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Faux semblants

22août

Masque Réflexion saisie au cours d’une conversation : “Tiens, Jacques Pierre Amette fait un polar” (lire Le Lac d’or, histoire de détective hard boiled)… On pourrait dire qu’il revient à ses premières amours, ayant usé, comme d’autres, de la vieille habitude du pseudonyme : souvenez-vous de Je tue à la campagne, d’un mystérieux Paul Clément. Derrière ces deux prénoms se cache justement Jacques-Pierre Amette, qui nous avait aussi livré Exit, sous le même pseudonyme, tous deux publiés à la “défunte” Série Noire - celle des petits formats.

Cette volonté de camouflage est traditionnelle chez les écrivains grands producteurs, en particulier chez les graphomanes en tous genres. Imaginer que Donald Westlake possède plus de trente “fausses identités” recensées fait frémir, alors que trois sont arrivées jusqu’à nous. Il s’agit de Tucker Coe et de Richard Stark, mais cette clef est éventée dans l’excellent Jimmy the kid (traduction nouvelle de V’la aut’ chose) où le maladroit Dortmünder et ses acolytes mettent en place un plan sans faille : il s’agit d’enlever un jeune héritier en s’inspirant d’un livre de… Richard Stark ! Qu’est-ce qu’on s’amuse…

Ce jeu de piste s’explique aussi par les nécessités économiques, les auteurs de la première moitié du vingtième siècle étant parfois payés comme des feuilletonistes du siècle antérieur. Frédéric Dard était un spécialiste du genre, comme l’attestent les multiples rééditions chez Fayard, sans compter sa pléthorique production sous le nom de San-Antonio ! Alors schizophrènes, ces auteurs, ou simplement intéressés ? Pas si simple : si les noms de Lauren Kelly, de Rosamund Smith et de Barbara Vine ne vous évoquent rien, ou pas grand chose, c’est assez normal. Les deux premiers dissimulent Joyce Carol Oates alors qu’elle signe de surprenants thrillers psychologiques, Barbara Vine, quant à elle, est tout simplement Ruth Rendell lorsqu’elle change de veine, mais l’éditeur français fait paraître tous ses titres sous le nom de… Ruth Rendell (ici, je vous l’accorde, c’est le monde à l’envers…). Ces changements de noms-là répondent à des critères artistiques (du moins, on l’imagine), tandis que d’autres ne veulent pas risquer l’opprobre et se commettre avec un genre mineur (ici, on vous l’accorde aussi, les barrières sont moins de mise, de nos jours)…

Ces fameuses barrières furent parfois politiques, on se souvient de Yasmina Khadra, se cachant sous un nom de plume à consonance féminine pour ne pas risquer sa vie en Algérie, ou d’Howard Fast, sur les listes noires MacCarthystes, racontant cette expérience dans Mémoires d’un rouge, et publiant à cette époque sous le nom d’E.V. Cunningham - le formidable Sylvia est écrit à cette période troublée par la chasse aux sorcières, évoquée aussi dans son remarquable Ange déchu.

Parmi quelques doubles mémorables, n’oublions pas de citer l’étrange John Amilanar, devenu John Amila, traduit par Jean Meckert, aussi connu sous le nom de Jean Amila. L’auteur des inoubliables Coups est aussi celui qui a commis Le Boucher des Hurlus. Pour le plaisir, mentionnons Dan Kavanagh, auteur de La Nuit est sale (Série Noire, R.I.P.) ou de Duffy (Actes Sud / Polar Sud), plus connu en France comme Julian Barnes.

Ah, le quizz sur le gâteau : Fausse Balle, de Paul Benjamin, ça vous évoque quelqu’un ?

Prix du Polar européen : l’Islande à l’honneur

02mai

islande.jpgLe Prix du Polar européen vient d’être décerné à l’écrivain islandais Arnaldur Indridason pour L’Homme du lac. L’occasion pour nous, libraires, de vous faire découvrir ou redécouvrir ces polars venus du froid…

Car il existe en effet une “école” du polar nordique répondant à des critères communs tels que : écriture au scalpel, ambiances sombres, personnages désabusés ou désespérés - y compris l’inspecteur ou le commissaire de service - lenteur implacable de l’intrigue, sans oublier les données climatiques : vent glacé, neige ou tempête (au choix). On l’aura compris, si l’on ne rit pas beaucoup dans ces romans, par contre l’on y boit beaucoup, ceci compensant sans doute cela… Le chef de file serait sans doute le Suédois Henning Mankell, avec son personnage le commissaire Kurt Wallander, mais on peut citer aussi ses précurseurs Maj Sjöwall et Per Wahlöö qui signent à quatre mains les enquêtes de l’inspecteur Beck, ou le Norvégien Jo Nesbo et son héros l’inspecteur Harry Hole, ou la série de Karin Fossum mettant en scène l’inspecteur norvégien Konrad Sejer, sans oublier les enquêtes du commissaire Van Veeteren par Hakan Nesser, le privé Varg Veum par Gunnar Staalesen, ou encore Anne Holt, Liza Marklund, Karin Fossum, etc…

Pour en revenir à Arnaldur Indridason, il est l’auteur d’une série policière dont l’enquêteur principal est le commissaire Erlendur Sveinsson, que les éditions Métailié ont entrepris de traduire en France - à ce jour quatre titres sont disponibles. Les lecteurs français le découvrent donc en 2005 avec La Cité des jarres (publié initialement en Islande en 2000) - récompensé par le prix Clé de Verre du roman noir scandinave, prix Mystère de la Critique, et prix Coeur noir - une énigme faisant référence à une curieuse histoire de filiation, le peuple islandais ayant toujours vécu enclos sur lui-même de part sa situation insulaire. On retrouve Erlendur dans La Femme en vert, titre aussi primé que le précédent puisqu’il a obtenu le Prix Clé de Verre du roman noir scandinave, le prix CWA Gold Dagger, et en France le Grand prix des Lectrices de Elle. Ingrédients de ce deuxième opus : un os, qui va remonter à un squelette lentement déterré, une famille où règne la terreur d’une femme battue, l’Islande pendant la Seconde Guerre mondiale. Le troisième titre La Voix, qui a obtenu le Trophée 813 et le Grand prix de littérature policière 2007, est un huis-clos policier dans un hôtel de luxe Reykjavik, envahi par les touristes, en plein mois de décembre. Le réceptionniste, déguisé en père Noël, est retrouvé assassiné… Petit plus : ces trois premiers titres parus chez Métailié existent aussi en format de poche, dans la collection Points Policiers. Dernière traduction en date, L’Homme du lac vient de se voir décerner ces jours-ci le Prix du polar européen, d’autant plus mérité que l’Histoire de l’Europe est au coeur de l’ouvrage : la guerre froide, l’ex-bloc communiste, les années soixante, servent de toile de fond à ce roman où, comme souvent avec Indridason, l’on découvre une facette méconnue de l’Islande.

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