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Le retour de Philippe Klaudel

30août

Philippe ClaudelUn K initial en matière de clin d’oeil pour saluer le prochain Philippe Claudel qui nous offre, presque impromptu, un nouveau roman le 15 septembre prochain chez son éditeur Stock. Le romancier, l’un des plus populaires de France, ose avec L’Enquête une aventure romanesque bien éloignée des sentiers jusqu’alors arpentés par son écriture travaillée. Fable noire menée de main de maître avec un sentiment de jubilation contagieux, ce texte nous rappelle opportunément qu’un bon écrivain peut évoluer où il le désire et que c’est à son honneur d’emmener à sa suite un public souvent trop content de relire sans fin les mêmes oeuvres sous les mêmes noms. Et si le terme de kafkaïen risque de fleurir chez les critiques, et pas sans quelque raison, on serait injuste avec l’auteur de Quelques uns des cent regrets de lui plaquer sur le front une étiquette dont il peut fort bien se passer tant elle serait réductrice et pour tout dire un peu sotte. Les amateurs de réalisme en seront pour leurs frais, on le comprend très vite à suivre les aventures cauchemardesques d’un héros sans nom – c’est sa fonction qui le détermine – venu dans une ville inconnue pour expliquer une série de suicides au sein d’une énorme entreprise (non, non, oubliez France Télécom, Claudel ne fait pas dans la satire sociale).  Car tous les repères et les petites certitudes de notre homme passablement rationnel pour ne pas dire rationaliste se heurtent à un réel fluctuant, des dimensions mobiles, un univers instable qui semble se recréer en permanence : les distances s’étirent, le temps se dilue, la météo devient incompréhensible. Les gens surtout paraissent n’avoir d’autre épaisseur que leur titre : pas de personnalité, pas d’histoire, des gestes, des mots souvent vifs, des scènes stéréotypées  qui échappent à l’entendement, et nous, face à ce spectacle, incrédules et au bord d’un rire qui hésite tant on semble frôler l’horreur. « Ceci n’est pas la réalité, se met à dire l’Enquêteur. Je suis dans un  roman, ou dans un rêve, et d’ailleurs sans doute pas dans un de mes propres rêves, mais dans le rêve de quelqu’un d’autre, un être compliqué, pervers, qui s’amuse à mes dépens ». Parce que Philippe Claudel contient son histoire, la redresse chaque fois qu’elle s’éloigne de cette tension dramatique installée dès le début, il réussit magnifiquement son pari et ce n’est pas une mince gageure en des temps où la psychologie régente avec morgue le Roman, où l’ironie impose ses faiblesses et sa facilité, où le sentimentalisme s’égaie dans les vertes prairies du cliché. Bref, dans un paysage littéraire parfois un peu plat, le nouveau roman de Philippe Claudel, en plus de réorienter son oeuvre dont les latitudes s’élargissent, nous apporte un souffle acide qui n’est pas pour nous déplaire. Comment réagiront ses lecteurs ? Nous sommes impatients de le découvrir…

Le vin de Bob

25avr

Robert Giraud (du blog d’O.Bailly)Collection EcrivinsPas loin de trois ans que nous n’avions de nouvelles de la déjà fameuse collection « Ecrivins » animée par Philippe Claudel chez Stock, havre de liberté dans un monde où boire, même avec des Lettres, est devenu suspect. Jusqu’à présent il s’agissait de commandes à des auteurs encore actifs de la bouteille – et c’est d’ailleurs aussi le cas avec le livre de Michel Quint paru il y a peu, Les Joyeuses – mais, petite nouveauté qui nous comble, c’est d’un illustre méconnu que nous est offerte aujourd’hui la résurrection d’un texte splendide, Le vin des rues, signé Robert Giraud. Disparu en 1997, il est surtout connu désormais comme un des grands spécialistes de l’argot qui fut la matière de quelques uns de ses livres. Par la grâce et sans doute l’acharnement d’Olivier Bailly, nous le voici rendu, tout entier, dans un bref petit ouvrage, lui aussi à l’enseigne d’Ecrivins, essai biographique admirablement écrit – mais jamais avec cette volonté de faire du Giraud ou d’encanailler trop souvent une langue qui sait se retenir – qui, au fil d’une eau brouillée comme la Seine et tortueuse comme un ruisseau, redonne vie à ce Monsieur Bob, « drôle de passager de la nuit, étranger pourtant partout comme chez lui, solitaire très  entouré », « chat de gouttière, chat errant » qui passe d’un bistrot à l’autre, parfois pauvre comme job, parfois plus sûr de sa bourse grâce à quelques piges bienvenues, ami de ce « légionnaire » (à vous d’en retrouver le sens…) qui vous assomme ou vous rend volubile, oreilles grandes ouvertes pour saisir ces histoires de clochards et de tatoués dont il sera un grand spécialiste devant l’éternel (et l’inventeur de ces fameuses et hilarantes « brèves de comptoir »), camarade insubmersible de Doisneau ou Prévert. Cent quatre-vingt pages taillées dans de l’admiration, de celle qui rend un peu aveugle aux défauts mais jamais sourd aux souvenirs récoltés auprès de ceux qui l’ont connu et aimé, Monsieur Bob est mieux qu’un exercice, plus vivant qu’une nouvelle qui voudrait évoquer ce Paris disparu, un Paris « fragile », comme le dit Philippe Claudel, un monde en train de mourir dont Giraud poursuivait les fantôme, infiniment plus digeste que ces insupportables biographies aussi lourde à porter qu’à mâcher, carrément plus goûteux que ces breuvages fades qu’on nous vend par casiers, c’est un livre qui donne envie d’avoir soif et de l’étancher dans un lieu non conforme aux règles hygiéniques qui nous traquent. Un livre qui donne envie, et c’est son plus beau mérite, de se plonger dans Robert Giraud.

PS : vous pouvez retrouver le blog d’Olivier Bailly à cette adresse : blog


Marteau en tête

31déc

André VersFinitude a de la suite dans les idées et c’est une vertu quand on s’applique avec soin et talent à redécouvrir des auteurs oubliés ou négligés. Lorsqu’ils s’attachent à l’un d’entre eux, on peut espérer que c’est plusieurs livres qui reverront le jour, loin de cette logique du coup qui prévaut dans l’édition où la fidélité n’est pas considérée comme une vertu. Après Jean-Pierre Enard, Jean-Pierre Martinet, Jean Forton et sans doute Pierre Luccin dont on peut attendre (ou craindre?…) des résurrections, André Vers s’est vu offrir une chance de renaître, sous le parrainage de Philippe Claudel qui en parfait connaisseur de l’oeuvre de son compère Hardellet, savait ce que valait la plume rare de celui que tous ses amis surnommait Dédé et se fendit d’une préface lors de la reparution de Martel en tête. Epopée douce amère d’un vacher auvergnat doutant de son métier et de lui-même, ce roman méritait amplement de retrouver les tables des libraires et ce fut un succès. Fidèle donc, Finitude persiste dans son entreprise de réhabilitation de ce méconnu petit maître du roman d’après guerre (du genre qui fait frémir les critiques de Télérama tant il respire la sincérité, l’authenticité et le contraire de la pose) avec Misère du matin paru à l’origine en 1953 chez J.A.R. On n’ira pas crier au chef-d’oeuvre oublié, ce serait lui rendre un bien mauvais service car le livre a de ces faiblesses qu’on trouve chez les débutants, des mièvreries aussi. Mais la somme de ses qualités excède largement celle de ses défauts. Dès ce premier livre Dédé Vers trouve son style, ce mélange de parler populaire et de souci du détail, cette verve triste, cette rage contenue qui le rendent tellement attachant. Nul doute que le livre est entièrement autobiographique et que ses amis qui se nommaient Jacques Prévert ou René Fallet l’ont incité à s’y mettre en lui conseillant de puiser dans sa propre histoire de petit ouvrier découvrant les bonheurs et les misères de l’amour et du travail. Etrangement si le livre se déroule en grande partie pendant la guerre, il n’est que peu question des hostilités comme on dit. La modestie du personnage principal l’éloigne des bouleversements du monde, son propre univers suffisant à sa misère, et quand il se retrouve confronté au S.T.O. ce n’est jamais ou presque pour enrager contre l’occupant mais pour évoquer la condition de l’ouvrier dont on dispose sans égard et qui va trouver auprès des copains le moyen de tenir. Le sel du livre provient surtout des tâtonnements amoureux du jeune homme balançant entre découverte et désenchantement, entre envie d’aimer et soif de découvrir. Banal et maladroit, il n’en est que plus touchant. Car c’est à cela que nous invite cet élégant petit livre : un moment d’émotion en un temps où ce sentiment passerait pour facile ou suspect. Rendez-vous le 21 janvier au matin pour ce joli morceau de misère.misere-du-matin.JPG

 

 

 

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