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Nancy Horan à America

18nov

Très remarqué lors de sa sortie en septembre de l’année dernière, le premier roman de Nancy Horan s’inspirait de la vie de l’architecte Frank Lloyd Wright. Mais contrairement au roman de T.C. Boyle (Des femmes, éditions Grasset) dont la sortie quasi concomitante était assez amusante), Loving Frank se plaçait du point de vue de l’une des femmes (or il semblerait qu’il y en ait eu plus d’une !) qui ont peuplé la vie de ce grand architecte, Mamah Borthwick Cheney en l’occurrence, dont le mari a eu la mauvaise idée de solliciter Frank Lloyd Wright peu après leur mariage.

Rencontrée à Vincennes lors du Festival America, l’auteur de ce passionnant roman publié aux éditions Buchet-Chastel nous a accordé quelques mots.

Un écrivain, des machines

28sept

Quand nous lui avons proposé de tourner un petit clip pour présenter son premier roman paru chez Buchet-Chastel, Jean Bernard-Maugiron nous a suggéré de nous rendre dans un lieu très méconnu de Bordeaux, le Musée de l’Imprimerie, animé par quelques passionnés qui désespèrent de voir leur musée fermé par décision administrative quand il recèle tant de trésors qu’on ne peut voir nulle part ailleurs. L’occasion était trop belle pour la manquer : nous avons donc suivi le jeune auteur dans ce lieu étrange où s’agitent les fantômes de professionnels en train de disparaître et quelques messieurs passionnés qui ont à coeur de transmettre la passion de leur métier. C’est donc dans ce décor que nous avons demandé à Jean Bernard-Maugiron de nous en dire plus sur ce bizarre Victor et sa linotype. Nous reproduisons l’article publié sur ce blog cet été, histoire de rappeler tout le bien que nous pensons de ce petit roman décalé et surprenant.

Jean Bernard-Maugiron a de quoi nous surprendre. D’abord parce qu’on serait tenté de l’appeler Jean-Bernard et qu’il n’en est pas question : son prénom est bien Jean (mais nous ne l’appelons pas encore Jean). Ensuite parce qu’il nous offre un petit roman qui devrait être une des jolies sensations littéraires de la rentrée et qu’il ne nous en avait rien dit lorsque nous le croisions dans nos murs où il fait de très discrètes apparitions qui ne nous laissent guère le temps de parler littérature, il faut bien l’avouer. C’est à l’éditrice Pascale Gautier (par ailleurs elle-même auteur très douée, souvenons-nous du récent Les Vieilles) que l’on doit cette parution pour la rentrée de Buchet-Chastel. Du plomb dans le cassetin est bref, se lit d’un trait comme on dévore le journal. Mais si les nouvelles du jour s’oublient vite, l’histoire du petit employé héros de ce livre imprime dans la cervelle sa folie. Le titre, un peu énigmatique pour les profanes, nous renvoie à un univers en voie de disparition face à l’invasion définitive des machines, celui des cassetins, ces lieux (par métonymie) où des ouvriers très spécialisés qui constituent une sorte de caste dans le monde de la presse, avec ses privilèges et ses coutumes, fondaient le plomb des caractères et où désormais ils corrigent les textes avant l’envoi à l’impression. Des dizaines d’année dans cette ambiance, à défaut de vous forger le caractère, vous bousillent la santé, mentale notamment, et il est vite évident que Victor qui tente laborieusement de nous narrer ses aventures et ses souvenirs, a quelques circuits encombrés. Car on a beau avoir écrit ou composé des phrases toute une vie, quand il s’agit de coucher sur la papier la sienne, d’en vanter les gloires et les petitesses, les anecdotes poilantes et les vacheries plumantes, c’est une autre histoire. Il rame sec notre Victor et tout s’embrouille pour ce typographe qui a connu le prestige et qu’on a ravalé au service nécrologie où il  fait quelques mémorables boulettes (de viande morte). Ce n’est pas un lecteur même s’il passe la journée dans les mots, son truc à lui c’est plutôt les trains, les petits, ceux avec lesquels on peut jouer au dieu des aiguillages, un hobby qui ne dérange plus maman, écroulée dans un coin de l’appartement. Jean Bernard-Maugiron tient dès le début du livre un ton, une voix, qu’il ne lâchera plus, obsédant dans sa réitération qui se délite. Victor s’embrouille mais sur le métier il remet son ouvrage, persiste, insiste, s’énerve. On aura bien soin de ne pas trahir le secret d’un roman trop bref pour en dire beaucoup, mais il nous faut insister sur la véritable réussite du projet, cette plongée au coeur d’un métier trop joli pour être honnête jusqu’au bout. Quelques correcteurs s’occuperont des nombreux articles que lui vaudra cette réussite, rêvons qu’ils trouvent le temps de découvrir ce premier roman mieux que prometteur

Du plomb dans la cervelle

16juil

un cassetinJean Bernard-Maugiron a de quoi nous surprendre. D’abord parce qu’on serait tenté de l’appeler Jean-Bernard et qu’il n’en est pas question : son prénom est bien Jean (mais nous ne l’appelons pas encore Jean). Ensuite parce qu’il nous offre un petit roman qui devrait être une des jolies sensations littéraires de la rentrée et qu’il ne nous en avait rien dit lorsque nous le croisions dans nos murs où il fait de très discrètes apparitions qui ne nous laissent guère le temps de parler littérature, il faut bien l’avouer. C’est à l’éditrice Pascale Gautier (par ailleurs elle-même auteur très douée, souvenons-nous du récent Les Vieilles) que l’on doit cette parution pour la rentrée de Buchet-Chastel. Du plomb dans le cassetin est bref, se lit d’un trait comme on dévore le journal. Mais si les nouvelles du jour s’oublient vite, l’histoire du petit employé héros de ce livre imprime dans la cervelle sa folie. Le titre, un peu énigmatique pour les profanes, nous renvoie à un univers en voie de disparition face à l’invasion définitive des machines, celui des cassetins, ces lieux (par métonymie) où des ouvriers très spécialisés qui constituent une sorte de caste dans le monde de la presse, avec ses privilèges et ses coutumes, fondaient le plomb des caractères et où désormais ils corrigent les textes avant l’envoi à l’impression. Des dizaines d’année dans cette ambiance, à défaut de vous forger le caractère, vous bousillent la santé, mentale notamment, et il est vite évident que Victor qui tente laborieusement de nous narrer ses aventures et ses souvenirs, a quelques circuits encombrés. Car on a beau avoir écrit ou composé des phrases toute une vie, quand il s’agit de coucher sur la papier la sienne, d’en vanter les gloires et les petitesses, les anecdotes poilantes et les vacheries plumantes, c’est une autre histoire. Il rame sec notre Victor et tout s’embrouille pour ce typographe qui a connu le prestige et qu’on a ravalé au service nécrologie où il  fait quelques mémorables boulettes (de viande morte). Ce n’est pas un lecteur même s’il passe la journée dans les mots, son truc à lui c’est plutôt les trains, les petits, ceux avec lesquels on peut jouer au dieu des aiguillages, un hobby qui ne dérange plus maman, écroulée dans un coin de l’appartement. Jean Bernard-Maugiron tient dès le début du livre un ton, une voix, qu’il ne lâchera plus, obsédant dans sa réitération qui se délite. Victor s’embrouille mais sur le métier il remet son ouvrage, persiste, insiste, s’énerve. On aura bien soin de ne pas trahir le secret d’un roman trop bref pour en dire beaucoup, mais il nous faut insister sur la véritable réussite du projet, cette plongée au coeur d’un métier trop joli pour être honnête jusqu’au bout. Quelques correcteurs s’occuperont des nombreux articles que lui vaudra cette réussite, rêvons qu’ils trouvent le temps de découvrir ce premier roman mieux que prometteur.

 

Une tête bien pleine dans un bureau bien vide

08mar

Le bureau videMême si vous n’avez pas jugé utile d’aller le voir au cinéma, vous avez certainement entendu parler du dernier film dans lequel joue George Clooney, In the air. Vous savez, c’est l’histoire (adaptée du roman de Walter Kirn) de ce consultant en management qui travaille pour un prestataire de services quelque peu particulier. Il s’agit de prêter main forte à des PDG de grosses sociétés qui préfèrent s’abstenir d’effectuer eux-mêmes les licenciements qu’ils estiment nécessaires, en partie à cause des réactions que cela génère chez les employés concernés. En effet, il existe toute une gamme de comportements plus ou moins violents allant de la simple insulte ou menace, à l’agression physique, en passant par l’indignation ou les crises de larmes. Et, même si on n’y pense pas souvent, tout directeur qui remercie des membres de son personnel s’expose à un autre type de réaction non moins extrême, à savoir celle de l’ex-employé qui refuse tout bonnement de quitter son lieu de travail. Et c’est précisément cette attitude insensée qui fait l’objet du dernier roman de Frank de Bondt intitulé Le bureau vide (Ed. Buchet-Chastel). « Ils ne m’auront pas », déclare le narrateur dès la première ligne. Le ton est donné, cela ne fait aucun doute. Récemment licencié à cause d’une fusion entre la Maison et une autre société, notre homme a décidé d’embarrasser sa hiérarchie en continuant à occuper son bureau, alors que celui-ci se vide au fur et à mesure de tout son mobilier. « Habiter son bureau sans autre but que d’y séjourner en paix et parfaitement désoeuvré ne s’improvise pas, nous confie-t-il. Les premiers jours, la tentation de rompre l’inaction est permanente. Toute idée qui passe par la tête à tendance à vouloir se matérialiser dans un coup de téléphone ou une note. » Pour avoir une chance de remporter cette guerre des tranchées, « il est important de savoir s’occuper sobrement. Je bricole donc : mots croisés, échafaudages d’allumettes, calcul mental, découpage du journal, cocottes en papier, exercices de mémorisation. A l’occasion, j’en profite pour raccommoder la pointe d’une chaussette ou recoudre un bouton de chemise. De menus travaux plutôt plaisants pour qui sait prendre son temps. La résistance est un exercice subtil de composition. Il convient de reconstituer ses forces sans relâche, de pouvoir les convoquer, intactes, dès que l’on subodore une offensive ennemie. J’ai appris à vivre en état d’alerte. » Aussi absurde qu’entêtée, cette résistance par l’acte de présence auquel s’adonne notre homme n’est pas sans évoquer L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation de Georges Perec.

F.A.

Le point de non retour

19oct

callisto.jpgTout commence comme ça : « Mon nom est Odell Deefus. Je suis blanc, et pas noir, comme vous pourriez le croire juste en entendant mon nom. » Et alors, allez-vous dire ? Alors ? Vous venez de mettre le doigt (le bras ?) dans un engrenage infernal. Odell Deefus arrive à Callisto, ça devrait lui permettre un nouveau départ. Pourtant, c’est l’impasse : en bon Américain, Odell aimerait aller faire la guerre en Irak (enfin, trouver un boulot, surtout, car les qualifications n’étouffent pas ce brave Odell, et se faire tuer, estime-t-il, est à la portée de tout le monde). Pourtant,  sa voiture tombe en panne dans cette perdue petite bourgade, et le charmant type, Dean, qui le recueille a préalablement assassiné sa tante, qui repose (en paix ?) dans le congélateur. Et ce n’est que le début des ennuis : Torsten Kroll maltraite son personnage avec allégresse, avant que la situation, devenue franchement inextricable, ne bascule totalement dans le tragique le plus sombre : les démons sécuritaires débarquent à Callisto, car Dean est introuvable et s’était converti à l’Islam peu de temps avant de disparaître…

Callisto, malgré les airs patauds de son héros, a le trait jusqu’au-boutiste et acéré, c’est indéniablement une grande réussite, un tableau noir sous l’égide de Jim Thompson, de Robin Cook ou de Charles Williams, une fable absurde et violente, satire caustique et désespérée d’une société déroutante.

 deadendcallisto.jpeg

P.S. Les rumeurs les plus folles circulent quant à Torsten Kroll, auteur a priori australien. Pour tout vous dire, ici, on ne sait absolument rien de plus !

L’élégance de mes assassins

12août

Carte IndeQuatre ans tout rond après le succès retentissant de Loin de Chandigarh, Tarun J. Tejpal revient avec un roman qui promet encore une fois de faire parler de lui. Bien qu’il continue d’être publié par les éditions Buchet-Chastel, son nouveau roman, intitulé Histoire de mes assassins, diffère très fortement du premier.

Si les données de départ sont des plus simples – un journaliste renommé apprend un dimanche matin par la télévision que l’on a tenté de mettre fin à ses jours -, Tejpal nous embarque néanmoins dans une histoire passionnante au cours de laquelle est effectuée une radiographie  de l’Inde sur la période allant de la partition à nos jours. En effet, au cours de ce livre qui ne peut que frapper le lecteur par la perfection de sa construction narrative, va être dessiné tour à tour le portrait de cinq hommes – ces cinq individus que tout séparait avant qu’ils n’aient en commun un seul et même dessein meurtrier. Ainsi, il raconte l’histoire de Chaku, de Kabir M, de Kalya, de Chini et de Hathoda Tyagi. Loin de les condamner sans réfléchir, l’auteur nous invite à admettre qu’ils puissent être victimes du pays qui les a vu grandir, en invoquant les maux bien connus de l’Inde post-Partition, à commencer par les problèmes de caste, la religion, la pauvreté, et la corruption…

Il signe un véritable roman coup de poing, dans lequel on retrouve la verve et l’humour qui le caractérisaient déjà dans Loin de Chandigarh, lui promettant ainsi un accueil des plus chaleureux.

 

En guise de teaser, voici les délectables premières lignes…

« Un couteau est un bel objet. Il n’est pas fait pour tuer. Pour ça, il y a le pistolet. Le couteau sert à effrayer, à semer la terreur dans la mémoire de ton adversaire. Le couteau est un instrument d’orfèvre, le pistolet un ustensile de quincailler. Une balle ne te donnera jamais la finesse, la précision d’une lame. Avec un couteau, tu peux décider de la punition exacte que tu veux infliger. Faire une incision de douze centimètres de long, un trou de cinq centimètres de profondeur, trancher la moitié d’un doigt, épointer le nez, sectionner la langue en deux, couper un testicule en rondelles, agrandir la taille d’un trou du cul, effiler les oreilles, dessiner une fleur sur un torse, une étoile sur une joue. Tu peux réaliser toutes ces jolies choses. Si les circonstances l’exigent, tu peux aussi sortir les entrailles, découper le coeur, planter un drapeau dans la cervelle. Avec un pistolet, une seule chose est possible : un trou dans la peau. Les tueurs utilisent une arme à feu. Les artistes préfèrent l’arme blanche. »

 

 F.A.

L’annonce faite à Lafon

22juin

cantal.jpgVous en souvenez-vous, nous avions sélectionné pour le deuxième Prix Lavinal le roman de Marie-Hélène Lafon Les derniers indiens dont l’ambiance lente et inquiétante nous avait séduits? Notre curiosité était donc vive de découvrir son prochain roman L’annonce qui paraitra le 3 septembre prochain de nouveau chez Buchet-Chastel. Promesse tenue, car nous voici emballées et impatientes, après l’avoir lu, de le voir arriver pour le conseiller à tous nos lecteurs les plus amateurs de finesse. Comme le précédent, il se déroule dans cette campagne qui ressemble encore à de la campagne, où l’on mijote entre soi la tambouille des vieilles rancunes, des sales échecs ou des familles en ruine, et où l’étranger reste quoiqu’il advienne un étranger. La Cantal est le lieu de prédilection de cette romancière qui y a trouvé un territoire âpre où sa science du non-dit se plante dans un décor à sa mesure. Pays de taiseux et de solitaires indécrottables, ce coin de montagnes abrite des paysans voués à la solitude. Le héros du roman a choisi de s’attaquer à cette malédiction et, comme quelques uns, passé une annonce dans Le Chasseur Français dans l’espoir qu’un écho lui ramènera une femme patiente et courageuse avec qui partager une couche de vieillesse. C’est Annette qui va débarquer avec son fils, fuyant le Nord de ses échecs et prête à des renoncements qu’elle ne mesure cependant pas. Car chez ces gens-là, les gestes servent à parler et ils ont souvent des allures de menace. Solide, Annette veut gagner sa place et le coeur de cet homme presque cinquantenaire qui n’a quasiment jamais entendu parler d’amour, ce Paul qui affrontent ses vieux oncles, des tyrans que les décennies ont transformés en pierres inusables et insensibles. Refusant un humour qui corroderait de son acide un texte parfaitement maîtrisé, s’interdisant l’enjolivement qui rendrait suspect son propos, Marie-Hélène Lafon, toute en nuances, nous installe dans son histoire, nous confie ses personnages, nous fait gravir ses montagnes perdues avant de nous laisser orphelins d’une histoire que nous rappeler en l’évoquant devant nos clients nous permettra chaque fois de ressusciter. Nous pouvons donc l’annoncer : le prochain Marie-Hélène Lafon est un petit trésor. Il n’y aura qu’un été à passer pour le découvrir.

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