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François Rivière à l’usine

05jan

francois-riviere.JPGL’usine à rêvesOn ne cachera pas ici l’admiration que nous portons à François Rivière dont la lecture de la bibliographie est à elle seule une profession de foi et un objet de tentations multiples : romancier qui se faisait rare ces dernières années, scénariste de B.D. (notamment avec Floc’h pour la série Albany devenu le temps d’un livre un roman : Les chroniques d’Oliver Alban), directeur de collections, préfacier, traducteur, biographe, et on en oublie. Ce polygraphe invétéré est un lecteur aiguisé, un érudit sans prétention qui aime partager, une sorte de bible de la littérature à lui tout seul qui peut se souvenir d’un auteur disparu il y a un siècle et dont personne n’a gardé mémoire, mais c’est avant tout un écrivain et la sortie imminente de L’usine à rêves chez Laffont vient nous le rappeler opportunément. Dans ce beau et poignant roman où la mélancolie circule comme un fluide dangereux mais tentant, il met en scène un vieil enfant en quête d’une ultime vérité, la solution au mystère qui a empoisonné toute sa vie. Ce personnage qui se confie, qui hésite, qui doute et qui erre a connu le destin des jeunes gloires d’Hollywood catapultés vers la renommée, prisonniers d’un rôle dont ils ne pourront jamais se défaire. Isolé du monde “réel” à l’âge où l’on apprend à se connaître et à connaître les autres, manipulé par des adultes (pour lui ce sera Granny, la grand-mère qui élève sans amour cet orphelin, un personnage glaçant superbement campé par Rivière qui a un don tout particulier, en amateur du 7° art, pour les seconds rôles), innocent mais attiré par la culpabilité, découvrant son homosexualité et les misères qu’elle engendre dans ce milieu du cinéma impitoyable, Charles Dulac, le héros qui fut Little Charlie, un détective déjouant tous les pièges, se débat dans un monde où la fiction vient en permanence rappeler ses vertiges et ses droits. C’est dans une vaste demeure bruxelloise qu’il va tenter in fine de démêler l’écheveau de sa vie, retrouvant son plus vieil ennemi qui l’a attiré là, mourant, pour s’expliquer enfin. Diablement habile, François Rivière a l’art de ne pas tout nous dire, d’attendre, laissant les zones d’ombre s’éclairer peu à peu. Nous aurons donc le tact de n’en pas trop dire non plus, nous faisant juste les messagers d’une invitation à pénétrer dans cette usine à rêves, livre crépusculaire d’une vraie beauté.

Surveillez vos lacets

20sept

baker.jpgArrêtez-tout ! Posez le livre que vous êtes en train de lire, il saura patienter et venez remédier à un terrible manque car il paraît que vous n’avez pas lu La mezzanine du génial Nicholson Baker et redoutez que cela se sache. Le livre était épuisé, nos cris n’y faisaient rien : impossible depuis quelques années de conseiller cette petite merveille aux passionnés de littérature. Et puis, parce que désormais les livres de poche disparaissent des catalogues, le secours de ces collections dites de “semi-poches” arrive à point nommé. Pavillons poche avait déjà ressuscité A servir chambré, ahurissant petit roman sur les élucubrations mentales d’un jeune père de famille en train de bercer son nouveau-né, et cela avait permis à certains de redécouvrir cet auteur américain totalement inclassable, seul dans sa catégorie d’hyperréaliste comique. Avec La mezzanine dont Robert Laffont a récupéré les droits, nous tenons son coup de maître, une performance littéraire acrobatique, hilarante et brillante, un de ces numéros de haute voltige littéraire comme il ne nous a pas été donné d’en lire souvent. Le propos est d’une simplicité apparente qui défie le romanesque : un col blanc américain, réalisant que son lacet est cassé, décide à l’heure du repas d’aller remédier à ce micro-drame, sans compter sur le fait que la descente de l’escalator sera périlleuse, le passage aux toilettes détartrant, l’achat d’un remontant insurmontable…De ce trajet d’une banalité confondante, Nicholson Baker fait une épopée sociologique, passant au crible de sa culture le moindre détail, élaborant des théories microscopiques, portant la réminiscence au rang d’oeuvre d’art et hissant la note infrapaginale si chère aux universitaires au niveau du sublime…Monologue débordant de digressions savantes ou intimes, La mezzanine rend un hommage contemporain à Tristram Shandy qui en son temps avait bouleversé l’histoire des Lettres sans jamais se départir d’un ton qui se veut anodin. Le résultat de cette odyssée invisible est un livre d’un comique rarement égalé, parodie inventive, analyse sociale et introspective, délire tenu au cordeau. Depuis la sortie de ce premier roman, nous avons en tête les éclats de rire qui ont ponctué sa découverte et guettons avec une impatience gourmande la sortie de tout nouvel opus de Baker, assuré de n’y pas trouver ce qu’on nous sert ailleurs… Alors rejoignez le cercle de ses admirateurs et faites du prosélytisme.

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