Posts Tagged ‘belezi

Témoin d’une guerre

09sept

Le petit roi est mort ce jour-là, ou presque. Le jour où il a enfoncé son poing dans la crème chantilly de son gâteau d’anniversaire, le jour où sa mère a claqué la portière de sa voiture et l’a laissé là, chez ce grand-père taiseux et tendre qu’il connaissait à peine. « C’est un soir d’août, roussi de chaleur, qui donne envie de pleurer » et Mathieu, 12 ans, tente de comprendre ce qui ne peut s’expliquer, cet exil contraint, forcé, pour deux ans lui dit-on, peut-être davantage, qu’il n’a pas mérité mais dont il se sent coupable. Dans « ce repli de terre pauvre », sa mère l’a abandonné à l’amour maladroit mais réel d’un vieil homme. Loin désormais de la guerre qui a jeté ses parents l’un contre l’autre dans des scènes si violentes qu’elles le visitent encore comme à l’improviste, en invités mal-venus, ce petit témoin d’un conflit qui n’était pas le sien trouve un refuge tout relatif dans ces vastes paysages où il s’essaie à de nouveaux pouvoirs, martyrisant et torturant les animaux, enflammant une poule, éventrant un rat d’eau, ou donnant un poussin trop naïf à dévorer vivant au cochon, tandis qu’au collège, quand les forêts auront été mises à nu par l’automne, le pauvre Parrot, trop faible, lui servira de bouc émissaire et absorbera sa violence.

Mathieu Belezi fait trembler son lecteur : d’émotions, de beauté, de frissons. Pas une émotion faite de bons sentiments, jamais, mais celle qui ose dire la violence de l’enfance, son désir de chair, de passion, de mort et de puissance. Il ose le cru, le sang et l’orage, mêlés à la beauté  simple des étoiles et des feuilles nouvelles. Il y a chez cet auteur une plume que beaucoup pourraient lui envier, singulière, ardente, de celle qui vous fait regretter de tourner la dernière page mais vous donne le bonheur de vous accompagner longtemps.

ps : et s’il fallait vous convaincre que Mathieu Belezi est un auteur d’exception qui a conquis nos yeux de lecteurs, c’est ici.

Requiem algérien

03mai

plantation d'oliviers« C’était notre terre… ». Comment dire le passé des colons d’Algérie sans tomber dans le piège de la nostalgie coloniale comme le titre pourrait, à tort, le laisser croire ? Mathieu Belezi, dont les romans semblent s’ancrer davantage à chaque parution dans un décor méditerranéen, ose relever le défi de se frotter à un sujet que peu d’écrivains français ont tenté d’aborder de manière frontale et directe, la vie d’une famille française, grands propriétaires d’une terre africaine que l’Etat français leur a vendu pour une bouchée de pain. Le pari est osé parce que la blessure est encore vive, pansée par le poids des secrets, des choses tues, recouvertes avec soin par les témoins encore vivants d’une histoire très récente.

 Belezi fait entendre les voix de la famille Saint-Andrée/Jacquemain, propriétaires de Montaigne, « six cent cinquante trois hectares de bonne terre africaine » dans un roman polyphonique entêtant, obsédant par le souffle donné, les répétitions offertes par l’une ou l’autre voix comme autant d’échos, de résonances, de dissonances, parfois, comme si le rythme insufflé par l’auteur illustrait non pas une vérité mais bien une multiplicité de points de vue, de ressentis.

Tel un chef de chœur, Belezi ouvre la partition et lance les différents monologues : Hortense, née de Saint-Andrée tricote des pull-overs enfoncée entre les deux oreilles de son grand fauteuil pour les distribuer aux ouvriers en prévision des rigueurs de l’hiver, Ernest, son mari, officiellement chasseur de renards mais en réalité chasseur de jupons retroussés mourra sur le ventre d’une prostituée, Claudia et Marie-Claude, les deux sœurs, quitteront le domaine devant la peur mais ne pourront jamais tout à fait l’oublier, et Antoine leur frère, aurait hérité du domaine s’il n’était passé du côté des fellaghas et n’avait été abattu par l’OAS pour ses activités de poseur de bombe. Et puis il y a Fatima, « l’esclave, la bonne, la domestique, la femme de peine, la maritorne, la servante, la soubrette, la souillon », celle qui reste parce qu’elle n’a aucun lieu où aller, parce qu’elle n’a jamais été payée, celle qui a élevé les enfants de Montaigne en leur chantant des berceuses kabyles et en leur tenant les bras lors de leurs premiers pas sur la terre chauffée par le soleil, Fatima dévouée jusqu’à la fin à cette famille à laquelle elle a consacré sa vie entière.

Il règne dans ce roman âpre d’une singulière ampleur un souffle de tragédie : celle des guerres fratricides dont nul ne peut sortir indemne. Loin de toute sentimentalité et de tout jugement moral, Mathieu Belezi signe un livre dense à la construction virtuose, habité par une immense force d’évocation, sublime hommage à une terre déchirée par l’Histoire, aussi belle que violente.

Je vole

20juil

oiseau en volDeuxième titre de Mathieu Belezi à paraître dans la très belle collection Motifs, Je vole pourrait être considéré comme le  triste reflet d’une société impitoyable. Il serait pourtant dommage de ne voir dans ce splendide roman qu’une thématique dépressive.

Disons-le tout net, l’écriture de  Mathieu Belezi  sublime son sujet. Le sens du détail, de l’image poétique, la force de suggestion émerveille le lecteur qui ne peut dès lors que verser dans l’empathie la plus vive pour ce personnage exclu malgré lui de la société des hommes. A 40 ans, chômeur en fin de droits , dépressif, divorcé, il a pour seule lumière dans son existence  la présence solaire de sa petite fille avec laquelle il déploie ses ailes le dimanche… Jouant à l’oiseau tous les deux, écartant les bras, dévalant les dunes de ce bord de Méditerranée où le soleil semble toujours ne briller que pour les autres, le père et sa fille échappent pour quelques heures à cette société qui contraint, étouffe, lamine, humilie et vole aux hommes ce qu’ils ont de meilleur en eux, leur dignité, leur liberté.

Plus noir qu’Une sorte de dieu qui laissait à son personnage principal une porte de sortie vers une certaine lumière, Je vole est le roman de la chute, celle d’un homme poussé de force vers un choix terrible, celui d’abandonner la partie de ce jeu de dupes qui est devenu pour lui un miroir sans tain. Dérive d’un homme poussé par ses pairs vers un monde dénué de sens et d’intérêt, Je vole est un roman pourtant placé sous le signe su soleil, celui de la Méditerranée. Le soleil ne brillerait-il pas pour tous de la même façon ?

Victimes autant que coupables pourrait-on dire des personnages de Belezi : comme dans Une sorte de dieu, le sentiment d’être une victime consentante et d’être responsable de ce dont on souffre affleure bien souvent. Leur éducation les a domestiqués au point que le sentiment de révolte leur est presque étranger , la désobéissance impossible.

Alors, voler pour « fuir l’ici bas », glisser dans le sillage de sa fillette avec sa robe « en queue d’hirondelle » du haut des dunes, battre des bras pour croire un instant à l’existence de la liberté…et s’envoler pour clore son destin.

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur