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Ivre à Soulac ou les joies du Médoc

17juil

De loin on dirait une ileEric Holder n’a rien de la figure du “régional de l’étape”, celui que l’on soutient parce qu’il habite à deux pas ou qu’il raconte les trépidantes aventures d’autochtones que nous connaissons parce qu’ils nous ressemblent. On a bien appris qu’il s’était installé dans notre douce région, et son dernier roman offrait des décors qui nous étaient familiers, mais notre résistance à lui coller cette étiquette l’emportait sur les considérations locales (car être local vous assure malgré tout un public, de celui que l’on nomme “captif”…). Le problème se posera-t-il de nouveau lors de la sortie de son nouveau livre De loin on dirait une île à paraître au Dilettante en septembre ? D’emblée on peut annoncer que ce court livre possède la plus belle quatrième de couverture de la rentrée : la plus limpide, la plus forte, la plus totale…qu’on ne déflorera pas. Ni recueil de nouvelles (ce que nous préférons de Holder, un genre où il excelle), ni roman, ce texte ressortit au domaine un peu vague du récit : celui qui nous parle, se confie, se cherche, se raconte, c’est Holder lui-même, installé depuis quelques années dans le Médoc avec sa compagne D., éditrice, qui rêvait de côtoyer l’océan et d’y poursuivre sa vie. Etre écrivain - et ce texte est à ce titre une très fine analyse de cette “condition” qui n’est jamais un métier -, c’est avoir beaucoup de temps libre ou supposément tel, et il faut remplir ses journées avec ce que l’on peut voir assis depuis la chaise d’un bar de Soulac, sentir se former un personnage dans l’étude de quelqu’un, se laisser traverser par ses impressions, par la beauté d’un paysage. Mais être écrivain, c’est aussi affronter le regard et le jugement de ceux pour qui vous n’êtes qu’un oisif suspect, un mateur louche, un étranger dont on ne comprend pas les mobiles. Cette expérience cruelle, Holder l’a vécue, victime d’une hostilité face à laquelle il refusait de se dérober (il y a un côté obstiné chez lui qui force l’admiration), et pourtant il ne semble pas avoir jamais remis en question sa présence sur cette terre étrange, ce bout de terre aussi isolé qu’une île, face au spectacle sans fin recommencé des vagues puissantes qui interdisent aux hommes de bâtir des ports. D’abord témoin de ses démêlées, nous devenons vite complice du regard sans complaisance qu’il porte sur ce monde à part et sur lui-même, lonesome cowboy juché sur sa moto, père d’un adolescent qui a beaucoup à lui apprendre, écrivain toujours sur le fil du doute. On aimait jusqu’alors le Holder écrivain, sans doute aime-t-on désormais le Holder médocain grâce à ces “nouvelles du Nord” Gironde…

une bonne tranche pour commencer mai

03mai

Robert Benchley  Pourquoi personne ne me collectionne ?Le supplice des week-ends ! Comment vous ne connaissez pas Le supplice des week-ends ? Bon, oui, d’accord, vous le subissez peut-être de temps à autre quand, collé à la vitre du salon vous regardez dégouliner la pluie qui paraît sortie d’un robinet laissé ouvert par un créateur oublieux et que la télé vous condamne à ses plus insipides programmes le jour où vous n’avez plus rien à lire. Non, je ne parle pas de supplice-là qui vous regarde et dont je n’oserais pas me mêler. Ma pensée va plutôt vers le livre génial portant ce titre et que nous voudrions ardemment vous conseiller à longueur d’année si 10-18 n’avait pas omis de le réimprimer. Robert Benchley, qui en est l’auteur inspiré, nous rend triste quand on le sait épuisé, il nous rend euphorique quand un éditeur se décide enfin à aller piocher dans sa petite montagne de chroniques pour en faire un volume. Rivages a tenté l’expérience avec un petit livre de poche l’an dernier (Démence précoce), prudemment on ne sait jamais. Il faut croire ou conclure que l’opération a porté ses fruits puisque c’est aujourd’hui en grand format que ce vieux Bob réapparaît. On doit à Frédéric Brument, qui avait déjà ressuscité le négligé au Dilettante (L’expédition polaire à bicyclette & Psychologie du pingouin) cette heureuse surprise qui va nous permettre de savoir enfin Pourquoi personne ne me collectionne ?

De l’angoisse du bureau impossible à ranger (tout le monde sait qu’un bureau est impossible à ranger, il n’empêche que se l’entendre dire fait du bien) à l’angoisse de remplir sa déclaration d’impôt (activité de saison et preuve irréfutable de la grandeur éternelle de Benchley) en passant par l’angoisse de rédiger un courrier administratif ou l’angoisse de devoir ériger un barrage quand on n’en a pas les compétences sans omettre l’angoisse de ne pouvoir approcher une asperge de sa bouche sans se l’enfoncer dans l’oeil, cet ouvrage que l’on dirait volontiers roboratif si on n’avait plutôt choisi d’employer les termes : hilarant, désopilant, marrant et poilant successivement, aborde tous ces sujets cruciaux avec courage et lucidité, et encore je n’évoque qu’à peine d’autres troublantes réflexions et je ne parle carrément pas de la plongée affolante dans la résolution de crimes mystérieux qui ferait vite passer Sherlock H. pour un amateur si l’on ne craignait de s’aliéner durablement les fanatiques de ce dernier toujours prêts à en découdre avec vous pour le moindre prétexte, mais là je change de sujet. Pour renfort de potage, on notera que ce petit livre au prix modique a l’avantage d’être jaune, ce qui le rend particulièrement facile à repérer dans le noir, encore que lire dans le noir nous paraît déconseillé au nom du plus simple bon sens.

 

Caricature Robert Benchley  © Al Hirschfeld

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