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L’incroyable talent de Joyce Carol Oates

06oct

oates.jpgAu sommet de son art, la romancière américaine Joyce Carol Oates nous raconte dans La fille du fossoyeur (Ed. P. Rey) l’histoire tourmentée de Rebecca Schwart et de sa famille d’immigrants débarquée à Milburn (Etat de New-York) pour fuir l’Allemagne nazie. Pour la petite Rebecca, la vie s’articule entre sa mère et ses deux frères aînés jusqu’au jour tragique où le père, un homme rendu violent et imprévisible par l’histoire de son pays et qui travaille désormais comme fossoyeur, commettra un acte qui fera basculer la vie de la fillette dans l’horreur. Pupille de la nation, recueillie par son institutrice, elle quittera l’école pour travailler comme femme de chambre. Croisant pour son malheur le chemin de Nile Tignor, elle partira vivre avec lui à Chatauqua Falls. Au fil des années, après la naissance du petit Niley, son compagnon souvent absent révélera son vrai visage d’homme alcoolique et instable. Battue, malmenée, elle parviendra à s’échapper pour sauver sa propre vie et celle de son petit garçon. Fuyant de ville en ville vers le Nord, de petit boulot en petit boulot, sa rencontre avec le pianiste de jazz Chester Gallagher orientera enfin leur destin à tous les deux vers une vie plus paisible, presque sereine. Cachant son passé à sa nouvelle famille, elle cherchera néanmoins, arrivée à la fin de sa vie et atteinte par la maladie, à renouer avec son passé. Cette démarche l’amènera à retrouver la trace de sa cousine, une anthropologue de renom qui vient d’écrire ses mémoires en témoignage de l’Holocauste. La  correspondance qu’échangeront les deux femmes leur permettra à toutes les deux de faire la paix avec leur passé. Bouleversant à plus d’un titre, ce roman est un pur chef-d’oeuvre, comme l’avait été Les chutes (prix Fémina étranger en 2004). Le lecteur  est sûr de ne pas en sortir indemne.

Les guerres de Troie

12sept

heinrich_schliemann.jpgPeter Ackroyd doit aimer les défis. Quand il ne se lance pas dans une biographie (on lui doit une somme sur Shakespeare et Dickens, un livre sur Chaucer, un pavé sur Londres, entre autres), il se divertit avec des romans qui mêlent une érudition que l’on devine impressionnante et un plaisir de la narration contagieux. Depuis quelques années c’est l’éditeur Philippe Rey qui lui consacre son énergie et son enthousiasme, certain de sa valeur et de la proximité du temps où, précisément, on rendra autant hommage au romancier qu’au biographe. En cette rentrée, on n’a pas encore, nous semble-t-il, rendu justice dans la presse aux qualités de La chute de Troie dont nous sortons tout juste et qui nous a enchantés. Il est vrai que les histoires d’archéologue, quand bien même elles ne mettent pas en scène la sautillant Indiana J. , ont souvent cet attrait de l’aventure rencontrant la science dans ce qu’elle a, parfois, de plus fumeux. On n’échappe pas à cette fausse règle ici puisque le personnage principal, Obermann, très largement inspiré par le fantasque Heinrich Schliemann, est un autodidacte de haute volée imprégné d’Homère et de récits antiques. Son flair, sa folie et son instinct lui ont permis de mettre à jour un site fabuleux qu’il ne veut pas voir comme autre chose que les restes de la Troie anéantie. Il connaît son Homère par coeur et ne veut pas admettre une autre vision qui contredirait le chant de l’aède. Alors peu importe les civilisations qui ont succédé à la cité de Priam, au diable les ancêtres qui ont tout l’air de provenir de l’Inde, il faut qu’ils soient occidentaux, qu’ils soient grecs, et tout ce qui peut indiquer le contraire doit disparaître, dans les flammes et dans le vent. Volontiers pillard, truqueur et escroc, Obermann est malgré tout et toujours animé par un souffle qui donne envie de lui pardonner ses débordements et sa rudesse. La jeune femme qu’il a choisie sur photographie provient d’Ithaque, son mariage a été arrangé par ses parents et l’homme auquel on la marie garde des zones d’ombre qui vont s’éclaircir dans le tumulte et les trépidations d’un chantier mené dans l’urgence et la folie. Fascinée, elle s’immerge dans le passé qui vient se confondre avec le présent, séduite, elle se prend au jeu des fulgurances aiguës de son rouleau compresseur de mari. Le lent crescendo romanesque mené par Ackroyd trouvera, avec une brutalité déconcertante, une chute pour le moins inattendue que nous réserverons au prochain lecteurs de La chute de Troie.

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