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Fais pas l’Mariolle, on t’dit

27nov

louchetracs1.jpgBon, un titre pareil, c’est un peu facile pour évoquer la réédition par La Manufacture des livres des Louchetracs, de Jean Mariolle (si t’es pas trop cave, t’avais direct capté l’argument), édité en 1969 par Marcel Duhamel, alors dabe de la Série Noire et ravi de récupérer ce « témoignage » du fonctionnement de la truanderie parisienne. Pour Mariolle, se présentait une belle occasion de mettre à profit les heures passées à écrire en prison (il a visité la taule avec le statut de braqueur). Des accents d’André Héléna (autre grand oublié, même si l’anar de Leucatte n’avait pas le passé de Mariolle), des relents de Simonin, et une bonne histoire, solide comme un coffiot dernier cri.

D’abord, y’a Max – monsieur Maxime pour son garagiste – qui sort du trou, avec la sérieuse envie d’en découdre (avec la maison poulaga) et de se refaire la cerise, comme on dit. Et peut enfin retrouver ses collègues, et Mado, sa gagneuse et principale source de revenu lors des « moments calmes ». Ensuite, il s’agit de monter un casse (pas n’importe lequel : LE CASSE !) qui demande une équipe solide, des vrais hommes, quoi, et un plan sans faille : pour ça, on peut compter sur le Vieux, qui vit comme les honnêtes gens pour éviter de retourner en prison, et qui est toujours l’instigateur de plans impeccables… L’opportunité se présente, et bien, d’ailleurs : prévoyant, le vieux s’est acoquiné avec un couple, gardiens de leur état. Le gros lot tombe, et on propose une place en or au couple, dans l’immense bijouterie Mallay, véritable pays de cocagne pour nos malfrats, mais aussi inexpugnable qu’attirante. Pour préparer ce gros coup, il faut du temps et de la discrétion, qualités que possède très mollement Pierrot, l’un des affreux associés. Rincé, Pierrot tente un coup avec d’autres complices, mais se fait appréhender, mettant en péril le travail d’orfèvre imaginé par le vieux…

Pour tout dire, cette typique série noire des années 60 a un goût un peu désuet, mais totalement délicieux et ravira les amateurs de Simonin, de Giovanni ou de Bastiani, sans oublier, pour les autres, une belle leçon d’argot, qui pallie au manque de La Méthode à Mimile, d’Alphonse Boudard, épuisée depuis longtemps (et qui a servi à votre humble serviteur, comme vous l’aurez remarqué !).

De la rue à la plume.

30mai

 

Jehan-RictusOn oublie bien souvent que certains poètes ont choisi délibérément de se frotter à la langue âpre, corsée, terriblement sincère de la rue plutôt qu’à celle académique, policée – trop – des meilleurs cénacles. Jehan Rictus est de ceux-là: sa langue est aux antipodes de celle de Mallarmé, il est un frère de Villon ou de Bruant, son contemporain. En effet, si Rictus devait être associé à quelque autre poète, ce serait à Aristide Bruant, le beuglant des bastringues qui racontait la vie des miséreux et autres gagne-petit entre la Villette et la place Maubert! Quelques enregistrements sonores – rares – de ce dernier demeurent mais quid de notre poète Jehan Rictus? Les meilleurs bibliophiles qui nous liront auront sûrement chiné quelques uns de ses rares opuscules illustrés et auront vu leur pécule sensiblement grevé car notre poète est côté dans ces cercles dont le goût, dans ce cas précis, ne saurait être remis en question… Car, bien avant Monsieur Prévert et nos rimeurs banlieusards qui, eux, ont perdu depuis bien longtemps tout idéalisme, il y eut un poète qui se fit le porte-parole des humbles, des peines et des joies de tous les prolos de la terre dans une langue marquée et rythmée par l’oralité. Les Éditions Au Diable Vauvert redonnent la parole à cette voix qui fut en son temps reconnue et appréciée à sa juste valeur. Ce petit recueil n’a rien de diabolique – n’en déplaise à la maison d’édition qui lui redonne vie aujourd’hui – mais il fut en son temps révolutionnaire quand la vogue était aux surenchères stylistiques des poètes symbolistes et décadents! Les Soliloques du pauvre, qui parurent pour la première fois en 1896, rendirent notre homme célèbre notamment dans les cabarets montmartrois où ce dernier se frottait à un public conquis par la verve et la lucidité qu’il exprimait dans ses tours de chant.

De son vrai nom Gabriel Randon, Jehan Rictus (1867-1933) eut une vraie destinée de poète: sa vie est marquée par son lot de malheurs et de désillusions. Une enfance martyre, entre deux pays (la France et l’Angleterre où vivait son père, en conflit permanent avec une mère fantasque et cruelle qui fit de son fils son souffre-douleur); le dur apprentissage de la vie, entre petits boulots et grande misère avant les début dans l’écriture et la reconnaissance.

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Physiquement l’homme est grand, voûté, d’une sècheresse inquiétante (son roman Fil de fer – son surnom de gavroche parisien- , petit bijou introuvable, retrace son enfance à la Poil de carotte) et sa poésie est tout entière consacrée à l’observation des êtres et des choses, à l’expression pleine et entière d’une réalité sociale. Rictus prend très tôt conscience de la nécessité de trouver une langue pour cela, celle-ci doit faire corps avec le monde décrit et seul le parler populaire, l’argot – du fait de sa truculence visuelle et de sa musicalité- permet de dire cette réalité. Rictus veut frapper fort et il ne va ménager personne grâce à cette formule poétique d’un nouveau genre. Ouvertement anarchiste et anticlérical, le poète va troquer l’alexandrin contre l’argot des faubourgs et va conter les grandes misères et les petites joies des laissés-pour-compte de la société. Celui qui prend la parole ici est un vagabond sans le sou, un « écrasé» de la vie, un personnage falot, philosophe à sa façon, adorateur de la bouteille, lassé de ses semblables et particulièrement des politicards, des capitalistes, de Dieu et de son rejeton de Fils. Les hypocrites, les charitables, les vertueux, les bien-pensants, les défenseurs de l’ordre et de la morale, personne ici n’est épargné. La révolte éclate à chaque mot et ce ne sont pas les accents d’un accordéon qui accompagnent ces complaintes mais bien la rumeur populaire des communards dont le souvenir nourrira toutes les luttes sociales du siècle qui s’annonce. La détresse mais aussi l’humour, l’(auto)-dérision baignent chaque page – le face-à-face entre notre noctambule ivre et le Fils de Dieu ne manque pas de piquant!- l’émotion, la révolte, la tristesse participent de cette lecture. Rictus fait appel à notre propre humanité, il fait vibrer en chacun de nous cette tendresse pour l’humble et le juste. Et comment ne pas éprouver une empathie réelle pour cet individu – archétype de l’humble, du faible, du résistant ordinaire – qui, dans une langue neuve, libérée de sa gangue d’artifices et de compromissions, fait de ces Soliloques un vrai pamphlet social et un ode à la liberté. Ceux qui jugent combien la langue de la rue a droit de cité, combien elle peut exceller par sa verdeur, sa causticité, sa simplicité, à rendre compte des réalités de l’existence, à coller au plus près de nos consciences, ce livre est pour vous. Digne héritier de Villon, Jehan Rictus retrouve enfin sa place dans nos bibliothèques personnelles.

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