Posts Tagged ‘gallimard

L’interprétation du mal

08fév

 

Paru aux Etats-Unis en 1996 et récompensé par un Edgar Poe Award (équivalent américain de notre Grand prix de littérature policière), Au lieu-dit Noir-Etang est un de ces parfaits romans noirs à côté duquel il eût été dommage qu’un de ses éditeurs français (Gallimard et ici, Le Seuil) ne le traduise pour ses lecteurs de plus en plus nombreux.  Pourtant, Thomas H. Cook n’est pas un néophyte dans la vaste sphère du polar en majorité américaine : né en 1947, ses romans sont traduits depuis 1981 dans la Série noire (son troisième, Haute couture et basses besognes est encore disponible dans la mythique collection, courez vite avant épuisement !) puis, après un détour aux éditions L’Archipel (4 romans dont deux disponibles dans la collection Livre de poche), Gallimard et Le Seuil se partagent la notoriété grandissante et méritée de ce grand romancier. Pour le connaître, nulle crainte d’un livre à lire avant l’autre puisque contrairement à la majorité des auteurs policiers ses 17 romans sont parfaitement indépendants, nul personnage récurrent mais une grande maîtrise de l’art de la narration, une écriture d’une rare élégance, des motifs obsédants mais qu’il sait à chaque fois renouveler en profondeur, preuve que la signature d’un écrivain de cette trempe est peut-être de réécrire à chaque fois le même livre sans que jamais le lecteur ne ressente l’impression d’un déjà dit ou vu (à propos de l’histoire) ou d’un déjà lu (à propos du style). Et les auteurs qui lassent leurs lecteurs finalement déçus des mêmes personnages et des mêmes « recettes » trop prévisibles  sont légion dans l’univers du polar qui demande à surprendre pour tenir en haleine…

Au contraire, Thomas H. Cook apporte du « sang frais » à chaque publication que nous attendons et dévorons avec le même plaisir. Rappelez-vous les éloges que nous lui avions déjà tressés lors de la sortie de quelques-uns de ses précédents titres comme Les feuilles mortes. Parallèlement à la publication de ce nouvel opus, vous pouvez lire Les leçons du mal qui vient de paraître en format de poche chez Points et que nous avions déjà défendu l’an dernier sur ce blog.

Au lieu-dit Noir-Etang, à l’instar de plusieurs romans de Thomas H. Cook, navigue entre le passé et présent,  la narration du drame qui s’y est déroulé étant assurée par Henry, adolescent (voix qu’affectionne particulièrement l’écrivain) et témoin privilégié d’une « folle passion amoureuse » forcément destructrice au moment des faits entre 1926 et 1927. Devenu une cinquantaine d’années après un vieil homme solitaire, il confesse être à jamais marqué par l’horreur et incapable de partir de sa ville natale Chatham en Nouvelle-Angleterre (sud-est de Boston). Tel était pourtant son plus ardent désir lorsqu’il fut un élève de Chatham School, institution dirigée de main de maître par son père si guindé et austère qu’il semble se (con)fondre parfaitement dans le tableau de cette province étriquée et puritaine et en cela méprisé secrètement par ce fils aux aspirations plus hautes. La brèche va s’ouvrir avec l’arrivée de deux nouveaux professeurs lors de cette rentrée scolaire de 1926:  Mlle Elizabeth Channing qui enseigne les arts plastiques capte de suite l’attention de Henry en lui insufflant un vent d’indépendance propice aux rêveries d’un ailleurs incarné par la mémoire de son père , écrivain voyageur qu’elle accompagna et dont elle fera lire à cet élève assidu le passionnant journal de ses pérégrinations dans le monde. Elle ne sera pas la seule à partager Milford Cottage bordé par le fameux étang : Leland Reed, professeur de lettres être lui-même épris de liberté, emménage un peu plus loin avec sa femme et leur petite fille Mary. Dès le début réside la savante maîtrise du romancier qui sait jouer avec les sauts dans le temps, doser notre attente et nos pressentiments, toujours entretenus et savamment dissipés au fur et à mesure de la narration. Le lecteur se trouve dès le départ mis en position de savoir qu’un drame de l’adultère s’est joué un an plus tard, grâce à la position de témoin privilégié de l’adolescent et aux dépositions d’un procès inculpant Mlle Channing, sans pour autant émousser le suspense (de quoi est-elle accusée ? qui sont les morts évoqués?) qui s’est joué dans les profondeurs des souvenirs qui remontent progressivement à la surface de la mémoire d’un vieil homme qui n’a jamais pu connaître l’amour à cause des retentissements personnels cette « affaire de Chatham School ». Happé par une vérité complexe qui gît au fond des eaux verdâtres de cet étang fatal, le lecteur endosse passionnément la peau d’un détective qui rouvrirait avec Henry les archives laissées en héritage par ce père qu’il avait si mal compris à l’époque. Le jugement moral sur les apparences, les préjugés sur les êtres et les évènements, les relations complexes père/fils (déjà présentes dans Les feuilles mortes), les illusions romantiques de l’enfance balayées par l’adulte devenu (on pense là à Seul le silence de R.J Ellory), les ambiguïtés de la vérité sont quelques unes des réussites majeures de ce roman noir et des thèmes chers de l’auteur hanté par la question du soupçon et par la réflexion autour de l’interprétation du mal. Qu’a donc vraiment vu Henry au Noir-Etang ce jour-là ?

Remarquablement construit comme une tragédie (5 actes d’ une tension en crescendo jusqu’à la révélation vraiment finale) , ce roman fait notamment penser à La lettre écarlate de Hawthorne (« l’écharpe rouge de Mlle Channing flottant derrière elle comme un tissu couvert de sang » – page 347) tant l’atmosphère viciée de cette petite ville qui condamne à cette époque l’adultère jugé comme un crime aussi grave que le meurtre s’acharne contre les amants. Leur désir de fuite à bord d’un voilier que construit M. Reed avec l’aide de Henry rendrait ce roman terriblement et exclusivement romantique puisque l’amour fou se finit dans un « tourbillon de morts » : meurtres, suicides, folie. Le talent de Thomas H. Cook est alors d’insuffler à cette trame ultra classique et littéraire (Elizabeth est comparée à Mme Bovary et, avec Leland, au couple Catherine/Heathcliff des Hauts de Hurlevent de Emily Brontë) une ambiguïté propre au genre noir et qui ne sera levée qu’à condition que le lecteur soit très attentif aux dernières pages du roman. Là affleure très subtilement « une » vérité à peine dicible du « noir secret » qui engloutit tous les personnages, et avec eux le lecteur qui refermera le roman, fasciné.

L’encre de Jaccottet

13jan

« Je me redresse avec effort et je regarde :

il y a trois lumières, dirait-on.

Celle du ciel, celle qui de là-haut

s’écoule en moi, s’efface,

et celle dont ma main trace l’ombre sur la page.

 

L’encre serait de l’ombre.

Ce ciel qui me traverse me surprend.

 

On voudrait croire que nous sommes tourmentés

pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment

  l’emporte sur ces envolées, et la pitié

noie tout, brillant d’autant de larmes

que la nuit. »

 

Après la magnifique anthologie en deux volumes de la poésie du XXème siècle (parue en 2002 puis 2005 chez La Dogana) que Philippe Jaccottet consacra aux poètes francophones puis européens, Gallimard a eu l’excellente idée de publier directement en format de poche un large choix  de textes dans l’oeuvre abondante de cet auteur publié depuis plus de cinquante ans chez l’ éditeur centenaire, et récompensé l’an passé par le prestigieux prix Schiller (voir notre blog) ou encore, quoique plus anecdotique mais symbolique, par son inscription en 2011-2012 au programme du bac de français. Et quoi de plus délicat et pertinent que de demander à l’intéressé lui-même de procéder à cette sélection qui embrasse tant ses poèmes que sa prose poétique, sans oublier la somme de notes consignées depuis 1954 dans les quatre carnets de La Semaison. Les six sections structurant ce florilège figurent bien entendu des jalons dans le parcours d’une vie vouée à la création,  mais révèlent autant de trouées de lumières sur laquelle l’ombre et le froid gagnent peu à peu, inexorablement.  Cependant rien ne semble entamer à plus d’un demi-siècle de distance  la contemplation de la nature arpentée dans sa retraite de Grignan. Son fascinant mystère qui accompagne les longues marches et les rêveries de ce voyageur infatigable relance interminablement l’étonnement et le désir d’y apposer des mots, à l’image de la « lumière incompréhensible » de fleurs rencontrées qui partagent alors le même langage que la poésie dont elles traduisent l’exact écho, la juste métaphore :  «  Si elle était moins une énigme, elle éclairerait moins ».

 

 

 

Une année studieuse d’Anne Wiazemsky

11déc

Cinq ans se sont écoulés depuis la parution de Jeune fille, un ouvrage dans lequel Anne Wiazemsky nous racontait sa première expérience cinématographique aux côtés du talentueux et séducteur Robert Bresson. Aujourd’hui, elle revient avec Une année studieuse pour nous révéler ce qui s’est passé par la suite. Le lecteur ne sera pas au bout de ses surprises !
En 1966, Anne doit passer le rattrapage du baccalauréat et l’épreuve qu’elle redoute le plus est la philosophie. Au cours d’une soirée donnée chez les Gallimard, elle rencontre Francis Jeanson à qui elle demande de lui donner des cours privés. Ne sommes nous pas loin de la jeune fille que nous avions rencontrée l’année précédente ? Nul doute que son caractère s’est drôlement affirmé pour oser aborder ainsi un inconnu. C’est avec le même panache qu’elle écrit une lettre à Jean-Luc Godard pour lui exprimer son admiration et tout l’amour qu’elle porte à ses films.
L’été arrive et avant de se pencher sur ses livres de révisions, Anne passe quelques vacances en compagnie d’une amie. L’absence d’autorité parentale permet aux deux jeunes de vivre comme bon leur semble, mais la quiétude de ces quelques jours de liberté va être bouleversée par le téléphone : c’est Godard qui appelle en personne !
Dès le premier jour, un amour enflammé naît entre l’étudiante et le cinéaste de vingt ans son aîné. Anne Wiazemsky était déjà entourée de grands noms : Robert Bresson et la famille Gallimard (que nous avons évoqués tout à l’heure), sans oublier les Mauriac dont elle est la descendante. Grâce à cette nouvelle rencontre, nous ferons nous aussi la connaissance de François Truffaut, de Jean-Claude Brialy , de Jacques Rivette et bien d’autres encore.
Mais le plus impressionnant est cette relation qu’elle va entretenir avec Jean-Luc Godard. Vous ne pourrez pas le reconnaître même après avoir vu ses films. Ici, nous découvrons ce grand homme, à la fois romantique et passionné, mais aussi possessif, comme il a pu l’être avec Anna Karina.
En dire plus reviendrait à trahir ce sublime ouvrage publié (bien entendu) aux éditions Gallimard, mais nous espérons que cet avant goût vous donnera envie de le découvrir…

Miguel Street de V.S. Naipaul

26nov

Si vous êtes un adepte de la librairie et que vous entretenez une relation de confiance avec votre libraire, il doit vous arriver d’acheter des petites merveilles qui ne sont pas forcément d’actualité. Et si, comme lui, vous êtes un grand lecteur, vous avez sûrement entendu cette phrase désagréable : « cet ouvrage est malheureusement épuisé ». C’est pourquoi, lorsqu’un livre réapparaît sur nos étagères, il serait criminel de ne pas vous en tenir informé et aujourd’hui, nous acclamons la collection de l’Imaginaire des éditions Gallimard pour avoir réédité Miguel Street de V.S. Naipaul.
Miguel Street n’est pas le lieu rêvé pour passer son enfance ou pour vivre tout court. On y trouve des personnages violents, ayant peu d’éducation ou d’ambition et surtout étranges. Si vous y habitiez, le seul remède pour avoir la chance de vivre convenablement et dans un cadre plus équilibré, serait de la quitter définitivement. Pourtant, nous n’avons pas toujours le choix, comme notre narrateur. Depuis qu’il est tout petit, il côtoie les hommes et les femmes de cette rue et nous raconte avec affection qui ils sont et ce qui leur arrive. Le tour de magie accompli par V.S. Naipaul nous empêche de les détester bien que certains battent leur femme ou participent à des combats de coqs. Nous allons presque jusqu’à les aimer tellement leur univers semble être le seul qui existe.
V.S. Naipaul, prix Nobel de littérature en 2001, disait lui-même ne pas savoir « quel genre d’écrivain [il était] susceptible de devenir ». Quand il acheva son premier roman, quelqu’un lui dit que cela ressemblait à du « Simili Waugh« , remarque qui le laissa froid, mais heureusement pour nous, il persista dans cette passion qui l’a toujours animé. Quand il commença à écrire Miguel Street, il ne savait pas du tout où cette histoire allait le mener et finalement ce qu’il livra à ses lecteurs fut un récit intime et d’une grande force.

Cent têtes

31mai

Portraits pour un siècleAux incrédules qui doutaient quand nous annoncions, un rien commerçants, que le catalogue du Centenaire Gallimard dirigé par Alban Cerisier dans le cadre de l’exposition à la Bibliothèque Nationale de France, allait très vite se trouver en rupture, nous avons pu prouver que nous ne trompions pas et qu’en un rien de temps ce très bel ouvrage s’est évaporé des librairies, condamnant les libraires à regretter à voix haute cet épuisement si prompt,  et nous invitons sans délai les mêmes à ne pas trop hésiter devant l’autre ouvrage édité pour l’occasion, Portraits pour un siècle co-édité par Gallimard et Roger-Viollet qui rassemble cent portraits des grands noms de la maison de l’ex-rue Sébastien-Bottin désormais appelée rue Gaston-Gallimard, auteurs célèbres saisis en noir & blanc (sauf Hervé Guibert, Simone de Beauvoir, Junichiro Tanizaki et Georges Duby qui ont droit à la couleur, le rouge de la tenue de Mme de Beauvoir s’accordant parfaitement à son rouge à lèvres) au sommet de leur notoriété, photos accompagnés de textes rares (poèmes, lettres, discours, extraits) qui nuancent ce qu’une vision photographique a de définitif. Les écrivains sont-ils des cabotins, y compris ceux que l’on croit adepte de la formule de Kafka reprise par Alain Jaubert dans sa préface : « La photographie concentre le regard sur le superficiel » ? Mettent-ils en scène le lieu de la prise en laissant au photographe, très sensible à son copyright comme si c’est lui qui façonnait ses sujets, l’illusion qu’il est la maître des lumières ? Ces photographies leur rendent-ils justice ? On parcourt ce livre à la recherche de l’écrivain aimé, du regard pétillant ou éteint, de la jeune mèche folle d’un timide devenu une institution. On néglige ceux qu’on n’a pas lu. On réalise surtout que sous la couverture de la N.R.F. tous les plus grands se sont rassemblés, certains que la postérité serait beaucoup plus bienveillante sous ces trois lettres. Alors, amis fétichistes, collectionneurs, ne tardez plus, dans un an, il n’y en aura plus.

De Luca dans la plaine

19mai

C’est un beau document que notre reporter parisien maison, Sandrine, est allée filmer au coeur des éditions Gallimard. Dans une ambiance détendue elle a rencontré le silencieux Erri De Luca pour un entretien de belle tenue où l’écrivain napolitain, si aimé des Français  – et le nouveau succès de son livre le confirme une fois encore - évoque son dernier roman, Le poids du papillon, bref aventure montagnarde qui met aux prises, en un duel magnifique, un chamois d’envergure et un chasseur pugnace. Sans ambage et en trouvant le mot juste dans notre langue, De Luca nous en dit un peu sur son projet pour lequel il ne revendique pas l’aspect parabole malgré son intime connaissance de la Bible. Quelques minutes donc en compagnie d’un grand auteur élégant et rugueux, ce qui n’est manifestement pas incompatible.

 

Charles-Louis Philippe, prince sans couronne

09mai

La mauvaise fortuneCharles-Louis Philippe

Quelle chance cet anniversaire Gallimard ! Grâce à ce centenaire dont on parle beaucoup – et notamment chez Mollat où on le célèbre avec vigueur – on entend de nouveau parler d’auteurs moins à l’honneur ces derniers temps. Charles-Louis Philippe (1874-1909), l’auteur préféré de Georges Brassens dit-on, fait partie de ces oubliés régulièrement redécouverts et dont on perçoit l’importance une fois écartés les approximations sur son compte. L’Imaginaire réédite Croquignole, Bubu de Montparnasse est toujours au catalogue des Cahiers Rouges de Grasset, de petits éditeurs s’en souviennent, pas l’oubli donc mais un respect poli et l’honorable mépris des universitaires qui ont d’autres génies à fouetter. On est donc reconnaissant à Bruno Vercier qui a élu cet auteur parmi d’autres dans son panthéon personnel, de lui consacrer un superbe ouvrage dans la non moins superbe et indispensable collection L’Un & l’autre de J.B.Pontalis. Son propos ? Ni un éloge, ni un panégyrique, mais un voyage en compagnie d’un auteur mort avant de s’être assuré une postérité durable mais auquel de grands auteurs vont rester fidèle, longtemps. Qu’on se souvienne que parmi les trois premiers livres édités sous le sigle de la N.R.F. il y avait, à côté de l’auguste Claudel, un Philippe, enfant du peuple s’étant tout entier consacré à la littérature et qui eut à subir le destin de ceux que le sort ne veut pas favoriser, un peu comme plus tard Eugène Dabit, lui aussi balayé trop vite d’une scène où il aurait grandi. Ce que ce livre nous dit, avec intelligence et sans cet excès de lyrisme qui condamne les livres sur les auteurs méconnus du fait de l’accumulation d’hyperboles qu’on a bien du mal à justifier, c’est comment un enfant d’en bas a réussi à inventer une langue qui lui soit propre sans cesser d’être celle de tout un peuple que l’on croit silencieux parce que personne n’écrit pour lui. Charles-Louis Philippe ne faisait pas peuple, ne surjouait pas sa condition, il en faisait une matière littéraire pétrie des beautés de sa misère. Un siècle après sa mort, si la Société des Amis de C.-L.P. n’existe plus comme naguère, l’auteur reste en vie, sa langue nous parle. Et ce n’est pas le moindre mérite de La mauvaise fortune que de nous inviter aux vraies richesses d’un roi sans couronne de la littérature française.

Le rire de Bobin

06mai

Hasards de la trépidante vie parisienne, c’est au détour d’un rendez-vous chez Gallimard que notre équipe de reporters, munie de son indispensable matériel vidéo, a croisé la route de Christian Bobin en train d’accomplir la longue besogne des services de presse. Petite récréation dans cet harassant travail, l’auteur qui est plutôt rare dans les médias et dans les librairies a accepté au débotté et sans filet de nous parler de ce livre à peine sorti de son four (et au Creusot d’où vient l’auteur on s’y connaît en matière de fourneaux) : Un assassin blanc comme neige nous permet de renouer ce dialogue avec lui souvent fait de minces opuscules où chaque phrase pèse son poids d’esprit. Un homme capable d’écrire que sa vie banale est plus riche que celle de Napoléon mérite beaucoup d’attention dans un monde bruyant où l’on fait souvent croire aux gens qu’il faut être un héros et que rien n’est pire que la banalité. « En écrivant, j’accomplis un travail que personne ne m’a demandé de faire – à part bien sûr quelques herbes folles et le sourire infailliblement lumineux de mon père disparu. » En lisant Bobin, après l’avoir vu sourire et rire, peut-être comme sa mère au moment de le mettre au monde, devant ces hautes piles de livres, on comprendra mieux ce qui le lie à ses lecteurs. Voici deux minutes improvisées.

Jean Forton en allemand

04mai

IsabellePuisque décidément nous parlons beaucoup de Gallimard, évoquons un des auteurs du catalogue qui nous est d’autant plus cher qu’il est bordelais et que nous combattons depuis des années pour sa survie désormais acquise grâce à la pugnacité de quelques uns, éditeurs comme Le Dilettante ou Finitude, revues comme Le Festin, chercheurs comme Catherine Rabier-Darnaudet ou simples lecteurs convaincus de son talent. La bonne nouvelle du jour nous vient de Mme Forton, la veuve de l’écrivain Jean Forton, qui nous apprend que La cendre aux yeux, à notre avis le meilleur de ses romans, vient d’être édité en Allemagne chez une maison de Munich, Gref Verlag. Sous le titre d’Isabelle (allez traduire sinon l’expression « cendre aux yeux »…) qui était le titre choisi par les Anglais lorsqu’ils traduisirent le livre il y a quelques décennies, ce roman qui met en scène un Don Juan mesquin va donc connaître une nouvelle vie outre-Rhin. On sait bien que la renommée d’un auteur tient pour beaucoup à l’écho qu’il rencontre hors de ses frontières et cette nouvelle n’est pas aussi anecdotique qu’on pourrait le croire, elle témoigne de la réelle modernité de Jean Forton dont l’écriture, ramassée, travaillée jusqu’à l’os, colle parfaitement à notre époque. On espère aussi que Le Dilettante qui met une belle énergie au service de la diffusion à l’étranger des auteurs de son catalogue trouvera dans d’autres langues des amateurs éclairés.

Quand Queneau recalait

29avr

queneau.jpgEn pleine célébration du Centenaire de Gallimard qui se traduira chez Mollat, notamment, par une librairie entièrement consacrée à la célèbre maison au 91 de la rue Porte-Dijeaux avec des conférences d’auteurs (Alban Cerisier pour en évoquer l’histoire, Jean-Christophe Rufin, Benoît Duteurtre, Annie Le Brun et Marie Didier), et la parution d’un recueil anthologique de textes d’auteurs NRF sur Bordeaux et sa région édité par les éditions Mollat sur un choix des libraires de la littérature, Dominique Charnay, un des très bons connaisseurs de l’oeuvre de l’auteur d’Exercices de style, publie le plus étonnant des livres sur ce vaste sujet avec Cher Monsieur Queneau chez Denoël. C’est au coeur des archives que ce journaliste bibliophile est aller dénicher des lettres à la fois banales et hors du commun, celles que Raymond Queneau, lecteur puis membre important du comité de lecture, avait conservées au cours de ces dizaines d’années consacrées à cette tâche à la fois exaltante et pénible, lettres de tous ces apprentis ayant osé l’envoi d’un manuscrit et venant réclamer des comptes, des conseils, ou vantant les qualités de leur prose, des « recalés » refusant l’idée qu’il faut remettre leur ouvrage sur le métier ou le laisser moisir dans le placard des illusions perdues. L’accumulation de toutes ces missives de ceux que Charnay nomme des « romanciers du dimanche » comme il existe des peintres dont on rigole au marché aux puces devant les croutes, soulève à la fois une réelle envie de rire et un sentiment de compassion. Qui étaient-ils ces inconnus pour croire ainsi en leur talent et se montrer si arrogants, si piteux, si pugnaces, si humbles, si menaçants, si mielleux ? A parcourir ces courriers dont nous n’avons pas les réponses (et cela nous invite à imaginer ce que Queneau a pu inventer comme manoeuvres dilatoires, comme excuses, comme explications…) on s’interroge sur la puissance de ce charme qu’est l’écriture : pourquoi écrivaient-ils ? N’est-ce pas une certaine idée de la gloire qu’ils s’inventaient en s’imaginant écrivains ? Comment juger son propre travail ? Comment supporter l’idée que l’on vaut moins qu’on ne rêvait ? Avec ce livre préfacé par Pierre Bergounioux qui nous offre d’ailleurs un texte superbe ouvrant sur la grande question de savoir ce qu’est la Littérature, c’est mieux qu’une anthologie du dérisoire qui nous est proposée, c’est une série d’exercices de style (souvent sans style…) qui s’en vient frôler le coeur de l’existence de ceux pour qui les livres sont le sel de la vie, et il en reste, nous en croisons tous les jours. Cent ans de Gallimard, des dizaines de milliers de livres édités, combien de centaines de milliers de courriers oubliés ?

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur