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Pas d’inquiétude

19août

De La chambre des parents à Une année étrangère en passant par L’amour est très surestimé, Brigitte Giraud s’est spécialisée dans la description de la douleur, de la maladie et de la mort, le plus souvent dans le bas ou le milieu de l’échelle sociale. Son nouveau roman (à paraître le 1er septembre chez Stock) ne fera pas figure d’exception.

Intitulé Pas d’inquiétude, ce dernier se présente comme le monologue intérieur d’un père de famille qui vient de faire l’acquisition d’une maison, sans doute au prix de nombreuses privations, pour y emménager avec sa femme et ses deux enfants, Lisa et Mehdi. Mais si cet événement porte bel et bien en lui la promesse d’une nouvelle vie, c’est parce que son existence sera dorénavant marquée par l’angoisse. En effet, peu de temps après ce nouveau départ, on détecte une maladie grave chez Mehdi. De cette « maladie sévère », le lecteur n’apprendra que peu de choses si ce n’est qu’elle nécessite un traitement lourd, avec alternance de périodes d’hospitalisation et de séjours à domicile, qui aura notamment pour conséquences perte de cheveux et vomissements. On se retrouve alors aux premières loges de la détresse d’un parent pour qui la médecine demeure une discipline somme toute très hermétique. N’ayant dès lors d’autre choix que celui de s’inquiéter à son niveau tout en essayant de ne pas céder à la panique, le père de Mehdi, dont on n’apprendra jamais le nom, ni celui de sa femme, souffre rapidement de la modification de son rapport avec son fils. Dans la mesure où il ne peut plus jouer comme avant avec ce dernier, il a l’impression de ne plus rien partager avec lui et devra se réajuster progressivement. Sa femme se trouvant dans une période critique (elle a réussi à quitter son travail à l’usine pour décrocher un emploi temporaire de secrétaire et espère signer un CDI), c’est sur lui que tout repose. Désormais homme au foyer (son médecin a consenti à lui faire un arrêt maladie afin qu’il puisse s’occuper de son fils), il devient un père exclusif guettant les moindres faits et gestes de son fils tandis que celui-ci se replie sur lui-même. Mais à travers la réaction de son propre entourage, professionnel notamment, il réalisera à quel point l’injustice de la maladie peut parfois susciter des élans de solidarité (1).

A travers l’exploration de la relation père-fils (2), Brigitte Giraud nous rappelle une fois de plus à quel point elle excelle dans les descriptions de quotidiens perturbés par les fantômes de la mort ou de la maladie, le tout avec une plume soignée qui égrène les métaphores évocatrices.

(1) Dans la catégorie des romans récents inspirés de faits réels, comme c’est le cas pour celui-ci, on se souvient du texte puissant de Laurent Mauvignier intitulé Ce que j’appelle oubli ou encore du petit roman Nagaski d’Eric Faye. Les romanciers français contemporains trouveraient-ils dans ce modèle (au départ très américain) un rempart contre la tentation de l’auto-fiction ?

(2) On pensera aussi à Tu verras, le dernier roman de Nicolas Fargues.

F.A.

Un livre, une bibliothèque

13avr

mona-thomas.jpgIl va falloir surveiller de très près la couverture verte des éditions Stock, celles de la collection animée par Brigitte Giraud et nommée La Forêt car si les titres y sont rares, ils sont de qualité et bien différents de la collection bleue et de la collection rose (rouge?).  L’an dernier la découverte de Fabio Viscogliosi nous avait comblé et l’annonce, de sa bouche même lors de la dernière Escale du Livre, de la sortie d’un nouveau volume en septembre, comme un écho du premier, n’est pas sans nous ravir. Le livre qui nous intéresse aujourd’hui est tout autre, et sa singularité a de quoi enthousiasmer les lecteurs que nous sommes (et que vous êtes…), non pas du fait de son histoire voire de son pitch (mot affreux qui ressemble à ce qu’il est : un dévoiement de la notion même de roman qui devrait toujours se refuser au résumé, à la contraction) mais de son projet. Mona Thomas a imaginé dans La bibliothèque du Docteur Lise de nous confronter au rapport entre un médecin et ses livres, pas les manuels, les ouvrages spécialisés, non, la littérature, celle des romans, des autobiographies, des récits, celle qui croit aux pouvoirs de la fiction dans la vie réelle. Car Lise Ménard, cancérologue dans un grand hopital parisien, n’est pas de ces « purs » techniciens que fabriquent à longueur d’années les facultés de médecine, ces spécialistes très calés qui sont passés à côté des humanités pour n’être plus que des scientifiques. Elle subit la prégnance de la mort qui envahit son quotidien, des malades qui exigent, réclament, souffrent, mais elle ne tourne pas la page dès qu’elle quitte son service. Au contraire, elle vit sa culture acquise au fil des ans et « accumulée » dans sa bibliothèque au quotidien, ne la réservant pas pour un territoire secret mais la diffusant, la répandant, la partageant, au moyen de ces objets fragiles et précieux que sont les livres qu’elle prête, donne, perd, confie avec l’idée qu’ils ont à voir avec la guérison, le bien-être, la vie, voire la mort, la souffrance, l’univers de la douleur qu’a longtemps négligé le monde médical quand les écrivains savaient trouver les mots pour en parler. L’idée littéraire de Mona Thomas est de nous proposer un dialogue entre cette femme médecin, passionnée, vive, réactive et n’ayant pas les mots dans sa poche (pour cause…) avec un anthropologue venue la débusquer, parfois dans des moments difficiles, et l’obliger à se dévoiler. Lui n’hésite pas à s’incruster, à passer en revue les rayonnages ; elle, résiste, tempère, nuance mais c’est l’enthousiasme qui prend le dessus et se traduit par une liste impressionnante de références, de souvenirs intimes de lectures où apparaissent les noms les plus célèbres comme les plus négligés (la joie de voir quelqu’un se souvenir des Vieilles douleurs de Raoul Carson, paru chez Horay il y a plus de cinquante ans), qui témoignent d’une inextinguible curiosité. Un livre qui donne envie d’en lire cent, c’est mieux qu’une aubaine, c’est une chance, et Mona Thomas dans son livre généreux nous l’offre. Un livre qui réconcilie ces deux mondes trop souvent éloignés, la littérature et la médecine, c’est mieux qu’un hasard, c’est peut-être la preuve que les passerelles existent et doivent être entretenues. Un livre qu’il faudrait en tout cas ajouter à toutes les bibliographies universitaires, en Médecine…commme en Lettres.

Sur les traces d’Anaïs Nin

03sept

La Habana - MaleconC’est l’histoire de deux femmes.

La première nous avait séduit en 2008 avec Tout le monde s’en va, journal intime d’une adolescente qui grandit dans le Cuba des années 1970-1980 alors que les habitants se mettent peu à peu à déserter l’île. Les lecteurs, et les lectrices, surtout, avaient été émus par le récit de cette enfance difficile, et sensibles à cette écriture particulièrement poétique. L’année dernière, elle avait récidivé avec Mère Cuba, qui nous plongeait dans l’histoire pré-révolutionnaire de l’île de Castro.

Si la deuxième, quant à elle, n’est plus de ce monde depuis presque quarante ans, sa renommée n’en est pas moins grande. Surtout connue pour ses journaux, son nom, qui a été associé à ceux de Henry Miller, Lawrence Durrell et Antonin Artaud (entre autres) est souvent cité dès lors qu’il s’agit d’évoquer la littérature érotique féminine.

Alors que se passe-t-il quand ces deux femmes se rencontrent à travers la littérature ? Cela donne un journal intime fictif signé par Wendy Guerra, dans lequel l’auteur imagine ce qu’Anaïs Nin aurait pu écrire lors de son séjour à Cuba au début des années 1920. Elle l’imagine, en effet, parce que les notes prises par la jeune franco-américaine pendant cette période sont tout sauf pléthoriques. Redoutable concentré des principaux tropismes de la voix montante de la littérature cubaine contemporaine (on retrouve notamment l’attachement à Cuba, le côtoiement des cercles artistiques, une enfance délicate, le passage à l’âge adulte, et bien sûr, la forme du journal intime), Poser nue à La Havane fait partie des livres phares de la rentrée étrangère Stock, de même que la réédition des journaux de jeunesse d’Anaïs Nin, qui devrait paraître au même moment, c’est-à-dire le 22 septembre prochain. Comme on peut le constater en lisant le livre de Wendy Guerra, ce séjour cubain à cheval sur 1922 et 1923 devait propulser la jeune Anaïs dans le monde des adultes. En effet, tandis que les premières pages font une belle part à la relation de la jeune femme avec sa mère et à la quête obsédante de son fantôme de père, on en apprend un peu plus sur les circonstances de son mariage avec l’Américain Hugh (Hugo) Parker Guiler et sur sa découverte de la sensualité et ses premières explorations sexuelles. Alors qu’on a souvent l’image d’une femme affirmée, c’est plutôt le portrait d’un être en proie à des incertitudes et à des questionnements continuels qui est ébauché ici – « Chargée de doutes, de questions. Je suis un fardeau de douleur en marche, » peut-on lire dès les premières pages. Le ton est donné. Wendy Guerra se plaît à imaginer les réflexions que la jeune femme a pu développer par rapport à sa propre famille, son futur époux, ses rencontres en tout genre, mais également son goût pour l’écriture, son choix de l’anglais au détriment de l’espagnol et du français… « Je possède mon don, le don d’écrire ce que je pressens. L’immédiateté gonfle entre mes mains, me parfume pendant que j’écoute la dictée qu’elle inspire. » Même si elle prétend venir toujours tard à ce qui l’attire, à tout juste vingt ans, elle écrivait déjà depuis longtemps.

Alors que l’on voit se multiplier les romans sous forme de biopics (1), que penser de ce journal intime apocryphe ? Si l’on est animé par une quête de vérité, on a peu de chance de trouver son bonheur entre les pages de ce livre. En revanche, dès que l’on accepte l’importante part que tient la fiction dans Poser nue à La Havane, on peut pénétrer dans ce livre et admettre que la superposition des sensibilités de ces deux femmes donne lieu à un roman des plus efficaces.


(1) Pour ne citer que quelques unes de ces biographies romancées, on peut penser aux romans de T.C. Boyle et de Nancy Horan sur Frank Lloyd Wright, ou encore aux derniers romans de Jean Echenoz.F.A.

Le retour de Philippe Klaudel

30août

Philippe ClaudelUn K initial en matière de clin d’oeil pour saluer le prochain Philippe Claudel qui nous offre, presque impromptu, un nouveau roman le 15 septembre prochain chez son éditeur Stock. Le romancier, l’un des plus populaires de France, ose avec L’Enquête une aventure romanesque bien éloignée des sentiers jusqu’alors arpentés par son écriture travaillée. Fable noire menée de main de maître avec un sentiment de jubilation contagieux, ce texte nous rappelle opportunément qu’un bon écrivain peut évoluer où il le désire et que c’est à son honneur d’emmener à sa suite un public souvent trop content de relire sans fin les mêmes oeuvres sous les mêmes noms. Et si le terme de kafkaïen risque de fleurir chez les critiques, et pas sans quelque raison, on serait injuste avec l’auteur de Quelques uns des cent regrets de lui plaquer sur le front une étiquette dont il peut fort bien se passer tant elle serait réductrice et pour tout dire un peu sotte. Les amateurs de réalisme en seront pour leurs frais, on le comprend très vite à suivre les aventures cauchemardesques d’un héros sans nom – c’est sa fonction qui le détermine – venu dans une ville inconnue pour expliquer une série de suicides au sein d’une énorme entreprise (non, non, oubliez France Télécom, Claudel ne fait pas dans la satire sociale).  Car tous les repères et les petites certitudes de notre homme passablement rationnel pour ne pas dire rationaliste se heurtent à un réel fluctuant, des dimensions mobiles, un univers instable qui semble se recréer en permanence : les distances s’étirent, le temps se dilue, la météo devient incompréhensible. Les gens surtout paraissent n’avoir d’autre épaisseur que leur titre : pas de personnalité, pas d’histoire, des gestes, des mots souvent vifs, des scènes stéréotypées  qui échappent à l’entendement, et nous, face à ce spectacle, incrédules et au bord d’un rire qui hésite tant on semble frôler l’horreur. « Ceci n’est pas la réalité, se met à dire l’Enquêteur. Je suis dans un  roman, ou dans un rêve, et d’ailleurs sans doute pas dans un de mes propres rêves, mais dans le rêve de quelqu’un d’autre, un être compliqué, pervers, qui s’amuse à mes dépens ». Parce que Philippe Claudel contient son histoire, la redresse chaque fois qu’elle s’éloigne de cette tension dramatique installée dès le début, il réussit magnifiquement son pari et ce n’est pas une mince gageure en des temps où la psychologie régente avec morgue le Roman, où l’ironie impose ses faiblesses et sa facilité, où le sentimentalisme s’égaie dans les vertes prairies du cliché. Bref, dans un paysage littéraire parfois un peu plat, le nouveau roman de Philippe Claudel, en plus de réorienter son oeuvre dont les latitudes s’élargissent, nous apporte un souffle acide qui n’est pas pour nous déplaire. Comment réagiront ses lecteurs ? Nous sommes impatients de le découvrir…

L’ellipse de Faye

30juin

Eric Faye (site José Corti)Petite explosion sur le blog : le billet rédigé sur Eric Faye a déjà disparu deux fois de nos écrans, victime de deux bugs qui nous rendraient facilement paranoïaques. Le réécrire comme je le fais ici, c’est donc évidemment répéter que Nagasaki, le prochain roman de l’auteur est de ces livres qui devraient compter à la rentrée prochaine, c’est remarquer aussi de quel sens de l’ellipse sont capables les auteurs français quand il s’agit de créer des personnages et des narrateurs nippons : point trop d’effets, de la retenue, un sens de la mesure qui convient à l’idée que nous nous faisons de cette civilisation où le geste semble encore compter dans sa lenteur cérémoniel (voyez le cliché…). Car le bref roman d’Eric Faye qui s’y connaît en matière de brièveté puisqu’il est, et depuis longtemps, un partisan de la forme courte avec quelques bons recueils de nouvelles chez Corti notamment, est d’une convaincante économie et il séduit par cette manière d’aborder un sujet qui longe le vide de certaines existences. Shimura, le faux héros de cette aventure improbable, est le premier fantôme de cette histoire inspirée d’un fait divers glané dans un quotidien japonais : c’est un employé modèle, c’est-à-dire invisible ou presque, d’un centre météorologique où s’il sait regarder les nuages, il a cessé, en célibataire quinquagénaire sans relief, de trouver du sens au monde qui l’entoure, ne daignant même plus accorder à la vue qui s’offre de sa fenêtre un regard vers la baie. Sa vie se compte en millimètres, ceux que bientôt il va marquer sur les bouteilles de son réfrigérateur qui lui semblent diminuer sans raison, les rongeurs n’appréciant ni le jus de fruit ni les portes  qui y conduisent. Tourmenté par ce petit incident dans une vie d’où rien ne dépasse, il va céder à la tentation que le pays de la technicité omniprésente offre aux inquiets, aux jaloux, aux voyeurs : placer une caméra vidéo dans sa propre cuisine pour, de son bureau, sur une fenêtre de son écran d’ordinateur, observer et traquer l’ennemi insaisissable. La découverte qui l’attend si elle est saisissante, elle nous offre le deuxième fantôme du récit et elle est presque inexplicable, car elle ouvre une faille que ni la raison, ni la justice ne permettront de combler. Pour une fois on ne cèdera pas au plaisir d’éventer ce qui n’est pas longtemps un mystère, mais la façon qu’a Faye de nous conduire dans son intrigue mérite que nous soyons discrets, d’autant que par un contre-champ narratif très bienvenu il donne à son petit joyau un couronnement habile qui donne de la qualité au silence qui devrait habiter chaque lecteur après la phrase finale. Nagasaki, un titre un rien emphatique pour le récit d’un événement presque anodin, mais il ne manquera pas de critiques pour évoquer cette frêle bombe qu’Eric Faye fait exploser, au bord du silence, fort de cette idée qu’ils sont très rares ceux qui survivent à deux explosions. Mise à feu le 18 août.

Traverser la nuit

11jan

Fabio ViscogliosiCertaines nuits sont infranchissables et vous collent au drap du souvenir, demain paraît presque inimaginable et il faut toutes les ressources de la psyché pour inventer de quoi tailler sa route jusqu’au matin libérateur. Fabio Viscogliosi, qui inaugure ce mois-ci la nouvelle collection de Brigitte Giraud chez Stock, La Forêt, l’a bien compris et s’il attendu d’avoir dépassé la quarantaine pour nous ouvrir à la lumière de son intime clairière, il le fait avec une fraîcheur qui pour n’être jamais mièvre possède un charme redoutable. On entame son livre seulement, croit-on,  pour en apprécier la saveur et on se retrouve deux heures plus tard conquis par sa musique, les brèves mesures de sa partition sautillante qui nous fait aller et venir entre passé familial et souvenirs de lectures ou brèves épiphanies, sans flirter avec l’érudition ou l’égotisme forcené. Sortez-le de votre sac pendant votre prochain voyage en train, vous ferez un peu contraste avec la masse sans imagination des lecteurs de romans prédigérés qui en imaginant le meilleur des mondes possibles pataugent dans le plus fade, mais surtout vous y trouverez sujet à rêveries, à échappées, tournant les pages sans vous rendre compte que la fin du trajet approche.

Se raconter par fragments, beaucoup l’ont fait. Qu’on songe à J.B. Pontalis qui a illustré avec tellement de subtilité cet art de dire beaucoup en retenant sa plume. Fabio Viscogliosi n’invente rien mais il met à profit son sens du rythme, sa pudeur pour composer un inattendu roman familial tout en silence et en demi-teintes, donnant à la figure du père absent la première place, érigeant un modeste monument à cet homme venu d’Italie tout jeune pour s’inventer un avenir en France. L’exercice qui consiste à raconter son ascendance en lui rendant hommage est toujours délicat et moins aisé que le règlement de compte qui donne des munitions brillantes (on brille moins quand on loue que quand on crible). Viscogliosi y va franchement, sans ces petites précautions qui font le bon sentiment, et Dieu sait que les bons sentiments sont une valeur en hausse dans la littérature française contemporaine qui a entendu la plainte unanime de toutes ces lectrices réclamant « des livres qui redonnent le moral (pour une vieille amie à l’hôpital ou qu’a pas la forme…) ». Il ne s’interdit pas de lancer des pistes de réflexion qu’il se garde bien d’explorer, on lui en sait gré : une idée jetée au milieu de la forêt a parfois plus de chance d’éclore qu’un petit essai prétentieux et vite oublié. Livre de questions, questionnement du souvenir et de la force des liens, Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit n’a pas à revendiquer son statut de roman, ce genre fourre-tout qui accueille n’importe quoi, il n’est pas non plus un récit, cette dénaturation romanesque, il est recueil, il est hommage, il est chansons, il est exposition de tableaux intimes, et c’est le plus beau compliment que, pour l’heure, nous pouvons lui faire. Vous y croiserez Eddy Cochrane avant la chute, René Magritte, ce dynamiteur qui voulait une vie tranquille, Buster Keaton âgé et philosophe, des musiciens qui composent la B.O. d’une vie, des portails si lourds à monter, des souvenirs si faussement légers.

On n’a pas encore écouté les disques que Fabio Viscogliosi a enregistré, il y chante paraît-il en italien. On en connaît pas bien les nombreuses bandes dessinées dont il est l’auteur mais on va se dépêcher d’aller faire un tour au rayon B.D. de chez Mollat avant de visiter le rayon disques… Le dessinateur sera d’ailleurs, nous apprend Sarah, la jeune recrue du rayon, à l’honneur pour le salon d’Angoulême, ce qui coïncidera avec la nouvelle édition en un volume sous le nom de Da Capo de trois de ses oeuvres. Comme quoi la littérature mène à tout.

Florence sur fond noir

22sept

Florence Ehnuel derrière nos micros, Florence Ehnuel devant notre caméra, un double moment vécu la semaine dernière lors de sa venue pour nous parler de son livre paru chez Stock, Saisons russes. Outre le plaisir de pouvoir dialoguer avec un auteur qui mêle délicatesse et fougue dans des livres au ton singulier, nous avons pu capter quelques images d’elle que nous avons le plaisir de vous proposer sur ce blog. Ainsi, pour la première fois, nous pouvons vous proposer à la fois le podcast de sa conférence et cette interview filmée dans nos studios, un supplément inédit que nous espérons bien pouvoir renouveler avec les auteurs qui voudront bien se prêter à cet exercice.

Saisons russes est un surprenant petit roman, à l’écriture précise et tendue qui nous parle de cette avidité de mots qui habite certains êtres depuis leur naissance. C’est le cas de l’héroïne qui a compris depuis l’enfance que son appétit la dirige plus vers des festins de textes que de mets, amoureuse du langage et des vertiges qu’il provoque. Et cet amour se redouble d’un autre désir, celui de l’Autre dont elle est insatiable, dont elle rêve, mais qui s’estompe dès l’éloignement commencé, l’obligeant à constater qu’il n’était qu’un sursis. « Je cherche un autre, écrit-elle. L’Autre. Celui qui me libérera de cette mélancolie ambiante, de cette disgrâce psychique, de cette mauvaise haleine de l’âme qui est une forme de vulgarité, d’obscurité sale. » Pour lutter contre la morosité et l’angoisse, ces deux compagnons qui se suivent, elle va entreprendre, avec enthousiasme, d’aborder une nouvelle langue, le Russe. C’est le récit, saison après saison, de cet apprentissage auprès de Iouri son professeur qui adapte à chacun de ses élèves une méthode propre, qu’elle va nous raconter, impliquant tout son être et surtout tout son corps dans cet élan vers un nouveau paysage intérieur.

Mais personne n’est mieux indiqué pour en parler que l’auteur elle-même que nous vous laissons découvrir.

 

 

Le rêve éclaté

10sept

Solanas Robbins detail wikiParmi les livres de la rentrée étrangère qui font parler d’eux, impossible de faire l’impasse sur La faculté des rêves, de Sara Stridsberg. Après avoir écrit la biographie romancée de Sally Bauer (1), l’auteur signe ici son deuxième roman – mais le premier à être traduit en français – dans lequel elle revisite cette fois-ci l’histoire de Valérie Solanas, cette féministe radicale a qui l’on doit d’une part le traité de misandrie intitulé le SCUM manifesto (Society for Cutting Up Men, ou encore Association pour tailler les hommes en pièces) (2), et d’autre part une tentative d’assassinat sur la personne d’Andy Warhol, perpétrée en 1968.

Dès lors, si nous vous recommandons la lecture de ce livre, ce n’est pas simplement parce qu’il fait parler de lui – on n’en sortirait pas ! -, mais parce que c’est un livre réellement étonnant, surtout du point de vue formel. En effet, non seulement l’auteur prend le parti de ne pas suivre la ligne du temps plutôt que d’opter pour un mode linéaire, mais elle se livre à une exploration des différents types de narration qui existent, livrant ainsi au lecteur un ensemble de pièces pour qu’il reconstitue un puzzle, celui de l’histoire de cette « pute esseulée et défoncée » qu’a été Valérie Solanas. On trouve ainsi des bribes de conversations entre la jeune femme et des proches, notamment sa mère ou encore Andy Warhol lui-même, des passages narratifs, des rapports d’audience, des listes diverses et variées… Et l’on est forcé d’effectuer des mouvements constants de va-et-vient entre le passé et le présent, le livre s’ouvrant sur l’image de Valérie en train de mourir d’une infection pulmonaire dans son appartement de San Francisco en avril 1988.

Dans ces lignes, la vulgarité, la promiscuité et la saleté flirtent avec beauté et la vitalité, rappelant inévitablement le projet poétique de Baudelaire. Ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’en tant que lecteur, on se laisse prendre au jeu, comme fasciné par ce personnage excentrique, voire psychotique, avec lequel il est pourtant bien difficile de s’identifier. Cette attirance ambigüe s’explique-t-elle alors par la forme de catharsis que nous procure ce livre ? Sans doute. Toujours est-il que La faculté des rêves présente bien des points communs avec Miles from nowhere, ce roman écrit par Nami Mun et paru l’année dernière dans la même collection – La Cosmopolite de Stock. Il s’agit dans les deux cas du récit aussi perturbant qu’émouvant d’une descente aux enfers dans une Amérique qui semble finalement bien dépourvue de la faculté de nous faire rêver.


(1) Sally Bauer (1908-2001) première nageuse scandinave à traverser la Manche en 1939, exploit qu’elle réitéra en 1951.
(2) Valérie Solanas se distancia par la suite des positions extrêmes affichées dans ce manifeste, dans lequel elle prônait ni plus ni moins l’éradication des hommes… En ce qui concerne Sara Stridsberg, notons qu’elle connaît bien son sujet vu que c’est elle qui a réalisé la traduction de ce manifeste en suédois, et qu’elle a en outre créé une pièce de théâtre autour de la vie de cette féministe acharnée.
F.A.

Prochain arrêt, Lübeck !

14août

Brigitte GiraudEn cette rentrée 2009, Brigitte Giraud nous emmène dans une petite agglomération portuaire du nord de l’Allemagne, dans laquelle une jeune Française de 17 ans prénommée Laura a décidé de passer un semestre en qualité de jeune fille au pair. Sa famille d’accueil, les Bergen, est constituée des parents et de leurs deux enfants Thomas (14 ans) et Susan (9 ans).

Dès le début, Laura est mal à l’aise. On s’en doute, ses difficultés d’intégration sont pour une bonne part imputables à la barrière de la langue – elle se rend compte que ses compétences linguistiques ne sont pas à la hauteur de ce qu’elle pensait. Mais il lui faut également s’adapter au rythme de cette famille qui n’est pas la sienne. Aussi, elle ne parvient pas immédiatement à identifier clairement les limites de sa mission : en dehors d’accompagner Susan à l’arrêt de bus le matin, et d’aller l’y attendre l’après-midi, faut-il qu’elle effectue certaines tâches ménagères ou qu’elle s’occupe de Thomas ?… Et pour cause, quiconque a déjà vécu une telle expérience comprend avec le recul à quel point la position de la jeune fille au pair peut être délicate, comme l’illustre si bien la phrase suivante : « On n’a pas pas tant besoin d’elle pour le repassage que pour une remise en forme généralisée. On veut une fée, une jeune fille épanouie qui respire la vie à pleins poumons. »

Alors qu’elle se fait peu à peu une place au sein de cette cellule familiale dont le bonheur n’est peut-être que de façade, le lecteur comprend mieux ce qui l’a poussée à partir à des centaines de kilomètres de son propre domicile. Il découvre par exemple que ses relations avec sa mère semblent être relativement compliquées, et que l’adolescente concentre toute son affection sur la personne de son frère, avec qui elle entretient une relation épistolaire excessivement suivie. Sans parler de l’événement tragique qui est à l’origine du déséquilibre patent dont souffre cette famille…

On retrouve alors des thèmes que l’on sait chers à celle qui avait obtenu la Bourse Goncourt de la nouvelle en 2008 pour son superbe recueil intitulé L’amour est très surestimé, à savoir la souffrance, le déchirement intérieur ou familial (qu’il s’agisse de séparation ou de mort) et le passage à l’âge adulte. A plus d’un titre, Une année étrangère met l’accent sur les entre-deux, les transitions : Laura est entre deux âges,  entre deux groupes (les enfants, les adultes), ni totalement étrangère, ni membre de la famille. Il constitue alors une sorte de roman d’apprentissage, et ce n’est donc pas une coïncidence si l’un des deux livres de chevet de l’héroïne n’est autre que La montagne magique, ce roman initiatique culte écrit par Thomas Mann. D’ailleurs, entre le fait que l’action se déroule à Lübeck – si le nom de la ville n’est jamais clairement cité, il est bel et bien précisé que les Bergen habitent dans la ville natale du Prix Nobel de Littérature allemand -, le patronyme de ces derniers – pour les non germanophones, Berg signifie montagne -, et le prénom du fils aîné, difficile de ne pas percevoir l’hommage qui est rendu à ce classique de la littérature germanique !

 

S’il n’est certes pas à la hauteur de A présent ou de L’amour est très surestimé, le dernier livre de Brigitte Giraud confirme le talent de cette dernière pour explorer en profondeur la psychologie de personnages qui ont toujours en commun d’avoir vécu une expérience profondément douloureuse. On comprendra dès lors pourquoi Une année étrangère fait partie des livres les plus attendus de la rentrée littéraire Stock, aux côtés notamment des Aimants de Jean-Marc Parisis et de Mère Cuba de Wendy Guerra.

F.A.

Les sanglots longs du violon d’Auschwitz

31juil

ViolonPublié en France à titre posthume par les éditions Stock, le roman dont nous allons parler aujourd’hui a été encensé à la fois par la critique et par les lecteurs lors de sa parution en catalan en 1994, langue dans laquelle il a été vendu à plus de 100 000 exemplaires. Et comme on peut s’en douter, le succès a été au rendez-vous dans tous les pays où un éditeur national a eu la bonne idée de racheter les droits. Dans ce domaine, on ne parlera pas d’exception française, à tel point que nous nous contenterons pour une fois de faire simplement écho au nombreux articles (1), émissions de radio (2) ou de télévision et autres blogs de lecteurs qui ont réservé un accueil plutôt chaleureux au court livre intitulé Le violon d’Auschwitz. Si le nom de son auteur, Maria Àngels Anglada (1930 – 1999), ne vous semble guère évocateur, c’est qu’il s’agit du premier livre à avoir fait l’objet d’une traduction en français. Cela n’enlève rien au fait que son oeuvre, qui est d’ailleurs relativement diversifiée, est assez connue en Espagne. Outre les traductions qu’elle a effectuées et la collaboration qu’elle a apportée à différents journaux, Maria Àngels Anglada est l’auteur de poèmes, romans, nouvelles, essais de critique littéraire. Du côté des romans, Les Closes lui a valu de recevoir le prix Josep Pla en 1978 et Sandàlies d’escuma, le prix Lletra d’Or en 1985, deux récompenses qui couronnent des écrivains catalans depuis plusieurs décennies (3). En un mot, elle fait partie des grands noms de la culture catalane.

Bon, très bien, me direz-vous, mais ça ne nous indique pas de quoi il retourne…

Musicien de son état, le narrateur fait la connaissance d’une violoniste qui semble entretenir un lien particulier avec son instrument. En dépit de ses réticences initiales, celle-ci finira par lui dévoiler les secrets qui se cachent derrière la fabrication de ce violon, qu’elle tient de son oncle Daniel. Nous voilà alors plongé dans un récit enchâssé façon Stefan Zweig, pour nous retrouver quelques cinquante ans auparavant, dans le Camp des Trois Rivières. Aucune méprise possible, ce lieu n’a guère de bucolique que son nom : il s’agit bel et bien du camp de concentration dans lequel Daniel a été déporté. Si notre homme se fait dans un premier temps passer pour un ébéniste afin de se rendre utile et de voir sa condition améliorée, sa vocation première de facteur de violons va finalement le rattraper, et peut-être même lui épargner d’intenses souffrances. Croisant documents historiques et fiction narrative, l’auteur nous emmène dans un monde où l’art sert de dernier rempart contre la barbarie.


(1) Voir notamment l’article du Nouvel Observateur,  du Monde, du Figaro.
(2) Sur France Culture, par exemple.
(3) Notons que Le Prix Lletra d’Or a été décerné entre autres à Pere Calders, Jaume Cabré, Quim Monzo ou encore Sergi Pamies.
F.A.
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