Posts Tagged ‘Minuit

Le « pur bonheur » selon Georges Bataille

17sept

Francis Marmande devrait rappeler mardi 20 septembre prochain lors de la conférence programmée au 91 rue Porte-Dijeaux autour de son essai Le pur bonheur (éditions Lignes) l’anecdote de sa découverte de Bataille en 1962 : à 17 ans, venant acheter J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, le libraire lui a tendu sous papier kraft discret un autre livre interdit,  L’histoire de l’oeil. Georges Bataille (né en 1897) venait de disparaître, et bouleversait à jamais l’avenir du futur spécialiste (devenu également musicien de jazz et professeur), si bien qu’il confesse cinquante ans plus tard n’avoir pas encore épuisé l’oeuvre du grand écrivain auquel il a déjà consacré deux essais et édité les trois derniers tomes de ses Oeuvres Complètes chez Gallimard (12 tomes dans la collection « Blanche »). Rien de plus éloigné a priori de la pensée complexe de Bataille, enfermée dans les préjugés d’illisibilité et de noirceur, que cette notion de « pur bonheur » ! Pourtant, on apprend grâce à Francis Marmande que cette expression était de Bataille lui-même qui avait prévu à la fin de sa vie de rassembler sous cet intitulé certains de ses textes. L’essayiste rappelle la réponse que le principal intéressé avait prévu à cette objection :

On me tient pour l’ennemi du bonheur. C’est juste, si par « bonheur » on entend le contraire de la passion. Mais si le bonheur est une réponse à l’appel du désir et si le désir est le caprice même, alors le bonheur seul est la valeur morale.

Notons que deux des célèbres écrits de Georges Bataille, La part maudite et L’Erotisme, respectivement publiés aux éditions de Minuit en 1949 et 1957, sont désormais (enfin !!) disponibles au format et prix de poche dans la collection « Reprise » (chez Minuit). Le lecteur curieux pourra retrouver le texte daté de 1933 intitulé « la notion de dépense »soit en ouverture de cette réédition de La part maudite, soit dans un petit volume à part publié récemment aux éditions Lignes et postfacé par Francis Marmande.

Le pur bonheur est une invitation à (re)lire Bataille à la lumière de tous les possibles et de tous les excès que brasse son oeuvre située à la croisée de disciplines qui intéressent et interrogent notre monde : morale, philosophie, économie, histoire, anthropologie, psychanalyse, sociologie, art. La rencontre mardi prochain à 18h de Francis Marmande sera certainement l’occasion pour lui de nous expliquer la fascination qu’exerce cette pensée hors-limites qui apparaît toujours si éminemment transgressive, libre et en cela promesse d’un  »bonheur » à partager.

 

Le concerto d’une vie

22juin

k622-bis.jpgEt si un concerto, un soir, à la radio, pouvait changer votre vie ? De la première fois où il entend la mélodie, jusqu’au grand soir, à l’opéra, il se passe bien des bouleversements dans la vie de notre narrateur.

Il mène une petite vie tranquille, sans encombre, se satisfait de peu et se laisse porter par le doux fil des jours. Pourtant une nuit, alors qu’il somnole, la musique qui sort du poste de radio s’empare de lui et le bouleverse profondément. Fort de ces émotions il se lance alors dans une quête effrénée à la recherche de l’enregistrement, entendu la veille, du concerto pour clarinette en A majeur K 622 de Mozart. Il téléphone à la radio, écume les disquaires les plus anonymes, parcourt la ville en état d’alerte … La tension est grande ! Jusqu’au jour béni où il apprend que le concerto – son concerto – sera joué prochainement à l’opéra. En émoi, il se prépare alors à accueillir tout l’art de Mozart avec le plus grand faste. Le jour du concerto se rapproche et lui ne sait où donner de la tête. Partagé entre stress et excitation notre homme se prend à entrer dans des magasins chics et faire de folles dépenses. Arrive le jour de la représentation, après de nombreuses péripéties pour trouver une place, il peut enfin caresser le doux velours des sièges de l’opéra. Malheureusement pour lui le fabuleux Mozart sera suivi de Mahler,  il n’aime pas Mahler. Il se laisse envahir par la musique du maître et quitte l’opéra avec sa voisine de siège – aveugle -  avant que Mahler ne vienne tout gâcher. Ensemble, ils partagent une dernière écoute, qui promet d’être majestueuse !

L’enthousiasme et l’excitation du narrateur nous entraînent dans un rythme bouillonnant.  On suit ses moindres pensées, et Dieu sait si elles sont nombreuses, farfelues et alambiquées ! Prenez une grande respiration, car ce roman se lit d’une traite, sans interruption. Les digressions frénétiques et les angoisses maladives du narrateur se font sentir à toutes les lignes.

Entre réflexion sur la puissance et la durée des sensations et émotions provoquées par une oeuvre musicale et portrait d’un homme fou d’excitation, Christian Gailly nous livre un roman follement juste.

K.622 en Minuit Double

Alice

un homme ne doit pas mourir pour si peu

22fév

Laurent MauvignierUn homme est passé à tabac par une équipe de quatre vigiles après avoir ouvert et consommé (donc volé) une canette de bière bon marché dans une grande surface. Il n’en sortira pas vivant. Inspiré par ce fait divers honteux, révoltant, invraisemblable, survenu à Lyon en décembre 2009, l’auteur tant apprécié de Dans la foule et Des hommes (1), dont la dernière phrase résonne encore dans notre tête, signe un texte des plus puissants qu’il nous ait été donné de lire.

Intitulé Ce que j’appelle oubli (3), ce monologue cathartique d’une soixantaine de pages semble n’avoir été écrit que dans le but d’être appris par coeur et déclamé sur une scène. Mais en attendant qu’il soit joué, vous n’aurez d’autre choix que de le lire, en un souffle s’il vous plaît, afin d’honorer la forme choisie par l’auteur – une seule et même phrase sans véritable début ni fin, appelant de multiples relectures, de préférence en boucle, jusqu’à épuisement, jusqu’à essoufflement (2). S’adressant en le tutoyant au petit frère de la victime, le narrateur raconte la façon dont les événements se sont enchaînés, développant au passage une une petite variation sur le thème « sur quoi meurt-on ?« , déjà ébauché dans Le lien. On y lit l’incompréhension, l’effarement et la rage face à l’absurde disproportion entre l’insignifiance du crime et sa funeste punition. Avec ce petit livre aussi bref qu’intense (décidément, après le succès du fascicule de Stéphane Hessel, les miniatures sont à l’honneur !), Laurent Mauvignier signe une fois de plus un texte qui promet de hanter, voire d’obséder complètement ses lecteurs !


(1) Parution simultanée de Des hommes dans la collection Double.

(2) L’auteur confie s’être inspiré de la forme du monologue de Koltès intitulé La nuit juste avant les forêts, sauf que lui va jusqu’à supprimer la majuscule initiale et le point final, donnant ainsi l’impression que le texte a été interrompu de façon totalement aléatoire et aurait pu l’être en un endroit complètement différent.

(3) A paraître en librairie le 3 mars.

 

F.A.

Jean Echenoz en temps réel

07oct

La fortune sourit aux audacieux, dit-on. Notre audacieuse Fleur n’ayant peur de rien s’est ainsi demandé si, après tout, il ne serait pas possible d’aller rendre visite à Jean Echenoz pour lui poser quelques questions plutôt que d’attendre une visite peu probable entre nos murs. C’est donc munie d’une caméra, dont elle venait d’apprendre le maniement, que notre libraire-reporter a frappé à la porte de l’auteur de Nous trois pour interroger celui de Ravel et Courir. Au final et grâce à la sympathique bonne volonté d’un auteur jugé discret, elle nous revient avec de précieuses images où il sera question de son tout dernier roman Des éclairs dont nous avons eu l’occasion, déjà, de vanter les grandes qualités. Mais trêve de bavardages introductifs, laissons la parole à Jean Echenoz que nous remercions d’avoir ouvert sa porte à une libraire enthousiaste et fortunée.

Des étincelles, des éclairs… et des pigeons !

26août

Pigeons-Copyright MAAndrew PhotographyDepuis des années, nous attendons chacun de ses romans avec une fébrilité digne d’un enfant qui trépigne devant ses cadeaux de Noël. Et nous ne sommes jamais déçus. Alors, que nous a réservé Echenoz en cette rentrée ?

Après Les grandes blondes et Je m’en vais, il nous avait régalés avec son récit des dernières années de Maurice Ravel et celui de la vie d’Emile Zatopek. Portant à trois le nombre des délicieuses biographies romancées dont lui seul a le secret, et ce pour notre plus grand bonheur, Jean Echenoz s’attaque cette fois-ci à l’un des scientifiques les plus inventifs de l’histoire contemporaine – Nikola Tesla. Rompant cependant avec ses deux romans précédents, dans lesquels ses héros conservaient leur nom original, il a cette fois-ci préféré le rebaptiser, sans doute pour se permettre davantage de libertés (1). C’est ainsi qu’il nous dépeint la vie de Gregor, de sa naissance à sa mort – deux événements pour le moins frappés du sceau de l’originalité – avec le même regard attendri, paternel, et clément qu’il avait adopté avec Emile Zatopek. « Ombrageux, méprisant, susceptible, cassant, Gregor se révèle précocement antipathique » et pourtant, on a bel et bien l’impression qu’il pardonne tout à ce personnage complexe : sa misanthropie, son hypochondrie, sa folie des grandeurs, ses excentricités – sa passion aussi dévorante que malencontreuse pour les oiseaux, notamment les pigeons, son obsession du chiffre trois et de tous les multiples qui vont avec, sa sainte horreur des bijoux-, réussissant l’exploit de le rendre attachant à nos yeux. C’est à dire que l’on éprouverait presque de la pitié à l’endroit de cet homme à qui sa propre indifférence – et pour la notion de propriété industrielle, et pour l’argent – jouera bien des tours et lui vaudra d’accumuler d’impressionnantes créances. « Il en ira ainsi avec Gregor : les autres vont s’emparer discrètement de ses idées pendant que lui passera sa vie en ébullition. Mais ce n’est pas tout de faire bouillir, il faut ensuite décanter, filtrer, sécher, broyer, moudre et analyser. Compte, pèse, partage. Gregor n’a jamais le temps de s’occuper de tout ça. Eux, dans leur coin, vont prendre tout le leur pour mener ses idées à terme alors que lui, haletant, aura déjà bondi sur autre chose. Et les dépôts de brevets n’y feront rien, n’empêchant pas plus Röntgen de revendiquer l’invention des rayons X que, plus tard, Marconi la radio. »

Comme à l’accoutumée, la prose d’Echenoz est très rythmée. Il tient la cadence de la première à la dernière ligne, refusant de s’attarder sur les détails inutiles. On sent qu’il convient d’être bref, d’aller droit au but, ce qui ne l’empêche nullement de décrire de véritables scènes d’anthologie, telles que les circonstances de sa naissance, sa rencontre avec le magnat des finances John Pierpont Morgan, et ses dernières années entouré de pigeons. Par ailleurs, l’auteur de Lac et de Cherokee cultive une fois de plus cet humour subtil qui nous ravit tellement, comme dans le passage suivant : « On le voit, ce ne sont pas là des projets étriqués car il ne convient à Gregor que d’affronter de vastes dimensions. Très tôt, parmi celles-ci, lui vient la certitude qu’il ferait bien par exemple un petit quelque chose avec la force marémotrice, les mouvements tectoniques ou le rayonnement solaire, des éléments comme ça – ou, pourquoi pas, histoire de commencer à se faire la main, avec les chutes du Niagara dont il a vu des gravures dans des livres et qui lui semblent assez à son échelle. Oui, le Niagara. Le Niagara, ce serait bien. »

Mine de rien, ce contemporain et rival d’Edison et de Westinghouse aura été l’auteur de plus de sept cent inventions, dont beaucoup ont été attribuées à tort à d’autres scientifiques. Et mine de rien, Echenoz a tout simplement signé une merveille de plus.

Des Eclairs paraîtra aux éditions de Minuit le 23 septembre prochain, tandis que Nous trois sortira dans la collection Double.


(1) S’il convient de garder à l’esprit le fait qu’il s’agit d’un savant mélange entre fiction et réalité, on en apprend néanmoins beaucoup. A cet égard, le passage sur l’invention de la chaise électrique est particulièrement édifiant !F.A.

 

Ravey, assassin !

07juil

Yves RaveyNous aimons Ravey, n’allez pas croire qu’il ait ravagé par sa gentillesse et son accent de Besançon les coeurs de nos libraires que n’obsède que la littérature et seulement la littérature. Non. Nous aimons Ravey – et plus encore de l’avoir croisé dans notre librairie où sa douceur nous persuaderait que le talent n’a rien à voir avec la morgue – et nous nous réjouissons chaque fois de passer un moment avec ses histoires probables et maîtrisées et de nous rendre compte qu’il réussit à nous surprendre à tout coup. La surprise supplémentaire, cette fois-ci,  est cette deuxième parution dans l’année, quelques mois après Cutter dont il était venu nous parler, avec Enlèvement avec rançon (éditions de Minuit) qui mériterait qu’il cesse enfin d’être l’auteur d’une poignée d’inconditionnels pour gagner un large public (et un prix littéraire, tiens, qui sait, ce serait justice et riche idée pour les jurys). Déroutée, la critique va évoquer le roman noir à la française ou piocher dans les réminiscences hitchcockiennes pour tenter de cerner ce projet où l’épure rejoint le crime dans un ensemble qui ne faiblit jamais, comme une corde tendue qui nous ferait traverser le vide jusqu’au final. Car s’il y a bien un adverbe qu’on n’osera jamais pour les oeuvres d’Yves Ravey c’est bien « trop » : chez lui rien ne dépasse, rien ne flotte, pas de détour pour noircir une page que son écriture serrée se charge seule d’assombrir, pas de fausses manoeuvres ou d’illusoires pièges comme les thrillers en regorgent jusqu’à la nausée. Seulement ce fil promené sur la route et ces personnages qui le longent dans une ambiance qui joue sur le contraste : blanc de la neige et noir de l’intrigue. Jerry et Max, les deux protagonistes, ont des noms de comique ou presque, en tout cas pas des patronymes de gangsters, on hésite à les prendre au sérieux, on se demande même s’ils vont aller au bout de leur résolution criminelle et de leur projet d’enlèvement. Ils sont frères mais ne se tombent pas dans les bras malgré une séparation de vingt ans, malgré des promesses anciennes, malgré un but ignoble qui les réunit enfin, un mauvais coup qui devrait enrichir le premier et venger le second (et l’enrichir aussi). Samantha Pourcelot (non mais, quel nom!), la fille du patron (Salomon, on nage dans le biblique) de Max qui s’est refusée aux bras tristes de ce comptable habitué à tripatouiller les comptes de Pourcelot & co,  en fera les frais et au main des frères Capucin (quelle trouvaille!) elle va vite éprouver ce que ressentent les otages : crainte, colère, empathie et un peu plus si affinités. Le charme de Ravey, son philtre romanesque, est pour beaucoup fait d’invisible. Il ne dit pas tout et nous laisse le soin, parce qu’il sait que nous avons tous en tête des films, des romans, des nouvelles, des faits divers, d’organiser le décor, d’y planter ses héros dont on sait si peu et qui deviennent de fait nôtres. Cette fois-ci, à la mécanique littéraire s’est adjointe une mécanique criminelle imparable qui nous fait hésiter jusqu’au bout sur les intentions des uns et des autres. Deux heures de ravissement et le roman d’Yves Ravey est fini, Max et Jerry rangent leurs armes, la morale en a pris un petit coup mais elle en a vu d’autres. Et nous, les « ravis de Ravey », comme nous nous surnommons ici, attendons le prochain, avec l’espoir que le forfait sera aussi réussi que le précédent.

 

Dans la cathédrale

04mar

Cathédrale de Chartres illuminéeOn se souvient encore du dernier roman de Christian Oster, qui nous faisait traverser la France en direction de la Corse à l’arrière d’une voiture, avec comme bagage aussi encombrant qu’incongru, une chaise en bois massif. Cette fois-ci, la destination élue par son narrateur est nettement mois exotique. Dans la cathédrale, c’est l’histoire de Jean, qui habite un appartement parisien mais écrit des chroniques pour un journal local dont le siège est à Chartres. Au début du roman, Jean se rend à un enterrement avec Paul, un ami qui a établi ses quartiers dans sa chambre d’ami suite à une rupture amoureuse. Quand bien même notre narrateur exprime le souhait de voir celui-ci vider les lieux dans un avenir prochain, la disparition de Paul à la sortie du cimetière semble le déstabiliser au plus haut point. Ne sachant que faire, il va finir par prendre un train pour la Beauce. Ayant réservé une chambre dans un hôtel de Langeville, il décidera finalement de faire un saut à Chartres pour s’entretenir avec son rédacteur en chef, qu’il n’a pas eu l’occasion de voir en personne depuis un certain temps. Comme le courant passe plutôt bien entre les deux hommes, ce qui aurait pu constituer une simple échappée d’une journée finit par se prolonger l’espace de quelques jours, le temps pour Jean de faire d’une part l’expérience du quotidien de son hôte, et de l’autre, des rencontres surprenantes.

Plus que jamais, ce dernier roman de l’auteur de Mon grand appartement et de La femme de ménage aspire à souligner la vacuité de l’existence. L’anti-héros de ce livre dans lequel on sent l’influence de Jean Echenoz, autre grand auteur du catalogue des éditions de Minuit, est empêtré dans un réel dont il s’évertue constamment à démêler les fils, bien que de façon souvent superficielle. Etranger à tout ce qui lui arrive, il survole la vie comme s’il y existait un voile entre lui et le monde. Sa passivité chronique, (cf. l’extrait ci-dessous), ses contradictions, ses errances répétées, le rôle que joue le hasard dans des décisions qui s’imposent à lui plus qu’elles ne sont le fruit de sa volonté, tout concourt à produire un effet de non-sens et de vanité. A une exception près, car il existe quelque part un élément qui peut se révéler salvateur et permettre à l’homme de retrouver le nord et cet élément, et cette clé, c’est l’amour.

« La première personne qui me vint à l’esprit, à cet égard, et faute de pouvoir dialoguer avec Paul, fut Marianne, bien que j’eusse également songé à Marthe, qui, au demeurant, n’était évidemment pas disponible pour m’entendre. Marianne, donc, me disais-je, que j’hésitais à appeler, toutefois, car, m’avisais-je, ce que j’avais à lui dire n’était pas agréable du tout. C’était bien à elle, pourtant, que je devais confier, notamment, ça se confirmait, que je ne voulais plus la voir – ce qui était, ça se confirmait aussi, présentement, au-dessus de mes forces. Or c’est à ce moment qu’elle m’appela, et je décrochai. (…) Non, dis-je, ce n’est pas grave, il faut juste que je parte et qu’on ne se voie plus. Tu n’as pas besoin de partir pour ça, dit-elle. Non, dis-je, mais j’ai besoin de ne plus te voir pour partir. Je te fais peur ? dit-elle. Non, dis-je, ça n’a pas de rapport. Ecoute, Jean, dit-elle, tu es tordu. Tu es désagréable. Peut-être, dis-je. Je te quitte, dit-elle. »

 

F.A.

La littérature au Cutter

01déc

Le rendez-vous, quoique matinal, fut l’occasion d’une belle rencontre qui marquera à coup sûr le lecteur et le libraire. Armés d’une caméra à défaut d’un… cutter, nous avons soumis à notre interrogatoire Yves Ravey autour de la parution de son (malgré son hésitation nous sommes en mesure de vous le confirmer !) dixième roman aux éditions de Minuit, Cutter. Sans jamais être rasoir,  l’auteur s’y est prêté avec une extrême disponibilité et attention et nous l’en remercions.

Vous entendrez vous-même que l’homme est volontiers loquace sur un roman qui semble en dire peu mais qui distille une tension latente jusqu’à mener à sa finalité l’objet tranchant central. Tout en manipulant son autre objet coulé au coeur d’une douceur inquiétante, se dessine en creux le rôle de ce lecteur pour lequel l’auteur réclame un rôle actif : celui de combler les lacunes du monologue du narrateur Lucky à l’instar de l’idiot Benjy dans Le bruit et la fureur de Faulkner, un écrivain qui a influencé Yves Ravey. De l’aveu de l’auteur lui-même qui souhaiterait créer une littérature d’ « archétypes » (quand on sait que Cutter se joue des ressorts à la fois tragiques et burlesques à la manière de Beckett, ainsi que des ingrédients classiques du roman noir qui pourraient rappeler au cinéma une intrigue digne des meilleurs Chabrol), on peut finalement penser qu’il atteint ici à l’épure la plus aboutie, le rêve d’une « écriture blanche » aussi ciselée qu’éprouvante pour son lecteur et qui lui vaudrait pour cela une des belles réussites de la maison Minuit.

Dans l’attente de cette consécration, nous suivrons bien entendu avec vif intérêt les prochaines publications de l’auteur que nous espérons revoir et dont voici pour patienter, et garanti sans coupure (ou presque…) l’intégralité de son interview :

Mauvignier en chair et en os

07oct

A en juger par la présence du dernier roman de Laurent Mauvignier (1) dans la quasi totalité des sélections effectuées par la presse en cette rentrée 2009, il ferait partie des livres à ne pas manquer. Bien que les libraires aiment bien avoir leur propres opinions sur la pléthore des livres qui sortent chaque automne (on en annoncerait 650 pour cette année) et dénicher eux-mêmes des auteurs pleins de talent à côté desquels tout le monde est passé, force nous est de reconnaître que l’engouement dont fait l’objet Des hommes est loin d’être exagéré ou immérité (…). Pour lire la suite, retrouvez notre blog du 26 août dernier.

Arrivé un peu en avance, Laurent Mauvignier a accepté de jouer le jeu et de prendre quelques minutes pour se laisser filmer par notre équipe avant la conférence qu’il a donnée hier dans nos salons, et que vous pouvez trouver sous forme de podcast sur notre site. C’est en véritable professionnel qu’il revient en quelques mots sur la genèse de son dernier livre…

« Emporté par la foule… »

18sept

laurent mauvignierIl semble bien que les éditeurs de chez Minuit aiment se faire désirer des lecteurs du poche. Double, leur collection de poche, est alimentée avec beaucoup de parcimonie, presque au compte-goûte, et chaque sortie de livre n’en devient que plus attendue.

Alors non, ce n’est pas encore cette année que les lecteurs du poche  pourront lire Ravel, petit bijou signé Jean Echenoz, en Double. En revanche, en septembre, ils auront le privilège de suivre la sortie simultanée de 3 chefs-d’oeuvre du catalogue Minuit: Rosie Carpe, de Marie NDiaye, Faire l’amour, de Jean-Philippe Toussaint, et enfin Dans la Foule de Laurent Mauvignier.

Avec Dans la Foule, Mauvignier choisit de reprendre un fait divers pour le moins tragique, celui de la finale de la Coupe d’Europe des Champions qui a eu lieu au stade Heysel en 1985:  l’effondrement d’une partie des tribunes suite à l’affrontement de supporters. Un bilan lourd, puisqu’on a recensé une quarantaine de morts.

Les personnages se nomment Jeff, Tonino, Tana, Fransesco, Geoff. Ils viennent de Belgique, de Grande Bretagne, d’Italie. Ils sont jeunes, presque des gamins, et ils ont évidemment la vie devant eux lorsqu’ils s’apprêtent à se rendre au stade. Tour à tour, ils nous font entendre leur voix, de la description de leur quotidien au drame terrible.

On retrouve encore une fois, et avec un plaisir non dissimulé, l’écriture si particulière de l’auteur, qui mêle dans un souffle monologue intérieur, paroles et pensées des personnages. La polyphonie devient tantôt chant funèbre, tantôt épopée où les personnages, témoins de l’Histoire, nous livrent leur profond désarroi mais nous transmettent aussi leur grande rage de vivre, malgré tout.

Mauvignier parvient à sonder l’intimité de chacun avec un immense talent. Il signe ici un texte particulièrement poignant, déchirant, mais emprunt aussi d’une grande humanité.

Au regard de ses romans antérieurs, Dans la Foule s’inscrit comme un roman différent, plus long, plus aux prises avec l’Histoire aussi. Ce texte semble marquer un tournant dans son oeuvre et l’on ne saurait que trop l’encourager à poursuivre dans cette voie. La preuve avec Des Hommes, son roman suivant, un très grand texte dont le sujet est la guerre d’Algérie et ses traumatismes.

Mauvignier, un auteur à ne jamais cesser de suivre donc…

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur