Posts Tagged ‘Marie-Hélène Lafon

Une campagne

09août

Il y en a si peu, des livres comme l’Annonce, qui donnent cette impression finale que tout a été dit, comme il se devait. Et pourtant, cette histoire simple mais formidable, ces gens modestes mais d’exception qu’elle met en scène, ces sentiments qu’on pourrait croire communs mais qui sont ici beaux, magnifiés, ne sont jamais explicités vraiment, de même qu’ils resteront offerts à l’inconnu. Et c’est bien là qu’est le triomphe de ce roman, dans la justesse, dans l’empathie de l’auteur que l’on ressent pour ses héros, et qui font que les mots se suffisent et qu’ils savent se poursuivre d’eux-mêmes. Sa lumière est en fait dans son ombre.

Paul a passé une annonce dans un journal, à laquelle Annette a répondu. Ils se rencontrent et ils se jaugent, puis conviennent d’essayer quelque chose à deux, parce que tous seuls ils ne veulent plus. Annette quittera le Nord et viendra avec Eric, fils issu d’une union précédente, s’installer dans le Cantal où Paul élève des vaches. Ils y auront des joies tranquilles et des hésitations, des découvertes et des incertitudes. Tout est à (ré)apprendre lorsqu’on a oublié où quand on ne connaît pas.

Le récit, sublimé par un style précieux et recherché, mais où l’auteur ne fait pas de zèle et ne transparaît pas derrière ses personnages, contient toutes les couleurs des saisons, toutes les odeurs de la campagne, que le lecteur ne peut manquer de voir et de sentir. Marie-Hélène Lafon a écrit un roman magnifique, délicat et sensible ; que de superlatifs pourrait-on employer à son propos. Il fait du bien, tellement.

C’est une splendeur littéraire, véritablement!

Et une lecture obligée, naturellement!

Camille

Babel pour « attendrir les étoiles »

03sept

langue_babel2.jpgA première vue, l’essai paru en février dernier aux éditions CNRS, A l’insu de Babel, nourrit quelque ressemblance avec l’ovni télévisuel « Karambolage » qui passe depuis plusieurs années sur la chaîne Arte, en ce qu’ils comparent tous deux la langue ainsi que la culture franco-allemande, certes avec un sens du décalage plus évident pour le second.

Cependant, pour avoir eu la chance d’écouter son auteur Georges-Arthur Goldschmidt lors d’une conférence donnée en octobre dernier à la bibliothèque Meriadeck à l’occasion de son expérience de traducteur (parmi les plus éminents, avec Bernard Lortholary aussi présent) de Kafka (voir notre blog paru à cette occasion), il nous avait plutôt laissé l’impression d’un sémillant octogénaire volontiers érudit mais nullement atteint d’une quelconque morgue intellectuelle. C’est également ce sens de l’humour plus grivois que spirituel allié avec une acuité sans pareille sur son travail et son parcours de juif allemand tôt « tombé dans la langue française » (refuge vital pour l’enfant d’alors qu’il relatait dans ses entretiens autobiographiques Un enfant aux cheveux gris - CNRS éditions, 2008) qui avait alors éveillé notre intérêt sur ce prochain opus depuis lors paru.

G.-A Goldschmidt nous rappelle combien est vain et inlassable le combat de l’homme pour faire coïncider chaque mot à la réalité qu’il est censé représenter. Si Kafka demeure selon lui le modèle qui a génialement mis en scène ce défaut originel inhérent à tout langage (dans son entretien le 13 août sur France culture, Goldschmidt nous invite à relire dans ce sens sa nouvelle allégorique « Odradek« ), c’est ce sublime échec ou « éblouissant paradoxe » sur lequel il convient de travailler car lui seul permet à la littérature d’exister et de se transmettre dans toute langue. Ainsi, toute traduction est une entreprise infinie (qui déborde toujours ce qu’elle a à dire) mais vaine en ce qu’il lui subsiste une part d’irréductibilité. Cette marge en fait pour chacun une matière inépuisable, pétrissable à volonté car, heureusement, « il n’y a que le langage pour en montrer le manque« .

   A mi-chemin entre la réflexion linguistique et philosophique (Wittgenstein, Husserl, von Humbolt, Descartes, Nietzche…), il nous révèle comment une langue conditionne, façonne notre rapport au monde et peut en modifier radicalement notre vision, voire faire basculer son Histoire. En tant qu’ héritier de cette tradition et fruit d’une époque trouble qui a vu l’endoctrinement d’un peuple à travers une uniformisation et instrumentalisation de la langue allemande par le pouvoir nazi,  Goldschmidt nous révèle notamment, preuves à l’appui, comment le choix des mots par Heidegger dans Etre et temps trahit une idéologie hélas sans ambiguïté.

On l’aura compris, cet essai à la fois philologique et politique est une oeuvre dense et ardue car animée d’ une passion exigeante qui, à l’instar de bien de ses confrères, comporte le désir de cerner cette énigme du langage. Mais aussi pour cela, la parole d’un écrivain qui écrit à partir de cet « insu » est irremplaçable : nous ne saurions trop vous conseiller de vous plonger dans les romans de Laurent Mauvignier ou de Marie-Hélène Lafon (qui font leur rentrée littéraire avec deux des coups de coeur déjà évoqués dans nos blogs, à savoir respectivement pour Des hommes et L’annonce ) dont les somptueux personnages de taiseux (souvent eux-mêmes « en marge ») ne cessent de crier leur (notre) impossible à être/dire.

 

 

babel.jpg« enfant.jpgEt c’est bien parce que les mots trahissent qu’ils sont indispensables, s’ils tombaient justes, il n’y aurait plus de langue et surtout plus de « parole », il n’y aurait plus rien à dire » (A l’insu de Babel, page 81)

 

 

 

 

 

 

 

des-hommes.jpglafon1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La citation du titre de ce blog est empruntée à une phrase de Flaubert dans Madame Bovary, que nous rappelle Georges-Arthur Goldschmidt (A l’insu de Babel, page 36) et que nous avons retrouvé en partie à partir de notre édition de poche : »[...] comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » (Madame Bovary, folio/Gallimard, Deuxième partie, chapitre XII, page 265-266).

 

L’annonce faite à Lafon

22juin

cantal.jpgVous en souvenez-vous, nous avions sélectionné pour le deuxième Prix Lavinal le roman de Marie-Hélène Lafon Les derniers indiens dont l’ambiance lente et inquiétante nous avait séduits? Notre curiosité était donc vive de découvrir son prochain roman L’annonce qui paraitra le 3 septembre prochain de nouveau chez Buchet-Chastel. Promesse tenue, car nous voici emballées et impatientes, après l’avoir lu, de le voir arriver pour le conseiller à tous nos lecteurs les plus amateurs de finesse. Comme le précédent, il se déroule dans cette campagne qui ressemble encore à de la campagne, où l’on mijote entre soi la tambouille des vieilles rancunes, des sales échecs ou des familles en ruine, et où l’étranger reste quoiqu’il advienne un étranger. La Cantal est le lieu de prédilection de cette romancière qui y a trouvé un territoire âpre où sa science du non-dit se plante dans un décor à sa mesure. Pays de taiseux et de solitaires indécrottables, ce coin de montagnes abrite des paysans voués à la solitude. Le héros du roman a choisi de s’attaquer à cette malédiction et, comme quelques uns, passé une annonce dans Le Chasseur Français dans l’espoir qu’un écho lui ramènera une femme patiente et courageuse avec qui partager une couche de vieillesse. C’est Annette qui va débarquer avec son fils, fuyant le Nord de ses échecs et prête à des renoncements qu’elle ne mesure cependant pas. Car chez ces gens-là, les gestes servent à parler et ils ont souvent des allures de menace. Solide, Annette veut gagner sa place et le coeur de cet homme presque cinquantenaire qui n’a quasiment jamais entendu parler d’amour, ce Paul qui affrontent ses vieux oncles, des tyrans que les décennies ont transformés en pierres inusables et insensibles. Refusant un humour qui corroderait de son acide un texte parfaitement maîtrisé, s’interdisant l’enjolivement qui rendrait suspect son propos, Marie-Hélène Lafon, toute en nuances, nous installe dans son histoire, nous confie ses personnages, nous fait gravir ses montagnes perdues avant de nous laisser orphelins d’une histoire que nous rappeler en l’évoquant devant nos clients nous permettra chaque fois de ressusciter. Nous pouvons donc l’annoncer : le prochain Marie-Hélène Lafon est un petit trésor. Il n’y aura qu’un été à passer pour le découvrir.

Le roi Michon

06juin

Pierre Michon  copyright V.Eeckoudt« Heureux donc les minuscules…

…puisque le Royaume des lettres est à eux, et à travers eux, à nous« 

Cette phrase de Jean-Pierre Richard semble embrasser à elle seule , de l’aveu même de l’intéressé, le « propos » de Pierre Michon : le critique lui consacre ce mois-ci chez Verdier poche (et quelques mois après la sortie de La nausée de Céline dans la même édition qui, rappelons-le publie depuis vingt ans les textes de Michon) un essai remarquable qui n’est autre que la collection attendue de diverses études menées depuis plusieurs années sur cet auteur à la fois confidentiel et devenu, dès sa première parution en 1984, un classique incontournable, « mort » mais « glorieux » (comme il en appelle lui-même de ses voeux, suivant à la lettre le projet barthésien) de la littérature moderne.

Fidèle à sa méthode visant à repérer et analyser les motifs obsédants d’une écriture, ici les « mots fantasmes » (comme l’image du puits, du plomb, de l’auréole…) contenus dans Rimbaud le fils, Maîtres et serviteurs et Vie de Joseph Roulin (auxquels il réserve un chapitre distinct), les Chemins de Michon de Jean-Pierre Richard rendent honneur à l’ « autolégende » qu’incarne selon lui cet homme de foi dans le Rien et le Verbe, rongé par le doute, taraudé par le sentiment d’imposture, illuminé par la grâce qui, selon Michon lui-même, lui aurait été accordée cette unique fois (considérant ses ouvrages postérieurs comme des notes de bas de page de ce texte premier!), dans le miracle tant espéré d’une réapparition de cette « joie phénoménale » délivrée par l’écriture seule. Cet essai, ainsi que la sortie quasi simultanée de Ecritures orphelines que Laurent Demanze consacre chez Corti à l’analyse de trois « frères » d’écriture (Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon) comparés avec finesse d’abord parce qu’ils incarneraient en partie ce tournant des Lettres qu’il situe au début des années 80 et parce que leur prose interroge (chacune à leur manière) le secret de l’origine et de la filiation : transmission à la fois sacrée (transcendance), généalogique (ancêtres convoqués), littéraire (Michon ne cesse de redire sa reconnaissance envers ses maîtres: Faulkner, Flaubert,…) et fraternelle (l’homme, ce « saccus merdae » sans Dieu comme le nomme, mi-affectueux mi-ironique, Michon…).

Afin d’attendre patiemment jusqu’au 25 août, date annoncée de la prochaine parution d’un opus qui s’intitulera Les onze (nous n’en savons pour l’heure pas davantage!), vous pouvez dès lors vous plonger dans la lecture de quelques romans récents qui, à mon avis, sont de petits bijoux qui (r)appellent un vrai plaisir de lecture, dignes des Vies : il s’agit de Pierre Silvain, trop méconnu malgré une présence en littérature depuis près de cinquante ans mais qui fut (mieux?) remarqué lors de la rentrée littéraire dernière grâce à la figure de son Julien Letrouvé colporteur, orphelin errant et illettré dans la campagne militaire de 1792 et qui porte comme inestimable trésor l’amour des livres dont il a entrevu dans son enfance la secrète magie.

Plus récemment, notons que le titre même du roman de Marie-Hélène Lafon: Les derniers Indiens chez Buchet-Chastel (qui, en tant que lecteurs, nous avaient tant enchantés et a bien failli remporter le prix Lavinal 2008!!) est un emprunt discret à une métaphore de l’écrivain : « La littérature n’est plus un art majeur. [...] Les écrivains sont des espèces de survivants maintenus sous perfusion, on ne sait pas pourquoi, un peu comme une réserve d’Indiens« . De cette dette, Marie-Hélène Lafon se réclame ouvertement, elle qui fait de « ses » Vies minuscules un précieux « bréviaire » qui ne la quitte jamais.

Afin de (se) convaincre de la nécessité de ne pas quitter ces récits brefs mais somptueux qui font véritablement « trembler » (le terme est de J.-P. Richard et de Michon) la langue et le sens, les entretiens que Pierre Michon a accordés ces vingt-cinq dernières années sont regroupés dans Le roi vient quand il veut (Albin Michel) : manière parfaite de prolonger la (re)découverte autant que d’assister à une brillante leçon de littérature (que tout écrivain en herbe se devrait de posséder dans sa bibliothèque!) car il n’y est pas question seulement de l’auteur et de son oeuvre, mais également de découvrir, à travers sa propre « mythologie », une histoire intime de la littérature permettant de cerner au plus près l’objet de l’écriture. Car, selon Jean-Pierre Richard, le travail de Pierre Michon ne vise pas à atteindre autre chose que l’énigme d’une vocation, appel tardif mais impérieux, premier et ultime sursaut (sursis?) face à l’abîme. La mélancolie qui imprègne indéniablement les propos de Michon n’est pas dénuée paradoxalement de cette ferveur qui, à la fois lucide et profondément croyante, passionne et désarme.

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