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Le grand retour de Jerry Stahl

23sept

Manny Ruppert, ex-flic, anciennement marié, mais pas tout à fait ancien toxicomane, ne roule pas sur l’or… Alors, quand on lui propose de se lancer sur une affaire, il ne peut pas vraiment se permettre de refuser ! Surtout que le vieux commanditaire s’est montré plutôt persuasif. Difficile de contester lorsque que l’on se retrouve bloqué entre les pieds d’un déambulateur !  Son idée était que Manny intègre la prison de Saint Quentin en se faisant passer pour un thérapeute, et une fois là-bas vérifier l’identité d’un détenu, un homme qui serait ou qui est véritablement Joseph Mengele, « l’ange de la mort », celui qui hante la mémoire de nombreux juifs dont bientôt celle de Manny.

Avec Anesthésie générale, son dernier roman, Jerry Stahl frappe fort, et ça va faire mal. Par son ton et son histoire le livre fait mal à l’Amérique. Plus noir que déjanté, le nouveau Stahl nous mène aux frontières de la folie, pour explorer cette société ultra-conservatrice américaine sous ses diverses formes. La réapparition de Mengele, ou plutôt sa constante présence est prétexte à révéler le racisme latent de cette société, quasiment institutionnalisé tant les célébrités partageant ses idées sont nombreuses : présentateurs de talk-show, évangélistes, politiciens, ou biologiste. Le mal est et a toujours été présent dans la société américaine – il aurait même inspiré les nazis et la réciproque fonctionne aussi, la récupération de leurs scientifiques à la fin de la guerre le prouve bien.

Un livre provoquant, dérangeant et dénonciateur à la fois, qui nous entraîne dans les abimes de l’univers carcéral, de la société américaine et de l’esprit de l’anti-héros de Stahl, et les uns comme les autres sont d’un noir abyssal. Un livre que l’on pourrait rapprocher de ceux de Hilsenrath.

Article signé Benjamin

 

 

Falconer

05mar

Récit d’une grande intensité, je ne suis pas sortie indemne de la lecture de Falconer de John Cheever en folio. J’adore les récits qui se passent en prison et ça tombe bien car Falconer en est une. Une grande prison bien triste, bien vétuste avec tout ce qui va avec. Pour mieux nous y faire pénétrer, Cheever a choisi d’y envoyer Farragut, un homme de classe moyenne, toxicomane, un fou du cul qui a commis un fratricide. Le voilà, qui arrive à Falconer et il en a certainement pour un bon moment. Il est en instance de divorce, son fils ne viendra pas le visiter, il est sous méthadone et la vie lente, laborieuse commence, remplie de rites. Car sans rituel dans une prison la vie est foutue. Avec lui, on découvre l’univers carcéral, avec son lot de folie, d’injustice, de solitude extrême, de rapports de force et de pouvoir, de chantage, de souffrance morale, d’ennui, de rêves, de violence, d’amitiés, de sexe. C’est fort, on est pris dans cette atmosphère singulière. les personnages sont tellement décrits dans ce qu’ils ont de plus intimes que l’on se sent proches d’eux, on vit avec eux dans leur cellule et on partage ce néant quotidien. Brutal, poétique, réaliste et d’une grande simplicité, ce roman percute par son ton et va bien au-delà de la description de l’univers carcéral, il explore ce qu’est l’être humain de manière fine et simple. Un grand roman.

Boy A, jeux d’enfants

09avr

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   Un livre, un film

 

 

Avant de devenir un film – actuellement au cinéma, courez le voir ! – Boy A est un roman de  Jonathan Trigell intitulé Jeux d’enfants qui ressort dans la collection de poche Folio policier. Paru en 2004, il avait reçu le prix Waverton Good Read Award récompensant en Grande-Bretagne le meilleur premier roman de l’année. Ce n’est pas à proprement parler un roman policier mais plutôt un roman noir et social avec, en toile de fond, la prison et les inévitables difficultés de réinsertion. On suit ainsi le parcours de Jack, âgé de 24 ans, qui vient juste  d’être libéré. Jack n’est d’ailleurs pas son vrai prénom – ayant purgé sa peine, il a eu droit de choisir sa nouvelle identité – exit l’anonyme Boy A,  « le jeune A, ainsi baptisé par le tribunal  pour pouvoir le distinguer d’un autre gosse B », « … son vrai prénom, aujourd’hui, gît telle une mue de serpent à l’intérieur d’un dossier au fond d’un placard dans un bureau dallé de vinyle… »  Condamné pour un crime qu’il a commis quand il était enfant, il a passé toute son adolescence enfermé. Il est d’autant plus touchant et maladroit quand il sort, découvre l’extérieur, les rues, les gens, la ville, la vie, le mouvement – on voit avec ses yeux, sa perception : « Il se rend compte que « le vaste monde » n’est pas seulement une expression. Les rues sont larges, les maisons hautes, les horizons extraordinairement dégagés ; même les petites épiceries de quartier sont spacieuses. Il y a partout de profondes cavernes  pleines de disques et de vidéos, de clopes et de bière. De près, les arbres  semblent plus verts, les murs plus rouges,  les fenêtres plus transparentes ». A l’écran, Andrew Garfield, le jeune acteur qui incarne Jack est magnifique, tout en sensibilité et en retenue. C’est qu’il a tout à apprendre : du comportement le plus anodin aux émotions et aux sentiments, des premiers émois amoureux en passant par l’amitié, le travail etc, jusqu’au jour où… On n’en dira pas plus, juste qu’un grain de sable peut muer l’espoir en déception, et le passé vous rattraper inéluctablement. Ce qui, juste-là, semblait un roman ou un film de rédemption tourne alors à l’implacable – la fatalité explose cruellement, à vous arracher des  larmes à la dernière page du livre ou à la dernière image du film.

Derrière les barreaux

05mai

Georges Arnaud  Schtilibem 41

Les amateurs de faits divers n’ont pas oublié l’incroyable histoire à laquelle fut mêlé l’écrivain Georges Arnaud (1917-1987), célébrissime à la suite du succès du Salaire de la peur, et qui, bien avant cette gloire littéraire, passa près de deux ans en prison durant la deuxième guerre mondiale dans l’attente d’un jugement où il risquait rien moins que sa tête. A l’époque, il n’était qu’un jeune homme cherchant sa voie plus ou moins docilement, recherchant surtout de quoi assouvir son goût pour les plaisirs sans les moyens adéquats. Fils de famille, jouisseur invétéré, il avait peu d’excuses et carrément pas d’alibi à produire quand on l’arrêta pour un triple meurtre atroce au coeur du Périgord à Escoire, d’autant que le jeune homme toujours sur les lieux du crime ne semblait pas manifester une émotion à la hauteur de la barbarie déployée (n’a-t-on pas dit qu’il chantonnait ?) : trois membres de sa famille massacrés à la serpe, son père Georges Girard, sa tante et une domestique (certains parlent même du chien, fumeuse information jamais vérifiée comme beaucoup dans cette ténébreuse histoire). Les circonstances de ce crime sans témoin et sans effraction le menèrent tout droit en prison avant un incroyable procès en 1943 où le célèbre avocat Maurice Garçon parvint non seulement à sauver sa tête mais à le faire acquitter. Dans l’attente de son jugement, il croupira en prison, sans doute convaincu de ne plus en sortir sinon pour un bref dernier voyage. Et c’est peut-être là, dans cette antichambre de la mort que sa vocation d’écrivain le touchera. On ne saura pourtant jamais le fin mot de l’histoire, Gérard de Villiers prétendra d’ailleurs avoir obtenu sur le tard du suspect idéal des aveux. Vous pouvez retrouver sur le site de France Culture une passionnante émission sur ce que l’on a appelé « l’Affaire d’Escoire ».
Mais revenons à notre actualité puisque les bordelaises et excellentes éditions Finitude ont eu l’idée de rééditer avec le soin qu’on leur connaît le court livre Schtilibem 41, préfacé par Pierre Mac Orlan (une préface qui n’en est pas une mais une belle initiative tout de même) et qui, sans être le récit de son expérience de taulard, en est surtout la furieuse expression, le cri de révolte d’un homme qu’on a voulu briser et qui trouve dans l’écriture un exutoire cinglant. Georges Arnaud a choisi d’utiliser l’argot, cet idiome des irréguliers, et de le mélanger à un style haché, heurté, à même de témoigner de la violence qui règne derrière les hauts murs. « Schtilibem » veut d’ailleurs dire prison.
Exemple de cet emportement et de cette rage, de cette musique grinçante qui parcourt tout le livre :
« C’est toquard une taule, c’est nu, sale froid ; un grand hall, verrière vitrée de trois étages, un donjon fortifié par en dedans – tout est à l’envers ici. Autour du donjon, les trous noirs, peuple qui grouille, c’est nous ; peuple qui fouille le noir et n’en retire jamais que dalle ; peuple qui n’y voit pas clair et ça vaut mieux pour lui.
Peuple des taulards qui tournent en rond l’un suivant l’autre dans le demi-noir des salles communes. Tous les taulards en piste, piquez le dix, frangins, tournez. La vie sans fin, mais ça n’existe pas à côté de ce que nous savons faire. Voyez-nous tourner, bagottant, gambergeant, croule les ans, nous y userons notre sang, tout le sang par en dedans, à bagotter, à tourner, gamberger. »
Et si vous ignorez le sens de « bagotter », reportez-vous au glossaire de fin de volume, petite mine d’or argotique et alphabétique qui vous permettra de ponctuer de tours bien sentis votre canaille conversation. Livre aussi bref que coupant, effilé comme une lame, Schtilibem 41 a l’acidité des fruits trop verts. Sans doute cette verdeur dont Arnaud ne se débarrassera jamais, toujours prêt à la rixe, au combat, à défendre la cause perdue, à se laisser remettre les menottes honnies pour qu’on l’entende.
On annonce pour bientôt un épais Omnibus de tous les romans de sa plume : le purgatoire du beau Georges aurait-il enfin pris fin ?
L’affaire Girard  Albin Michel
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