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Kafka à Bordeaux

27oct

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                                  Peu d’écrivains comme Kafka ont été autant traduits, rares sont les occasions d’entendre deux de ses éminents traducteurs qui ont reçu  tôt dans leur vie l’empreinte indéfectible de ce “mythe” dont l’oeuvre possède encore intacte le mystère de ce “vertige d’être” auquel sa (re)lecture invite à chaque reprise.

C’est donc à l’occasion d’une rencontre inédite autour de l’auteur tchèque de langue allemande que la Bibliothèque de Bordeaux, en partenariat avec le Goethe-Institut, a convié pour sa soirée d’inauguration Georges-Arthur Goldschmidt et Bernard Lortholary afin de réouvrir le dialogue infini sur leur propre travail de “Kafka-pratiquants” tel que ce dernier se définit lui-même.

Si le nom de ces deux traducteurs n’évoque rien pour vous, recherchez dans votre bibliothèque vos exemplaires du Procès, Le Chateau, La Métamorphose… De même, sachez que les deux plus grands succès et plaisirs accordés par la littérature allemande contemporaine en France, soit Le Parfum de Patrick Süskind et Le liseur de Bernard Schlink sont redevables du travail de Bernard Lortholary qui a de même traduit tout ou partie des oeuvres de Thomas Bernhard, Urs Widmer, Günter Grass, Goethe, Robert Walser

Vous prenez ainsi peut-être connaissance de l’identité de ceux qui nous ont permis de lire pour la première fois Kafka, comme s’y sont précédemment penché les illustres Alexandre Vialatte, Pierre Klossowsky, Pierre Leyris, Marthe Robert, Clara Malraux… ainsi qu’un Bordelais quasiment inconnu qui a traduit Au Bagne (soit La colonie pénitentiaire), Jean Carrive, auquel la Bibliothèque rend hommage avec de multiples manifestations : une lecture très juste de ce texte puissant (à la suite de la conférence Goldschmidt/Lortholary) invitant à se rendre à l’ exposition où on peut découvrir sa vie (1905-1963) : sa jeunesse surréaliste, son mariage avec la germaniste (qui a formé des générations de professeurs et traducteurs bordelais dont Sibylle Muller, modératrice de la rencontre) et juive allemande Charlotte avec laquelle il passera sa vie au domaine de la Girarde près de Sainte Foy la Grande. Ils furent résistants jusque dans l’exercice même de la traduction car c’est au péril de sa vie (ainsi que pour sauver sa femme des persécutions nazies) que Jean Carrive a contribué, au moment le plus noir de la censure (Kafka, en tant qu’auteur juif, fait partie de la liste Otto qui l’interdit en Allemagne, mais également en France), à faire connaître ses textes aux lecteurs français dès son retour d’Allemagne en 1938. Il publiera dans des revues puis chez Gallimard avec La muraille de Chine (co-traduit avec A. Vialatte, 1950) qui signera sa consécration avant de retomber dans l’oubli si ce n’est grâce à l’action conjointe de Jutta Bechstein qui avait, dès 1997, consacré un article qui reparaît à l’Atelier de l’Agneau pour l’occasion (”Kafka à Bordeaux ou La vie de Jean et Charlotte Carrive à la Girarde”) et de Jean-Paul Jacquier qui a réuni les manuscrits de Jean Carrive présentés pour cette exposition-hommage elle-même prolongée par la parution prochaine d’un ouvrage sobrement intitulé  Jean Carrive : Franz Kafka (éditions La Nerthe).

Si pour G.-A. Goldschmidt et B. Lortholary la rencontre avec le texte kafkaïen s’est faite de manière très singulière, ils ont pu affirmer à juste titre que cette découverte avait bouleversé leur vie et éclaire notamment les différences de traductions que soulèvent leurs travaux respectifs. Pour le premier, jeune orphelin allemand protestant réfugié en France dès l’âge de 11 ans (en 1939), le “choc Kafka” a quasiment coïncidé avec une triple prise de conscience (celle de son existence, du “philosophique” et de sa judéité) qui décidera en grande partie de sa vocation autant à traduire, forme d’écriture abandonnée depuis peu (on lui doit Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche en 1972 pour la collection Livre de poche, mais également Adalbert Stifter et son méconnu chef d’oeuvre L’homme sans postérité chez Phébus, sans omettre les traductions françaises pendant trente ans de l’écrivain autrichien Peter Handke) mais également à poursuivre en parallèle un travail d’écrivain, toujours à la confluence du littéraire et du spéculatif, comme dans Le miroir quotidien, Un jardin en Allemagne, La Forêt interrompue et son autobiographie écrite en 1999, La Traversée des fleuves. Cette double activité n’a pas manquée d’être saluée par son confrère français Bernard Lortholary qui lui, a choisi une voie autre de la transmission qu’elle soit dans le retrait de la traduction, de l’enseignement (professeur à la Sorbonne) ou dans l’édition (il fut aussi éditeur chez Gallimard). Pour ce dernier, Kafka fut découvert comme tant d’autres de sa génération grâce aux traductions d’Alexandre Vialatte à partir desquelles il a tenté, dans ses propres traductions, de rendre la langue de l’écrivain tchèque à sa  crudité originelle, trop édulcorée à son goût par son prédécesseur dans les années 1930.

Des problématiques intéressantes furent soulevées à l’occasion de cette rencontre, notamment celle de la place du traducteur face à l’œuvre traduite, surtout en ce qui concerne celle d’une aura aussi imposante que Kafka. Pour les deux spécialistes en présence, il est clair qu’un traducteur, aussi réputé soit-il, ne doit absolument pas se confondre avec un quelconque exégète. Il doit donc se garder de tout commentaire sur le texte ou l’écrivain qu’il sert dans l’ombre, devant humblement se retrancher derrière son travail : en bref, pour reprendre le prosaïsme amusé de Goldschmidt, “le traducteur ne doit pas ramener sa fraise“! Cette position de fidélité et de rigueur absolues se retrouve néanmoins dans deux de ses très beaux textes sur Kafka qu’il ne s’est autorisé à faire paraître qu’après l’arrêt de son travail de traducteur, soit la fin du Poing dans la bouche ainsi que Celui qu’on cherche habite juste à côté (selon une phrase de Kafka lui-même) aux éditions Verdier. De même, je ne saurais que vous recommander la lecture de ses récents entretiens dans Un enfant aux cheveux gris (CNRS éditions, 2008) qui restitue son parcours (il a 80 ans) et son statut d’écrivain-traducteur. Il revient longuement sur ses années de formation et nous parle avec une lucidité intacte de sa découverte sensuelle de la littérature (voir le passage sur l’influence de sa lecture troublée des Confessions de Rousseau…), expérience tant de l’esprit qu’inscription du corps qui lui fait dire: “Traduire est un acte physique“.

La connivence entre les deux hommes remonte à la traduction simultanée et à leur insu du Procès qui fait dire à G.-A. Goldschmidt, et atténuer quelque peu l’éloge à son confrère : “la traduction de Bernard Lortholary (parue chez Flammarion] est parfaite et élégante, la mienne [parue chez Pocket] paraît lourde, rugueuse“, ce qui a permis de soulever un enjeu important de la différence de la langue allemande (”langue du pouvoir, simple, concrète“) par rapport au français (”qui serait plus pauvre, mais langue de la diplomatie, subtile, juste, abyssale“). Mais ces deux spécialistes s’accordent sur la singularité de la langue kafkaïenne à la fois limpide et complexe (à la manière d’un bloc de cristal pur, transparent et extrêmement dense), raison qui justifie non seulement la multiplicité existante des traductions de cet écrivain mais qui renvoie également à la pluralité des interprétations de ses paraboles. Au-delà de l’enfermement discutable dans une lecture symbolique (Kafka comme prophète d’une littérature “concentrationnaire”), son énonciation tout autant que ses textes nous renvoient à l’impuissance à dire de toute langue qui se prête tout autant qu’elle résiste à son interprétation.

Et c’est de cette impossiblité même, de ce silence des langues (comme l’avait souligné Maurice Blanchot, mais aussi comme nous le redira bientôt Georges-Arthur Goldshmidt dans son essai à paraître l’année prochaine, A l’insu de Babel) que l’écrivain  peut s’autoriser à enrichir l’étrangeté du monde de sa propre langue-énigme. En cela, chaque écrivain serait (son propre) traducteur en ce que “dans toute langue subsiste une part d’intraduisible” (Un enfant aux cheveux gris).

Afin d’approcher encore aux multiples secrets de l’œuvre de Kafka, vous pouvez vous rendre jusqu’au 15 novembre à l’exposition autour de Jean Carrive au premier étage de la bibliothèque Mériadeck.

Il est Libretto

18avr

Souvent chérie des libraires qui en apprécient la tenue et l’élégance, beaucoup suivie par des lecteurs fidèles heureux d’y retrouver ce qui a fait la singularité de Phébus, la collection Libretto fête ses dix ans. Pour accompagner cet événement largement relié dans la librairie (nous proposons même quelques rares (très rares…) stylos griffés aux acheteurs), nous avons pris le parti de vous proposer nos Libretto préférés, ceux qui ne quittent jamais les tables et ceux qui mériteraient d’y être plus souvent. Petit tour d’horizon subjectif et peut-être injuste…

perutz.jpgLeo PERUTZ Le cavalier suédois
Le plus gros succès de la collection…chez Mollat (pensez, on approche les 4000 exemplaires) où on le conseille ardemment à ceux qui savent bien qu’un chef-d’œuvre n’ a pas besoin d’un auteur célèbre pour exister, et ce Cavalier-là en fait partie, roman baroque qui met aux prises deux personnages ayant échangé leurs identités et vont, de ce fait, avoir à subir le poids des péchés et des crimes d’un autre.

Leo PERUTZ Le Judas de Léonard
Du même auteur, son ultime roman, une réflexion crépusculaire sur la culpabilité qui met en scène un Léonard de Vinci (sans code ni trompettes) à la recherche du personnage dont il se servira comme modèle pour peindre Judas : à quoi ressemble un traitre, se demande-t-il ? Et nous de le suivre dans ses pérégrinations vers cette vérité secrète.

london-peuple.jpgJack LONDON Le peuple d’en-bas
Une hallucinante immersion au cœur des « bas fonds » de Londres au début du siècle dernier par cet écrivain–chroniqueur dont l’œuvre foisonnante est rééditée dans sa presque intégralité en Libretto. Bel exploit !

Jack LONDON La petite dame de la grande maison
On a souvent comparé cette histoire à Jules et Jim : bouleversante histoire d’amour, au parfum de scandale puisque publiée en 1916, entre un homme marié et la très attachante « petite dame » dont il est question, personnage fictif ou réel, dernier roman écrit par l’auteur : Magnifique !

martin-eden.jpgJack LONDON Martin Eden
L’un des romans les plus encensés, et le plus autobiographique de tous ; où le héros, victime d’un amour impossible qui l’entrainera à sa perte, doit se débattre pour trouver sa vraie place. Ce classique devrait se trouver dans toutes les bibliothèques de l’honnête homme.

 

 

puigaudeau.jpgOdette de PUIGAUDEAU Pieds à travers la Mauritanie et Le sel du désert
Grande aventurière et exploratrice des déserts presque un demi-siècle avant Théodore Monod, cette ardente écrivain-voyageur nous a laissé quelques passionnants récits, fruits de ses équipées sahariennes à dos de chameaux.

 

Michel VIEUCHANGE Smara
Encore le récit d’un fou de désert mort de la dysenterie peu après être rentré épuisé de cette équipée à travers le désert mauritanien, interdit aux européens (en 1930) et effectué dans des conditions extrêmes. L’histoire d’un rêve fou de liberté et de la capacité d’un homme à jouer sa vie. Un livre préfacé par le peu aventureux Paul Claudel.

VAMBA Giannino Furioso
Une petite merveille écrite au début du siècle dernier par un écrivain italien inconnu puisque mort trop tôt. Vamba est le journal d’un enfant espiègle capable de toutes les audaces et faisant les quatre cent coups pour échapper à sa condition de jeune bourgeois.

zahavi.jpgHelen ZAHAVI Dirty week-end
Lorsque Bella, victime de harcèlements et d’agressions sexuelles à répétition décide de se transformer en justicière. Son destin va sombrer dans un cauchemar sans fin. Aussi surprenant qu’incontournable, ce roman est un terrible plaidoyer pour les femmes en détresse.

Keith RIDGWAY Mauvaise pente
Une histoire inoubliable qui se déroule dans la campagne irlandaise entre une mère et son fils perdu et retrouvé par le biais d’une sombre histoire de meurtre et d’amour bafoué. L’Irlande se passionne pour un procès qui juge l’avortement d’une femme violée tandis qu’une femme sans histoire, du jour au lendemain se retrouve meurtrière et en fuite. Implacable comme la pente qui mène au mur qui vous écrasera.

Kate WINSOR Ambre
Ce grand roman méconnu est à découvrir sans tarder. A travers le destin de la jeune Ambre, nous est offerte une reconstitution minutieuse de l’Angleterre du XVII° siècle et de Londres en particulier. Du romanesque de très bonne qualité, ça ne fait jamais de mal à l’heure où les lecteurs redécouvrent les vertus des pavés littéraires.

yonnet.jpgJacques YONNET Rue des maléfices
Texte mythique réédité sous un nouveau nom, ce documentaire (à défaut d’un meilleur nom) nous plonge dans le Paris des années de guerre au cœur des quartiers pauvres où s’agite une faune ahurissante bientôt anéantie par les travaux de réhabilitation. Un voyage tel que vous n’en aurez jamais fait et un style qui nous fait regretter la maigreur de la bibliographie de cet auteur rare.

Mervin PEAKE Titus d’enfer
Premier volume d’une trilogie d’enfer…livre culte porté au pinacle par des inconditionnels (dont votre serviteur), cette histoire qui nous présente un royaume merveilleux dirigé par une famille royale soumise à une étiquette qui ferait passer les Windsor pour des hippies nous fait vivre les premiers jours d’un héros qui ne fera rien d’autre que vagir tout au long du livre. Car ce n’est pas lui qui intéresse le génial Peake mais l’univers codifié qui l’entoure, la déraison inventive de ses créatures hystériques. Nul ne sait en y entrant s’il acceptera la règle du jeu unique de ce livre vraiment merveilleux.

crump.jpgLudwig LEWISOHN Le destin de Mr Crump
Très bien placé dans nos préférés, ce livre d’une “intolérable cruauté” suscite des réactions très opposées chez les lecteurs selon qu’on est d’un sexe ou de l’autre. Pour les dames, Mrs Crump est une gagnante qui tente de caser ses enfants et ne s’encombre pas de scrupules pour trouver un parti. Pour les messieurs, Mr Crump est un malheureux sur lequel une femme a mis le grappin et qui va payer toute sa vie sa faiblesse d’avoir dit oui quand un non aurait tout arrangé. Adoré par S.Freud, ce roman marque une date dans l’histoire du roman juif américain et ne s’oublie pas, vraiment pas.

Robert MARGERIT La Terre aux loups
Jean-Pierre Sicre, le fondateur et l’âme de Phébus portait très haut dans son estime le trop méconnu Robert Margerit, souvent perçu comme un régionaliste, quand il est une des plus belles plumes que nous a laissé l’après-guerre (en quoi Gracq ne s’était pas trompé). Avec La Terre aux loups, nous suivons la vie et les aventures d’un petit hobereau de province qui s’est couvert de gloire sur les champs de bataille napoléoniens et doit réapprendre la vie civile et son absence complète d’exaltation. Noir comme les forêts du Limousin, sombre comme l’âme d’un guerrier au repos, ce roman est un diamant fabuleux que votre intime coffre-fort attend

Robert MARGERIT La Révolution (4 vol.)
Le grand œuvre de Margerit, la somme colossale qui lui coûta sa santé et sa carrière, cette tétralogie se propose rien moins que nous raconter dans son entier la Révolution Française grâce à trois personnages imaginaires habilement placés au cœur de l’action. Ebouriffant dans sa précision, impérial dans son analyse subtile et piquante d’une époque qui ne se laisse pas réduire, superbement écrit (une leçon pour tous les prétendants à une place au panthéon des écrivains de roman historique), la Révolution restera un sommet difficile à égaler.

stifter.jpgAdalbert STIFTER L’homme sans postérité
Un des premiers livres édités par Phébus dans une traduction de Georges Arthur Goldschmidt, ce roman de formation dû à l’un des plus célèbres écrivains autrichiens malheureusement déconsidéré par l’impitoyable Thomas Bernhard, possède une lumière mystérieuse et un charme impossible à décrire en quelques lignes parce que fait de ce rien qui signe les œuvres majeures. Avec ce titre, le romantisme allemand tient une de ses perles tardives.

Et la liste pourrait ainsi s’allonger, s’allonger, à la rencontre des beaux livres de la collection Libretto de Phébus. A suivre donc…et nous attendons ceux que vous aimez pour les signaler ici.

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