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L’enfer, c’est l’acier…

02mai

D’acierNous sommes en été 2001. Les tours jumelles du World Trade Center ne se sont pas encore effondrées et les Européens continuent de payer leurs achats en monnaie nationale. Yeux rivés sur l’île d’Elbe, ce pré carré des touristes fortunés, les habitants des barres de HLM de la via Stalingrado de Piombino (1) suivent le fil de leurs petites existences, accablés par la misère et les soucis. Les hommes travaillent pour la plupart à l’aciérie du coin, la Lucchini S.p.A. (2), qui fait figure de Béhémoth indomptable, à la fois objet de fascination et de répulsion. Les femmes sont employées chez les commerçants du coin, quand elles ne s’occupent pas des enfants à plein temps. Et des enfants, il y en a, des jeunes et des moins jeunes, les yeux pleins de vie et d’espérance, des tourbillons d’énergie à surveiller comme du lait sur le feu. Voilà le milieu qui voit grandir les deux personnages principaux de l’éblouissant premier roman de Silvia Avallone, intitulé D’acier (éditions Liana Levi). Affichant leur beauté de nymphettes sous les yeux de tout le quartier, « Anna et Francesca, treize-ans-presque-quatorze. La brune et la blonde » jouent non sans insolence avec l’inquiétude de leurs parents, la jalousie des autres filles moins gâtées par la nature et le désir des garçons plus âgés. L’une rêve de devenir Miss Italia et l’autre se verrait bien magistrate, avocate ou pourquoi pas présidente. Best friends forever, belles à en pleurer, elles semblent loin des crises identitaires des autres adolescentes, et des tracas des adultes, et pourtant, ces filles du feu rappellent une fois de plus qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Soumises à la loi implacable des hommes de leur entourage (des lâches, des obsédés, des brutes et des truands…), élevées par des mères accablées par les responsabilités, nos deux jeunes filles vont devoir grandir plus vite que prévu.

Par le prisme de cette amitié fusionnelle, Silvia Avallone décrit la vie d’une cité ouvrière italienne avec un talent qui n’est pas sans évoquer des chefs d’œuvre de la littérature réalistes, notamment Les rapaces de l’Américain Frank Norris (malheureusement épuisé à ce jour). Car il est bien évident que tout ne repose pas sur leurs seules épaules. C’est en effet la vie d’un quartier entier, résidant dans ces barres de HLM avec vue sur mer, que l’on suit avec ferveur dans ce livre époustouflant. Véritable roman social, D’acier révèle le quotidien d’une classe prolétarienne souvent éclipsée derrière les clichés véhiculés par les cartes postales et les discours des hommes politiques, tant est si bien que Piombino fait plutôt figure de Pandemonium (avec la Lucchini comme Palais de Satan) que de paradis sur terre !

Vous l’aurez compris, ce jeune auteur, que l’on croit deviner derrière les traits de la timide Lisa, est à surveiller impérativement, car entre son rythme effréné au son des tubes de musique pop et sa grande maîtrise narrative, D’acier se révèle vite être un page-turner complètement obsédant auquel on aurait bien tort de résister…


(1) Si la ville portuaire de Piombino existe bel et bien, inutile d’y chercher la via Stalingrado, qui a été imaginée pour l’occasion…

(2) Créée après la Seconde Guerre Mondiale, l’usine Lucchini S.p.A. compterait aujourd’hui environ 2500 employés, ce qui la place parmi les employeurs les plus importants de la région.

F.A.

 

Boy A, jeux d’enfants

09avr

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   Un livre, un film

 

 

Avant de devenir un film – actuellement au cinéma, courez le voir ! – Boy A est un roman de  Jonathan Trigell intitulé Jeux d’enfants qui ressort dans la collection de poche Folio policier. Paru en 2004, il avait reçu le prix Waverton Good Read Award récompensant en Grande-Bretagne le meilleur premier roman de l’année. Ce n’est pas à proprement parler un roman policier mais plutôt un roman noir et social avec, en toile de fond, la prison et les inévitables difficultés de réinsertion. On suit ainsi le parcours de Jack, âgé de 24 ans, qui vient juste  d’être libéré. Jack n’est d’ailleurs pas son vrai prénom – ayant purgé sa peine, il a eu droit de choisir sa nouvelle identité – exit l’anonyme Boy A,  « le jeune A, ainsi baptisé par le tribunal  pour pouvoir le distinguer d’un autre gosse B », « … son vrai prénom, aujourd’hui, gît telle une mue de serpent à l’intérieur d’un dossier au fond d’un placard dans un bureau dallé de vinyle… »  Condamné pour un crime qu’il a commis quand il était enfant, il a passé toute son adolescence enfermé. Il est d’autant plus touchant et maladroit quand il sort, découvre l’extérieur, les rues, les gens, la ville, la vie, le mouvement – on voit avec ses yeux, sa perception : « Il se rend compte que « le vaste monde » n’est pas seulement une expression. Les rues sont larges, les maisons hautes, les horizons extraordinairement dégagés ; même les petites épiceries de quartier sont spacieuses. Il y a partout de profondes cavernes  pleines de disques et de vidéos, de clopes et de bière. De près, les arbres  semblent plus verts, les murs plus rouges,  les fenêtres plus transparentes ». A l’écran, Andrew Garfield, le jeune acteur qui incarne Jack est magnifique, tout en sensibilité et en retenue. C’est qu’il a tout à apprendre : du comportement le plus anodin aux émotions et aux sentiments, des premiers émois amoureux en passant par l’amitié, le travail etc, jusqu’au jour où… On n’en dira pas plus, juste qu’un grain de sable peut muer l’espoir en déception, et le passé vous rattraper inéluctablement. Ce qui, juste-là, semblait un roman ou un film de rédemption tourne alors à l’implacable – la fatalité explose cruellement, à vous arracher des  larmes à la dernière page du livre ou à la dernière image du film.

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