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La vie sexuelle des super-héros de Marco Mancassola

10août

Quand nous étions petits, ils nous faisaient rêver. Aujourd’hui nous assistons à leur fin.
Souvenez-vous, Red Richards, alias Mister Fantastic, qui pouvait étendre son corps à l’infini, est maintenant un homme d’affaire à la santé fragile. Divorcé de la Femme Invisible, soit Jane Storm (qui faisait également partie du célèbre groupe des Quatre Fantastiques), l’homme de caoutchouc est en pleine crise de la soixantaine et tombe sous le charme d’une jeune étudiante avec qui il partage les meilleures nuits de sa vie, même si cela lui coûte de nombreuses visites chez le médecin.
Bruce Wayne n’enfile plus son costume de chauve-souris pour aller défendre la veuve et l’orphelin depuis de nombreuses années, mais continu d’entretenir son corps comme un monument qu’il est prêt à exhiber sous n’importe quel prétexte. Depuis que Robin, dont il a fini par se lasser, est mort, Batman expérimente tout ce qui est sexuellement possible de faire. Ainsi, il n’ordonne plus aux criminels de se rendre, mais à de jeunes personnes triées sur le volet de le satisfaire selon ses désirs.
Mystique, que nous croyions coupable de crimes affreux alors qu’en réalité elle menait une lutte révolutionnaire, est encore capable de prendre l’apparence de n’importe qui – bien que ces transformations provoquent en elle un trouble de plus en plus difficile à apaiser – mais pour le compte d’une émission de télévision à succès. Que ce soit sous la forme de Madonna ou de Mel Gibson, son talent l’a rendu populaire auprès de millions de téléspectateurs. Pourtant, la mutante n’a jamais connu l’amour et ne fait que s’adonner à des plaisirs solitaires.
À priori, rien de vraiment inquiétant ne pourrait arriver à nos super héros, si ce n’est qu’ils reçoivent tous le même petit mot d’adieu. Une menace qui ne sera pas toujours prise au sérieux alors que des gens déterminés à leur nuire se dressent devant eux.
Beaucoup d’entre nous ont suivi les aventures des super héros sans jamais se demander ce qu’ils deviendraient lorsqu’ils seraient trop vieux pour combattre, sûrement parce que cette idée est trop triste ou ne semble pas assez intéressante. Pourtant, Marco Mancassola nous raconte cette histoire avec une énergie telle que nous finirions bien par croire au monde qu’il a construit. Alors qu’aujourd’hui le cinéma continu à porter à l’écran ces célébrités issues de la bande dessinée américaine, l’auteur nous invite à tourner la page et à créer d’autres héros qui pourraient continuer à nous faire rêver.
Marco Mancassola est publié en France pour la première fois dans la collection Du Monde Entier des éditions Gallimard avec Les Limbes : trois récits visionnaires paru en mars 2010, puis vient en janvier 2011 La vie sexuelle des super-héros. En revanche, en Italie où il est considéré comme l’un des auteurs les plus prometteurs du moment, quatre livres supplémentaires sont parus. Espérons que Vincent Raynaud, son traducteur, poursuive son travail sans trop tarder…

Don Juan de la Manche de Robert Menasse

05août

L’auteur Robert Menasse pimente – et c’est le moins qu’on puisse dire – la rentrée littéraire avec son Don Juan de la Manche prévu pour le 25 août prochain aux éditions Verdier. Néanmoins, quelques précisions sont nécessaires :
Ceux qui se sentiraient excités par la première phrase de ce roman risquent d’être déçus par la suite et quant à ceux qui le reposeraient, dégoûtés, pourraient passer à côté d’une merveilleuse réflexion sur l’amour et le couple.
Nathan est unique et comme tout le monde à la fois. Son histoire sentimentale est peuplée de femmes névrosées en tout genre : celle qui change radicalement après le mariage, celle qui repousse l’idée d’avoir un enfant jusqu’à ce qu’il soit trop tard, celle qui refuse l’engagement, celle que la pénétration écœure… Mais qui n’en a jamais connu ?
Son enfance n’a pas été facile, mais elle n’a pas non plus été traumatisante. Le père de Nathan aime rire et faire la fête, mais éduquer convenablement son enfant n’est pas son fort. Quant à sa mère, mis à part l’équitation, ses activités se résument à s’inquiéter sans arrêt pour son fils. Mais qui peut dire que ses parents sont parfaits et l’ont toujours été ?
Dans cette vie qui finalement pourrait correspondre à celle de n’importe qui, Robert Menasse se moque avec subtilité du roman d’éducation en mettant en scène un personnage qui s’invente des problèmes chez son thérapeute. Et si la maladie du siècle n’était pas exactement celle à laquelle on pensait ?
Pour les fans ou ceux en devenir, il est à noter que Robert Menasse a eu la plume active puisqu’un recueil de nouvelles, Chacun peut devenir je, est prévu pour le 7 septembre aux éditions Actes Sud.

La vie comme un roman

29mar

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Après la sortie en 2007 de textes inédits entourant le séminaire Le discours amoureux qu’a tenu Roland Barthes entre 1974 et 1976 (et qui a donné lieu au mythique Fragments d’un discours amoureux en 1977), l’essayiste est toujours à l’honneur des éditions du Seuil (une biographie de Tiphaine Samoyault serait en préparation) vingt ans tout juste après sa disparition le 26 mars 1980.

Si la sortie l’an passé de deux ensembles de fiches concernant plutôt l’intime de l’auteur – donc non destinées à être publiées - à savoir son Journal de deuil (Seuil) et ses Carnets d’un voyage en Chine (Bourgois) avait déclenché de vives protestations (notamment pour le premier dans lequel Barthes met à nu sa douleur de fils venant de perdre sa mère) , Eric Marty  – qui dirige l’édition complète des oeuvres de Barthes disponibles en cinq tomes au Seuil – continue de faire découvrir les inédits du directeur d’étude à l’Ecole pratique des hautes études. Il révèle cette année son séminaire des années 1973-1974  intitulé Le lexique de l’auteur assorti d’une centaine de fragments jusqu’alors conservés dans les archives de l’IMEC et préparatoires au fameux Roland Barthes par Roland Barthes désormais paru simultanément dans la collection Points.

Il est important de rappeler que ce séminaire (du 8 novembre 1973 au 30 mai 1974) et, parallèlement, l’écriture de ce glossaire (en fait un texte de commande) d’inspiration autobiographique (datant de 1975 pour sa première édition dans la collection « Ecrivains de toujours ») marquent un tournant décisif dans l’oeuvre de Roland Barthes. En 1973, la parution du fondamental Plaisir du texte déporte de plus en plus les travaux et la réflexion de Barthes du règne de l’image/imaginaire et de la forme de l’essai critique (sous le signe de la déprise de la doxa, de l’Idéologie, de la bourgeoisie) vers l’invention d’un « objet littéraire inédit » (Eric Marty) hybride car à mi-chemin de la théorie et de la forme romanesque idéale, soit la réalisation d’ un  »imaginaire d’écriture« , un désir du texte. Les contours ici pressentis de sa Vita nova esquissent son projet d’écriture romanesque brutalement interrompu par sa disparition et finalement recueillis dans les cours de sa Préparation au roman (1978-1980).

Avertissant son diligent lecteur dans un des fragments intitulé « Le livre du Moi » que son Roland Barthes par Roland Barthes  « est un roman, pas une biographie [...] Je me suis mis en scène comme un personnage de roman« , il éclaircit le choix d’une triple signature qui oscille sans cesse entre « je », « il » et « vous » comme afin de détourner ironiquement, voire ruiner toute possibilité objective (vérité scientifique) de l’exercice autobiographique : nouvelle version ou mise en abyme de sa fameuse « mort de l’auteur » ?

« Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman – ou plutôt par plusieurs. [...] La substance de ce livre, finalement, est totalement romanesque. L’intrusion, dans le discours de l’essai, d’une troisième personne qui ne renvoie cependant à aucune créature fictive, marque la nécessité de remodeler les genres : que l’essai s’avoue presque un roman : un roman sans noms propres. »

 L’année 1974 du tome IV (1972-1976) de ses Oeuvres Complètes se termine symboliquement par une brève note tracée de sa main qui, reprenant cette énonciation plurielle si caractéristique chez Barthes prend grâce à ce nouvel éclairage des coulisses tout leur sens et force émotionnelle :

« Et après ?

- Quoi écrire, maintenant ? Pouvez-vous encore écrire quelque chose ?

- On écrit avec son désir, et je n’en finis pas de désirer. »

 

 

Les réprouvés

05oct

Annelise RouxNous avons encore en mémoire l’émotion qui se lisait sur le visage d’Annelise Roux lorsqu’elle nous annonça il y a déjà de nombreux mois que son prochain livre sortirait chez Sabine Wespieser. Nous attendions de notre côté depuis longtemps de ses nouvelles littéraires et l’émoi qu’elle nous transmit était la preuve que le roman qui viendrait serait d’importance. Notre attente fut comblée en découvrant La solitude de la fleur blanche qui est paru fin août, un texte puissant et parcouru de failles, un texte intime mais portant en même temps la voix de milliers d’âmes, ces réprouvés de l’Histoire que furent et sont encore les pieds-noirs, un texte de souffrance mais jamais impudique où se dévoile, ce qui y est passionnant, les raisons profondes qui président à la naissance d’un écrivain. Car écrivain Annelise Roux l’est sans conteste, tout en elle respire cette quête effrénée et jamais assouvie de la beauté que les mots engendrent. Styliste impeccable, habile à creuser dans son propre terreau, elle cultive un jardin où sa fleur, unique, déploie sa blancheur au milieu des iris.

Vous pourrez entendre sur nos podcasts l’intégralité de la rencontre qui nous permit il y a quelques jours d’entendre sa voix, si sûre, et son propos où l’intégrité se rehausse d’une humanité et d’une générosité qu’on souhaiterait à bien des auteurs. Mais vous allez pouvoir aussi, sur ce blog, voir Annelise Roux et l’entendre nous dire en quelques minutes, trop courtes, ce qui l’a conduit dans cette belle entreprise romanesque.

 

 

 

Lu du Campus : To Welsh or not to Welsh

01avr

Irvine WelshPrendre le temps. Le temps de lire, le temps d’écrire, le temps de relire (pour la mémoire), le temps de sortir, de composer, de répéter, d’aller à des concerts et d’en faire, prendre le temps de relire son écriture et de réécrire si besoin est (encore la mémoire). Le cycle tourne, et la juste question reste : qu’est-ce qui est nécessaire ? Il est des lectures nécessaires. Et comme dirait Mark Renton dans Trainspotting, « Mais pourquoi je ferais un truc pareil ? J’ai choisi de ne pas choisir la vie. J’ai choisi autre chose. Pourquoi ? Sans raison précise. » Et moi d’ajouter : « On n’a pas besoin de raisons quand on a la littérature. » Un livre est et doit être nécessaire, diététique. En tout cas il devrait. S’il fallait malgré tout trouver une raison, ce serait le fait que ce livre, là, sur le tas formé par l’amassement inquiet de ses congénères, au coin du bureau ou au bord du lit, ne peut plus y traîner plus longtemps. Il faut l’exhumer, le rafraîchir et se rafraîchir. Ce livre, en l’occurrence, c’est Recettes Intimes de Grands Chefs. Prenons l’objet. Les responsables du packaging au Diable Vauvert n’ont pas lésiné : livre grand format, couverture kitsch, quatrième de couverture alambiquée, beau papier. Tant qu’à être le seul éditeur actuel de cet ouvrage relativement récent, autant l’être en beauté. Sur la deuxième de couverture se cachait jusque-là cette tête bien connue de hooligan repenti fan des « Hibs » d’Edimbourg, ex-toxico et guitariste punk, agent immobilier et producteur, celle d’Irvine Welsh.

Et voici venir l’auteur, voici venir des flashs du film, des musiques, des souvenirs du livre, lu en français mais avec bien plus de plaisir en « bad Scots », cet « anglais » si abominable à lire que délicieux à écouter, autour d’une pinte. Les souvenirs d’Edimbourg aussi. Et de lecteur me voila critique. Non, vraiment je ne peux pas laisser passer ça. Ce livre est, je le sais, nécessaire. Et cet article s’impose. D’autant plus que je vois sur l’édition originale des éloges à n’en plus finir du Sunday Times, de l’Evening Standard, du Sunday Tribune, du Daily Telegraph voire même du Literary Review et du Financial Times. C’est louche. Welsh serait donc devenu, avec l’univers qu’il colporte dans chacune de ses bombes, respectable ? Avec un best seller ? Il faut croire. On peut se faire haïr et aduler à la fois, on n’est plus haï du tout si l’on vend à long terme, apparemment. C’est un auteur, et c’est une œuvre. L’image de l’un réduit trop souvent la richesse de l’autre. Quinze ans séparent Trainspotting et Recettes Intimes de Grands Chefs. Imaginons le lecteur moyen qui n’a que vu, au mieux lu Trainspotting, un lecteur par qui ne sont pas passés le roman Une ordure et le recueil Ecstasy publiés en traduction chez Points et encore moins Porno, suite directe du premier best seller publié chez nos amis du Diable Vauvert ; sans parler des romans non traduits. Allons plus loin, amusons-nous et voyons ce livre d’un regard bête qui s’attend à retrouver un logo « Irvine Welsh© » au dos du livre. Je déconne. Ca n’est qu’un jeu. Mais voyons tout de même s’il reste quelque chose du Welsh, et du travail que j’ai connus, fut un temps, temps troublé, super temps de ma jeunesse pas encore fanée ; voyons s’il sait encore frapper fort.

Recettes Intimes de Grands Chefs met en scène deux inspecteurs du département de la Santé et de l’Hygiène de la mairie d’Edimbourg. Danny Skinner, fonctionnaire dynamique, fait des rapports d’inspection sévères, conformes à son idée de ce qui est juste et à son aversion pour les chefs étoilés de la ville comme Alan de Fretais, la superstar télévisuelle de la cuisine nationale, sorte de Joël Robuchon plus people, il déteste juste ce qu’il faut ses collègues (à l’exception de Shannon dont les attraits adoucissent ses ardeurs tout en en suscitant d’autres), et n’a somme toute qu’un intérêt limité pour son travail. Car Danny boit, beaucoup, au pub en boîte ou chez lui, Danny boit, fume, sniffe, mais boit avant tout. De barathons en gueules de bois abrégées par la pinte du matin qui annonce toutes celles du soir, Danny est un sacré sportif, qui affectionne le foot, supporter acharné, et par-dessus tout les bagarres devant les stades (ou dans les pubs) trop souvent avortées par la police à son goût. Danny aime, comme il le rappelle souvent, sa copine Kay, mais aussi la picole, ce que ladite Kay apprécie moins. En parallèle nous avons Brian Kibby, chétif jeune actif au fonctionnement pré-pubère, qui aime les maquettes de trains (et particulièrement celle construite années après années avec son père dans le grenier du nid familial, niche immaculée par l’amour de Dieu), les jeux vidéos enfantins, et particulièrement le MMORPG Harvest Moon, jeu de gestion en ligne où le joueur entretient une ferme et rencontre d’autres joueurs virtuels du monde entier. Brian aime aussi beaucoup son club de randonnée, baptisé les Hyp Hykers, en français les « Rangdhonneurs », et avant tout Lucy, dont l’image fantasmée fait l’objet de longues et obsessives séances de recueillement masturbatoire au milieu des trains miniatures. Tout les oppose. Mais quelque chose les rapproche. Le premier hait le second qui ne fait qu’être dans son rôle malgré lui : attirer la haine de ses antipodes. Le récit va donc tourner autour de ce duo, selon une logique exponentielle ayant pour dynamique la haine de Skinner et le sérieux très « fayot » au premier abord de Kibby. Skinner, qui n’a jamais connu son père, trouve là le sujet majeur de confrontation avec sa mère, ex-punk fan des Clash sur la jeunesse de laquelle s’ouvre le roman, qu’il va progressivement refuser de voir, tandis que Kay va l’abandonner au seul amour qu’il lui restera : l’alcool. Le père de Kibby meurt. Chacun vaque à ses échappatoires respectives. Mais Kibby ayant déclenché contre lui une telle quantité de haine, « si pure et si concentrée » comme il est écrit, se retrouve touché par une sorte de malédiction.  Il subit les conséquences physiques des abus de Skinner : gueules de bois, coups, boutons de moustiques en provenance d’Ibiza durant les congés, jusqu’à une cirrhose qui risque d’être fatale. Skinner, puis Kibby, en sont progressivement conscients, et l’intrigue suit à partir de là. Jusqu’où ? Mais…voici pour l’histoire.

La réaction immédiate qu’on aurait serait de trouver Skinner plutôt sympathique et Kibby plutôt ridicule. Ces deux pôles donnent en effet l’occasion à Welsh de développer deux types d’écritures indépendants, et autour de ceux-ci d’autres types d’écritures dans des passages énoncés par la mère de Kibby, par Caroline Kibby (sœur de Brian), par le chef américain Greg Tomlin (que Danny croît être son père), par Dorothy, la petite amie californienne de Danny ainsi que par un vendeur de spiritueux et une femme de ménage tout à fait anecdotiques. Tandis que Danny a une élocution très brute, parsemée voire surchargée de jurons, de phrases assassines, d’une gouaille mâle et taillée à l’éthanol, Brian Kibby se rapprocherait plutôt de l’écolier de primaire doublé de pré-adolescent aux pulsions sexuelles ou rebelles refoulées. La caricature fait rire, un peu, puis plus du tout. Moins de plaisir à lire peut-être, à osciller entre deux antipodes et leurs satellites, mais malgré tout force est de constater que durant 541 pages, ça marche. C’est un livre angoissant. D’une angoisse très incertaine. Une atmosphère de paranoïa intégrale, ni explicable, ni vraiment expliquée, très jubilatoire car liée à la résistance physique de Kibby et à la courbe exponentielle des excès de Skinner autant qu’à l’élucidation effrénée des mystères entourant le père de ce dernier. Mais quoi ? Plus de focalisation interne unilatérale comme au travers des yeux et des trips de Mark Renton ? Deux pôles, pourquoi ? C’est un premier point majeur. Soyons académiques avec deux auteurs qui n’en sont pas. Je repense à Bakhtine et son dialogisme. Peut-être que la grande avancée qui se produit ici dans l’écriture de Welsh est un dialogisme intégral. Chaque personnage est un véritable prisme. Et même s’il recourt dans chaque type de narration à des artifices tels que les italiques marquant la pensée de chacun, et avant tout à l’artifice premier qui est de séparer physiquement ces narrations, il y a là une épreuve de force. Car les personnages connexes que nous avons présentés sont eux aussi des prismes, prismes diffractant la lumière plus ou moins terne ou folle de vies ayant leurs unités, de personnages ayant leurs pensées, leurs sentiments, leurs passés, leurs mémoires et leurs cadavres au fond des placards. Mais Welsh ne passe pas pour autant de la satire lucide et marginale à un roman psycho-fantastique. Il suffit de voir comment les références au Portrait de Dorian Gray de Wilde (et l’auteur lui-même) et à L’Etrange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde de Stevenson sont traitées pour s’en rendre compte. Ces livres que possède le père de Kibby sont pour le fils une source d’ennui ultime et il leur préfère Harvest moon, bien plus efficace comme évasion. Welsh nous ferait-il une crise d’anticipation sociale à la Brett Easton Ellis ou à la Palahniuk ? Soit, la bibliothèque de Skinner « ne contenait que des romans américains, de Salinger à Faulkner en passant par Palahniuk et Bret Easton Ellis » (p 415). Etrange chronologie, mais finalement Wikipedia n’est peut être pas si douteuse dans ses rapprochements… Même si on peut retrouver un écho de la schizophrénie sociale du narrateur et des remèdes extrêmes développés par lui et son double Tyler Durden dans le roman Fight Club de Chuck Palahniuk, et même si Skinner peut rappeler par son comportement le Patrick Bateman d’American Psycho de Brett Easton Ellis, Recettes Intimes de Grands Chefs n’est résolument pas un roman américain, malgré la tentation intitulée « Sortie » et constituant la troisième partie du roman. Un roman écossais alors ? Lisez plutôt : « -Pas de romans écossais ? –Très peu pour moi. Si je veux des insultes et de la drogue, j’ai qu’à passer la porte pour me les prendre en pleine face. Mais de là à lire des trucs dessus… » (p. 416)

Mais que faire avec ce roman ? Où « est » Irvine Welsh ? A mon sens, il se trouve dans un certain mode d’approche du tragique social et de la place de l’individu dans celui-ci. Chez Brett Easton Ellis, on trouve, pour la plupart, des individus issus de la petite et haute bourgeoisie comme  dans Less than Zero et The Rules of Attraction ou des personnages déjà digérés par le tragique social. Rien de tout cela chez Welsh. Les personnages de Recettes Intimes de Grands Chefs sont issus de la classe moyenne type. Ils ont chacun leurs caractéristiques et une complexité propres. C’est leur confrontation qui met en lumière, par gravitation, les rapports sociaux et la pourriture du milieu dans lequel ils évoluent. Welsh ne fait qu’ajouter une touche décisive de fantastique pour permettre la bonne réaction chimique. Welsh explique à propos de Trainspotting que l’époque Thatcher était marquée par un souci d’exclusion de la marginalité, mais que les années 90 ont montré une volonté d’assimilation des marginaux pour les faire passer de la seringue au costard-cravate. La drogue permet ainsi à Mark Renton, dans ce même roman, de garder le recul nécessaire à une critique lucide, même au cœur de l’enfer immobilier londonien. Le point de vue était donc relativement externe à cette société. Ici, il est plus fin et plus amer encore, car l’alcool est ambigu, c’est la drogue non répréhensible par la société, qui petit à petit prend tous les personnages dans le cercle, et non plus en dehors de celui-ci. On trouve ainsi avec plaisir une satire, bien que détournée, toujours aussi puissante dans la complexité qu’elle saisit. Impossible de prendre part pour l’un ou l’autre, mais on ne peut que défendre leur intégrité. Skinner est humain parce qu’il boit et débauche sa vie entière, Kibby parce qu’il est encore presque virginal, et les deux parce qu’ils souffrent et se battent jusqu’à la mort dans un pur cirque, une véritable « partouze sociale », ce que résume une pensée de Skinner alors qu’il assiste à une fête très branchée donnée par De Fretais ( la précédente l’ayant « introduit », dans tous les sens du terme, dans le milieu) : « C’est la survie du plus naze, dans toute son ignoble conscience du statut social. » (p. 455) A cela s’ajoute quelque chose qui me paraît essentiel, à savoir l’idée de parasite. Tout est question de savoir en quoi l’un est le parasite de l’autre, et jusqu’à quel point, ce processus les menant autant à leur vérité qu’à la destruction. L’univers social qu’ils fréquentent, autant à la mairie que dans les restaurants de luxe, est un univers de parasites. Toute la mesquinerie de ses rapports n’est développée que dans une perspective d’accroche, digestion, remplacement. C’est ce que sous-tendent les passages du livre fictif du chef De Fretais, qui porte le nom du roman, et qui traite des bonnes recettes de cuisine pour arriver à ses fins sexuelles, donc, en filigrane, sociales. Il est aussi intéressant de remarquer que le roman aussi semble parasité de toutes parts, et il ne s’agit pas seulement d’une intertextualité bien à propos : des passages du livre de De Fretais, des paroles de groupes plus ou moins appréciables (on comprend pour les Dandy Warhols, un peu moins pour Robbie Williams, et R.Kelly n’apparaît que pour susciter l’immense mépris du lecteur, que je partage volontiers), des mails insipides ou vaseux de Kibby ou de Skinner. Même l’incrustation parfois étonnante de passages centrés sur des personnages absolument anecdotiques comme le vendeur du magasin de vins ou la femme de ménage cassent le rythme de la lecture bipolaire et font acte de parasite.

L’alcool, enfin, bouffe tout, engloutit chacun des personnages et lorsque Skinner arrête de boire, c’est toute la famille Kibby qui va sombrer progressivement, de manière brutale ou anodine, presque habituelle, et même les morts apparaissent comme avoir été secrètement des poivrots, mais dans le secret de leurs journaux intimes. L’alcool est autant le parasite universel, que le lien qui relie tous les humains vraiment humains du livre, et seulement eux (Skinner devient cruel et désincarné au fur et à mesure de sa désalcoolisation, et son meilleur ami meurt d’avoir été sevré), ce qui est selon moi une approche lucide mais relativement fine qui évite toute apologie ou condamnation. Eviter la réalité crade et gluante du monde tel qu’il est tout autour n’est pas ici une possibilité de fuite réelle. Les fuites dans l’alcool et les jeux vidéo cessent vite pour les deux personnages, ce dont ils prennent conscience. Il y a clairement un refus d’être virtualisé : « Putain de merde… Tout ce qu’on peut faire c’est taper sur des touches. Taper et rester bouche bée, et passer notre vie à s’adresser à un écran : les rapports d’inspection, la télé, les vidéoconférences, les téléchargements, les e-mails… » (p. 386), bien que subsiste le désir de fuir définitivement : « M’isoler du monde et du mal, de l’alcool maléfique, du démon de la picole. » (p. 372) Au fond, il faut lutter contre ses déréalisations intimes, qui aident à tenir mais peuvent basculer, lutter contre les déréalisations forcées, tout en trouvant et essayant de garder non pas ses amis, ils disparaîtront les uns après les autres, mais son unique ennemi intime, son frère (p. 460). Le roman est d’ailleurs plutôt ambigu, à bien y réfléchir, plutôt que pessimiste. A de nombreux moments on trouve des espaces où le choix serait possible, mais où il n’est pas montré tel quel. Welsh réussit là, à mon avis, quelque chose de plutôt doué qui est de faire se dire au lecteur, qui persévère malgré la longueur du texte à garder du recul, que l’engrenage pourrait se découdre par moments, mais que le hasard ou la perception des personnages fait que le tragique se profile sans alternative apparente.

Tout ça est bien sûr très intéressant, mais un bon propos n’est pas forcément bien mené. Le problème de ce roman, à mon goût, c’est qu’il est trop « littéraire ». Il se veut trop romanesque et pas assez efficace. J’ai fait le test de le lire en deux fois : 273 pages un jour, le reste le lendemain. Il y a des lourdeurs, le style ne danse plus comme avant. Je me réjouis d’une évolution plus complexe, plus fouillée, d’un véritable monde vivant de lui-même. Oui, bien sûr, on retrouve des motifs, celui du manque, toujours, celui du dilemme, celui du bébé mort (très récurent), la drogue et les addictions légales ou non (de très bonnes observations sur l’alcoolisme et les jeux vidéo, dont les paradoxes sont rendus de façon plutôt angoissante pour qui pratique, si l’on veut), sans compter une critique omniprésente de la fierté écossaise. Welsh a aussi le mérite d’actualiser ses références. On y retrouve des groupes récents comme les Dandy Warhols, comme Colplay ou Travis (en bien ou en mal d’ailleurs), on y trouve des jeux récents comme GTA : San Andreas (les amateurs apprécieront). C’est un roman ambigu, riche, frais dans un sens, mais trop mou. J’ai trop souvent l’impression d’assister à un avortement, qu’il y a encore trop de drogues, trop d’Edimbourg, trop de pub et d’alcool, trop de tentations à faire du Welsh par facilité plus que par défi tout en essayant d’aller vers un roman plus « noble » qui ne lui va pas selon moi. Trop Welsh d’hier malgré lui, et pourtant pas encore le Welsh de demain. Trop entre les deux, finalement. Le mérite du travail de son écriture n’arrive malheureusement pas à masquer une perte de style certaine. Dommage. D’autant plus que ce roman semble être une transition vers un genre et un référentiel différents.

Car voici venir Crime, un roman type polar se déroulant aux Etats-Unis. Pas encore traduit. On le lira peut-être ? Je le lirai, mais en anglais de préférence, ou si Laura Derajinski le traduit. Au passage, elle a vraiment fait un très bon travail de traduction (je ne lui conteste pas du tout sa nomination de finaliste du prix Baudelaire 2008 pour cette traduction), comme pour Porno d’ailleurs, mais je me demande (dans de rares cas) si il existe encore des écrivains pour écrire des choses du genre «  noir de jais », ou ce genre de formule attardées de classe préparatoire. J’attends Crime. J’attends d’avoir le temps. Pour voir si Welsh ne s’use pas comme les vieux boxeurs, chez qui c’est le style, puis l’efficacité, puis tout le corps de son « écrire » qui part. Je prendrai le temps. Il le mérite, à mon goût.

- Mr Aeløv

David Toscana en chair et en os

23mar

David Toscana et François-Michel Durazzo

 

Quel plaisir que d’assister à la conférence qui s’est tenue vendredi dernier dans les salons Albert Mollat ! Profitant du fait que son traducteur, François-Michel Durazzo (à droite sur la photo), soit bordelais, et de ce que – au cas où vous auriez réussi à rester ignorant sur la question jusqu’à cette heure – le Salon du livre de cette année soit consacré au Mexique, nous avons tenu à faire venir David Toscana (à gauche), l’auteur de El ultimo lector (Ed. Zulma), un superbe roman dont nous avions souligné la qualité en rayon et sur notre blog.

Animée par M. Durazzo, cette rencontre a été l’occasion pour l’auteur mexicain – un homme passionnant mais très accessible – de revenir sur plusieurs questions majeures. Ont ainsi été abordés la dimension policière de ce roman, son style d’écriture, ou encore le thème de l’amour. Mais ce que l’on retiendra surtout, c’est l’analyse qu’il dresse de la littérature latino-américaine actuelle, et surtout de sa perception par le lectorat. Il déplore en effet que, « en pleno siglo XXI, tenemos que ser escritores urbanos » (en plein XXIe siècle, on n’a pas d’autre choix que d’être un écrivain urbain). A la dictature de cette littérature qu’il qualifie de urbaine, toute entière consacrée à la gloire de cette Amérique latine de la civilisation et du modernisme croissant, il oppose une littérature del pueblo (littéralement, du village) centrée sur le rapport entre l’homme et la nature, qui d’après lui, n’avait aucune raison de s’arrêter avec la disparition des écrivains de la génération de Juan Rulfo. CQFD.

 

N.B. : Pour aller plus loin, vous noterez que deux recueils parus récemment, l’un aux Editions Métailié (Des nouvelles du Mexique), l’autre aux Editions Belin (Nouvelles du Mexique), contiennent chacun une nouvelle de David Toscana.

Tout est aussi lent que la démarche d’un boeuf sur la neige

09mar

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N’ayons peur de rien et osons entamer la chronique de ce jour par un lieu commun – le fait que la plupart des livres sortent un jour en format de poche est une aubaine. Du côté des lecteurs, les avantages les plus évidents sont d’ordre pratique : ils sont moins encombrants, que ce soit dans un sac ou sur les étagères d’une bibliothèque, et leur prix est plus intéressant. Soit. Mais du côté des éditeurs, des libraires et des critiques littéraires, la sortie des livres en format de poche offre la possibilité d’en parler une deuxième fois sans passer nécessairement pour un gâteux ou un retardataire…

De ce fait, aujourd’hui, et ce pour notre plus grand plaisir, nous allons nous autoriser un retour en arrière à l’occasion de  la parution de Lune de loups dans la collection poche des Editions Verdier. Publié en Espagne en 1985 et traduit en français en 1988, ce livre est le premier roman de Julio Llamazares. Avec la Guerre Civile espagnole comme toile de fond, on suit un groupe de quatre jeunes gens traqués qui se cachent dans les montagnes. Plus que le passage de l’autre côté de la frontière, leur quotidien est dicté par un impératif élémentaire – survivre, tout en se faisant oublier…

Si cet écrivain est plus connu comme l’auteur de La pluie jaune, ce chef d’oeuvre de roman intimiste qui retrace les dernières années d’un villageois isolé dans sa montagne tandis que tous les habitants se sont installés en ville au fur et à mesure, apparaissent déjà dans Lune de loups les thèmes qui lui sont chers. On retrouve ainsi dès ce premier roman, qui figura parmi les finalistes en lice pour le Premio nacional de literatura, cette langue à la fois extrêmement précise et poétique, l’importance de la neige, ainsi que de la couleur jaune, souvent associée à la mort, la finesse de son observation du monde rural, sans compter que Julio Llamazares n’a pas son pareil pour créer des atmosphères graves, mettre en mots les tensions qui habitent ses protagonistes, sans pour autant négliger en aucune façon ses descriptions de la nature.

Notons au passage à l’attention des lecteurs les plus assidus de son oeuvre – est-il besoin à ce stade de préciser que nous en faisons partie (cf. notre blog à l’occasion de sa venue à Bordeaux en octobre dernier) ? – que d’autres titres moins connus sont tout aussi dignes d’intérêt. Il s’agit notamment de son recueil de poésie La lenteur des boeufs (Ed. Federop), ainsi que de deux romans plus personnels, Scènes de cinéma muet et La rivière de l’oubli. Sorti en Espagne en 2005, son dernier roman, intitulé El cielo de Madrid semble amorcer un tournant dans la carrière littéraire de ce grand nom des Lettres espagnoles dans la mesure où celui-ci quitte un environnement champêtre pour se focaliser sur la ville, et pas n’importe laquelle… Affaire à suivre !

 

F.A.

It is a tale told about an idiot, full of sound and fury, signifying nothing

06mar

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« En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. En comptant un, deux, trois. Le maire et son adjoint. Quelques jours plus tôt, les deux hommes étaient restés à la mairie après la levée de l’assemblée. Ils n’avaient pas pris la peine de s’asseoir. Ils avaient défait le noeud de leur cravate et avaient parlé dans l’embrasure de la porte. Il n’y avait pas eu de véritable silence. Le cou du maire était rouge, presque violacé. Il avait parlé le premier. »

Ainsi commence le premier roman de Julie Mazzieri, paru aux éditions José Corti en janvier dernier. Entre son titre saisissant – Discours sur la tombe de l’idiotet cet incipit à la fois dense et très visuel, on est embarqué dès le début dans une histoire de meurtre assez sordide, celui que perpètrent le maire et son adjoint sur la personne de l’idiot du village. Si le lecteur croit détenir les clés de cet assassinat prémédité dès le début, il n’est pas pour autant au bout de ses peines. Entre le besoin de comprendre les motivations qui ont poussé ces deux complices à agir de la sorte et celui de découvrir à quel stratagème ils vont recourir afin que les soupçons ne portent pas sur eux, difficile de lâcher ce roman avant de l’avoir terminé !

Tous les ingrédients du petit village traditionnel sont présents. Cela va de la façon dont les membres de ce microcosme sont désignés – le meunier, le laitier, le curé, le ferblantier etc… – jusqu’à l’ambiance qui y règne – les commérages des femmes y constituent un réseau d’informations plus efficace que le journal de 20 h – en passant par un décor admirablement bien campé. Pour autant, la vie à Chester est loin de suivre le cours d’un long fleuve tranquille. En effet, entre la tempête qui s’abat sur la région, l’arrivée d’un jeune ouvrier dont le dessein est de se refaire tout en se faisant oublier, l’installation d’une famille anglaise, et l’organisation de la fête du village, les évènements se précipitent tandis que le suspense continue de planer. Le lecteur observe alors les habitants dans leurs tentatives plus ou moins fructueuses pour gérer la gêne, la honte, la différence.

On retiendra de ce récit aux allures de roman policier son rythme soutenu, son écriture – tantôt imagée, tantôt minimaliste, celle-ci a l’efficacité d’une lame de rasoir bien tranchante – et ses accents faulkneriens – comment ne pas voir le spectre de Benjamin derrière le personnage de cet idiot pour le moins gênant ? Sans doute peut-on lire derrière ce fait divers une dénonciation des travers de la société actuelle – se débarrasser coute que coute de tout ce qui fait désordre, assainir, uniformiser toujours davantage. Incarnée par le personnage du maire, c’est bien la raison d’Etat qui semble être remise en cause ici. Sur quels critères se baser pour affirmer sa légitimité face à ceux qui en font les frais ?…

 

F.A.

Dans les coulisses de la Gloire

09fév

Daniel KehlmannAprès le succès rencontré par Les arpenteurs du monde, Daniel Kehlmann nous régale à nouveau avec un petit bijou qui s’inscrit toutefois dans un registre nettement différent. Avec un titre aussi court qu’énigmatique, Gloire se présente comme un roman en neuf histoires dont la construction est des plus ingénieuses.  « Un roman sans personnage principal ! Tu comprends ? La composition, les recoupements, une ligne narrative mais pas de protagoniste, pas de héros traversant toute l’histoire. » Le projet est donc énoncé dès le début. Les neufs personnages qui prennent la parole l’espace d’un chapitre – les quidam, les acteurs, les écrivains, les personnages de romans, les employés de bureaux -, sont tous aussi importants les uns que les autres. Chacun d’entre eux est à la fois personnage principal et narrateur de sa propre histoire et le personnage secondaire d’une histoire qui n’est pas la sienne, de telle sorte que cette série de textes qui pourraient s’apparenter à des nouvelles s’imbriquent en fait les uns dans les autres comme les pièces d’un puzzle. Les ponts sont plus ou moins directs et font l’objet de variations, allant de la simple mention d’un nom au détour d’une description ou d’une conversation à la présence d’un autre personnage dans le rôle de l’interlocuteur. Les données de départ sont souvent d’une simplicité et d’une banalité déconcertantes – un homme achète un téléphone portable, un écrivain part en tournée, un chef d’entreprise marié tombe follement amoureux d’une femme et en fait sa maîtresse – mais les événements prennent toujours une tournure originale, tombant dès lors dans la catégorie de ce que l’on pourrait appeler les petites ironies de la vie. Parmi les fils conducteurs que l’on retrouve à travers ces neuf histoires, on peut recenser la célébrité, évidemment, mais également le rôle problématique joué par les moyens modernes de communication (téléphonie mobile, internet), qui sont souvent défaillants, illustrant souvent l’adage selon lequel le malheur des uns fait le bonheGloire - Kehlmannur des autres… Ajoutez à cela un ton que l’on qualifiera de désabusé et ironique, sans compter la présences de réflexions sur le rôle de l’écrivain et vous obtenez un cocktail idéal qui n’est pas sans rappeler les géniales nouvelles du catalan Sergi Pàmies (cf. notre blog ainsi que l’interview faite par notre équipe). Vous l’avez compris, Gloire est un régal pour toutes ces raisons, plus une dernière : le plaisir qu’a pris ce grand nom de la scène littéraire allemande en l’écrivant est perceptible à chaque page !

N.B. : Notons au passage la qualité de la traduction de Juliette Aubert, qui avait aussi traduit Les arpenteurs du monde.

 

F.A.

 

Un dessert plutôt salé !

03jan

Tanguy VielQu’est-ce qu’un Paris-Brest, en dehors d’une pâtisserie à la crème ? Eh bien à compter du 8 janvier prochain, ce sera aussi un livre, mais attention, pas un livre de cuisine, mais bien plutôt un roman décapant édité chez Minuit, celui que nous livre un Tanguy Viel très en forme. Alors de quoi s’agit-il ? D’un récit raconté à la première personne, dans lequel sont dévoilés à la fois des histoires et des secrets de famille, concernant essentiellement des affaires d’argent. Bon, me direz-vous, après Le black note (1998), L’absolue perfection du crime (2001) et Insoupçonnable (publié en 2006, ce roman sort d’ailleurs simultanément en poche), on ne s’attendait pas à moins ! Mais encore… D’une mise en abyme de la position de l’écrivain, puisque le narrateur évoque à de nombreuses reprises le roman dont l’écriture a occupé les trois années qui viennent de s’écouler. Ceci aussi, est un peu familier. On se souvient en effet de Cinéma, qui était paru en 1999.

D’accord, mais sommes-nous vraiment plus avancés ? Alors Paris-Brest, c’est le voyage en train qu’effectue le narrateur à l’occasion des fêtes de fin d’année. Sa valise n’est lourde d’aucun cadeau, pourtant elle pèse son poids. Sans doute la présence de ce fameux manuscrit de cent soixante-quinze pages qu’il aime à appeler son « roman familial » y est-elle pour quelque chose… En effet, il y livre les secrets de toute sa famille, sans oublier bien sûr ce qu’il tait lui-même depuis des années. Et ça promet. Personne n’est épargné. Ni la grand-mère qui est par miracle devenue la légataire universelle d’un vieux monsieur richissime, ni le père, dont les exactions ont forcé une partie de la famille à quitter Brest pour s’exiler dans le Sud, ni la mère et ses tentatives plus ou moins fructueuses pour ne jamais perdre la face, ni le lourd secret du frère cadet, sans oublier bien sûr ce personnage clé qu’est ce mystérieux « fils Kermeur », un « ami » pour le moins spécial. Voilà le portrait d’une famille qui a décidément plus d’une raison de vouloir se faire oublier…

Le style est frais, léger, mais non dénué d’une certaine cruauté. Voilà donc un roman dont les pages se tournent toutes seules, le lecteur se voyant insidieusement contaminé par cette curiosité que l’on qualifierait sans aucun doute de malsaine s’il ne s’agissait pas avant tout d’une fiction…

                                           Paris-Brest         Paris-Brest                               Paris-Brest

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