercice est profitable qui nous rappelle que, s’il fallait résumer quelqu’un à ses derniers instants, on s’épargnerait bien de vaines réflexions. Il n’y a cependant pas chez notre pape naturaliste de volonté de faire sourire, ce n’est pas Jules Renard qui nous semble avoir mieux vieilli de ce côté-là. Plus démonstratif, plus sourd à l’ironie, il dépeint avec méticulosité mais sans trop forcer le trait des saynètes éclairées par la grise lumière de l’agonie. Comment on meurt a le mérite de se glisser dans toutes les poches, les profondes où on l’oubliera pour tomber dessus un jour de grand soleil en souriant de ce hasard, les étroites où ses angles se rappelleront à nous au moment de traverser la rue en dehors des clous. Dans un temps où la mort violente est partout présente mais où le corps des défunts est vite escamoté (on peut avoir aujourd’hui quarante ans et n’avoir jamais vu de cadavre, ce qui paraît inimaginable au XIX° siècle), ce musée miniature aura le singulier mérite de nous forcer à regarder dans une direction que nous suivons tous, pas à pas certes, mais sûrement.

Relisez vos classiques

26oct

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 Relisez vos classiques !

 

Le facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain fait partie de ces titres mythiques parus à la Série Noire, devenu ce que l’on appelle désormais « un classique ».  De temps en temps, cela fait du bien d’en (re)lire un ! Tout le parfum d’une époque…  On découvrait l’Amérique selon Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Horace McCoy…

 

 Il se trouve que l’autre jour, en allant faire un tour chez mon loueur préféré de DVD, en déambulant par hasard dans les rayons, mon regard est tombé sur le visage de Jack Nicholson, arrêt immédiat, oh, Le facteur sonne toujours deux fois, de Bob Rafelson, et si je me le revoyais, par pur plaisir  ?- votre libraire est fan de Nicholson, on a tous nos faiblesses -  et hop, sitôt dit, sitôt fait, emporté. C’est sans doute la version cinématographique la plus sulfureuse, ou la plus sexy, comme on veut. Jack Nicholson (qui incarne Frank Chambers) et Jessica Lange (Cora Papadakis) sont d’une sensualité troublante, au service d’une passion fatale… Le film de Rafelson date de 1980, mais le roman de James M. Cain, sorti en 1934, a fait l’objet de  bien d’autres adaptations au cinéma : en 1939, il inspire Pierre Chenal pour un film intitulé  Le dernier tournant avec Michel Simon,  ainsi que le jeune Luchino Visconti dont c’est le premier film, en 1943, avec Les Amants diaboliques. En 1946, Tay Garnett en tire un somptueux film noir, avec dans les rôles titres le couple Lana Turner et John Garfield – il est le premier à garder le titre éponyme du roman. Sous l’intitulé Chair de poule, Julien Duvivier donne sa version en 1963 et fait tourner Robert Hossein et Catherine Rouvel. Enfin, plus récemment, on peut noter deux versions plus « exotiques », une venue de Hongrie, sous la direction de György Feher, la petite dernière émanant de Malaisie, de U-Wei Haji Saari en 2004 (votre libraire ne les a jamais vues, et le regrette bien).

 

Quant à James M. Cain lui-même, décédé en 1977, il a eu le temps de voir plusieurs fois son roman porté à l’écran, belle reconnaissance pour cet auteur qui a passé presque toute sa vie scénariste à Hollywood. J’imagine qu’il a dû s’amuser du sort réservé à ses personnages, tour à tour amants maudits, ou transformés en escrocs, jusqu’aux dénouements divers, ne respectant pas toujours le point final du roman, ultime variation ou pied de nez de scénario ! Pour en revenir à l’original,  Le facteur sonne toujours deux fois est disponible en format poche dans la collection folio policier ou folio cinéma, tout récemment sorti, à savoir pack livre plus DVD, en l’occurrence le film de Visconti, Les Amants diaboliques, édition limitée à 14,50 euros. Mais on aurait tort de s’en tenir là car le talent de Cain ne se réduit pas au Facteur sonne toujours deux fois, on lui doit aussi d’autres grands romans noirs tels que Assurance sur la mort, Mildred Pierce, Le bluffeur, Sérénade… On peut les lire et les relire, ils n’ont pas pris une ride !

 

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