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« C’est là que tout a commencé et que tout a fini »

21fév

homme-ly.jpgHuit ans déjà que le père du narrateur est mort, et ce n’est qu’au terme de ces huit années que ce dernier a décidé de lui délivrer un message, comme un cadeau d’outre-tombe pour un secret trop bien gardé.

Le premier jour de l’année 2009, la mère du héros lui remet un petit paquet ; à l’intérieur quelques photos, certaines annotées, et une lettre qui l’incite à se prêter à un jeu plutôt étonnant : tenter de percer quelques secrets enfouis au sujet de l’enfance de son père, une enfance passée à Lyon sous les bombardements de la Seconde guerre mondiale.

Avec finalement peu d’indices en sa possession et pour recommandation de prendre tout son temps et de ne pas brûler les étapes, notre héros se lance dans une enquête très personnelle qui va lui révéler autant de choses sur son géniteur que sur lui même. De Lyon à Paris, des années 40 à nos jours, le narrateur – et le lecteur à ses talons, car le suspens est grand – avance pas à pas.

Roman sur le secret de famille, quête intérieure, réflexion sur le devoir de mémoire aussi, L’Homme de Lyon est un très beau texte où l’intime et l’universel se font écho avec beaucoup de poésie. Il est signé François-Guillaume Lorrain et nous pensons qu’il va faire parler de lui. En tout cas nous, nous parlerons de lui.

Le faux ami de la rentrée

11oct

attention poids lourdCertaines lectures constituent des épreuves qu’on s’inflige sans trop savoir pourquoi alors que rien n’interdit d’abandonner un livre quand il vous exténue. Pourquoi ne parviens-je pas à renoncer à celle du Faux ami de Henrik B. Nilsson sorti en septembre chez Grasset et adressé bien avant sa sortie aux libraires avec une lettre d’encouragement très élogieuse le comparant allez savoir pourquoi (ou plutôt non : vous comprendrez pourquoi) à L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon dont il mériterait, nous dit-on,  de suivre le glorieux parcours  ? Roman très ambitieux et donc très long (c’est souvent lié depuis La Montagne magique : si c’est long c’est que c’est grand) cette plongée dans la Vienne du début de siècle qui semble n’en plus finir de faire fantasmer les écrivains qui y voient l’un des derniers âge d’or des Arts, utilise avec beaucoup d’intelligence tous les clichés en usage pour nous mettre tout de suite dans le bain : bain de brouillard, bain de fumée des cafés littéraires, bain debout d’un personnage principal qui se noie dans sa petite existence de correcteur à la retraite dépassé par les événements qui lui tombent dessus, bain froid enfin du lecteur qui se demande si l’histoire va enfin démarrer ou si elle ne va pas s’interrompre sans prévenir.  Nous voici bien sévère et pourtant après deux mois de lecture, à raison de trois à quatre pages par jour la fin approche et je n’ai pas renoncé, confiant dans l’espoir de plus en plus ténu que tout s’éclaire au crépuscule de cette histoire embrouillée qui met aux prises un écrivain raté qui a passé sa vie à corriger les manuscrits des autres et notamment du plus doué d’entre eux et se voit mis en demeure par ses convictions et des faux amis manipulateurs de détruire un manuscrit supposément dangereux pour l’Eglise catholique. Le tout accompagné d’un ingénieux procédé romanesque qui nous fait remonter une intrigue parallèle à contre-courant du temps de l’action. Bref, voilà un livre qui déborde de bonnes idées, de trouvailles, de portraits réussis, de chapitres élégants, de décors bien bâtis, voilà un livre qui exploite l’idée en vogue que les complots sont partout (surtout sous les soutanes d’ailleurs, ce qu’un auteur suédois doit avoir beaucoup pu constater dans son pays infesté de papistes rapaces), voilà un livre pas terriblement traduit par Philippe Bouquet qui a dû bien se fatiguer (mais à sa décharge ce sont les épreuves non corrigées qui nous ont été confiées et on peut espérer qu’un bon coup de peinture a été passé sur la version définitive), voilà un bon gros livre sur lequel beaucoup s’endormiront sans oser l’avouer parce que ces livres intelligents mettent mal à l’aise en présupposant qu’il faut être à leur hauteur.  Mais voilà un pensum dont on se demande s’il n’a pas été conçu, à l’américaine, pour servir de scénario à un bon gros film et permettre à quelques critiques des morceaux de bravoure dont ils ont bien besoin pour regagner en crédibilité. Le Faux ami fait 567 pages, il pèse un petit kilo (600 grammes tout au plus me glisse ma collègue Martine) et vous occupera des heures si vous choisissez de l’adopter, mais attention, c’est écrit dessus : tous les livres ne sont pas vos amis. Et Henrik B. Nilsson n’est pas Thomas Mann.

L’or de la Loire

02sept

Ah les coeurs vaillants…André Breton cherchait l’or du temps. Plus modeste Jean-Baptiste Harang aimerait bien trouver celui de la Loire. Encore ne le cherche-t-il guère dans son nouveau roman, Nos coeurs vaillants (chez Grasset) où il prolonge son expérience autofictive avec une grâce qui lui avait valu le succès (et le Prix Inter), un succès attendu pour cette haute et intelligente plume du supplément Livres de Libération. Car Harang ne manque pas de style et certaines de ses pages, souvent les têtes de chapitres, sont belles d’une amère subtilité et témoigne d’un détachement qu’on pourrait soupçonner de pause s’il n’y avait ce refus de l’égotisme voyant. Rien de bien sublime ou d’exaltant dans ces souvenirs pourtant, offerts avec précaution comme on ouvrirait une vieille malle avec l’inquiétude de ne pas y trouver grand chose. Mais la mémoire a des raisons qu’il ne faut pas ignorer trop longtemps sous peine d’être rattrapé par son passé, aussi mince soit-il. Celui du narrateur du livre reçoit une « vraie fausse » lettre anonyme d’un ancien camarade, un ancien ami peut-être, qui se plaint d’être absent des pages de l’auteur où déjà la jeunesse faisait une apparition. L’enquête qu’il va mener pour ressusciter cet absent l’obligera à fouiller des strates plus enfouies qu’il ne l’aurait imaginé. Il découvre à quel point la mémoire, qui est souvent un précieux allié pour l’écrivain, révèle ses fragilités : le corps fonctionne, le coeur bat, on se sent vivre et vif mais des béances viennent vous tourmenter. Alors l’enfance, l’adolescence, les premiers de l’âge adulte réclament d’être interrogés. Alors les années 50 qui semblent sous la plume de Harang prendre des teintes grises reviennent, avec leur lenteur, leurs cloches, leurs curés à l’époque peu inquiétés pour leurs gestes, et leurs colonies de vacances, bancales et splendides, dangereuses et minables, comme ces « Coeurs vaillants », patronages sans gloire auxquels on confiait les gosses ennuyés de la capitale. Parce que l’écrivain déjoue les pièges du sentimentalisme sépia, qu’il ne se complaît jamais et ne va pas exhumer de grands drames (pour mieux cacher ceux, malgré tout, qui bouleversent une vie), que ses héros sont des passagers comme cette jeunesse dont parle Guy Debord, Nos coeurs vaillants touche, il soulève la poussière des souvenirs sans lui prêter cette noblesse dont on nous savonne comme si le passé devait nécessairement être beau. On aimerait que l’autofiction dont nos étagères craquent et qui nous vaut des livres d’une médiocrité sans cesse renouvelée soit plus souvent honorée par de tels livres, à la fois modestes et sûrs, insolents et sensibles. Ce serait beaucoup demander à un fleuve qui n’est pas la Loire, qui ne recèle pas d’or, mais qui charrie sans fin de l’ennui, un fleuve qui grossit tous les ans en septembre. Pauvres gabiers que nous sommes…

Coma élitiste

15oct

Marc-Antoine MuretM.A.M. ? Initiales prodigieuses d’un poète oublié. Marc-Antoine Muret fut un des grands noms de la littérature du XVI° siècle. Né en 1526, mort en 1585, il traversa un siècle heureux et violent avec son appétit, ses colères, ses tentations et ses dépits, souvent douloureux. Ce personnage oublié par l’histoire, qui fut ami et exégète de Ronsard, professeur de Montaigne lorsqu’il résida dans notre bonne ville est devenu le héros de ce qui aurait pu être le dernier roman de Gérard Oberlé, un héros plein de vie que la vie abandonne et que l’agonie pousse à se confier au papier. L’ironie des Lettres veut que nous avons bien failli hériter d’un roman posthume car Oberlé, ce bon vivant, jouisseur de mets et de mots, ce grand bibliophile qui échappe à la malédiction du dessèchement si courant en ces milieux a bien failli passer l’arme à gauche avant l’été, happé par un coma dont il a finalement chassé le fantôme. Cela nous vaut une double résurrection, celle du poète raconté avec verve et haut style et celle du romancier dont nous goûtons depuis longtemps les envolées. Alors profitons de cette bonne nouvelle et donnons envie de pénétrer au coeur de la vie d’un érudit qui mit du talent à essouffler ses désirs et du désir dans le souffle de son talent (aïe…). Ces Mémoires sont en fait une longue et sinueuse confidence à un être aimé, un neveu, seul dépositaire d’une mémoire qui se sent proche de divaguer, une plongée en apnée dans cette Renaissance pleine de bruits de furieuses odeurs. Et Oberlé a choisi pour en évoquer le suc une langue pleine de miel à même de nous rappeler les tonalités de l’époque, mélange de raffinement et de sauvagerie, sanguine quand il s’agit d’évoquer les flots de sang que les guerres de religion firent couler mais aussi quand il faut dépeindre les bacchanales effrénées auxquelles se livrent gueux bien bâtis et poètes bien sentis, au risque du bûcher qui dresse ses flammes menaçantes et aussi excitantes dans le ciel d’un Paris violent et passionné. Car c’est bien la passion qui préside aux destinées de ce Marc-Antoine ayant pour seul empire ses humanités et des envies de beauté qui feraient renaître la grandiose antiquité. Longeant un gouffre qui le menace car la sodomie se paie comptant dans la fournaise, subissant le poids des honneurs et celui des bannissements, exilé permanent car la fuite seule parfois permet de sauver sa peau, Muret est un fuyard de haute lignée qu’on condamnera en France avant de le placer très haut en Italie où le Pape sait oublier les moeurs honteuses pour ne plus entendre que la voix qui s’élève d’un cerveau toujours vif. Bien sûr, le Lagarde et Michard en prend un petit coup, car on ne dit pas -et c’est dommage, il y aurait là moyen de capter l’attention des lycéens ennuyés- que Ronsard célébrait le bouc sans songer à la rose ou que Jodelle faisait sa putain pour apaiser son inextinguible faim de chair fraîche et solide. Mais un livre aussi alerte, aussi enlevé, aussi fiévreux ne peut côtoyer les sages manuels (on y est manuel d’une autre façon…) et c’est son tempérament et son alacrité qui nous empêchent de le lâcher, pierre brillante dans le jardin convenu et mortellement triste du roman historique. Bienvenue dans le coma élitiste et troublant du bel Oberlé !

Dieu sait pourquoi

22jan

Jacques ChessexOn a longtemps mégoté sur le talent de Jacques Chessex qui a connu sans doute trop tôt le succès pour n’être pas immédiatement catalogué. Pensez, un Goncourt quand on débute, il y a de quoi compromettre une carrière d’écrivain. Pensez aussi que ce monsieur est Suisse, ce qui fait de lui un francophone, avec la très légère pointe d’apitoiement ou de compassion que ce vocable entend dans la bouche d’un Français. Depuis quelques temps on s’est un peu repris de cette attitude négligente : on lit enfin Chessex et il a même fait de très bonnes ventes avec ces deux derniers livres, Pardon mère et Le vampire de Ropraz, tous deux chez Grasset son éditeur depuis longtemps (L’ogre date de 1971). Le Vampire nous avait pour le moins bousculé, inscrit dans une collection animée par Jérôme Béglé « Ceci n’est pas un fait divers » (c’est écrit en tout petit sur le rabat de la jaquette : peur de faire peur ?…), qui abritait déjà deux expériences malheureuses signées Philippe Besson et David Foenkinos. Plongée dans la Suisse étroite d’avant-guerre, ce récit suivait les traces d’un violeur de cadavres avec un ton rappelant le génial Roi sans divertissement de Giono (si vous ne l’avez pas lu, interrompez tout, c’est un grand roman du XX° siècle et il reste scandaleusement négligé!). Suivant le même principe, Jacques Chessex a renouvelé avec autant de réussite une entreprise qui prenait sa source dans un souvenir ancien, de ces histoires obsédantes qui vous poursuivent une vie entière. Quoique isolée de la folie qui ensanglanta l’Europe, la Suisse ne fut pas épargnée par les tremblements et les furies dont on la croyait épargnée. Plaque tournante de l’espionnage, tentée par tous les excès, elle n’échappa pas aux pires tentations qu’elle s’évertua ensuite, avec le talent que l’on sait, à occulter au fond d’un profond coffre mémoriel.

Le monstrueux fait divers que nous rapporte Chessex se déroule dans ce pays cossu du canton de Vaud où l’on se moque encore des privations. Payerne, gros bourg dont est originaire l’auteur, est le pays des charcutiers rois, des bouchers princiers. Une misère y traîne ses guêtres, elle est faite de rancoeur macérée, de religion dévoyée, d’oisiveté putréfiée. Fascinés par leurs voisins nazifiés, quelques crapules associés à quelques brutes ambitieuses ont fait le pari qu’un national socialisme pouvait germer et croître en terre helvète. Leur reste à édifier une population qui compte plus ses sous que ses idées.  Ils sont bêtes, ils sont veules mais encouragés par un aburde rêve de gloire. Pour le mériter,un petit groupe mené par un de ces puissants débiles qui prennent leur force pour de l’habileté et un manipulateur dévoré par son délire de puissance mais réfugié derrière son habit de pasteur vont organiser un exemple qui leur vaudra l’estime des Allemands puis leur reconnaissance quand l’heure aura sonné de récompenser les précurseurs : saigner un juif pour terroriser et marquer les esprits. Un gros négociant en bétail fera l’affaire. A partir de cet argument, Chessex va reconstituer avec précision et sans ces fioritures qui rendraient son idée insupportable le déroulement du fait divers. Implacable, contenu, précis, Un juif pour l’exemple démonte le mécanisme fou de l’horreur quand elle est le fait de petits esprits bornés et imperméables à la raison pour ne pas parler du coeur. Les dernières pages de ce court roman justifient à elles seules qu’on ait accompagné cet écrivain dans son éprouvant travail de mémoire avec un épilogue personnel pour le moins surprenant. Si « Dieu sait pourquoi », il nous reste encore à nous, sans fin, à tenter de comprendre l’insoutenable.

Zweig, un classique inédit !

05nov

Stefan ZweigOn pensait avoir fait le tour de l’oeuvre de Stefan Zweig, mais une petite poignée de maisons d’éditions semble décidée à nous faire redécouvrir cet immense écrivain autrichien (1881-1942), dont le talent s’est illustré dans d’innombrables nouvelles1, biographies2 et autres essais3. Tel est le cas des éditions Gutenberg, qui ont racheté à Belfond les droits d’Ivresse de la métamorphose4, de Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï5, puis, plus récemment, ceux de Destruction d’un coeur6 et du Combat avec le démon7, deux textes qui étaient introuvables en grand format depuis des années. Pour sa part, Le Castor Astral a sorti une nouvelle édition de l’essai intitulé Conscience contre violence, la première datant de 1997. Enfin, les éditions Grasset viennent de publier le troisième et dernier volet de sa correspondance, qui concerne les années 1932 à 1942. Mais l’événement qui mérite le plus que l’on s’attarde sur le regain d’intérêt dont bénéficie Stefan Zweig à l’heure actuelle n’est autre que la parution d’une nouvelle inédite en français intitulée Le voyage dans le passé, que les éditions Grasset nous livrent accompagnée du texte original, histoire de grossir le volume.

Ce Voyage dans le passé, c’est celui qu’effectue Louis en revoyant la femme dont il était éperdument amoureux il y a de cela plusieurs années. Il était alors jeune et sans le sou, quand il accepta une position de professeur dans la maison du Conseiller G., à Francfort. Il s’éprit alors de sa femme – dont le nom ne sera jamais révélé – avant de se rendre compte que ses sentiments étaient partagés. A leur grand désespoir, une succession de circonstances devait empêcher ce couple maudit de se revoir pendant neuf longues années. Cette nouvelle raconte alors l’histoire de leurs retrouvailles dont l’amertume est évidente à plus d’un titre. En effet, le retour de Louis en Allemagne n’a rien du retour d’Ulysse à Ithaque après toutes ces années d’absence : il n’y a guère que dans l’Odyssée que les sentiments semblent immuables et les gens inchangés.

On y retrouve des thèmes chers à l’écrivain, tels que le traumatisme de la guerre, une relation passionnelle à la fois interdite et impossible, ou encore les effets du temps qui passe. Par ailleurs, son goût pour la narration sur le mode analeptique s’exprime une fois de plus avec brio. En revanche, alors que l’on se souvient de Zweig comme d’un grand maître des récits psychologiques, on est étonné ici par le peu de profondeur psychologique dont bénéficie son personnage féminin. Pour autant, cette surprise ne constitue en rien une déception. Bien plus que l’analyse des tourments de la passion, le Voyage dans le passé s’impose comme un constat lucide, implacable et non dénué d’une certaine cruauté sur les conséquences inéluctables d’un éloignement prolongé, et cette variation sur le thème de l’amour passionnel s’inscrit dans la droite lignée des nouvelles qui ont fait le succès de Stefan Zweig et continuent à nous réjouir aujourd’hui.


2 Il faut ici distinguer les biographies d’écrivains (Balzac, Dickens, Dostoïevski, Montaigne) de celles de personnages historiques (Erasme, Fouché, Marie-Antoinette, Marie Stuart).
3 On pensera par exemple au texte qui s’intitule Le Brésil, terre d’avenir.
4 Roman paru en mars 2008.
5 Essai biographique sorti en mars 2008.
6 Recueil de trois nouvelles – Destruction d’un coeur, la gouvernante et Le jeu dangereux – publié en août de cette année.
7 Cet essai confronte Kleist, Hölderlin et Nietzsche sur le thème du rapport entre folie, génie et création artistique. Il a paru en août 2008.

Pas un peu kafkaïen tout ça ?

23avr

kafka.jpgCe n’est un secret pour personne, les éditeurs attendent avec impatience les dates anniversaires pour faire revivre leur fonds en rééditant certains textes méconnus ou oubliés, parfois même inédits, ou encore en rassemblant tous les textes d’un auteur en un seul volume. Mais on aura beau chercher, aucune date de naissance, de décès ou d’anniversaire de quelqu’ ordre que ce soit ne parait justifier l’effervescence kafkaïenne qui semble s’être emparé des éditeurs en ce début d’année. D’un coté, nous avons Babel, la collection de poche d’Actes Sud, qui publie l’intégralité des récits de Kafka en 3 volumes. Le premier comprend, entre autres, La métamorphose, la sentence et le soutier ; le second A la colonie disciplinaire ; le troisième les Récits posthumes et les fragments. Du coté de chez Rivages, nous retrouvons les Lettres à Max Brod, lettres adressées à son meilleur ami entre 1904 et 1924, à travers lesquelles on retrouve un Kafka méconnu, bon vivant, qui sait se moquer aussi bien des autres que de lui-même. C’est à travers cette correspondance que Kafka, finalement, est le moins kafkaïen.

Jugez plutôt. Lors de son passage à l’Office d’assurance contre les accidents du travail pour le royaume de Bohème, il écrit à son ami de toujours : « Dans mes quatre districts, les gens tombent des échafaudages comme s’ils étaient tous ivres ou se précipitent dans les machines, toutes les poutres basculent, tous les fossés s’ouvrent, toutes les échelles laissent tomber ce qu’on y monte, tout ce qu’on veut descendre dégringole avant que l’on tombe soi-même par-dessus. »

Rivages publie également, dans sa collection de poche, son Journal intime. Il s’agit d’extraits de son Journal, paru initialement aux Editions Grasset en 1945. Celui-ci n’était pas destiné à la publication, ni même au regard de quiconque. Mais à la mort de l’écrivain tchèque, Max Brod trouve cette suite de notations, allant du simple aphorisme à la courte fiction et a la bonne idée de les faire publier. On apprend que l’écriture de ce Journal a exercé sur son auteur un véritable « effet tonifiant », le remplissant « de tressaillements légers et agréables ». Un viatique pour le moins bien venu, lui qu’on savait atteint d’une tuberculose qui l’emportera à l’âge de 41 ans. Ce Journal, au même titre que la Lettre au père parue il y a quelques années en Folio, est une véritable bénédiction pour qui veut comprendre les éléments déterminants de la pensée kafkaïenne. Et on ne sait par quel enchantement, on se surprend à s’attacher à cet homme qui, pourtant, a toujours éprouvé d’énormes difficultés à se rapprocher des autres.

kafka-journal.jpg


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