Archives de la catégorie “Rentrée littéraire”

Shepard vs. Drake

21oct

Evan Shepard est un bon à rien passionné de mécanique et de voitures. Marié très jeune à une adolescente follement éprise de lui qu’il a eu la mauvaise idée de mettre enceinte, le héros de Un été à Cold Spring a tôt fait de divorcer et de retourner vivre chez ses parents. Puis, un jour qu’il accompagne son père dans un centre d’ophtalmologie dans le sud de Manhattan, sa voiture tombe en panne, ne leur laissant d’autre choix que de sonner à la première porte venue pour appeler une dépanneuse. A priori bêtement anodin, cet événement va pourtant bouleverser le cours de son existence. La femme qui leur ouvre sa porte et les invite à pénétrer dans son domicile avec tant d’empressement n’est autre qu’une névrosée assoiffée d’amour qui semble bel et bien souffrir d’incontinence verbale. Mère de deux adolescents très solidaires, Rachel et Phil, Gloria Drake règne en maîtresse incontestée sur sa petite maisonnée (elle a divorcé il y a plusieurs années). Avec sa belle gueule, Evan ne manque pas de séduire Rachel, avec qui il finit par se marier avant de s’installer à Cold Spring dans une grande maison humide qu’il partage avec sa belle-famille, non loin du du domicile de ses propres parents, manifestement condamné à mener une existence des plus ordinaires indéniablement placée sous le sceau de la désillusion.

On retrouve bien dans ce roman la patte de Richard Yates, qui nous avait déjà conquis avec ses deux romans – La fenêtre panoramique (adapté à l’écran par Sam Mendes en 2008) et Easter Parade – ainsi que son recueil de nouvelles, Onze histoires de solitudes. Les femmes qu’il met en scène sont des personnages complexes, un rien instables, devant lesquels les hommes s’inclinent le plus souvent. Quant à ces derniers, Yates ne manque pas de nous les dépeindre comme des êtres somme toute plutôt décevants qui ne parviennent jamais vraiment à se rendre maîtres de leur destin. Généralement dénués d’ambition, ce sont les victimes idéales du rouleau compresseur américain. Alors qu’ils rêvent de participer à l’effort de guerre – nous sommes en 1942 -, l’armée les réformes à cause de leurs faiblesses physiques. Dans tous les cas, quel que soit leur milieu social, les cellules familiales ont bien souvent volé en éclat et si elles résistent encore, les bouteilles de bourbon, de gin et de sherry ne sont jamais bien loin…

Publié aux Etats-Unis en 1986, c’est-à-dire six ans avant sa mort, ce dernier roman de Richard Yates retranscrit avec autant de brio que de réalisme l’atmosphère d’une époque – la fin des années 1930 et le début des années 1940 – marquée par la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, où les grandes espérances ont assurément cédé la place aux illusions perdues.

F.A.

Les revenants de Laure Kasischke

18oct

Les revenants de Laure Kasischke est l’un de ces livres qu’il est difficile de reposer quand on l’a commencé.
L’auteur nous fait partager le quotidien d’étudiants dans une université américaine. Il est donc question de collocation, de cours et surtout de sororités. Nous vivons avec ces personnages et le plaisir de les découvrir n’est rien face au mystère qui plane sur eux. Le tableau de ce que sont les sociétés secrètes sur le campus est dressé : bizutages, fêtes, cérémonies… Pour être populaire, il faut faire des sacrifices et parfois ceux-ci entraînent les sacrifiés sur un chemin sinueux.
Une jeune fille, aimée de tous, est morte dans un accident de voiture et celui que l’on considère comme son meurtrier est le conducteur et petit ami. Non, il n’était pas ivre ou drogué, mais ils sont peu à vouloir le croire. Le pire ne réside pas dans le fait de faire son deuil car voilà que le fantôme de la belle vient le hanter au téléphone ou par écrit. Et il n’est pas le seul à subir ces manifestations ! L’esprit scientifique et logique sont tout d’un coup mis en doute.
Une personne peut avoir la réponse : un professeur qui donne des cours sur la mort et son folklore. À chaque problème, sa solution, mais ces apparitions sont inexplicables. Et si la vérité, bien que terrible, ne relevait pas de la machination ?
C’est encore un livre passionnant que nous offrent les éditions Bourgois. Et si vous avez aimé, n’hésitez pas à lire Le maître des illusions de Donna Tartt paru dans la collection Pocket.

La petite de Michèle Halberstadt

28sept

A douze ans, la Petite a décidé de mourir… Sans doute un faible sourire se dessine sur vos lèvres car les enfants ont cette désagréable habitude d’attirer l’attention sur eux en proférant des menaces, en faisant des caprices, en refusant tout ce qui leur est proposé. En revanche, notre jeune protagoniste n’est pas l’une de ces comédiennes qui se voit tout accorder par papa et maman en deux mots et quelques larmes. Elle a pris sa décision et rien ne pourra la faire changer d’avis.
Pourquoi ? demanderez-vous. Qu’est-ce qui peut bien amener une petite fille à vouloir quitter la vie aussi prématurément ? Nous n’avons peut-être pas assez conscience de tous ces maux que subissent les enfants ou encore des mots qu’ils interprètent grossièrement. Elle a essayé pourtant, mais personne ne l’a aidé à vouloir vivre. Son seul réconfort est parti alors pourquoi ne pas le rejoindre ?
C’est dans le silence, ce mutisme qui l’habite depuis si longtemps, qu’elle met son plan à exécution et personne ne voit rien. Injustement mise à l’écart ou élue pour un chantage odieux, sa peine est incommensurable, mais la petite peut encore découvrir que tout le monde a le droit à une seconde chance.
C’est un roman à la fois bouleversant et émouvant que nous offre Michèle Halberstadt qui signe ici son quatrième roman aux éditions Albin Michel. Son personnage est doué d’une réflexion étonnante qui nous fait dire que la petite n’est pas si petite que cela en définitive. Ainsi, aurons-nous peut-être un regard différent sur ces enfants qui ont du mal à se confier…

L’annonce (jamais) faite à Ora

26sept

Source : Le Monde

 

Abondamment chroniqué dans la presse, déjà en lice pour le Prix Femina étranger, difficile de faire l’impasse sur Une femme fuyant l’annonce. Mais entre tous ces romans sérieux et imposants – à la fois par leur taille et leurs ambitions -, faut-il en privilégier certains plus que d’autres ? Alors que les choses soient claires, si vous hésitez encore, il est plus que temps de mettre vos doutes de côtés pour vous lancer à corps perdu dans la lecture de l’époustouflant dernier roman de David Grossman.

Mère de deux enfants désormais en âge de voter mais pas seulement, actuellement séparée de son mari, Ora vient d’apprendre une nouvelle bien contrariante. Alors qu’elle s’apprêtait à passer une semaine en tête à tête avec Ofer, son deuxième fils, pour fêter la fin de son service militaire obligatoire de trois ans, voici que celui-ci lui annonce qu’il vient de signer pour une mission spéciale d’un mois et que non, ça ne peut pas attendre qu’ils reviennent de leur petit périple dans les montagnes galiléennes. C’est donc dans un état d’agitation extrême qu’elle l’accompagne au point de ralliement,  conduite par Sami, son vieux chauffeur de taxi arabe pour qui cette course se transforme rapidement en un moment de torture et de solitude intense. Tandis qu’elle tente de digérer le coup, elle se laisse peu à peu envahir par un pressentiment angoissant : elle est persuadée qu’un funeste trio sonnera d’un jour à l’autre à sa porte pour lui annoncer une mauvaise nouvelle. Rapidement, elle se rend compte que rester bien sagement chez elle en attendant cette visite est tout simplement au-delà de ses forces. C’est ainsi qu’elle se livre à une belle illustration de ce que les psychologues appellent une « conduite magique ». Elle déserte son domicile et coupe tout contact avec le monde extérieur, convaincue que s’il n’y a personne pour ouvrir la porte, le message ne peut être délivré et que grâce à ce subterfuge, elle réussit à prolonger la vie de son fils. Embarquant dans sa fuite insensée un ami de longue date qu’elle avait perdu de vue ces dernières années, elle trouve refuge dans le nord du pays. Conjurant dans un même élan silence et immobilisme, elle décrit par le menu ce qu’a été la vie de sa famille à cet homme qui traîne lui aussi ses propres traumatismes.

Portrait d’une famille pas comme les autres sur fond de conflit israélo-palestinien, fruit de la plume d’une personnalité culturelle connue pour son engagement en faveur du processus de paix, au même titre qu’Amos Oz  Roman, Une femme fuyant l’annonce s’impose comme un roman ambitieux et passionnant qui mérite décidément tout le bien que l’on en dit…

F.A.

Les oiseaux de paradis de Lise Benincà

12sept

Samuel est parti en voyage d’affaire pour quelques jours. Jusqu’ici rien d’extraordinaire car son métier exige de fréquents déplacements. Y étant habitué, la narratrice ne s’inquiète de rien. C’est donc dans un mélange de surprise et d’horreur qu’elle apprend qu’il ne reviendra jamais à la maison…
Comment comprendre cette catastrophe ? Son métier est de traduire des textes médicaux, pourtant elle ne sait toujours pas pourquoi un cœur arrête subitement de battre, tout comme elle serait incapable d’expliquer le phénomène de la vie ou même des larmes.
C’est au cours de cette mésaventure que la narratrice remarque également la bêtise des phrases toutes faites :  trouver la mort, disparaître dans un accident, perdre un proche… Autant dire des expressions incohérentes créées pour ne pas avoir à dire les choses telles qu’elles sont.
Beaucoup d’auteurs se sont risqués à mettre en scène un personnage confronté à la mort d’un proche, mais rare sont ceux dont le talent égale celui de Lise Benincà. Là où certains seraient tenter d’insister sur des sentiments trop déprimants pour être vrais, l’auteure préfère parler d’une sensation de vide intérieur inexplicable, certainement parce qu’il est impossible de mettre des mots sur ce qui n’existe plus…
Pour ce deuxième roman à paraître le 25 août et publié aux éditions Joëlle Losfeld, Lise Benincà nous prouve son talent avec l’histoire de cette jeune femme qui appréciera de nouveau la vie avec Les oiseaux de paradis

L’enchantement d’Etgar

08sept

Etgar Keret n’en est pas à son coup d’essai, et décidément, il est aussi à l’aise dans le genre de la nouvelle qu’un poisson dans l’eau. Aussi est-ce avec un plaisir toujours renouvelé que l’on se plonge dans ses textes si parfaitement aboutis. Et autant vous dire que son quatrième recueil, intitulé Au pays des mensonges, ne fait pas office d’exception ! Si les personnages imaginés par ce génial écrivain israélien évoluent le plus souvent dans environnement dont la violence les dépasse au point où ils ne sont même plus en mesure de la remettre en question, cela ne les empêche jamais d’essayer d’insuffler une bonne dose d’enthousiasme dans leur quotidien. En effet, ils ne baissent jamais totalement les bras et s’efforcent toujours de trouver une source de consolation à leurs malheurs. En un mot, ils ont foi en la vie, et ça fait du bien ! Ainsi, dans la nouvelle éponyme, un fieffé menteur se retrouve un jour confronté à tous les personnages auxquels il a donné naissance au fil de ses mensonges, dont l’existence est liée à des événements toujours plus dramatiques les uns que les autres. Prenant dès lors conscience de la portée de ses inventions, il va décider de changer son fusil d’épaule pour n’inventer désormais que des choses gaies, des heureux événements. Mais comme son imagination se révélera finalement moins fertile dans ce domaine que dans celui des scénarios catastrophe, il finira par choisir la solution la plus simple : mentir le moins souvent possible…

Profondément marquées par le contexte politique qui a vu grandir l’écrivain, ces nouvelles n’en possèdent pas moins une dimension universelle, d’autant que l’imagination de leur auteur n’est pas sans évoquer l’univers d’un certain Lewis Carroll. En bref, on adore !

F.A.

Bibliothèques de jour

03sept

Cette rentrée littéraire sera-t-elle enfin celle de Thierry Laget qui, plus que la plupart de ses contemporains, mériterait ce public audacieux qui croit encore que la littérature, parce qu’elle est le plus exigeant des arts, est aussi le plus grand, offrant tous les plaisirs du seul pouvoir de ses mots ? On le souhaite ardemment car il ne faut pas renoncer à croire que les écrivains qui ne sacrifient pas aux courants d’air à la mode ont une chance d’être célébrés. La rareté romanesque de Thierry Laget, à l’aise dans des formes moins narratives comme l’a prouvé le splendide Bibliothèques de nuit paru chez L’Un & l’autre l’an dernier, rend encore plus savoureuse la rencontre : La lanterne d’Aristote qui paraît en ce mois de septembre conjugue les bonheurs du roman, inventif et joueur,  et les ivresses d’une littérature qu’on veut croire immortelle. Mais que l’on n’aille pas imaginer que Laget encombre de références son livre comme serait tenté de le faire un néophyte enivré par sa culture, lui n’est pas luisant, il est brillant.

Le héros de l’histoire n’a pas de souci d’argent, c’est toujours un ennui de moins : il a acquis une fortune qu’il ne dépensera pas en voitures et sa désillusion sur le monde d’aujourd’hui lui interdit de jouir des plaisirs passagers que sa richesse lui autoriserait. Le monde d’hier est plutôt son territoire, voire le monde d’avant-hier auquel son érudition l’a frotté. Mais point de cynisme, plutôt un détachement et de l’ironie qu’il n’hésite pas à exercer contre lui-même, surtout que le repli stratégique qui le confine dans la fabuleuse bibliothèque d’une belle comtesse énigmatique dont il n’est pas certain de vouloir tomber amoureux ne le coupe pas du monde. De sa tour ivoirée, il voit au loin une lumière du château sans savoir qui elle éclaire. Car s’il parle, s’il écoute volontiers, il ne démêle pas les fils des relations nouées entre les habitants de l’endroit. D’Azélie la comtesse mal mariée à la marchande des quatre saisons qui se rêve écrivain, en passant par le factoton des lieux, la cuisinière, la marionnettiste, la guide bavarde, les maris répudiés, les amants emprisonnés, c’est toute une scène qui s’anime devant nous en un jeu de miroirs, un carrousel de figures qui se cachent et éprouvent la naïveté d’un homme, à l’aise face aux portraits d’ancêtres qui encombrent les couloirs mais qui en sait peut-être trop pour tout comprendre. La lanterne d’Aristote est le genre de livre qui nous rendrait facilement lyrique ou bavard, et ce serait là aussi le trahir, car sans cesser de jouer avec les codes de la littérature, nous renvoyant dans tous les âges de celle-ci d’un épisode à l’autre, il accepte la principale règle du jeu : raconter. Les fantômes de Proust ou de Stendhal si chers à Laget ont beau nous frôler, ils ne s’imposent pas, ils ne diminuent pas notre plaisir à parcourir avec lui les couloirs de son château rempli de livres et de lettres, fort de cette idée qu’un roman n’a pas de fin, qu’un écrivain en prolonge un autre, qu’un livre est l’enfant de tous les autres, les plus vils comme les plus grands. Cette foi en la littérature, en son perpétuel renouvellement inspire ce roman souvent drôle, d’un style remarquable (vous savez le style, cet aspect de la littérature qui semble déserter nos rentrées…), d’un souffle continuel, entre mélancolie et optimisme. Ce serait un désastre que cette lanterne n’éclaire pas notre automne, les livres intelligents sont trop rares pour laisser croire qu’ils ont tout leur temps.    D.V.

Nestor rend les armes

01sept

Dans les turbulences d’une rentrée que l’on pourrait baptiser cette année « Big is beautiful » étant donné la taille moyenne des nouveautés, il serait dommage de passer à côté d’une petite merveille d’une centaine de pages signée par Clara Dupont-Monod. Avec son titre à la Léo Malet, Nestor rend les armes (éditions Sabine Wespieser) met en scène en homme qui a choisi de se calfeutrer dans une carapace de chair qu’il s’est méthodiquement forgée au fil de repas excessivement copieux. Pourtant, chaque matin, cet homme qui ne redoute rien autant que les agressions du monde extérieur se fait violence et sort dans la rue pour aller rendre visite à sa femme. Allongée sous un drap blanc dans un lit d’hôpital, inconsciente, Melina est entre la vie et la mort. Délicat sujet que celui de l’obésité, mêlé à l’exil et au décès imminent de sa compagne de toujours ! C’est ainsi que Clara Dupont-Monod réalise un portrait remarquable dans lequel elle met délicatement à nu la personnalité d’un homme emmuré dans sa solitude, réfractaire à toute forme d’émotion ou de sentiment. Sa femme n’est pas encore morte que Nestor commence déjà à mettre de l’ordre dans ses affaires, pressé d’en finir et indifférent au deuil à venir. Contre toute attente, c’est la découverte des carnets intimes de Melina et de sa correspondance avec sa meilleure amie, restée en Argentine, qui ébranlera sa petite vie en apparence si parfaitement maîtrisée. Peu enclin à faire le bilan de sa propre existence, notre triste héros n’aura finalement de cesse de prolonger la vie de Melina. Servi par une écriture soignée empreinte de poésie, ce petit roman impressionniste permet à son auteur de poursuivre le fil d’une œuvre aussi forte que singulière, déjà très remarquée avec La passion selon Juette.

F.A.

Rouler

27août

Christian Oster aime arpenter les routes de France en voiture. A tel point qu’à la lecture des premières pages de Rouler, son dernier roman qui vient de paraître aux éditions de L’Olivier (et non pas chez Minuit, comme c’était le cas jusqu’à présent), nous avons presque craint de devoir revoir notre classement pour le ranger dorénavant en littérature de voyage ! C’eût été passer à côté de l’un des meilleurs romans d’un écrivain français que, décidément, nous aimons beaucoup.

Si les férus d’orientation géographique auront tout le loisir de suivre les déambulations de Jean sur le canevas des départementales françaises, l’auteur de Trois hommes seuls ne se contente heureusement pas de nous servir de guide à travers la partie méridionale de l’hexagone. En effet, le lecteur comprend assez rapidement que si le narrateur de Rouler tourne un peu en rond, s’il conduit sans hâte, se déplaçant au gré de ses rencontres hasardeuses, c’est parce qu’il est un peu perdu. « Et c’est en réfléchissant un peu à ça encore que j’ai pensé fugitivement que je n’avais pas envie de retourner à la voiture, en fait, et que j’allais rester ici et me laisser pousser la barbe », nous dit-il dans les premières pages. On le sent presque aussi absent au monde qu’un Meursault, assez solitaire, et plutôt égoïste dans son genre. Pas vraiment de quoi nous le rendre attachant. Et pourtant, son réel talent pour se retrouver empêtré dans des situations toutes plus loufoques et absurdes les unes que les autres en fait un personnage tour à tour émouvant, pitoyable et drôle. On pensera par exemple à sa réaction face à sa rencontre fortuite avec un ancien camarade de classe. Ce dernier lui proposant de l’héberger mais Jean prenant cette offre pourtant très chaleureuse comme une forme d’agression sans pour autant parvenir à décliner l’invitation sans détour, il tente en vain de s’y soustraire par une série de mensonges tous plus gros les uns que les autres, et finit par le suivre en voiture en direction de sa propriété, à l’affût de la première occasion pour bifurquer et reprendre son itinérance solitaire. Face à un tel déploiement de ruse et à une telle obsession pour la fuite, on ne peut qu’être surpris par ses efforts subséquents pour retrouver l’adresse de la propriété en question afin d’y établir momentanément ses quartiers ! En un mot, impossible de déterminer si le héros de ce roman très beckettien fait uniquement figure d’handicapé social ou s’il ne serait pas au contraire un rien tordu et manipulateur… A vous de voir !

F.A.

La belle amour humaine de Lyonel Trouillot

23août

Quelle est la place de l’homme sur cette Terre ? Que doit-il faire de sa vie ? Pourquoi naître blanc ou noir ? Où est donc passé la solidarité entre les êtres humains ? Tant de questions qui sont traitées avec humour, cynisme, tristesse dans le nouveau roman de Lyonel Trouillot : La belle amour humaine, publié aux éditions Actes Sud.
Anaïse n’a pas bien connu son père, c’est pourquoi elle décide d’entreprendre un long voyage pour Anse-à-Fôleur à Haïti.  Dans la voiture qui l’amène à destination, le guide parle sans cesse de tous les touristes qu’il a transportés, de leurs déplorables réflexions sur un pays qu’ils ne connaissent pas, de leur bêtise face à ce qu’ils appellent « l’exotisme » ou du comportement qu’ils ont les uns envers les autres. Sur un ton fraternel il met en garde la jeune femme contre ce qu’elle croit pouvoir trouver alors que d’autres ont échoué avant elle ou sur l’attitude désastreuse que peuvent avoir des hommes dits respectables.
Anaïse vit dans un monde de lumière. Que ce soit le jour où la nuit, les rues sont toujours éclairées à la capitale. Elle ne comprend pas les coutumes d’Anse-à-Fôleur, mais cela a peu d’importance comparée à sa présence en ce lieu magique où l’on chante, danse, joue pour célébrer la mort d’un homme plutôt que de le laisser seul entre quatre planches. Ici, elle découvrira d’autres couleurs et d’autres émotions qui étaient jusqu’alors bien enfouies dans ses gênes.
Après Yanvalou pour Charlie qui a remporté le prix Wepler en 2009, Lyonel Trouillot nous offre encore un merveilleux roman qui invite à se réconcilier avec l’espèce humaine et à donner le meilleur de nous-même les jours suivants.

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