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Jean Forton en allemand

04mai

IsabellePuisque décidément nous parlons beaucoup de Gallimard, évoquons un des auteurs du catalogue qui nous est d’autant plus cher qu’il est bordelais et que nous combattons depuis des années pour sa survie désormais acquise grâce à la pugnacité de quelques uns, éditeurs comme Le Dilettante ou Finitude, revues comme Le Festin, chercheurs comme Catherine Rabier-Darnaudet ou simples lecteurs convaincus de son talent. La bonne nouvelle du jour nous vient de Mme Forton, la veuve de l’écrivain Jean Forton, qui nous apprend que La cendre aux yeux, à notre avis le meilleur de ses romans, vient d’être édité en Allemagne chez une maison de Munich, Gref Verlag. Sous le titre d’Isabelle (allez traduire sinon l’expression « cendre aux yeux »…) qui était le titre choisi par les Anglais lorsqu’ils traduisirent le livre il y a quelques décennies, ce roman qui met en scène un Don Juan mesquin va donc connaître une nouvelle vie outre-Rhin. On sait bien que la renommée d’un auteur tient pour beaucoup à l’écho qu’il rencontre hors de ses frontières et cette nouvelle n’est pas aussi anecdotique qu’on pourrait le croire, elle témoigne de la réelle modernité de Jean Forton dont l’écriture, ramassée, travaillée jusqu’à l’os, colle parfaitement à notre époque. On espère aussi que Le Dilettante qui met une belle énergie au service de la diffusion à l’étranger des auteurs de son catalogue trouvera dans d’autres langues des amateurs éclairés.

Quand Queneau recalait

29avr

queneau.jpgEn pleine célébration du Centenaire de Gallimard qui se traduira chez Mollat, notamment, par une librairie entièrement consacrée à la célèbre maison au 91 de la rue Porte-Dijeaux avec des conférences d’auteurs (Alban Cerisier pour en évoquer l’histoire, Jean-Christophe Rufin, Benoît Duteurtre, Annie Le Brun et Marie Didier), et la parution d’un recueil anthologique de textes d’auteurs NRF sur Bordeaux et sa région édité par les éditions Mollat sur un choix des libraires de la littérature, Dominique Charnay, un des très bons connaisseurs de l’oeuvre de l’auteur d’Exercices de style, publie le plus étonnant des livres sur ce vaste sujet avec Cher Monsieur Queneau chez Denoël. C’est au coeur des archives que ce journaliste bibliophile est aller dénicher des lettres à la fois banales et hors du commun, celles que Raymond Queneau, lecteur puis membre important du comité de lecture, avait conservées au cours de ces dizaines d’années consacrées à cette tâche à la fois exaltante et pénible, lettres de tous ces apprentis ayant osé l’envoi d’un manuscrit et venant réclamer des comptes, des conseils, ou vantant les qualités de leur prose, des « recalés » refusant l’idée qu’il faut remettre leur ouvrage sur le métier ou le laisser moisir dans le placard des illusions perdues. L’accumulation de toutes ces missives de ceux que Charnay nomme des « romanciers du dimanche » comme il existe des peintres dont on rigole au marché aux puces devant les croutes, soulève à la fois une réelle envie de rire et un sentiment de compassion. Qui étaient-ils ces inconnus pour croire ainsi en leur talent et se montrer si arrogants, si piteux, si pugnaces, si humbles, si menaçants, si mielleux ? A parcourir ces courriers dont nous n’avons pas les réponses (et cela nous invite à imaginer ce que Queneau a pu inventer comme manoeuvres dilatoires, comme excuses, comme explications…) on s’interroge sur la puissance de ce charme qu’est l’écriture : pourquoi écrivaient-ils ? N’est-ce pas une certaine idée de la gloire qu’ils s’inventaient en s’imaginant écrivains ? Comment juger son propre travail ? Comment supporter l’idée que l’on vaut moins qu’on ne rêvait ? Avec ce livre préfacé par Pierre Bergounioux qui nous offre d’ailleurs un texte superbe ouvrant sur la grande question de savoir ce qu’est la Littérature, c’est mieux qu’une anthologie du dérisoire qui nous est proposée, c’est une série d’exercices de style (souvent sans style…) qui s’en vient frôler le coeur de l’existence de ceux pour qui les livres sont le sel de la vie, et il en reste, nous en croisons tous les jours. Cent ans de Gallimard, des dizaines de milliers de livres édités, combien de centaines de milliers de courriers oubliés ?

Les deux ombres d’Akira

06avr

Akira MizubayashiEn découvrant le livre d’Akira Mizubayashi paru dans la si belle collection L’Un & l’autre de J.B.Pontalis chez Gallimard, nous n’espérions pas avoir la chance d’en rencontrer l’auteur. Mais enthousiasmés par sa lecture nous avons tenté notre chance auprès de l’éditeur qui nous apprit qu’habitué des voyages en France et malgré les soucis du Japon il viendrait effectivement à la rencontre de ses lecteurs. Les sujets qui concernent la traduction, nous nous en rendons compte souvent, et le Salon du Livre de Paris l’a confirmé, ou les nombreux commentaires sur le blog de Pierre Assouline dès qu’il aborde le sujet, intéressent beaucoup de monde et suscitent des débats passionnés au sein d’un lectorat de plus en plus capable de pratiquer plusieurs langues et de mesurer l’importance de ce travail longtemps négligé et sous-estimé. Avec Akira Mizubayashi nous tenions, qui plus est et c’est fort rare, un traducteur du français en japonais soucieux de réfléchir et de se pencher sur le lien qui l’unit à ces deux langues dont il est l’enfant double. Une langue venue d’ailleurs, nous explique-t-il, tente d’expliquer cet incroyable parcours entre deux langues, l’une perdue un temps face à son inanité – Mizubayashi réalise à vingt ans avec anxiété que sa langue maternelle est pauvre et sans avenir – l’autre découverte avec émerveillement – grâce à la lecture d’un philosophe japonais revenu d’occident. De quels mots sommes-nous faits ? N’existe-t-il pas une langue idéale qu’il nous reste à trouver ? L’essai autobiographique de ce monsieur japonais qui a accepté, sans filet ni préparation, de se lancer devant notre caméra impose le respect que l’on doit aux amoureux d’une langue, la nôtre, que nous maltraitons trop souvent, le respect et le charme. Ses deux ombres se détachent sur fond noir.

Le son du fort au fond des bois

29mar

Suomussalmi pendant la guerreLes auteurs scandinaves ont enfin regagné leurs gites froids, nous allons donc pouvoir parler d’eux… Et notamment de l’un  passé pour l’heure inaperçu parmi la multitude de nouveautés (au milieu d’insondables nullités que leur scandinavitude n’excuse pas) et dont l’excellent traducteur Alain Gnaedig a assuré la promotion et rendu les qualités littéraires. Roy Jacobsen est très célèbre en Norvège où il a connu de très larges succès grâce à de gros livres qui magnifient ce petit pays fier de sa langue et soucieux d’une indépendance récente. Mais c’est un court roman se déroulant en Finlande qui nous permet aujourd’hui de faire sa connaissance et d’apprécier ses qualités d’humaniste sans effusion. Les bûcherons nous projette sans ménagement dans une guerre méconnue pour nous, celle qui opposa les Finlandais à l’ogre soviétique au tout début du dernier conflit mondial, sorte de combat entre des poucets héroïques et un géant au pied d’argile, et l’argument de départ est historique : la destruction par les Finlandais de leurs propres villes avant l’arrivée de l’envahisseur. Suomussalmi est le plus symbolique de ces bourgs sacrifiés au nom de la politique de la terre brûlée défensive et on la cite en exemple dans les écoles de guerre depuis l’incendie qui la détruisit presque intégralement. Quand les russes y parvinrent, plus rien ne restait que quelques pans de mur qui furent leur tombeau, harcelés ensuite, au coeur d’un hiver impitoyable, par des soldats que protégeait une forêt impénétrable. Roy Jacobsen intervient dans la Grande Histoire pour y couler la sienne en inventant un personnage, celui de Timmo Vatanen, homme simple qui vit du bois qu’on veut bien l’envoyer couper et qui refuse, simplement, carrément, et sans réfléchir aux conséquences, de quitter les lieux. Plutôt y mourir et encore sans volonté d’héroïsme. La clémence lasse d’un lieutenant qui le prend pour l’idiot du village va lui permettre de rester et de voir les Russes débarquer, furieux mais incapables de se décider à éliminer ce drôle de bonhomme qu’on envoie alimenter le camp en bois et qui regroupe autour de lui un agrégat de gueules cassées condamnées tôt ou tard à finir sous les balles de snipers. Ce que va nous raconter ce roman, affûté comme la lame d’une hache, c’est cette étrange communauté, née dans la tourmente et la mort, ce ramassis que nul ne considère et où pourtant une humanité en perdition renaît dans un paysage de cendre. Timmo, Timmo l’idiot, devient l’âme de ce groupe qu’il va sauver, entraîner dans la fuite, protéger du froid mortel, mais sans jamais prendre la mesure de l’événement qui secoue le monde, sans intellectualiser son aventure dont les échos vont le poursuivre sa vie durant. Les bûcherons est un livre puissant qui ne joue pas la virilité, un roman où passe un souffle. Gallimard a gravé un beau titre sur son tronc centenaire.

Crimes exemplaires

28fév

crimes.jpgAttention, ne pas confondre : Ferdinand von Schirach n’est pas plus le cousin germanique de Bernadette Chirac dont on se souvient du grand succès commercial à défaut de littéraire que le fils de l’immonde Baldur von Schirach, chef des jeunesses hitlériennes (en fait c’est son petit-fils…). Le monsieur, né en 1964 à Munich, a donc un patronyme difficile à porter, cela ne l’a pas empêché de connaître un énorme succès avec un recueil qui paraît aujourd’hui chez nous en plein salon de l’agriculture. Crimes pourrait être rapidement cantonné dans la catégorie des livres de nouvelles, de quoi le saborder pour les français qui, décidément, boudent ce genre intelligent mais le fil narratif lui donne une unité qui le sauvera : c’est toujours la même personne qui raconte, qui ne dit rien d’elle ou presque, et qui dévide la suite de ses histoires mortelles mais jamais ennuyeuses. L’homme est avocat, et certains des cas qu’il a croisés au long de sa carrière sont tellement édifiants que, narrés d’un ton qui joue la neutralité (on sait que la neutralité n’existe pas dans les oeuvres littéraires, on la confond parfois avec la nullité qui elle se multiplie), ils nous prennent au ventre et ne desserrent leur étreinte noire qu’après un long moment. Les onzes faits divers que recèlent ces pages connaissent tous un épisode judiciaire, il y a des victimes, des suspects et des coupables mais leur évidence n’est pas aussi sûre : tel qui assassine a été tourmenté jusqu’au drame, tel qui tue n’est pas un criminel, tel qui se défend contre une agression déploie une force de destruction exceptionnelle. Et c’est là toute la singularité de ce livre qui est à Pierre Bellemare ce que Proust est à Guy Des Cars. Derrière chaque crime se dissimulent des mobiles, de complexes architectures psychologiques qu’il convient de scruter avec patience et sans passion (sinon celle de la vérité si difficile à atteindre), avec maîtrise et en refusant le spectaculaire qui a vite fait de s’estomper pour mieux laisser entrevoir la profondeur des destinées et l’horreur des gestes extrêmes. Beaucoup y verront une manière très germanique de distancier le regard, il semble au contraire qu’une forte empathie, dissimulée derrière un style effilé, se manifeste dans chaque histoire, un refus de la condamnation abrupte de celui qui tue. Et cela seule la littérature, loin des pages Société des journaux, des cafés du commerce où le comptoir tient lieu de tribunal, et des reportages sordides à la télévision où le micro-trottoir est supposé mettre du réel quand il ne fait que témoigner de l’universelle sottise, peut le réussir : transcender le mal pour créer du trouble, faire tressaillir en nous l’idée de la justice.

Je vous ai compris, mais…

09fév

de-gaulle.jpgabricot.jpgAlors bien sûr, il va y avoir droit, ce Clément Caliari, jeune auteur d’un fameux premier roman chez Gallimard, Retrait de marché, il va y avoir droit à l’actualité nauséeuse du moment sur le monde pharmaceutique où on se pique fort peu de littérature, sauf sur certaines notices de médicaments qui ressemblent à des performances de poésie contemporaine. On va trouver son éditeur malin et on en oubliera peut-être de le lire simplement et de goûter à la qualité de son style, à son personnage irrésistible, à cette aventure improbable qui nous plonge dans la France presque moisie de la IV° République. Il est vrai que cette histoire d’antibiotique performant, mis en vitesse sur le marché à grand renfort d’un marketing naissant, et qui se met à tuer en série d’innocents patients a comme un air de déjà vu. Il faut pourtant faire l’effort de ne pas laisser le sujet dévorer le livre car l’auteur joue le jeu romanesque en mettant en scène Louis Lémure, ingénieur en pharmacie qui rêve autant de gloire que de fortune et croit trouver l’universel-le panacée, ée, ée sur de la moisissure d’abricot hongrois alors qu’il est surtout coupable d’avoir composer un vrai poison qui soigne les angines certes et fort vite mais rend aveugles les plus fragiles des patients. Ce Lémure vit dans l’ombre du grand Charles dont le portrait orne son laboratoire et les phrases éternelles du libérateur de la France résonnent dans son esprit ivre du Gaullisme le plus fougueux. Cet apprenti sorcier peu scrupuleux qui a l’intuition que la pharmacie enrichira quelques élus touille ses molécules au fond d’un cerveau qu’embrument les vapeurs de l’éternité promise, il en oublie le monde réel, celui de la souffrance qui peut vite devenir celui de la haine pour les survivants. C’est son parcours que nous allons suivre, sans que se relâche l’étreinte visqueuse qui nous prend devant tant d’intelligence bafouée, tant de cynisme encouragé, derrière ce Lémure qui rampe comme certains personnages de Simenon pour échapper à ses crimes, au regard de sa famille, à l’image que lui renvoie son miroir. Son forfait découvert, il se terre, il se cache, il se répandrait presque avant de partir comme un bagnard évadé pour une Algérie où gronde la colère mais où il y a encore de l’argent à se faire. On ne racontera pas les péripéties de l’intrigant bonhomme qui gratte son désespoir avec rage mais reconquiert assez vite une triste dignité. La justice le rattrapera, ce qui vaut une longue scène trés réussie de procès où une prophétique vision de la justice apparaîtra. Clément Caliari a le plume acide et réjouissante, il aime les turpitudes de ses personnages qu’il fait évoluer dans un décor sur lequel il ne faudrait pas beaucoup souffler pour qu’il ressemblât à notre époque crépusculaire. On lui reprocherait bien l’apparition des mots management et marketing qui nous paraissent un peu anachroniques (mais on peut se tromper), une paille néanmoins devant la qualité de l’ensemble. Très bonne nouvelle de ce début d’année romanesque, Retrait de marché mériterait de s’y faire une place et sans crainte qu’on l’y retire trop tôt.

Un petit nom charmant

25jan

Inigo. Un prénom qui claque aux oreilles et n’évoque plus grand chose ? Ignace ? Voilà qui nous dit plus soudain et nous fait nous retourner vers la figure souvent caricaturée du fondateur des Jésuites, l’homme de Loyola, qui imprima à l’ordre qu’il allait fonder sa rudesse et un idéalisme dont on a du mal à repérer ce qu’il cache d’obscur. François Sureau a choisi de faire de ce personnage très absent de la littérature le sujet sinon le héros de son dernier livre. De quoi surprendre, effaroucher peut-être un peu avant de séduire, car Inigo est un projet littéraire convaincant, mené dans une langue admirable de précision. Ni biographie, ni enquête, le texte nous propose d’entrevoir le destin de cet homme avant l’avènement, son lent et douloureux cheminement vers la révélation, quand le soldat, brutal, se transforme en l’homme d’une église renouvelée. Sureau se place dans son ombre, le suit dans ses chutes, ne le quitte pas dans ses agitations, dans sa folie du renoncement, interroge son abandon, sa vocation, sa tentation du martyre. Comprendre ce qui peut pousser un homme à tout abandonner pour tout recréer, c’est là un sujet qui ne perdra jamais de son actualité et c’est en cela que son livre nous impressionne. D’autant qu’à la suite du récit, l’auteur interroge sa propre démarche, étonnante variation sur le métier d’écrire, sur ce qui provoque le choix d’un sujet. On aimerait que beaucoup d’auteurs parviennent ainsi à sonder leur coeur, leurs mobiles. François Sureau tiendrait-il cet art de son éducation chez les Jésuites ?

Ravis de l’inviter à venir nous en parler, nous lui avons aussi demandé de se livrer à l’exercice du solo deavnt notre caméra. Et vous allez voir comme notre avocat s’en sort haut la main…

dépouillé

12jan

Que le bandeau citant Molière n’aille pas vous égarer : impossible de seulement sourire à la lecture du dernier livre du bordelais Marc Pautrel qui revient demain avec un deuxième opus dans la collection L’Infini de Phlippe Sollers, grand connaisseur en choses de l’amour qui a dû trouver la citation : « L’amour risque des choses extraordinaires ». Un voyage humain court sur soixante-dix pages qui sont une leçon d’économie narrative, et tant pis pour ceux qui y verront de la pauvreté romanesque. Rongée jusqu’à l’os la phrase de l’auteur s’interdit le moindre gras, le moindre débordement, le moindre sursaut de lyrisme, on en ferait des dictées si l’on ne craignait d’effrayer nos écoliers avec ce récit, qui se dit « roman », d’un moment d’enfer et de bonheur, celui d’un couple qui veut tout donner à son amour, y compris la vie, et se brise sur le réel, le temps passé et l’attente. Aucune trace de cynisme, aucune référence littéraire (ou très cachée), aucun développement psychologique mais la nudité d’une histoire où un destin semble se jouer en cinquante mots. Un voyage humain serait presque un anti-voyage : c’est plutôt de salle d’attente qu’on voudrait parler, comme si le voyage attendait de commencer, créant une tension qui ne se relâche pas et qui nous empêche de croire au bonheur évoqué quand il est supposé être là, sous nos yeux. Raconter une grossesse est d’une ingratitude complète, une naissance une gageure totale. Pourtant Pautrel tient sa ligne tendue au-dessus du vide et avance, dans un refus de séduire qui confine à la sainteté. On sait depuis longtemps que pour être écrivain il faut tout renier. N’est-ce pas ce qu’a tenté dans ce livre dur comme une pierre cet auteur qui a choisi de violenter, avec calme, son lecteur : le livre existe sans lui, et c’est d’un courage ou d’une folie sans nom.

J’veux du soleil !

07jan

anthologie-poetes-de-la-mediterranee.jpg

« Depuis toujours, j’ai rêvé d’une chanson

Dont les vers

Seraient comme les dunes en bordure de mer,

Edifiées sans rime ni raison «     Ismail Kadaré

 

Il serait prouvé que la diminution de l’ensoleillement pendant l’hiver favorise la déprime des plus vulnérables… A défaut de luminothérapie ou de vacances prolongées dans l’hémisphère sud, offrez-vous un voyage imaginaire sur les rives de la mer Méditerranée avec vingt-quatre escales comme autant de rencontres surprenantes. Du berceau grec des origines à la lointaine Europe de l’Est (Croatie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Albanie…) en passant par le Liban, la Palestine, l’Algérie ou le Portugal (sans oublier nos poètes français aussi inspirés par  »cette alliance étonnante entre la terre et la mer » selon Yves Bonnefoy qui signe une splendide préface à cette édition), ce sont cent un poètes vivants, de quatre générations différentes et accompagnés de leur texte original, soit pas moins de dix-sept langues (et cinq alphabets) qui viennent d’être réunis dans une anthologie aussi ambitieuse que réussie. Publié grâce à l’éditrice et traductrice d’origine égyptienne Eglal Errera dans la fameuse collection de poche Poésie/Gallimard et en collaboration avec Culturesfrance, pour un prix très raisonnable (950 pages, 12 euros), ce vaste panorama bilingue de la poésie mondiale et contemporaine n’a pas seulement le mérite de nous dépayser de la morosité ambiante (hivernale ou pas) : elle nous révèle combien, à mille lieux de considérations (géo)politiques ou de rêve de « consensus tièdes » entre nations, la création -poétique- ne s’embarasse de  »frontières » (linguistiques, culturelles, idéologiques), mais tente d’habiter l’inhabitable (selon le voeu du poète romantique allemand Hölderlin) . Avec pour seuls horizons leurs langues (ici respectées et restituées dans leur élan initial), le lecteur pourra bien entendu, y compris en se rendant au rayon poésie de la librairie qui met à l’honneur cette parution des Poètes de la Méditerranée ainsi que divers recueils des auteurs présents, reconnaître quelques noms familiers (Yves Bonnefoy, Jacques Roubaud, Bernard Noël, Jean-Pierre Siméon, ou le Toulousain Serge Pey) souvent francophones (Salah Stétié, AdonisAndrée Chedid, Tahar Ben Jelloun, Vénus Khoury-Ghata, Abdellatif Laabi)  mais, surtout, partir à la découverte d’écrivains (la plupart femmes…) pour beaucoup inédits en France : par exemple la poésie contestatrice de la Turque Gulten Akin, la Serbe Tanja Kragujevic (qui publie dans son pays Borges ou Sylvia Plath), l’Irakienne écrivant en hébreu Haviva Pedaya, l’Italienne et traductrice du français Patrizia Valduga, ou encore ce poème de la Slovène Erika Vouk qui semble unir en un même chant la voix de la mer et des hommes :

« Le long du lit tari / je cours et je t’appelle/toi qui es autre ; / qui ne sais rien des vagues / ruées sur les mots et la peau, / rien des marées / cruauté tendre, / rien de l’eau qui se perd en soi, / rien des charmes du sud, / rien de ce temps / qui fait de moi une autre. « 

 

des faits, jamais de défaites

02déc

Marcel CohenLes lecteurs de Marcel Cohen ne doivent pas être nombreux mais ils sont fervents et se reconnaissent, ils militent avec patience et passion pour cet auteur qui est discret et se signale dans des publications parfois confidentielles ou des revues. Heureusement Gallimard veille et publie avec une irrégularité rassurante des volumes sobrement intitulés Faits dont le troisième et nous dit-on (mais on ne veut pas le croire) dernier vient de paraître sous la couverture blanche. Le titre dit bien de quoi il s’agit et il nous trompe aussi car derrière ce simple mot se dissimulent des hommes, des femmes, des histoires, des livres, des rencontres, des anecdotes, des rumeurs, parfois des statistiques chargés de provoquer en nous une résonnance, un trouble, une correspondance, une brèche, en somme un sens, une direction que nous emprunterons quelques instants. Marcel Cohen accumule depuis des années ces expériences, ces épiphanies qui valent parce qu’elles peuvent être transmises sans pathos, et nous les restitue avec une langue économe où le sujet paraît s’effacer devant ce qu’il nous apprend. Il s’agit en effet souvent d’ »un homme » et de qui lui est arrivé, de ce qu’il a entendu, de ce qu’il a appris. Dans le troisième opus, il est de nouveau question de mers et d’océans, de ces containers qui reviennent flotter dans l’oeuvre de l’écrivain qui connaît bien la marine marchande, il est question d’aburde et de beauté, d’étrangetés ; Paul Celan revient nous hanter par le tictac de sa montre dont Marcel Cohen nous raconte le périple et le destin. Ne lisez que ce « fait »-là et vous serez conquis, vous vous demanderez pourquoi avoir tant attendu pour découvrir la prose calme et riche d’un de nos grands écrivains, méconnus comme il se doit. Faites-en l’expérience, elle durera quelques minutes et peut se réaliser accoudé au pilier de la librairie : les faits se pencheront ainsi sur vous qui aurez gagné un instant de grâce et d’intelligence, la plus belle, celle qui brille comme un long feu.

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